‹ Évolution économique et évolution socialeChapitre 2 sur 5 · TOUS DROITS RÉSERVÉS · texte numérisé non relu

TOUS DROITS RÉSERVÉS

Citoyens,

J-ai accepté avec beaucoup de plaisir Hnvitatiou du Groupe des Etudiants Collectivistes pour une conférence de socialisme scientilique d-abord parce que j'avais gardé bon souvenir de l'accueil qui avait été fait à la conférence que j'ai donnée sur la môme invitation il V a deux ans, et puis, n'est-ce pas, parce que chacun suit sa destinée • moi, le suis la mienne, c'est-à-dire que j'ai beaucoup étudie dans nui jeunesse, ermaintenant j'aime à répandre les idées qui ont gerrne dans mon cerveau, car je crois qu'il est toujours utile de faire de la propagande intellectuelle et morale parmi les hommes ; je crois qu il n7a ;;« d'acide corrosif plus fort vis-à-vis de l'avenir de 1 humanité que l'Llement, non pas seulement physique, mais moral et nitcllec-

tni'l d'homme à homme.

:. vaiTdonc vous dire le plus rapidement que je pourrai un certain nombre d'Idées sur ce sujet très vaste et très complexe de 1 e^ out Vu i ommùque dans ses rapports avec l'évolution sociale, sujet £01' discute beaucoup depuis quelque temps sur le terrain scieutilîque, sur le terrain pratique et même sur le terrain politique.

Ouels sont les rapports entre l'évolution économique de Ihumanité dans son ensemble, ou pour être plus positif, pour chaque groupe collectif humain, ,,,,/,liaque société, qu'ils sont les rapports entre s,)n évolution économique et révolution entière, intégrale du même groupe? Problème .pi. a la lin

f.,it« --î VHÔlel dex Sociéléx Samnlcs, le 19 janvier, ,„ ™ ÏÏSS» llu dioyr'E. Kourai«c, ot so>,s >cs a.»pico» du

Groupe des Etudiants Colle:Uvislcs,

de notre siècle a pris une importance plus grande parce qu'il coïncidait avec cette crise morale qui a commencé vers la moitié de notre siècle et dans laquelle nous vivons toujours, crise morale indéniable et qui résulte du choc entre les règles de la morale traditionnelle (avec des sanctions religieuses plus ou moins conscientes) et les découvertes scientifiques que la méthode expérimentale et d'observation a apportées dans tous les ordres du savoir humain. Eh bien, quelle est la part de ces progrès scientifiques, non comme connaissance technique de telle ou telle découverte physique, physiologique, sociologique, etc., mais plutôt comme orientation, polarisation générale de l'intelligence et de la con.science humaine, comme reflet dans la vie pratique et quotidienne de ces découvertes plus ou moins générales, plus ou moins techniques de la science expérimentale et d'observation ?

A ce point de vue, je crois qu'on peut réduire à trois les grandes découvertes scientifiques de notre siècle qui ont bouleversé notre conscience dans la façon de concevoir les rapports de chacun de nous avec notre prochain et avec l'univers entier.

La première découverte générale qui a eu le plus grand contre-coup à cet égard, est celle que Lavoisier a faite en France à propos de la matière, que von Mayer a faite en Allemagne vers la moitié de notre siècle, à propos de l'énergie, et Preyer, plus récemment, à propos de la vie elle-même, c'est-àdire la découverte de ce qu'on appelle la conservation et la transformation de la matière et de la force. Rien ne se détruit, rien ne se crée ; voilà la i,n-ande

conrlusion à laquelle est arrivé Lavoisier dans la chimie; il a dit : pas un atome de matière ne se crée, pas un atome de matière ne se détruit, il n "y a que des transformations de matière, mais la quantité totale de matière est toujours la même ; c'est la loi de conservation de la matière.

Von Mayer, en 1840, a démontré la même loi existant pour l'énergie ou la force, qui est inséparable de la matière ; car la sfience expérimentale du XIX« siècle nest ni matérialiste, ni spiritualiste : elle est positiviste, non pas dans le sens restreint de certaines écoles qui ont suivi la grande initiative scientifique dAuj^uste Comte, mais positiviste dans le sens de la réalité positive que l'observation et 1 expérimentation nous font connaître. Force et matière donc, inséparables, qui sont toujours les mêmes et qui seulement se transforment. Il suffit de voir dans un laboratoire de physique ce qu'on appelle la chaîne de Grove pour voir comment le mouvement mécanique peut se transformer en chaleur, la chaleur en lumière, la lumière en magnétisme, le magnétisme en électricité et revenir encore du mouvement, de la chaleur, etc. C'est une transformation perpétuelle, éternelle de la matière-force, sans qu'il y ait un atome de matière-force qui se crée ou qui se détruise.

Vous voyez alors ({ue cette découverte a un contrecoup moral énorme, car la morale traditionnelle à laquelle nous étions habitués nous avait donné dans notre conscience ce qu'on appelle le concept créationni>te : Dieu a créé l'univers, l'homme peut créer des œuvres de son uénie et de son activité. C'était

— fi —

en un mot le concept, le préjugée de créationnisnie qui dans la science n"a aucune valeur, car on peut bien croire à Dieu, mais alors, cest un élan du sentiment qui n'a rien à faire avec la science. La science dit : si vous croyez, croyez ; si vous ne croyez pas, cela mest égal, car, les deux terrains de la science et de la croyance religieuse sont ditïérents et séparés. C'est cependant ce préjugé créationniste qui, au point de vue scientili(iue, n'est pas admissible, qui se répand dans notre conscience politique lorsque nous voyons par exemple se répandre l'idée quo le salut d'une société peut provenir d'un homme, d'un génie, d'un despote ou d'un dictateur, qui pourrait créer ce qui n'existe pas dans les entrailles mêmes, dans les énergies morales, intellectuelles du peuple; c'est encore là un préjugé créationniste qui doit disparaître ! (Vifs applaudissements.)

Voilà la première grande découverte scientifique qui a bouleversé nos théories mentales et morales : pas de créationnisnie, mais formation naturelle de tout ce que l'homme peut connaître.

J^a deuxième grande découverte est celle de la cellule. Au point de vue biologique et physiologique, la découverte de la cellule, cette partie inlinitésimale de la matière vivante, qui est l'élément irréductible de toute forme de vie organisée végétale, animale, humaine, a eu des contre-coups merveilleux et féconds, jusqu'aux découvertes de génie de Pasteur sur les microbes, etc. Mais, en dehors du champ technique de la biologie, la découverte de la cellule a donné l'idée que je pourrais appeler de lanti-individualisme. Autrefois on croyait, en eftet. que lin-

tliviilu conslitiie la ii'alilr absolue existant \y,\r elloiiièine, tandis que pour la collectivité, la société, on disait: c'est une abstractiontle lintelligence humaine, elle n'existe pas comme réalité; l'individu seul est la réalité de la vie...

Eh bien, la découverte de la cellule nous a démontré que même l'individu vivant n'est pas une unité au point de vueal)s()lu. mais ([ue tout individu n'est qu'une fédération infinie dune quantité innombrable de cellules, de sorte que tout individu n'est luimême ([u'une collectivité biologique ; c'est une collectivité qui a une personnalité propre, mais dont la vie résultante n'est que la sonim^ et la conséquence des vies unitaires et élémentaires de chaque cellule (jui composent cette individualité.

De sorte que l'individualisme a dû perdre au point de vue scientitiffue son absolutisme : il existe .seulement un individualisme relatif. 11 est évident que l'individu est une réalité qui sent et qui vit, et qu'il est une unité vis-à-vis de la société, mais visà vis des origines de la vie, il n'est qu'une collectivité immense et presque infinie.

Cette deuxième découverte scientifique nous a donné un concept des rapports de l'homme avec les autres hommes, de l'homme avec la société, qui est tout à fait différent de l'idée et de la conception que nous avions lorsque existait le concept de l'individualisme absolu, concept qu'on ne pouvait corriger scientili(|uement avant la découverte de la cellule.

La troisième découverte scientifiriue qui a eu, selon moi, un grand contrecoup moral, intellectuel et social, est la découverte de la transformation des

espèces vivantes, végétales et animales, ce qu"on appelle rommunément le darwinisme, (|ui a eu et a, lui même, son évolution scienlitique, ce qui est un exemple historique et scientifique à retenir. Charles Darwin, avec son fameux livre sur \'Oh(j'me des Espèces, a démontré que les espèces végétales et animales n'avaient pas été créées dune façon absolue et immuable, couime on le croyais dans la morale et la pliilosopliie traditionnelles; mais que toute espèce n'était que la résultante des variations de la matière organisée, suivant certaines lois que Darwin a établies, mais qu'il a établies d'une façon incomplète, car il n'y a pas de génie dans la science qui ait le monopole de la vérité absolue, immuable et qui ne puisse être corrigée ou complétée. Aussi y a t il ce qu'on appelle luainlenant le néo-darwinisme, qui est la combinaison des idées scientifi(|ues de Darwin avec celles de Lamarck. Darwin disait : les espèces vivantes se transforment par la loi de la sélection naturelle; c'est-à dire, il naît un pllis grand nombre d'individus qu'il ne peut en vivre ; il y a une lutte pour l'existence ; les plus forts résis tent, les plus faibles meurent, et voilà comment se transforment les espèces, parce que les plus forts transmettent héréditairement à leurs descendants les caractères qu'ils ont montrés dans la lutte pour l'existence, et alors il y a là une transformation perpétuelle des espèces.

Lamarck, lui, dans sa p]iil()so})liie zoologique, insiste d'une façon absolue sur l'influence du uiilieu sur la matière organisée, milieu qui modifie les individus et les espèces. La théorie de Darwin, le

concept de la lutte pour l'existence, avait besoin dètre complétée par liflée lamarckienne de l'influence du milieu sur la matière vivante.

De sorte que l'on arrive maintenant à cette grande découverte du transformisme biologique, qui a eu son contre-coup scientili({ue. moral et social dans le concept corrélatif qui en est la conséquence — le transformisme social.

Il est évident qu'une tribu de sauvages, une société barbare du moyen âge ou de continents peu civilisés actuellement, les sociétés civiles ne sont que des réalités vivantes, comme les espèces de la vie végétale et animale, et elles sont transformables et se transforment tous les jours, à chaque heure. Il faut abandonner l'idée qu'une société humaine soit créée d'une façon immuable sur un certain pivot ou dans certains rails déterminés, taudis quelle est toujours transformable. Toute société est aujourd'hui différente d'hier, et demain elle sera différente d'aujourd'hui.

Comme vous le voyez, il y a là un ensemble de découvertes scientifiques — conservation et transformation de la matière force, cellule, élément simple, irréductible de toute forme de la vie, transformation biologique et sociale — ([ui ont déterminé une crise morale dont nous souffrons, je peux bien le dire, à notre époque.

La morale traditionnelle était absolutiste; elle

donnait des règles qui fu-étendaient être des ancres

inébranlables pour discipliner la conduite de

l'homme; il y avait 1 absolu au delà de la vie et

dans la vie même ; l'homme ne devait être que l'es-

clave de ces lois absolues de la morale. Cette morale traditionnelle choquait avec la réalité des choses, car. comme le disait Pascal, il n'y a aucune vérité, même morale, qui soit absolue et éternelle « et ce qui est vérité en deçà des Pyrénées nest pas vérité au delà des Pyrénées ». En etïet, pourrait-on dire, par exemple, que tuer ses parents, c'est une abomination morale, au point de vue absolu?... Non, car si vous allez à .2,000 lieues de distance de Paris, dans certaines îles de la Polynésie, vous trouverez que tuer ses parents, c'est au contraire le premier devoir du fils envers eux ; c.est-à-dire le même acte qui ici représente le maximum de la criminalité, de l'immoralité, à :i.000 lieues, sous un autre parallèle géojjraphique, représente le premier devoir moral de chacun.

La morale absolue n'existe donc pas; la morale change de parallèle à parallèle, de siècle à siècle, d'année même à année.

La première impression qu'on éprouve à cette constatation est une impression d'égarement moral; on dit : mais, dans notre monde, il n'y a donc rien de solide, d'absolu, tout est variable, tout ciiange... Voilà donc la science qui nous trouble, qui ne donne j)ius aucun critérium solide, éternel, absolu, qui sépare le bien et le mal. qui sépare ce (jui est humain de ce qui est anti-humain...

C'est là une impression fausse, cependant, car il vaut mieux croire, n'est-ce pas, que la moralité humaine est quelque chose de transformable au lieu d'être quelque chose d'immuable et d'absolu ; car si la morale, le droit, lidée de justice, lïdée de liberté

et toutes les jurandes idées directrices de Ihumanité étaient immuables et éternelles, quel est le législateur qui pourrait dire : telle est la vérité morale, tel est le mensonge moral ; est-ce qu'il y a un Sinaï du haut duquel Moïse puisse venir imposer à toute une société telle ou telle vérité morale? Xon ! car tout homme né dune femme ne peut pas prétendre avoir le monopole de la vérité absolue et immuable ; il n'y a (jue des opinions et vous n'avez qu'à interroger les systèmes philosophiques de morale pour voir une prétendue morale absolue, éternelle et immuable se transformer en passant de cerveau à cer: veau...

Et alors, moi, relativiste et positiviste, je suis bien plus satisfait que la morale soit une chose transformable, parce que je dis : la morale, le droit, la jus tice, la liberté, tout cela change, c'est-à dire que nous avons donc sous nos énergies morales la possi bilité de transformer et par conséquent daméliorer la morale, le droit, la justice, et comme la morale, le droit et la justice d'aujourd'hui sont préférables à la morale et à la justice d'hier, nous avons la consfience et la foiinébranlable que la morale et la justice de demain seront meilleures que la morale et la justice d'aujourd'hui ! {Noiircau.r applaudhiiemenU .)

Mais, le sentiment d'égarement moral était inévitable et vous voyez à notre fin de siècle qu'il y a un revirement vers le mysticisme même, dans le cliamp phiIosopbi(iue ; c'est une crise morale qui se produit, c'est le mouvement de l'humanité qui ne comprend pas bien la science dans l'intégrité de sa valeur et de ses applications, qui a une sorte de crainte morale

et qui dit : Mais non, je veux revenir en arrière, ni"anrrer à la inorale tiaditionnelle. à cette morale mystique qui a l'au delà de la vie liuinaine couime prétendue rèiile de salut...

Mais, le monde ne va pas en ari'ière ; il y a des mouvements régressifs, mais ce ne sont que des régressions apparentes... Quelquefois, la rivière, après être descendue de la montagne en un cours rapide de torrent impétueux, s'arrête dans son cours majestueux ; elle semble ne plus avoir l'énergie progressive qu'elle avait lorsque la pente était plus grande ; mais ce serait une grande illusion de croire qu'au point de vue physique, matériel, il y ait des rivières dont le courant retourne vers la montagne, vers la source.

Et ce qui est vrai d.une rivière est vrai de tout autre phénomène biologicjue ou moral : l'humanité est une rivière qui peut ralentir ou peut bien accélérer son cours, mais elle ne peut pas aller eu arrière. Il faudrait, pour qu'elle pût aller en arrière, abolir les chemins de fer, abolir le télégraphe. abolir la presse ; oui si vous [jouvez abolir tout cela, le monde pourra aller en arrière ; mais, le chemin de fer, on ne l'abolira pas, car il transporte aussi les hommes dalïaires et leurs marchandises ; on n'abolira pas non plus le télégraphe, car il apporte les nouvelles de Bourse, en même temps qu'il transmet les dis cours de Jaurès ou de tout autre propagandiste socialiste.(//i/'e.s). Or, tant qu'existerontles ciiem ins de fer. le télégraphe, la facilité avec la(juelle je puis venir de Rome en quarante huit heures faire une confé rence de propagande socialiste, bien que l'Université

de Rome soit à un demi kilomètre de la coupole du Vatican, tant que vous naholissez pas ces moyens de transport des marchandises, des hommes et des idées, le monde n'ira pas en arrière; il est forcément obligé daccélérer son cours vers l'Océan éternel de la vie ! {Mfs applaudissements).

Ce sentiment d'égarement moral est un sentiment (|ui provient d'une conception incomplète des vérités scientiliques : oui, cest vrai, une des conséquences de la science conteuiporaine est que tout change, que tout est relatif, ([ue rien n'est absolu ; mais c'est la moitié cle la science, cette vérité, et il faut la compléter par l'autre conséquence de la science même ex|)érimentale, c'est à-dire que tout change, mais tout se lient : à la loi de l'évolution, du tranfor misme universel, il faut adjoindre d'une façon insé parable la loi de solidarité par laquelle, depuis le système solaire jus(|u'aux coml)inaisons chimiques, jusqu'aux phénomènes physiologiques et moraux, dans la société, tout se tient, et chaque phénomène, |)ar la loi de causalité naturelle, a une série infinie de causes qui impliqueni des effets déterminés.

Pour ouvrir une parenthèse, ce transformisme universel, dans la science de la criminalité par exemple, a elïacé l'ancien concept de la res|)onsabi lité hunuiiue, car le déterminisme universel fait bien voir que llutiinne (jui commet un crime n'a pas la responsabilité morale de ce qu'il fait : le criuie, c'est une jnaladie, comme le suicide, comme laliénation mentale : il faut se garder des criminels, couime on se garde des fous dangereux, mais on n'a pas le droit de haïr les criminels, comme on haïssait

les fous il y a seulement un siècle, parce qu'il y a un siècle, ou croyait que les hommes devenaient fous par la faute de leur volonté.

Il y avait en ellet des médecins qui disaient encore, au commencement de notre siècle qu'on ne devenait aliéné que par le fait de la volonté, qui abandonnait la route de la vérité et la crainte de Dieu. Aussi, mettait on les fous dans des cachots, avec la chaîne et la torture....

Est venue la grande révolution humanitaire et scientifique de Pinel. qui a dit : L'aliénation, c'est une maladie, comme il y a la maladie de cœur ou du poumon ; il ne faut pas ha'irles fous, de même qu'on ne hait pas les autres malades. S'ils sont dangereux, il faut s'en garder.

Eh bien maintenant, au nom de la science, nous disons la même chose pour les criminels : n'est pas criminel qui veut... Bien entendu, lorsqu'on parle de la criminalité naturelle et non de cette criminalité qui dépend du caprice du législateur, qui peut dire : Je décrète que telle chose est un délit... Comme cela avait lieu dans ma province de Mantoue lorsque j'étais petit enfant; l'Autriche disait, à cause de manifestotions patriotiques : il est défendu déporter la moustache, il faut garder la barbe... C'était un crime, suivant la parole du législateur, mais ce nest pas de celui là que je veux parler; je parle de la criminalité naturelle, anti humaine : le meurtre, l'incendie, le viol, tout ce qui est la négation delà vie dans notre prochain.

Lorsqu'on parle de cette criminalilé là. je le répète, n'est pas criminel qui veut ; le criminel

nest qu'un malade et nous n'avons pas le droit de le haïr ; nous avons simplement le droit de nous défen dre de lui, comme nous nous défendons des fous dangereux.

Et il faut arriver à la conclusion ([ne la soi disant justice pénale n'est qu'une machine à broyer la per sonnalité humaine ou les débris de personnalité humaine qui résistent encore dans une personnalité de criminel. Il faut substituer à cette machine de torture morale, telle que le régime cellulaire, tombeau des vivants, quelque chose de plus moderne, de plus humain, de plus fraternel, qui défendra mieux la société et qui écrasera moins les consciences. [Applaudissements prolongés).

La solidarité complète donc la conséquence de ces grandes découvertes scientifiques dont je vous ai parlé, et ce sera le remède à la crise morale que nous traversons, car c'est le sentiment de notre solidarité qui fait revivre dans la conscience humaine cette flamme de l'idéal que notre société européenne avait perdue au dix neuvième siècle.

Après la Révolution française, nous avons vu la domination de la classe bourg oise, du Tiers-Etat, sortir des entrailles du moyen âge, et par ses étu des, son travail, ]»ar son commerce, ce Tiers Etat, (jui nélait rien, devenir tout. Ce Tiers Etat, dans la premièi'e moitié de notre siècle, dans une atmosphère de libre pensée et de libre science, a fait des miracles de civilisation et de progrès humain ; mais il n'est arrivé que d'une façon accélérée à sa propre dégénérescence sénile ; civilisation et i)rogrès qui ne sont que l'éclair avant coureur d'un autre état

humain, universel, celui là, et qui sera l'épanouissement complet de la personnalité physique et morale de Ihomme.

Dans la seconde moitié du XIX^ siècle, la loi de révolution est venue montrer que tout change, et elle a donné cette demi conscience à notre généra tion, ce scepticisme qui lui a fait dire : Si tout change, tout est relatif, rien nest absolu ; il faut donc jouir et arriver, et puisque la lutte pour l'existence, c'est la loi de la vie, il faut donc lutter, et les forts auront le droit d'écraser les faibles, au lieu de les aider, de les éduquer, et voilà comment nous avons É^ssisté à celte forme de canibalisme larvé, (luon appelle la li])re concurrence, ({ui n'est pas autre chose qu'un fratricide quotidien, au point de vue moral. {Noureau.r applaudissemenU).

La loi de la solidarité, au point de vue physique, moral et social nous délivrera de cette crise morale de scepticisme, car sans idéal l'individu, comme la société, est destiné à mourir ; l'idéal est la flamme qui rend la vie digne d'être vécue ; l'idéal est la grande force par laquelle nous pouvons, non pas lutter homme contre homme, mais associer toutes les énergies humaines pour lutter contre les difficultés de la matière et de la nature.

Voilà la conséquence de la solidarité, sur laquelle cependant je ne peux pas marréter trop longtemps, car je n'arriverais jamais à la fin de mon sujet.

L'autre loi dont il faut s'inquiéter, c'est la loi du dynamisme social. Qu'est-ce qui meut une société humaine, une tribu de sauvages, ou bien une société civile, la France, l'Italie, l'Angleterre, qu'est-ce qui

moût cette société, qui fait qu'aujourd'liui elle est dilTérente d'hier, que demain elle sera différente d'aujourd'hui ? Voilà un problème fondamental, et vous savez que dans la science sociale dirigée par la jnélliode d'observation, après l'initiative d'Auguste Comte, on a donné différentes explications pour indiquer quelle est la force propulsive et directrice en même temps des faits sociaux, de l'évolution sociale.

Auguste (lomte, et surtout son école, ont dit : Les idées sont des forces directrices; l'évolution sociale de la société huuiaiue est déterminée par les idées. Après l'école de Comte est venue l'école de Spencer, et elle a dit : Xon. l'évolution sociale n'est pas déterminée par les idées, les idées ne sont ([ue la floraison dernière de la vie psychique humaine ; mais avant les idées, il y a les émotions et les sentiments, et l'école de Spencer dit : Ce qui meut l'activité humaine, individuelle et collective, c'est le sentiment; l'homme agit, non pas comme il pense, mais comme il sent.

11 y a là une grande part de vérité, mais ce n'est pas la vérité complète. Marx est venu et a dit : Non, ce ne sont ni les idées ni les sentiments, ce sont les conditions d'existence qui déterminent chez l'homme et chez la collectivité lés sentiments, qui à leur tour déterminent certaines idées. Vous ne voyez, dit-il, que la superficie, que le vernis superficiel, lorsque vous dites que le fait social est déterminé par l'idée, car vous ne voyez pas qu'au dessus de l'idée, il y a le sentiment et au dessus du sentiment les conditions d'existence qui déterminent tel ou tel sentiment, telle ou telle idée.

Voilà ridée de Marx qui. selon moi, est la plus grande découverte scienlilîque que I9 science sociale ait faite, et chose curieuse, elle a paru la même année qu'ont été faites les autres conquêtes de la science : c'est vers 1855 ou 1856 que Darwin publiait son livre sur l'Origine des espèces, (|ue Spencer pul)liait les Premiers principes, qui disciplinaient la loi universelle de l'évolution, et que Marx publiait la Critique de l'Economie politique, dans laquelle il développait cette idée que les conditions d'existence déterminent les sentiments et les idées des hommes.

Mais, ce que je disais tout à l'heure de Darwin, il faut bien le dire aussi pour Marx ; il y a eu pendant un certain temps, en Allemagne et même dans Ions les pays, des marxistes qui ont cru et qui ont allirmé que l'œuvre de Marx était immuable, qu'on ne pou vait ni corriger ni compléter Marx. (|ue Marx, par conséquent, était un génie absolu, immuable et éternel...

Voilà ce qu'on ne peut aflirmer devant une conscience scientifique, même élémentaire. Est ce que pour Darwin on dirait (\u'\\ ne peut pas être complété ou corrigé ? Vous allez donc nier les progrès de la science ! Pour grand que soit le génie de Darwin, il ne peut pas avoir vu tout ce qui est connaissable, tout ce qui est une forme nouvelle de la vie.

Et ce qui est vrai pour Darwin est vrai aussi pour Marx. Je suis un disciple de Marx, mais je suis un disciple qui pense que mon premier devoir n'est pas de me réduire à une fonction de rumination marxiste... (Rires et applaudissements.)

Je crois que mon premier devoir est d'encadrer la

doctrine de Marx dans ce renouveau scientifique qui est représenté par les grandes découvertes dont je vous ai parlé. Car. un autre préjugé de certains mar xistes était que Marx serait comme une sorte de monolithe qui reste seul et qui n'a aucune attache avec le mouvement scienliliqup ([ui l'entoure ; seul, il dominerait la science aussi bien que la politique. Je crois qu'en même temps que c'est inexact, c'est diminuer, au contraire, la grandeur de Marx. car. selon moi, sa grandeur a été qu'il a entendu, qu'il a senti dans son génie ce qu'était le courant de la science expérimentale contemporaine, et il a donné cette théorie qu'on ajipelle le matérialisme historique, qui est tout à fait d'accord avec la loi de conservation et de transformation de la matière en force, avec les découvertes de la biologie, de la psycholo gie, avec le transformisme général ; car évidemment le marxisme, dans ses lignes fondamentales, n'est (|iie le transformisme économique, qui complète le transformisme biologicjue de Darwin et le transformisme universel de Spencer.

La force et la réalité du marxisme est d'avoir assis la docti'ine socialiste sur les bases d'une méthode scienlilique vraie, et cette doctrine par laquelle l'évolution sociale est déterminée par l'évolution économi([ue est. selon moi. la plus grande découverte de la sociologie contemporaine, qui, sans cette découverte, serait restée stérile et se serait atrophiée. Spencer, en effet, s'était borné à dire que l'évolution sociale consiste dans un passage du simple au complexe, mais il ne donnait aucune loi du dynamisme social, aucune direction à l'évolution sociale, aucune

explication sur la foire propulsive et directrice des faits sociaux.

Cette théorie du matérialisme historique est la gloire de Marx, car lorsque je dis que je ne veux pas me borner à ruminer Marx, je nentends pas renier la reconnaissance infinie que comme homme de science et comme militant socialiste il sest acquise de notre part ; je crois, au contraire que nous devons une reconnaissance infinie à Marx, justement parce ([uil a fait sortir le socialisme de la nébuleuse sentimentale, purement humanitaire où il était confiné et il a assis cette doctrine sur les fondements inébranlables de la méthode scientifique. De sorte que maintenant il ne suffit pas d'être un homuie de cœur l)our être un socialiste, mais il faut avoir une doctrine, qui nest du reste pas très difficile. Cependant, vous savez qu'il y a des jji'ofesseurs qui font de sorte (|ue toute matière scientifique est dilficile, en se servant par exemple de mots grecs et de mots latins, pour embarrasser leur pu>)lic... (Uiren.)

Moi, je crois que le premier devoir du savant, c'est d'être clair, car la science, n'est-ce pas, n'est que du bon sens systématisé. (A pplaudisnements .) Et lorsque j'entends un savant qui fait des périodes très difficiles, je dis de lui : ou Ijien qu'il fait un jeu peu avouable, ou bien que lui-même n'a pas une idée claire de ce qu'il dit.

Eh bien, voilà le grand mérite de Marx, qui est inelïaçable désormais de l'histoire de la pensée humaine ; il a transformé le socialisme en une doctrine scientifique. Seulement, il faut réagir. contre cette idée de certains disciples de Marx de vouloir res-

treindre leur maître à l'état de monolitlie et de ne pas le mettre dans le réseau universel et solidaire de toute la science moderne et contemjjoraine.

Le matérialisme historitjue est maintenant à la mode, même du côté purement scientifique de la sociologie ; car, la sociologie, ainsi que je vous le disais, depuis une dizaine d'années n'a rien produit dans la science ; il n'y a qu'un récent produit assez caractéristique de sociologie, c'est celui d'un Anglais, M. Kidd, qui a publié un livre sur l'évolution sociale: c'est un produit de l'école spencerienne ; il a intéressé le public et il a eu un grand succès parce qu'il flattait les intérêts de la classe dominante. La théorie de cet ouvrage est qu'il y a un antagonisme insoluble entre l'individu et la société, que les intérêts de l'individu sont antagonistes de ceux de la société, et pour avoir une force qui prime la rébellion de l'individu envers la société, il faut la religion. Il a donné ainsi une définition scientifique à cette idée vulgaire chez certaine classe sociale que la religion n'est qu'une alliée du gendarme, destiné à maintenir l'état actuel de la société. Mais, selon moi, on diminue la noblesse du sentiment religieux, lorsqu'on dit que le sentiment religieux doit amener les prolétaires à la résignation pour l'état actuel de la société. Je le répète, c'est diminuer la noblesse d'un sentiment qui est toujours respectable lorsqu'il est de bonne foi, lorsqu'il ne fait que traduire un élan vers linconnu. Mais il n'en est plus de même lorsque ce sentiment devient une fonction et une force politique au service de la classe dominante! {youveau.v applaudisseiïients.)

On s'est servi de ce matérialisme historique, parce qu'il venait au bon moment pour rehausser les productions delà science sociale. Et cependant, c'est un spectacle curieux que de voir la plupart des jiroductions de ces dernières années sur le matérialisme historique. La plus grande partie des adversaires, ou même des partisans du niatérialisme historique ne font que ce qu'on appelle en Italie « la souris du droguiste », qui sait qne dans le vase il y a quelque chose de bon à manger, mais qui ne pouvant entrer, se contente d'en faire le tour... Eh bien, les adversaires et les partisans du matérialisme historique ont publié des volumes pour dire : le matérialisme historique, c'est une chose magnifique; en dehors de cela, il n'y a rien... Mais qu'est ce que c'est ? Ils ne le disent pas. Quant aux adversaires, ils disent : le matérialisme historique, mais c'est réduire l'humanité aux questions de ventre, aux questions matérielles ; mais c'est une aberration... Mais, savez vous ce que c'est ! Ils ne le disent pas; ils font comme la souris du droguiste ; ils vont vers le vase, mais ils n'y entrent pas. {Rires.)

Eh bien, je crois qu'il faut entrer dans cette doctrine du matérialisme, d'autant plus que Marx n'a donné que des remarques partielles, fragmentaires sur sa doctrine ; il n'a pas fait un système philosophique ou scientifique du matérialisme historique. Est venu après lui Frédéric Engels qui, dans certaines lettres qu'on a publiées dernièrement en Allemagne, a donné quelques développements au concept du matérialisme historique ; mais cette doctrine est encore à créer, à compléter et à développer.

D'abord, je crois que l'expression même est très inexacte ; matérialisme historique, cela se prête très facilement aux objections de ceux qui parlent par oui dire : on a limpression que c'est tout réduire au matérialisme, aux conditions matérielles ; on dit : toute l'évolution sociale est donc parle matérialisme historique réduite à la question matérielle du pain quotidien; la condition économique est donc la seule déterminante de l'évolution sociale... On a ainsi une idée du matérialisme trop simpliste, tout à fait incomplète et lointaine des idées bien sûres de la science. En donnant cette interprétation au matérialisme historique on suppose que les conditions économi([ues déterminent l'évolution sociale avec le même simplisme que si l'on versait, par exemple, de leau dans un sac, on aurait tout de suite cette eau en dehors du sac et on verrait ainsi une causalité directe, immédiate,sans transformation de forme ni d'énergie. Il y a évidemment la condition économique comme cause fondamentale de l'évolution sociale, mais ce nest pas du tout si simple qu'on veut le dire, c'est au contraire ce qu'il y a de plus complexe à envisager et à étudier et le matérialisme économique n'est pas interprété dans son sens scientifique lorsqu'il est réduit à cette forme simpliste, qu'il suffit d'avoir une condition économique pour pouvoir expliquer tout phénomène moral, juridique, politique, esthétique ou religieux. Non, ce n'est pas comme en versant de l'eau dans un sac qu'on a tout de suite cette eau en dehors; il y a tout un processus, tout un engrenage biologique, intellectuel, social, qui transforme et qui a des contre coups qui réagissent.

Je crois que cette doctrine, que jai appelé bien volontiers « déterminisme économitfue ». parce que celte expression évite le préjugé qui entoure le mot de matérialisme, doit être interprétée avec ces deux observations générales : Ivjue les conditions économiques sont la force propulsive et directrice de révolution sociale; mais cela nest que le noyau fondamental de la vérité ; il nest pas toute la vér'ité. Les conditions économiques, en effet, de tel groupe social, qu'il soit barbare, sauvage, civilisé, ne sont pas une cause première en elle-même, elles ne sont pas nées toutes faites, elles sont elles mêmes un produit, une résultante; elles sont les résultantes de ces deux grands facteurs très complexes, très organisés qui sont : dune part, les énergies, les tendances organiques, psychiques, intellectuelles, morales, de la race qui agit, qui se développe dans tel milieu tellurique. La condition économique nest pas une chose qui descend du ciel toute faite; elle estle produit historique et géologique, elle est elle même la résultante des énergies et des aptitudes des races qui vivent dans tel ou tel milieu tellurique. On ne peut pas comparer les conditions économiques d'une peuplade de lile de la Polynésie avec les conditions économiques de la France contemporaine. Les conditions économiques dune tribu sauvage de la Polynésie sont une résultante simple de ce milieu tellurique et de ces énergies de race ; les conditions économiques de la France actuelle sont bien plus compliquées que cela et en même temps elles sont la résultante des énergies de la race française, du milieu tellurique de la France et de l'évolution histo-

rique de ce peuple qui a vécu, qui s'est développé, qui a eu des égarements, qui a eu des élans d'idéal très nobles, qui a eu des défaites, qui a eu des victoires, au point de vue moral. C'est donc enfin le résumé de toute la vie collective du peuple, c'est le ré.-uiné de toutes les vies organisées qui se sont succédées. Voilà une première remarque que je fais pour avoir une idée plus scientilique de cette théorie du déterminisme économique. La deuxième remarque, et je dois me borner ici à esquisser ces idées générales, la deuxième remarque est celle ci : c'est que s'il est vrai que les conditions économiques constituent le fondement de la vie sociale, chacun des autres ordres de phénomènes qui se produisent sur le terrain économique a un développement relativement autonome sur ce même terrain économique. Ainsi que je le disais, ce n'est pas l'eau versée dans le sac qui sort tout de suite après ; sur le terrain économique d'une race qui agit et qui vit dans tel milieu tellurique. il y a tel développement moral, politique, scientifique, artistique, religieux, etc. Chacun de ces ordres de phénomènes moraux, juridiques, politiques, esthétiques, etc., lorsqu'il a été déterminé par les conditions économiques a une évolution à lui ; chaque ordre de phénomène est relativement autonome; je ne dis pas autonome dans un sens absolu, de manière à ce qu'on puisse voir une morale en contradiction avec les nécessités économiques du groupe collectif ; non, mais avec les mêmes conditions économiques, on peut avoir deux morales relativement diiïérentes, deux organisations juridi(iues relativement diiïérentes.

La religion, par exemple, est née des conditions économi([ues du peuple, du groupe éollectif; mais après elle a un élan propre, un développement autonome propre ; pour larmée, il en est de même. Ainsi, le milieu tellurique, suivant l'observation géniale de Buckle que Taine a si magnifiquement développée, le milieu tellurique établit certaines émotions esthétiques chez le peuple qui vit dans tel territoire de plaine ou de montagne. Mais, cette vie esthétique du peuple a une évolution à soi même ; cest cela qu'il ne faut pas oublier.

Il faut donc s'émanciper de cette interprétation très restreinte de la théorie du matérialisme historique ou du déterminisme économique qu'on avait donnée jusqu'ici, en supposant qu'entre les conditions économiques et tout autre ordre de phénomène moral, juridique, etc., il y ait un rapport simple et immédiat. Non! il n'y a pas de rapport simple et immédiat ; il y a tout un entrelacement d'actions et de réactions par lesquelles il y a dans certaines limites une liberté de développement, une ditïérence de développement qui vous explique que même dans le même groupe collectif on peut avoir des manifestations morales, juridiques, politiques, esthétiques qui soient différentes dans certaines limites sur le même terrain économique. Il sullit, {)ar exemple, de comparer les sentiments et les manifestations esthétiques ou artistiques d'un Français du Midi avec ceux d'un Français du Noi'd. C'est qu'il y a un côté ethnographique, des tendances de races, le milieu tellurique. Il y a enfin ces autres déterminantes (|ui font ([ue nous devons être per-

suadés que la coiitlition éconoini<[iip est le fontlement de la vie liiimaiiie. indiviiliielle et collective, mais nest j)as toute la vie.

Voilà la conclusion à hujuelle nous devons arriver, et ce nest pas peu de chose ; car si nous restons toujours dans lidée marxiste, que révolution sociale est déterminée par l'évolution économique, il faut donner cependant de cette idée maîtresse une interprétation plus large et plus en accord avec les données générales des sciences, par lesquelles entre cause et elïet il n'y a pas de ditîérence substantielle et tout eflet devient cause à son tour : de sorte que les conditions économiques, effet du milieu telluri- (|ue et des tendances de race, deviennent cause déterminante des conditions morales, physiques, juridiques, etc.. et celles-ci à leur tour ont leu.i contre coii|) par toute la vie et l'évolution sociale, (i)

Autrefcds. avant Marx — et beaucouj) le croient encore — on croyait que l'évolution sociale est déterminée i)ar le courant des idées ou par le courant des sentiments. C'est l'interprétation psychologique de révolution sociale. Mais il faut se persuader que l'évolution sociale est déterminée dans ses entrailles, dans ses forces directrices et propulsives par l'évolution économique, tout en l'étant, non pas d'une façon simple, immédiate et directe, mais d'une façon indirecte qui permet à cha(iue ordre de

(1) J'aiuie à rappeler que cette interprétation plus large du déterminisme économique, je l'ai esquissée dans mon livre Socialisme et sriniec positire (Paris. Giard et Brière. 18fi7), publié à Rome en juillet 1894, c'est-à-dire avant la publication des lettres de Engels (1890), qui ont donné du matérialisme historique une interprétation analogue.

phénomène superéconomique un développement relativement autonome. {Applandissements.)

Cest ce qui explique comment nous ne pouvons pas nous arrêter à l'objection fameuse et souvent répétée qu'on fait contre la doctrine socialiste de la solidarité humaine, lorsqu'on nous oppose la soidisant nature humaine. On dit : oui, socialisme, fraternité, solidarité, assurer à chacun les conditions de sa vie matérielle, morale, intellectuelle, c'est magnifique, c'est noble, mais avant d'avoir cela, il faut avoir des hommes-anges ; or. comme la nature humaine ne change pas, comme la nature humaine est toujours égo'ïste. il est évident que le socialisme ne représente qu'un beau rêve qui se heurte à limmuabilité de la nature humaine. Voilà l'objection qu'on répète encore et qui cependant, vue sous cet angle visuel du déterminisme économique dont je vous ai parlé tout à l'heure, na aucune raison d'être, car rien n'est immuable, nous lavons vu, et ri*^n n'est plus muable que la nature humaine. Ego'isme et altruisme, ce sont les deux ptMes de la vie humaine, car l'égo'i'sme répond à la nécessité de la survivance individuelle et l'altruisme répond à Ja nécessité de la survivance de l'espèce ; le pain et l'amour représentent en effet la satisfaction de ces deux besoins fondamentaux.

Avec le pain — en prenant ce mot dans le sens le plus large — c'est la survivance de l'individu assurée. L'amour, c'est la survivance de l'espèce. S'il n'y avait que le pain, l'homme ne serait qu'un animal égo'ïste, mais comme il y a l'amour, la reproduction de l'espèce, l'homme devient altruiste ; il le devient

d'abord comme mère, et puis, il le devieul comme père, car le sentiment de maternité précède le sentiment de paternité... J'en ai fait sur moi-même lexpérience ; je suis père, j'ai trois enfants qu9 jaime beaucoup, mais lorsffuils sont nés, sui-tout le premier, je nai eu aucune impression; jai eu ensuite une idée de paternité, mais le sentiment de paternité ne s'est pas fait sentir de prime abord; il a fallu la réflexion, puis ce sentiment survient par la solidarité, lorsqu'on a les joies, les craintes, les tourments de la paternité... Voilà la théorie marxiste qui apparaît : la condition d'existence, la vie du père avec le fils peut déterminer certains sentiments, certaines idées, tandis que chez la mère, le sentiuient de maternité est né avant la naissance de son enfant, lorsqu'elle sent déjà le fruit de ses entrailles.

Voilà comment le sentiment de maternité, qui indique une condition d'existence différente chez la femme que chez l'homme, doit nous donner même au point de vue scientifique de cette fonction miraculeuse de la maternité, une impression d'enthousiasme, d'admiration, car nous devons reconnaître qu'il y a là un des jjhénomènes les plus merveilleux et les plus admirables de l'univers connaissable : la création de l'enfant dans les entrailles de la mère, la fonction de la maternité, que cette société sceptique du XIX" siècle a abaissée jusque dans la boue de la rue, qu'elle a rendue même impossible, en arrachant à la mère son enfant pour le mettre dans les prisons industrielles du travail ! {Vifs applaudis-

sement!^.)

Les senlinients d'éi^oïsme et tlaltiiiisiiie sont donc les deux pôles, les deux limites, les deux pivots de la vie humaine, mais leur dynamisme change justement suivant les conditions dexistence : la nature humaine n'est ni pétrie de seul égoïsme. ni pétrie de seul altruisme. Le type le plus noble d'altruisme doit bien être éj?oïste. à son point de vue, dans une certaine limite; s'il navait pas le soin égoïste de sa personnalité, il ne pourrait pas faire le bien pour les autres, et la créature la plus égoïste doit bien être altruiste, puisque la nécessité sociale de l'assouvissement de son égoïsme le plus acharné le force à se soumettre à la solidarité du prochain auquel il demande le jiain qu'il ne sait pas fabriquer. au(|uel il demande la jouissance, s'il a le moyen d'avoir des jouissances. Il y a là même un altruisme forcé, et peut être, dans un élan de sentiment, lorscjue légoïsme est bien assouvi, cet altruisme jouira arriver à avoir l'apparence d'un allruisme désintéressé.

De sorte qu'égoïsme et altruisme sont inséparables ; seulement, le problème est de rendre Tégoïsme social, au lieu qu'il soit antisocial, comme il est maintenant.

Quand AL Kidd dit ([u'enlre l'individu et la société, entre les intérêts matériels et moraux de l'individu et ceux de la société, il y a antagonisme inscduble. il tombe dans l'erreur ((anmune contre laquelle Marx a si bien prêché au {loint de vue économique. Les économistes avaient fait des lois de ])roduction. de consommalion. de disiribulion des lichesses des lois nalurelles, éternelles, immuables, et Marx a dit : non, ce sont des lois historiques qui changent,

se transforment, suivant les différentes époques, les différentes phases de l'évolution économique. De même nous devons dire à M. Kidd et aux spenceriens que l'antagonisme entre les individus et la société peut bien exister dans notre société capitaliste contemporaine, mais cet antagonisme n'existait pas dans les phases primitives de l'humanité et n'existera pas dans les phases définitives de l'huma nité à venir. Voilà ce que nous disons, car la nature humaine change, avec les changements des conditions d'existence.

Une tempête fait naufrager un uavii-e ; deux hommes sont là ; ils arrachent une planche ; c'est une planche seule qui jjeut-étre ne suffit j)as pour tous les deux; un des deux doit être sacrilié ; à ce moment, légo'isme. la survivance de l'individu s'impose comme phénomène permanent et absolu, et alors. le plus fort cherche à sacriffer son frère pour se sauver lui même...

Voilà ce qu'est la nature humaine, voilà ce qui vient contredire le socialisme... Oui. mais attendons un peu avant de conclure : une vague heureuse survient qui jette les deux naufragés sur un îlot. Voici alors que les deux hommes, au lieu d'être des adversaires dans la lutte pour l'existence, pour s'arracher l'un à l'autre la planche, lorsqu'ils sont sur l'îlot devienheul solidaires et tous les deux ensemble, fraternellement, travaillent {lour faire des signaux, jxiur tiouver le poisson à manger : ils sont devenus des frères parce que les conditions d'existence ont changé ! (Applaudissements.)

Voilà ce qu'est la nature liumaine ; ce sont les

même? hommes ; lorsqu'ils étaient sur la mêuie planche, c'étaient des fratricides ; les voici sur l'îlot, ils ont assuré des conditions d'existence nouvelle, ils sont devenus des frères !

Ce qui arrive pour deux naufragés arrivera pour l'évolution sociale elle-même.

Voyez dans la biologie même, dans les profondeurs de la vie animale un fait qui nous montre, à nous, transformistes convaincus, les origines lointaines de cette moralité humaine ; voyez parmi les animaux, même parmi les mammifères, qui sont les animaux les plus développés à tous les points de vue, y compris le point de vue psychique et intellectuel : quelle est l'espèce animale douée d'un ins tinct social ? Ce sont les herbivores. Quels sont les mammifères qui n'ont pas d'instinct social ou l'ont d'une façon atrophiée et minime ? Ce sont les carnivores. Cela est certain.

Eh bien, pourquoi les carnivores sont-ils des antisociaux et pourquoi, au contraire, les herbivores vivent ils par groupes de milliers et de milliers de têtes, alors que chez les carnivores on ne rencontre tout au plus que le couple familial, qui est quelquefois même transitoire, suivant les saisons de l'an-, née ?

Ce sont les conditions d'existence qui en sont la cause ; c'est que pour les herbivores, la subsistance est assurée : ils vivent d'herbes et dans les grandes plaines de l'Amérique ou de l'Asie, il y a de l'herbe pour chacun d'eux ; c'est ainsi que ce groupement animal vit avec une moralité fraternelle; tandis que pour les carnivores, comme la nourriture est très

rnro, arpidentelle, il< ne sont pas des frères, ils sont (les fratricides; c'est la condition dexistence qui détermine une condition physique, et nous pouvons même dire morale, même parmi lesanimaux, même dans ces profondeurs dans lesquelles nous plongeons, nos instincts et nos sentiments les plus inconscients, mais les plus forts.

Eli bien, ce qui arrive pour les animaux, ne pourra-t-il se produire pour l'homme? L'homme naura-t il pas la possibilité de devenir frère, au lieu d'être fratricide, comme les herbivores par rapport aux carnivores?

Pour cela, il suffit d'assurer à une sociétéhumaine telle condition d'existence par laquelle la nourriture, la vie soit assurée à chaque homme, et on verra celte moralité de luttes fratricides devenir au contraire une association pour la lutte contre les difficultés de la nature, pour dompter les forces naturelles. Les hommes qui sont maintenant fratricides parce (|ue les conditions d'existence sont difficiles, les subsistances rares et point sûres, deviendront des frères lorsque la nourriture de l'estomac, aussi bien que du cœur et du cerveau, sera devenue une chose assurée au jour le jour, ce qui est l'aboutissant nécessaire et fatal de l'évolution économi([ue, ce qui déterminera l'aboutissant nécessaire et fatal de cette évolution sociale d'une fraternité, non pas seulement sur les lèvres, mais dans le cœur, parce qu'elle prendra sa base irrésistible dans les condilious d'existence. {Applaudissements prolongés).

Vos applaudissements me disent que vous avez bien vu comuie moi que cette doctrine socialiste

lient à la vérité srientitHiiie. De même ((ue nous avons vu que ce ne sont pas les idées qui ilélermi nent les faits sociaux, que ce ne sont pas les senti nienfs qui sont la force première, mais que ce sont les conditions d'existence (jui font naître et i»eriner les sentiments qui accompagnent tel ou tel ordre d"idées; de même, dans la doctrine sorialiste, nous arrivons à dire que pour transformer la société de caannibalisme larvé, telle quelle est en ce moment, il serait uto[)ique de se restreindre à la propaijande purement intellectuelle.

Prenez un liomine dans les conditions d'existence actuelles et faites auprès de lui de la propag'ande intellectuelle ; vous arriverez très bien à lui démon trer avec des sylloirisines (|uil nest pas juste que par exemple il y ait pour certains hommes des quantités de richesses énormes, et que d'aulres, tout en travaillant, naient pas le nécessaire pour vivre... Il va cependant de soidisants savants (|ui se servent de leur science pour dénionli'ci- (pic cela nest pas injuste et (|u'aii contraii'e cela se résout dans une harmonie sociale incontestable; il y a par exemple des arguments statistiques comme celui-ci, qui est tout à fait symbolique : il y a d'un côté un homme (|ui meurt d'indigestion, et de l'autre côté un homme qui meurt de faim : rien de plus harmonieux, car la moyenne est (juil y a eu deux bons dîners, en faisant la division par moitié... iliires).

Seulement, c'est de la statistique un peu trop orthodoxe : le fait (|u il y a un homme qui meurt de faim contredit à la loi de solidarité, qui est la conclusion inébranlable de la science expérimentale

contemporaine. Pour modifier la sooiété, la mora lilé. lintellectiialité humaines. les sciences et les arts, les croyances et les sentiments, il est inutile (le s'en prendre aux idées ; les idées peuvent venir ajtrès. mais on n'arrivera à lien de solide, si on ne change pas les conditions d'existence des hommes.

Et alors, est ce que le.s conditions d'existence de rhomme sont immuables? Il y a des savants, et même des évolutionnistes qui disent que oui, qui disent que tout change, sauf quoi ?sauf la propriété... [Rires.) Ils disent que c'est là une chose immuable, (jue seule elle reste comme un îlot qui se maintient dans une mer flottante et orageuse; seule, l'institution de la propriété privée, qui est le pivot, n'est ce ])as. de l'état juridique, de l'ordre familial, de l'ordre politique et de l'ordre moral, devrait se soustraire à cette destinée du transformisme universel...

11 suffit de se poser cette question pour voir que cette conclusion est absurde : la f)ropriété privée (hjit changer comme tout change; elle est aujourd'hui dilTérente de ce quelle était hier; elle sera demain différente de ce qu'elle est aujourd'hui.

J'en reviens à notre conclusion : le fait fondamental qui a déterminé une variation radicale dans les conditions d'existence humaines, c'est un fait que je dirai préhistorique, ou de l'histoire primitive et presque légendaire.

Vous .savez que l'humanité, dans ses groupes primitifs, a d'abord vécu pendant des centaines de milliers d'années dans un état nomade et pastoral ; on en a même la tradition et la légende dans les livres que les croyants disent sacrés. Il sufïit de lire la

Bil)le pour voirquil y a eu une époque dans laquelle riunnanitéiiavaitpas de territoire lixo, dhalùtations fixes sur un territoire; elle était nomade et pastorale, elle n'avait que du bétail.

Mais il y a un certain moment dans la préhistoire, ou dans l'histoire primitive de l'humanité, qui varie d'époque, suivant les diiïérenls milieux telluriques, mais qui arrive pour tous les groupes, dans lequel l'humanité, après avoir été nomade et pastorale, devient agricole et industrielle ; elle se fixe sur un territoire; quand je dis humanité, je veux parler d'une société, d'un groupe collectif humain.

Eh bien, c'est là la condition économique fondamentale qui a déterminé d'une façon profonde et absolue l'évolution sociale qui en est dérivée. Avec l'humanité nomade, vous comprenez que la propriété privée de la terre n'existe pas, parce que la terre n'est pas un objet de propriété, parce qu'alors on ne cultive ni les arbres, ni les fruits, ni les céréales, on prend ce que la terre donne tout naturellement par l'action et la réaction des pluies, du soleil et des germes qui tombent.

Alors, la terre n'étant pas objet de propriété, l'humanité vit dans une condition d'existence tout à fait dift'érente de celle dans laquelle elle vit lorsque la terre devient le siège tixe, le territoire fixe de tel ou tel groupe collectif.

Lorsqu'un groupe social se fixe dans un certain erritoire, il y a alors i!es changements pi-ofonds : à l'absence de propriété de la terre se substitue la propriété commune de la terre ; puis enfin, à la pro- ])riété commune de la terre, peu à peu, pour des

raisons que je n'ai pas le temps de rappeler, mais que vous eonuaissez aussi bien que moi, se substi tue la propriété familiale, et de la propriété familiale on passe à la propriété individuelle de la terre.

Et c'est cette évolution économique de l'état nomade, à l'état fixe et sédentaire, de l'état pastoral à l'état agricole et industriel qui détermine ce grand cycle d'évolution sociale dans lequel nous nous trouvons encore. Car nous somuies encore dans le régime de la propriété privée de la terre ; ce qui fait que les moyens de subsistances ne sont pas assurés à tous les membres du groupe collectif, mais ils sont assurés seulemeni à ceux qui ont la propriété de tel ou tel morceau de la terre, de tel ou tel morceau des instruments de travail qui sont l'accessoire de la propriété de la terre.

Voilà ce que c'est que la condition économique fondamentale qui a déterminé cette évolution sociale dans la((uelle il y a cependant des cycles d évolution partielle, même dans l'institution de la propriété qui est l'institution fondamentale.

En effet, la propriété de la terre dans l'antiquité orientale est un arrangement de propriété tout à fait différent de la propriété privée qui existait, par exemple dans le monde de l'empire romain. Vous savez (jue la propriété privée que les juristes ajjpel lent quiritaire était un arrangement de propriété bien différent de l'arrangement de propriété privée ([ui est venu après la chute de l'empire romain et qu'on appelle la propriété féodale.

Après la propriété féodale, vous avez, avec la Révolution bourgeoise du XVI® siècle en Hollande.

du XVIP siècle en Angleterre, du XVIIP siècle en France et dans le reste de lEurope, la propriété capitaliste qui se substitue à la propriété féodale. Elle a toujours le même fondement : cest la propriété privée, cest la propriété exclusive de la mi norité des membres du groupe collectif de la terre sur laquelle cependant doit vivre et agir tout le groupe collectif. Et ce qu'on dit de la terre, il faut le dire de tous les autres moyens de production et de travail.

11 y a ainsi des variétés de conditions économiques, la propriété orientale, la propriété quiritaire, la propriété féodale, la propriété ca|)italiste, qui déterminent des conditions sociales différentes et qui déterminent un droit, une morale, une religion et une ])olitique, des sciences, des arts différents.

Vous voyez quil y a dans ce mouvement, dans celte évolution économique, suivant la doctrine du déterminisme économique, lexplication scienlilique de ce que nous appelons l'évolution sociale dans toutes ses formes et qui, dans notre pensée, n'est pas réduite simplement à être le reflet simple et immédiat des conditions économirfues de chaque époque ou de chaque milieu géographique, mais qui en est le reflet indirect et complémentaire, qui a un développement relativement autonome, mais qui cel)endant, nous ne pouvons pas le nier, a ses racines dans les conditions économiques mêmes.

Or. même a priori, est ce qu'on peut atTirmer que cet arrangement qu'on appelle capitaliste de la propriété privée doit être immuable dans les siècles à venir? Il suffit d'émettre cette proposition, au point

de vue de la science, pour voir qu'il y a là évidemment une erreur, car rien n'est immuable.

Voilà la conséquence de la loi que tout changée et tout se tient. Et c'est l'évolution économique de la propriété dans soh arrangement qui produira ce changement des conditions d'existence, et nous verrons la soi disant nature humaine immuable s'adapter aux nouvelles conditions d'existence. Lorsque la nourriture, le |)Hin. n'est pas assurée, il y a la morale du cannibalisme larvé; lorsque le pain sera assuré par un autre arrangement, il y aura la morale de fraternité.

Voilà donc ce que sont au point de vue scientifique et général les rapports entre l'évolution économique et l'évolution sociale.

De sorte que je crois pouvoir résumer cette espèce de vagabondage intellectuel sur un sujet si vaste et si complexe, en disant que l'évolution scientitlque et socialiste contemporaine est une sorte de réminiscence, je ne dirai pas d'une doctrine, mais plutôt d'une formule qui a eu son quart d'heure de renommée, qui est maintenant presque oubliée. Je crois cependant qu'il y avait en elle un noyau de vérité.

En France. Benoit Malon a parlé de « socialisme intégral » et je crois, après avoir étudié son ouvrage, qu'il ne repose pas sur (li^-^ bases rigoureusement scientiliques. C'était un peu un confusionnisme sentimental, et c'est contre lui inéiue que la réaction du marxisme français a eu une fonction utile pour fixer des idées positives et précises dans le cerveau du prolétaiiat et des hommes qui étudient la science sociale. Et cependant je crois que dans cette exprès-

sion de socialisme intéiiral. il y a un noyau de vérité auquel il faut revenir, car toute école scientitique tend à sa propre exaspération, et le marxisme n'a pas écha])pé à cette règle. Nous avons vu pendant plusieurs années le prolétariat être îixé exclusivement sur les questions économi(|ues. Je crois que c'est là le fondement de la conscience de classe et même le fondement de l'évolution à venir, mais c'est un fondement ; ce n'est pas toute la vie humaine.

Il faut donc intégrer cette conscience socialiste qui a sa racine dans les conditions économiques, mais qui doit s'épanouir dans la vie morale, la sentimentalité. La science et l'art sont des parties de la vie humaine aussi bien que le salaire et le pain qui est la condition ])remi(''re de la vie, mais ([ui n'est pas toute la vie humaine ! (Applaudissements.)

Oui, le pain est la ])remière condition de la vie; l'homme qui a l'estomac vide est rebelle à toute noblesse ; il ne ])eut avoir un amour dans le cœur, une idée dans le cei'veau. L'estomac nourri c'est la première condition de la vie, condition fondamentale. Voilà la vérité de cette doctrine du déterminisme économique. Mais l'estomac nourri n'est pas tout ; l'estomac nourri n'est qu'un organe satisfait; il y a encore la fédération biologique des cellules dont l'individualité humaine est composée; l'estouiac doit se nourrir pour donner au cœur les battements ])our tout ce (|ui est humain, fraternel, noble et grand; l'estomac doit se nourrir pour donner au cerveau la force et l'énergie de connaître ce que les hommes de génie ont découvert ; il doit lui donner la force nécessaire pour goûter les beautés de l'art,

la beauté de la science, pour voir et sentir les beaulés de la vie ; car nous ne croyons pas, nous, que la vie humaine soit une vallée de larmes, un champ de douleurs. C'est une théorie traditionnelle qui a été beaucoup prêchée, par ceux qui jouissaient de la vie, à ceux qui en soutirent; cétait une morale et une théorie très facile que de dire : pendant que nous avons le paradis terrestre, vous vivez dans l'enfer de la terre, avec l'espoir du paradis dans le ciel. Mais nous, les partisans de la science expérimentale, qui voyons et étudions le fleuve dans la campagne, les arbres dans la forêt, qui voyons le soleil se coucher mais qui savons qu'il reviendra demain, amenant après le repos la lumière et l'énergie pour la lutte contre la matière, nous ne sommes pas pour la douleur, nous sommes pour la joie de vivre, car nous voulons que toute créature humaine, lorsqu'elle a donné son travail à la société dans la mesure de ses forces, ait sa part de joie, ait le plein épanouissement de sa personnalité non seulement physique, mais morale et intellectuelle. L'art ne doit pas être une chose exclusivement aristocratique, il doit être en outre la consolation et le confort des travailleurs, qu'ils sortent des laboratoires ou qu'ils sortent de l'usine; l'art doit être ce qui rend le nid familial beau à voir, aimable, joyeux, au lieu de condamner l'humanité à rester dans des taudis, des masures où la guettent la maladie et la mort. (Applaudissements.)

Je m'aperçois maintenant que mon cerveau commence à s'échautïer et que je i)ourrais donner quelque développement plus particulier à ma pensée, la

— ii> —

montre ni oblige à ne pas abuser (hivantage tle votre bienveillante attention ; il nie faut conclure.

Nous avons vu ((ue la force |)i(»])ulsive et directrice (le riiuinanilé est la condition écononii([ue. Mais nous donnons à cette vérité inébranlable et scientilique. une signillcation ])lus coinj)lète en disant (jue la condition écononii(|ue nest ])as toute l'existence. Et quand nous -disons condition humaine, nous entendcms aussi bien la condition matérielle que la condition morale et intellectuelle, de sorte que pour nous la doctrine socialiste nest pas seulement une doctrine économique, n'est pas seulement une doctrine politique, elle est encore une doctrine humaine dans le sens le plus large du mot. Je crois que Ihomme qui arrive à la tin du XIX^ siècle à se former une conscience socialiste, est l'homme qui est arrivé au développement maximum de la conscience humaine. Je crois moi ([ue les phases de l'évolution économique arriveront fatalement à cet état d'assurance des conditions d'existence matérielle, morale, intellectuelle, dans lesquelles la nature humaine, soi-disant égo'iste, continuera à être égoïste dans les limites des nécessités de la survivance individuelle, mais où elle sera en même temps de plus en plus altruiste, parce <(ue les sentiments de fraternité auront leur terrain solide, leurs racines profondes, leurs énergies inépuisables dans les conditions d'existence assurées.

Mais cette situation, (|iii fait que la propriété cajiitaliste arrivée à son maximum, engendre le retour à la propriété collective, est-ce ((ue ce sera une phase dévolution lointaine ou prochaine ? Il y a là une

question importante. Beaucoup de savants pensent (|ue toutes les phases de révolution sociale doivent être passées dune façon fatale et régulière, de même (pie l'individu passe de lenfance à la jeunesse, à la virilité, à la vieillesse.

Je crois qu'il y a là un peu d'exagération. Oui, les ])hases de l'évolution économique doivent être traversées par cha({ue société, mais chaque phase peut être raccourcie et accélérée.

Dans mes voyages de propagande, il m'est arrivé, dans l'Italie méridionale, de constater des petits laits ([ui m'ont fait réfléchir, car j'ai vu qu'on peut arriver à traverser très rapidement les phases dévolution. Et comme un fait social est un fait naturel qui doit avoir ses causes déterminantes, l'exemple est toujours instructif. Dans ces villages on est passé de l'éclairage au pétrole à la lumière électrique, en sautant la i)hase intermédiaire de l'illumination au gaz. Eh bien, je crois que dans l'ordre économique on peut raccourcir les phases soit par l'exemple des autres peu|)les, soit par solidarité internationale.

Et voicijustement ma conclusion dernière, c'est que l'évolution économique et l'évolution sociale sont poussées par une loi d'accélération progressive.

En effet, une dernière objection que l'on fait à notre doctrine est celle-ci : tout cela est vrai ; mais que de siècles pour arriver à changer les conditions économiques et cette terril)le nature humaine... Combien de siècles, mon cher Ferri ; ni vos enfants ni vos petits enfants ne verront cela. Alors pour- (|uoi se donner tant de peine.

Eh bien, je puis dire <\\\e jaivu (]e< paysans aux cheveux blancs venir uie serrer la main après ma propairande. me dire : .Mon cher Ferri. je suis content. Et je disais : pourtant, tu ne verras pas le monde socialiste, mon vieux! Oui, cest vrai, mais je meurs plus content, car je sais maintenant que pour les générations à venir ce sera moins infernal que ce que j'ai souffert... ( Vifs applaitdissements).

Il nest pas nécessaire de travailler seulement pour un but qui soit dans le cycle minime de notre existence individuelle. Le concept de léternité que la .science ne nous permet pas d'avoir au delà de l'humanité, le concept de léternité nous l'enfermons dans l'humanité même ; c'est pour cela que nous nous croyons responsables envers nos descendants, envers nos enfants et neveux, et c'est pour cela que nous croyons de notre devoir d'employer nos cerveaux et nos cœurs à améliorer la destinée de ceux que nous ne verrons pas. mais pour lesquels et envers lesquels nous avons le sentiment de la responsabilité, parce que l'humanité à venir c'est notre foi de l'éternité et de l'élévation continuelle.

Mais, même en dehors de cela, est-ce vrai qu'il faudra tant de siècles? L'évolution universelle suit la loi de l'accélération progressive, comme dans la mécanique il y a le mouvement progressivement accéléré. Il a fallu des ui illions d'années pour réduire les nébuleuses à la forme du système solaire (h»nl nous sommes une partie; il a fallu non plus des millions, mais des centaines de milliers d'années à notre globe pour traverser ses dilïérentes époques géologiques ; et il n'a fallu que des centai-

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nos d'années |)our i)asseM" de lune à l'autre des grandes éjioques historiques. Ainsi donc les millions d'années nécessaires à la formation du système solaire deviennent des ceniaines de milliers d'années pour la formation des époques géologiques d'une [)lanète; et ces milliers d'années sont devenus des centaines d'années pour les périodes historiques, qui ne vont pas au delà d'une trentaine de siècles. Et dans le monde historique nous voyons que ce qui demandait des centaines ou des milliers d'années dans l'humanité primitive, dans l'humanité contemporaine n'a parfois besoin que d'un siècle, quel([uefois d'un demi siècle, quelffuefois d'une dizaine d'années, car les inventions du génie humain pour dompter les lois de la nature et la résistance de la matière, avec l'application des méthodes expérimentales, ont fait comme des miracles. Actuellement, le monde contemporain fait en 10 ans des progrès (ju'il n'aui'ait pas accom[dis auparavant dans un siècle. Voilà la loi d'accélération progressive qui flamboie dans notre âme comme l'aboutissant des observations scient i tiques.

Oui, il faudra des siècles à I humanité pour arriver à réaliser nos rêves, mais elle pourrait bien arriver plus vile (ju'on ne le croit superficiellement. Xous avons yu jus([u"ici les civilisations s'allumer et s'éteindre sur ([iiehiues p?rties de la terre, suivant une trajectoire allant toujours du sud-est au nordouest, couimençant à Babylone,. passant en Egypte, en (îrèce. à Home, reuîcntant à (Jènes, Venise, Paris, Bruxelles. Londres

Sans cesse la trajectoire monte vers le nord-ouest,

mais c'est une civilisation qui représente l'épuisement du système nerveux et des énergies humaines ; une fois que ces foyers de civilisations se sont allumées et ont brillé en quelque endroit, ils séteiijnent et ne brillent plus, parce que les civilisations que nous avons vues jusqu'ici avec leur partaj^^e inégal des conditions d'existence matérielles, morales, politiques, ont toujours été des civilisations d'épuisement. Mais par le socialisme, le cercle des régions civilisées s'élargira de plus en plus dans tout le domaine de l'existence humaine, parce qu'aux civilisations d'épuisement succéderont les civilisations d'épanouissement liuiiiain.

Voilà notre foi scientitique, voilà notre foi hu maine, à nous, voilà notre fièvre d'idéal, voilà le secret de notre force et de notre tranquillité d'esprit.

Nous sentons la crise morale ([ue traversent beaucoup d'esprits faibles qui demandent un secours au Sauveur ou bien aux mystères d'au delà ; nous sommes tranquilles dans notre conscience, car nous avons la certitude de travailler pour l'humanité à venir, car nous savons que nous travaillons suivant les lois de la nature. La science nous a donné cet idéal, cette science dont on avait dit qu'elle tuait l'idéal dans le cœur des hommes et qui au contraire arrivera à transformer les crises économiques, politiques, sociales, en des phénomènes d'épanouisse ment moral et iiitellt'fdn'l. d'épanouissement humain !

{Vives acclamalions et applaudissements prolongés.)

LIBRAIRIE G. J&CÛUES & C

1, rue Casimir-Delavigne, Paris

La librairie informe îous les groupes et tons les militants qu'elle leur constituerait des hiblinthèques socialistes à des conditions exceptionnelles. Elle a commencé la publicati07i d'nne Bibliothèque d'études socialistes, axec le livre de K. Kautsktj, le théoricien si autorisé de la Social-Démocratie allemande, sur la question Parlementarisme et Socialisme ; bientôt paraîtra r étude si célèbre et si suggestive de Marx sur la Commune de Paris, puis nn autre' ouvrage, de Kautskg encore, sur les Luttes de classe en France en 1789, exposé historique couru d'après l'esprit du matérialisme historique et remarquable par sa lumineuse netteté.

IhtraUront dans la même Bibliothèque les discours de J. Guesde réunis so}(s ce titre : Quatre ans de lutte de classe à la (Chambre ; les Dialogues socialistes, par Ed. fierth, essai de philosophiedu mouvement socialiste moderne, oh l'auteur, pour répondre à ceux qui accusent le socialisme de ne s'occuper que du (( ventre », a enrisagé les rapports de la doctrine socialiste avec la religion, l'art, le féminisme et la civilisation supérieure en général; une étude, revue et complétée, sur /'Avenir socialiste des Syndicats, par G. Sorel, le théoricien marxiste français le plus original et le plus profond; un

recueil d'articlea et de discours sur la question si palpitante et si actuelle de la neutralité des syndicats par Kautskij. Tiehel, Strobel, VJm: c'est assez dire l'intérêt que présentera cette Bibliothèque, tant par la ditersité des sujets traités que par la qualité des auteurs. Et grâce aux prix exceptio)tnels de souscription la librairie la met à la portée de tous les militants et de tous les groupes, car elle estime d'une importance de premier ordre la divulgation la plus grande possible d'une littérature socialiste sérieuse, solide et traiment instructive. En dehors de cette Bibliothèque la Librairie a publié aussi diverses brochures d'un intérêt également très grand pour la propagande : Qu'est ce quune Constitution, de Lassalle, conférence célèbre du grand tribun socialiste allemand; Onze ans d'iiistoire socialiste, recueil des manifestes du P. 0. F., document historique nécessaire à tous ceux qui veulent juger sainement des questions de tactique pendantes ; la Loi des salaires, de J. (iuesde : une conférence de yamlervelde. Socialisme et Collectivisme, ou se trouve résumée, d'une manière saisissante, l'évolution industrielle nLoderne.

Les sousci-iptt'urs pinir les ouvrages composant la Bibliothèque d'études socialistes bénéficient d'une réduction de 40 "/„ sur le prix marqué, port en plus. On peut souscrire dès à présent. Une carte postale avec adresse suffit.

Imprimerie Ouvrière d'Oyoniiax (Ain)

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