LASSITUDE SR SR
Et faire le travail qu'entre tous Dieu partage.
Moi qui sur mon papier sens ma main s'affaiblir,
Qui longtemps, ici-bas, travaillai sans relâche,
Je me sens accablé quand je pense à la tâche Que vous avez maintenant à remplir.
O jeunes cœurs remplis d'ivresse!
Vous vous ouvrez gaîment aux fraîches p::ssions, Mille rêves dorés et mille illusions, Comme des fleurs au vent vous agitent sans cesse. Mon cœur vieillit; ses jours ne seront pas nombreux. Il a vu son espoir se fondre comme une ombre, Il a vu s’effacer ses ivresses sans nombre, Et la cendre des ans couvre aujourd’hui ses feux!
O jeunes âmes ingénues!
Vous possédez l'éclat d’un rayon de soleil ; Vous avez la blancheur de l'albâtre vermeil, La pureté du ciel d'où vous êtes venues.
Mon âme, à moi, languit. Un voile de douleur Me dérobe l'éclat de ma première aurore, Et mon soleil couchant qui se rougit encore, N'a plus ses beaux rayons, ni sa douce chaleur!
L'heure des enfants
Lorsque les feux du jour commercent à s'éteindre, Que de son aile noire, au loin, la nuit vient ceindre, Les iacs aux flots d'azur, et les bois et les champs, Le tumulte se tait, le travail se repose, L'oiseau vole à son nid, le zéphyr, à la rose.
C'est aussi l'heure des enfants!
Dars la chambre, là-haut, j'entends le bruit étrange De plus d'un pied mignon, qui soudain se dérange Et froisse, en trottinant, les dessins du tapis; J'entends le son plus sourd d’une porte qu’on pousse, Et des petites voix, l’une humble, l’autre douce,
Qui bruissent comme des épis.
Je vois, à la lueur de ma lampe qui brille, De l'étude où je suis, une forme gentille Qui descend l'escalier au fond du corridor:
C'est ma chère Allégra, ma petite rieuse ; Alice est avec elle, et fait la sérieuse;
Et puis Édithe aux cheveux d'or!
Elles se parlent bas, d’un ton plein de mystère. L'une à l’autre, aussitôt, fait signe de se taire. La joie éclate bien dans leurs regards coquins! C’est, sans doute, un complot qu'en secret l’on machine, 11 me vient des soupçons. On veut, je le devine,
Me surprendre sur mes bouquins.
Et la troupe enfantine avec ardeur s'élance,
Par trois portes où j'ai négligé la défense,
Et franchit vaillamment mes superbes remparts.
Le succès l'encourage. Elle monte à son aise
Sur les bras, le dossier de mon antique chaise... Je suis cerné de toutes parts!
Pour se tenir sur moi l’une à l’autre s'appuie;
Leurs baisers sur mon front tombent comme une pluie:
Elles m'ont fortement enchaîné dans leurs bras.
Je suis, comme autrefois, cet évêque celèbr-:
Captif aux bords du Rhin, dans une tour funèbre, Dans la tour magique des Rats.
Mais croyez-vous vraiment, adorables canaïlles, Parce que vous voilà dans mes vieilles murailles, Que de vos grands yeux bleus, moi, je vais avoir peur? Je vous retiens ici, mes charmantes guerrières, Vous ne sortirez plus. Vous êtes prisonnières,
Et prisonnières dans mon cœur.
Inutile pour vous de faire les rétives,
Vous êtes bien à moi, vous êtes res captives.
Ma victoire m'inspire une juste fierté.
Jusqu'à ce que mon cœur que la tristesse mine
S'en retourne en poussière, et soit une ruine, Vous n'aurez plus la liberté.