‹ Évangéline (volume 3)Chapitre 9 sur 15 · CHAPITRE PREMIER l'exil · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER l'exil

,E longues années s'étaient écoulées depuis que Giand-Pié avait été livré aux tîammes ; depuis longtemps déjà, les vaisseaux anglais avaient quitté la baie de Gaspeieau, enlevant i\ ses foyers tout un peuple condamné à un exil sans terme et dont l'histoire moderne n'offre pas un autre exemple. En quittant leur patrie, les Acadiens, dispersés comme les flocons de neige chassés par les vents du Nord, avaient abordé bien loin de là, sur des rivages différents. Privés d'amis, de foyers et d'espérance, ces infortunés erraient de cité en cité, passant des lacs glacés du Nord aux savanes brûlantes du Midi, des froides rives de la mer aux bords luxuriants du Mississipi. Ils étaient à la recherche d'amis et de foyers ; mais un grand nombre d'entre

eux, le cœur brisé et désespéré, renonçaient à

Elle parcourait les cimetières... (page 63).

trouver une âme affectueuse et une maison ouverte; ils ne demandaient plus à la terre qu'un tombeau. L'histoire de leur douloureux pèlerinage est écrite sur les pierres funéraires des cimetières.

Parmi eux, on remarqua longtemps une jeune fille paraissant n'avoir d'autre soin que d'attendre, en allant et venant sans cesse. Son maintien humble et modeste, son âme bonne et résignée, sa jeunesse et sa beauté attiraient vers elle tous les cœurs. On sentait que, dans sa vie, il y avait quelque chose de manqué, d'incomplet, d'inachevé, comme si une belle journée d'été s'arrêtait brusquement dans son cours. En présence du malheur qui l'avait frappée, blessée dans ses afïec-

Ma fille, prends patience... (page 65).

lions les plus chères, la vie lui apparaissait comme un vaste désert dont les sentiers étaient marqués par les tombes de ceux qui l'avaient précédée dans cette voie de chagrin et de martyre, d'illusions à jamais mortes et perdues.

Parfois elle séjournait dans les villes; puis, pressée pnr une inquiétude intérieure, poussée par cette soif insatiable de recherches qui dévorait son âme, elle reprenait sa course sans fin et son stérile labeur. Elle parcourait les allées des cimetières, arrêtant ses yeux sur les croix et les pierres tombales, pensant que son fiancé pourrait bien être sous ces tombes sans nom, auprès desquelles elle s'asseyait, et où elle aurait voulu reposer à côté de lui.

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(i) Nom donné aux Canadiens qui transportent les fourrures.

D'autres fois, sur un bruit, sur un chuchotement saisi au passage, elle poursuivait sa marche. Il lui arrivait aussi de s'entretenir avec ceux qui avaient rencontré et connu Gabriel; alors elle les interro- k geait longuement, espérant toujours découvrir le ^ lieu de sa retraite; mais ils l'avaient vu, il y avait bien longtemps, et toujours dans des endroits éloi- | gués dont ils avaient même oublié le nom,

« Gabriel Lajeunesse! disaient-ils, oh! parfaitement. Oui, nous l'avons vu en compagnie de Basile le forgeron. Ils ont gagné tous deux les prairies. Ce sont de rudes coureurs des bois, et on les cita parmi les chasseurs et les trappeurs. »

« Gabriel Lajeunesse! disaient les autres ; certes, nous l'avons rencontré. Il esi vojyageiir {i) dixns les basses terres de la Louisiane. »

Puis certains ajoutaient :

« Pauvre chère petite! A quoi bon cette longue attente et cette préoccupation unique pour une même personne? N'y a-t-il pas d'autres jeunes gens que Gabriel^ en qui trouver la bonne mine, la tendresse, la franchise du cœur et la droiture du caractère? Vois Baptiste Leblanc, le fils du notaire ; il y a longtemps

Le marinier sonnant dans sa trompe, (page 69).

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qu'il t'aime, celui-li\. Allons, mets ta main dans la sienne, et sois heureuse. »

Alors Evangéline répondait avec une mélancolique sérénité :

« Impossible; ma main sera à celui-là seul à qui l'ai lionne mon cœur. »

Alors, le Père Félicien, son ami et son conseiller, lui disait en souriant :

« Ma fille, c'est le Seigneur qui parle par ta bouche, prends patience; poursuis ton œuvre, remplis ta mission de tendresse. Celui qui souffre sans se plaindre est fort, et Dieu aime les cœurs fermes et résignés. Reste fidèle à ta tâche d'affection. »

Encouragée par ces paroles, Evangéline prenait patience et espérait, poursuivant chaque l'our sa course errante, sans savoir si jamais elle atteindrait le bonheur qu'elle rêvait, et qui semblait fuir devant elle...

CIIAPlTRli II

RKCHERCHE DU BONHEUR

AR une journée du mois de mai, un baleau lourdement chargé, monté par des bateliers acadiens, après avoir dépassé les rives de rOhio, la BelIe-Rivière, descendait le large et rapide ]^Iississipi. C'était une troupe d'exilés qui, après avoir été dispersés le long des côtes, s'étaient réunis par la communauté de foi et de malheur, et voyageaient maintenant de compagnie. Ils allaient à la recherche de leurs parents et de leurs amis, qu'une vague espérance leur faisait supposer être parmi les humbles cultivateurs répandus sur les côtes de la Louisiane ou dans les prairies fertiles des belles Opelousas,

Avec eux se trouvaient Evangéline et son guide, le père Félicien. Ils avançaient ainsi au milieu des sables mouvants, à travers des solitudes qu'assombrissaient de noires forêts; puis, la nuit, la troupe

campait auprès des feux allumés sur le bord du fleuve tumultueux.

Le spectacle qui s'offrait à leurs yeux était réellement ravissant; tantôt emportés par le courant, ils côtoyaient des îles verdoyantes où les cotonniers balançaient comme des panaches leurs cimes légères; tantôt ils traversaient de larges lagunes où, sur le sable argenté du rivage, étaient couchées de grandes troupes de pélicans au plumage blanc comme la neige. Plus loin, s'élevaient, au milieu de magnifiques jardins, les maisons des planteurs avec leurs colombiers, et les cases des nègres ombragées par des arbres de Chine.

Ils approchaient de la région où règne un été perpétuel; là où le fleuve, s'infléchissant vers l'est, traverse la Côte-d"Or, parmi les bosquets de citronniers et d'orangers. Les voyageurs, changeant euxmêmes de direction, entrèrent dans la rivière de Plaquemine, et s'égarèrent presque aussitôt dans un labyrinthe de marécages et d'eaux dormantes s'étendant dans toutes les directions. Au-dessus de leurs têtes, les branches des cyprès formaient une arche sombre, où les mousses traînantes étaient suspen- § dues comme les bannières qui ornent la voûte des A anciennes cathédrales. Le silence de mort, qui régnait ^

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dans ces lieux, n'était interrompu que par les hérons cjui, au coucher du soleil, regagnaient leurs perchoirs à la cime des cèdres, ou par le hibou qui saluait la lune de son rire diabolique. Une douce lumière rayonnait sur la surface des eaux et sur le feuillage des cyprès et des cèdres, filtrant à travers les arceaux de verdure comme par les fentes d'une ruine.

Tout ce qui entourait les voyageurs était nouveau l^our eux; toutes ces choses leur paraissaient confuses et étranges comme dans un rêve; une impression de tristesse envahissait leur âme, comme le présage d'un malheur invisible et qu'ils ne pouvaient définu". Semblable au craintif mimosa qui ferme ses feuilles au son lointain des pas d'un cheval sur le gazon des prairies, leur cœur se resserrait, assailli de pressentiments lugubres, Evangéline, cependant, se sentait soutenue par une vision qui s'imposait à son esprit ; elle se berçait de l'idée que Gabriel avait passé avant elle sous ces voûtes ténébreuses, et que chaque coup d'aviron la rapprochait de lui.

A ce moment, un des mariniers se leva, et sonna vigoureusement dans sa trompe, comme pour avertir les autres voyageurs que le hasard pouvait avoir

amenés, à cette heure avancée, sur ces courants obscurs. Le son retentit étrangement sous le sombre feuillage et rompit le silence imposant de la forêt. Les mousses suspendues aux arbres s'agitèrent silencieusement, et des échos sans nombre répétèrent au loin cette nocturne fanfare. Mais aucune voix ne répondit; le silence continua de régner au milieu des ténèbres, et ce silence produisit un sentiment douloureux sur les passagers.

Alors Evangéline s'abandonna au sommeil, pendant que les bateliers continuaient de ramer au milieu des ténèbres de la nuit, tantôt muets, tantôt chantant les airs familiers dont ils faisaient résonner jadis les rivières de leur patrie. Ces chants se mêlaient aux voix mystérieuses du désert, au bruit des vagues ou du vent dans la forêt, aux cris des grues et au grondement du hideux alligator.

Avant le milieu du jour, les voyageurs sortirent de ces sites ombragés, et aperçurent bientôt, éclairés d'un radieux soleil, les lacs de l'Atchafalaya. Des myriades de nénuphars se berçaient aux légères ondulations produites par les rames, pendant que les lotus dressaient leurs couronnes dorées au-dessus de la tête des passagers. Les senteurs enivrantes de la fleur du magnolia, la chaleur ardente du soleil de

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midi, rôdeur suave s'exhalant des épais berceaux de rosiers qui couvraient les îlots voisins, conviaient au repos les voyageurs, au moment où le bateau côtoyait ces rives charmantes.

Les rameurs, fatigués, s'arrêtèrent bientôt tout près deWachita, le plus rianl tle ces îlots. Le bateau fut amarré sous les rameaux des saules qui ornaient ses bords; puis, se dispersant sur l'herbe, les voyageurs, épuisés par leur fatigante course de nuit, se livrèrent au sommeil. Au-dessus d'eux s'étendait la cime verdoyante d'un cèdre, où les oiseaux-mouches voltigeaient au milieu des guirlandes de bignones et de vignes vierges entrelacées aux branches. Evangéline était toujours endormie sous le cèdre; dans son sommeil, il lui semblait que, du ciel entr'ouvert, jaillissait sur son àme un rayon de lumière qui n'avait rien de terrestre.

A ce moment, à travers ces îles sans nombre, se montra une autre embarcation frêle et rapide qui, pressée par les bras robustes des chasseurs et des trappeurs qui la montaient, se rapprochait de plus en plus. L'avant était tourné vers le nord, vers le paj^s du castor et du bison; un jeune homme, à la physionomie pensive et paraissant en proie aux soucis, était assis à la barre; des cheveux noirs et

Evangéline était endormie... (page 71)

négligés ombrageaient sa figure qui portait l'empreinte d'un profond chagrin. Ce jeune homme n'était autre que Gabriel qui, las d'attendre, malheureux et inquiet, allait chercher, dans les déserts de l'Ouest, l'oubli de soi-même et de sa peine. Les rameurs avançaient avec vitesse, mais sur la rive opposée; de sorte que les bateliers du canot amarré sous les saules ne purent apercevoir cette embarcation, ni entendre le bruit de ses rames. Bientôt les chasseurs disparurent, et ce fut quelques instants après seulement, alors que le bruit des rames s'était perdu dans l'éloignement, que les dormeurs s'éveillèrent.

Un jeune homme assis à la barre... (page 71).

La jeune fille s'approcha alors du sympathique pasteur, et lui dit en soupirant :

« Oh ! Père Félicien ! je ne sais quelle voix dit à mon cœur que Gabriel, errant, est là tout près de moi. Est-ce un rêve absurde, une illusion de mon imagination, ou bien est-ce un messager céleste qui, en passant, ouvre mon âme à la vérité ? />

Puis, en rougissant, elle ajouta:

« Pitié pour ma pauvre tête! De telles paroles sont incompréhensibles pour des oreilles comme les vôtres ! »

Le vénérable vieillard lui répondit en souriant :

« Je comprends parfaitement tes paroles, ma fille ; et je sais qu'elles sont l'expression des sentiments qui agitent ton cœur. Je crois, comme toi, que Gabriel est près d'ici, car nous approchons des rives de la Tèche, où sont les villes de Saint-^Iaur et de Saint- Martin. Là, 3e l'espère, la fiancée sera rendue à sou fiancé, et la longue séparation du pasteur et de son troupeau prendra fin. Cette contrée si belle, avec ses pâturages, ses forêts d'arbres fruitiers, où l'on marche littéralement sur des tapis de fleurs, sous un ciel du bleu le plus pur, ce paradis de la Louisiane, comme B on l'appelle, sera pour nous, j'en ai l'espoir, une terre bénie. »

Fortifiés par ces paroles, les exilés furent debout à l'instant, et poursuivirent leur voyage. Peu à peu vint le soir. Les derniers rayons du soleil couchant, les vapeurs condensées qui s'élevaient de la terre donnaient au paysage une teinte vague qui semblait fondre ensemble le ciel, l'eau et les bois. Le silence de la nuit n'était troublé que par les chants des oiseaux, tantôt gais et entraînants comme un air de fête, tantôt plaintifs et tristes, comme l'écho d'une lamentation ou d'une profonde douleur. |

Le bateau flottait toujours sur la rivière tranquille, et Evangéline, sous l'impression de ce charme

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de la nature et des sentiments intimes qui inondaient son cœur, ressentait une impression de douceur inexprimable.

j C'est dans des pensées de calme et d'espérance que

les voyageurs entrèrent dans la Tèche, à l'endroit où elle traverse les vertes Opelousas. Bientôt, dans l'ombre de l'atmosphère, ils aperçurent au-dessus des bois une colonne de fumée montant d'une maison qui paraissait assez proche, et, en même temps, parvint à leurs oreilles le son d'une trompe et le mugissement éloigné des bœufs.

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