ÉVANGÉLINE SE RS ET
Sur des feuillets épars leur histoire est écrite, Et ce sont, ces feuillets, les pierres des tombeaux.
Parmi les exilés qui promenaient leurs maux Sur des terres de glace, ou sous des cieux de flamme, On vit errer longtemps une plaintive femme.
Elle était jeune encore, et ses grands yeux rêveurs Semblaient luire toujours de mystiques ferveurs. Oui, la pauvre proscrite, elle était jeune et belle, Mais alors bien affreux s'étendait devant elle
Le désert de la vie, avec ses longs sentiers
Bordés par les tombeaux de ceux qui les premiers Fléchirent, dans l'exil, sous le poids des souffrances!
Elle avait vu mourir ses chères espérances, S'envoler son bonheur et ses illusions.
Et son âme, fermée aux douces visions, Ressemblait maintenant à l’âpre solitude Où l'étranger s'enfonce avec inquiétude, N'ayant pour se guider aux chemins incertains, Que les débris des camps, et les brasiers éteints, Et tous les os blanchis que le soleil fait luire.
Un vent de mort soufflait qui devait la détruire.
ux. Elle était le matin avec son ciel vibrant, Ses chants mélodieux, son effluve enivrant, ‘ Qu'on verrait s'arrêter en sa pompeuse course, | Le ruisseau qu’on verrait remonter à sa source. nme, Dans les cités, parfois, elle portait ses pas; ; ! ii Mais en vain, les cités ne lui redonnaient pas À L'ami qu’elle pleurait toujours. Désespérée, | Elle en sortait bientôt, et son âme altérée | Voyait la source fraîche, hélas! toujours plus loin! Ts | nces! Parfois elle venait, se croyant sans témoin,
Faible et lasse, s'asseoir au fond d’un cimetière. Fixant ses yeux rougis sur la croix ou la pierre Qui lui montraient l'endroit d'un suprême repos, «À Elle s'agenouillait sur les humbles to:nbeaux, Sur les tombeaux sans noms, les tombeaux que la foule | À
Regarde indifférente, et d’un pied distrait foule; Et puis elle pensait:
— «Il est peut-être là!
Et c'était son désir, en songeant à cela, De dormir près de lui dans une peix céleste.
Mystérieuses mains qui l’appelaient d’un geste, Une vague rumeur, un agréable bruit Circulaient tout à coup, et son bon cœur, séduit, Se ranimait alors et refoulait le doute.
Des voyageurs avaient, sur leur sauvage route, Vu l'ami regretté qu’elle cherchait ainsi,
Mais c'était l’autre année, et c'était loin aussi.
— «Oui, répondaient les uns, touchés de sa tristesse, «Oui, nous l’avons connu, Gabriel Lajeunesse.
«Au récit de ses maux nos yeux se sont mouillés; «Nous nous sommes souvent ensemble agenouillés. «Son père l’accompag:.e. Il se nomme Basile.
«C'est un bon forgeron, un vieillard fort agile.
«Ils aiment la forêt; ils sont chasseurs tous deux, «Et parmi les chasseurs leur renom est fameux. »
— «Gabriel Lajeunesse? un jour, contaient les autres, «S'il nous en souvient bien, il fut aussi des nôtres. «De la Louisiane il franchit avec nous
«Les plaines sans confins et les nombreux bayous.»
2sse,