CHAPITRE IX
FORMATION DES POLYPLA STIDES
Les monoplastides, que nous avons étudiés dans les deux premiers livres de cet ouvrage, ne donnent pas lieu à des agglomérations polyplastidaires, ou, s'ils en donnent, comme les colonies de la bactéridie charbonneuse par exemple, ce sont des agglomérations sans grande consistance et telles que le fait même de l'existence de l'agglomération n'a aucune influence sur les plastides qui la constituent. 11 n'en est plus de même des plastides dont nous allons nous occuper maintenant et qui font partie comme éléments histologiques ou sont le point de départ (spore, œuf, propagule) d'êtres polyplastidaires complexes.
Je considère, à l'état de vie élémentaire manifestée, un de ces plastides points de départ. Parmi les substances R qui résultent de son activité chimique, il y en a de plus ou moins résistantes qui sont réparties, soit dans sa masse même, soit à sa surface, de telle manière que, lors de la bipartition de la masse de ses substances plastiques, les deux masses filles qui en résultent, ou blastomèros, se trouvent emprisonnées dans un squelette plus ou moins résistant et ne se séparent pas. Mais alors, les conditions mécaniques réalisées pour chacun des deux blastomères, sont différentes de celles dans lesquelles se trouvait le plastide libre d'où ils proviennent, la présence de chacun d'eux contre l'autre intei-venant précisément, comme un facteur non négligeable, dans les conditions mécaniques réalisées pour cet autre.
Il est donc à prévoir qu'il se produira une variation apparente et souvent, en effet, l'on constate une différence de forme entre les deux blastomères accolés et le plastide libre d'où ils proviennent.
Nous ne savons pas analyser les conditions mécaniques auxquelles sont dus les divers équilibres des plastides à l'état d'activité chimique, mais nous constatons que, dans la genèse des êtres pluricellulaires, il peut se présenter trois cas :
1" L'accroissement des plastides à la condition n° 1 ne peut se faire que dans une direction ; il en résulte alors une colonie linéaire comme celles de labactéridie charbonneuse, colonie dont tous les articles se ressemblent si le milieu est homogène, sauf, peut-être, les deux articles terminaux; mais, si le milieu est hétérogène, si, par exemple, l'extrémité d'un filament sort de la culture liquide dans laquelle le reste du filament est immergé, les conditions changent et des variations apparentes ou vraies peuvent survenir ; c'est ainsi qu'on voit des champignons filamenteux donner, hors du liquide, des appareils conidiens de formes
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bizarres, dans lesquels les articles terminaux sont à la condition n*' 3 (spores).
2° L'accroissement des plastides à la condition n° 1 ne peut se faire que dans un plan ; il en résulte alors une colonie plane, formée d'un seul plan de plastides qui se ressemblent tous si le milieu est homogène, sauf peut-être les marginaux.
Ces deux cas, de la colonie linéaire et de la colonie laminaire, ne présentent pas grand intérêt parce qu'aucun d'eux ne conduit aux êtres supérieurs dont nous nous proposons l'étude. Nous ne nous en occuperons donc pas davantage, et nous étudierons désormais les plastides qui, pouvant se diviser dans trois directions, suivant trois axes de coordonnées, donnent naissance à des aglomérations massives comme un arbre, un crabe, un lézard, un homme.
Il est immédiatement évident que, dans une telle colonie massive, nous allons rencontrer, en chaque point, des variétés de conditions extraordinaires. A part les éléments histologiques superficiels qui sont tous en relation directe avec le milieu extérieur et peuvent, par suite, au moins quant à leur face extérieure, se trouver tous dans les mêmes conditions, tous les autres éléments de l'agglomération sont dans des conditions de milieu qui dépendent de leur situation topograpliique dans l'intérieur de la colonie; ils ne reçoivent leurs substances Q qu'à travers les éléments qui les séparent de la surface extérieure et ne peuvent se débarrasser de leurs substances R qu'à travers ces mêmes éléments.
On a peine à concevoir qu'une agglomération massive de cette nature puisse atteindre de grandes dimensions, car étant donnée la similitude des besoins d'éléments de même origine, il est difficile d'admettre que les substances Q venant de l'extérieur puissent arriver aux éléments les plus centraux en traversant une couche épaisse de plastides qui emploient précisément lesdites substances Q pour leur vie
élémentaire manifestée. Il est facile de constater, en effet, qu'il n'existe pas, dans la nature, d'agglomérations vraiment massives do plastides, au moins, dépassant une certaine épaisseur toujours peu considérable. Divers phénomènes se passent qui assurent la possibilité de la vie élémentaire manifestée des éléments profonds ; certains éléments disparaissent par suite de la condition n» 2 à laquelle ils sont réduits précisément par inanition ou par accumulation de substances R, et leur disparition creuse dans le massif plastidaire des vides qui permettent la circulation des liquides nutritifs ou excrétés entre les éléments persistants ; dans certains cas, le squelette des éléments disparus persiste et sert de canal vecteur (vaisseaux du bois).
On sait que, dans le cas des plastides isolés i, la vie élémentaire manifestée engendre des forces qui déterminent un déplacement des plastides dans le milieu, déplacement qui se produit souvent vers les substances utiles Q. Imaginez que le plastide soit fixé d'une manière quelconque, sa vie élémentaire manifestée persistant, les mêmes réactions se produiront, les mêmes forces prendront naissance entre le plastide et le milieu et, puisque le plastide est immobile, le milieu bougera ; il y aura appel de substance vers le plastide par suite même de sa vie élémentaire manifestée. Eh bien ! la même chose se passe dans le cas où le plastide considéré est fixé au centre d'une agglomération ; il y a appel de substances vers ce plastide, et les courants qui en résultent, ou bien passent à travers des cavités laissées libres par des plastides morts, ou bien écartent mécaniquement les plastides vivants de manière à creuser des canaux entre eux.
Quoi qu'il en soit du procédé par lequel se constituent ces cavités interstitielles, on constate qu'il existe dans
1. Voyez Théorie nouvelle de la vie, ch. u, Mouvement (F, Alcan).
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toutes les agglomérations polyplastidaires volumineuses un système plus ou moins complexe de telles cavités communiquant entre elles directement ou indirectement, et communiquant avec le milieu extérieur, soit à travers la couche superficielle, soit par des orifices percés dans cette couche. Je viens de prononcer le mot « milieu extérieur » auquel j'ai été naturellement amené par les considérations précédentes. Cette expression donne immédiatement idée d'employer l'expression opposée « milieu intérieur » pour désigner le milieu limité par la couche superficielle de notre agglomération polyplastidaire. C'est dans le milieu intérieur que baignent tous les plastides de l'agglomération, c'est à ce milieu qu'ils empruntent les substances Q nécessaires à leur vie élémentaire manifestée ; c'est dans ce milieu qu'ils déversent les substances R résultant de leur vie élémentaire manifestée ^ Or, ce milieu est extrêmement limité ; il est du même ordre de grandeur que la masse totale des plastides qui y baignent; donc l'activité chimique de l'ensemble de ces plastides amènera dans le milieu des changements extrêmement rapides; la condition n" i ne saurait être maintenue pour aucun des éléments histologiques,s'il n'y avait pas renouvellement fréquent du milieu intérieur, introduction de nouvelles substances Q et élimination des substances R accumulées.
Ce renouvellement du milieu intérieur s'établit dans les différentes espèces par des procédés spéciaux que nous n'avons pas à étudier ici ; il constitue le phénomène principal de la VIE 2 de l'agglomération polyplastidaire.
Voici en effet quelque chose de commun à tous les plastides de l'agglomération, le milieu intérieur, et cela suffit
1. Sauf les éléments superflciels qui, quoique baignant dans le milieu intérieur par leur face profonde, peuvent aussi, dans certains cas, effectuer divers éclianges avec le milieu extérieur, directement.
2. Ou même toute la vie, car d'autres phénomènes qui paraissent plus importants ne le sont en réalité pas du tout pour empêcher la mort élémentaire des tissus.
Le Dantec. — Évolution individuelle. 6
l)our donner un certain intérêt à l'individualisation de l'agglomération que nous considérerons désormais, pour la commodité du langage, comme un être vivant. Il y aura à considérer deux choses parfaitement distinctes dans l'étude de cet être vivant, l'activité chimique des divers éléments (alternatives de conditions n» 1 et de conditions n" 2), et les phénomènes d'ensemble qui assureront le renouvellement du milieu intérieur.
L'être polyplastidaire sera dit vivant tant que le renouvellement du milieu intérieur y sera possible de telle façon que quelques-uns au moins de ses éléments puissent se trouver à la condition n** 1 .
On dira qu'il est mort quand, ce renouvellement ne se faisant plus, tous ses éléments sans exception seront condamnés à la mort élémentaire ou au repos chimique, à moins d'entrer dans la constitution d'une nouvelle agglomération, d'un nouvel être vivant. Il y aura donc, dans tout être vivant, nutrition ei excrétion, entre le milieu intérieur et le milieu extérieur, et circulation dans le milieu intérieur, entre la surface extérieure et les éléments histolo giques.
Mais, en outre, le résultat de l'activité des divers éléments de l'agglomération pourra se traduire extérieurement par des phénomènes macroscopiques d'ensemble (locomotion, fonctionnement dos organes) qui rendront encore plus utile l'application du langage individualiste à l'agglomération. Si ces phénomènes d'ensemble favorisent le renouvellement du milieu intérieur, ils seront utiles à l'être; s'ils s'y opposent, ils seront nuisibles et pourront mettre sa vie en danger. L'être polyplastidaire vivant ne pourra donc continuer à vivre qu'en tant que les phénomènes d'ensemble dont il sera le siège faciliteront le renouvellement du milieu intérieur. Quand ses mouvements ne seront plus coordonnés de manière à assurer ce renouvellement, il mourra. On peut donc dire que la vie est la coordination.
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et lorsqu'il s'agit d'êtres polyplastidaires, on ne peut se dispenser de mettre au premier plan l'étude de cette coordination.
Quand nous nous occupions des monoplastides, nous avions seulement à rechercher si, dans telles ou telles circonstances, ils étaient à la condition n" 1 ou à la condition n" 2, et nous avons établi, en nous basant uniquement là-dessus, la loi de la persistance du plus apte qui est si commode pour comprendre les variations adaptatives. Maintenant qu'il s'agit d'êtres polyplastidaires, le problème se complique ; il est bien certain que tout ce que nous avons dit reste vrai pour les plastides entrant dans la constitution des êtres complexes ; ils se multiplient à la condition n° 1, se détruisent ou varient à la condition n*^ 2, et ce sont toujours les plus aptes qui persistent dans chaque circonstance ; mais il y a en outre un intérêt supérieur en jeu, celui de la coordination générale sans laquelle tous les éléments de l'être polyplastidaire sont condamnés à la mort élémentaire par arrêt du renouvellement du milieu intérieur. Il peut donc arriver que, dans certains cas, la condition n° 1, réalisée pour un élément, lui soit nuisible en réalité, si elle donne à certaines parties de l'être un développement en désaccord avec la coordination générale*, puisque la destruction de cette coordination générale condamne à la mort élémentaire tous les éléments histologiques.
Il y a beaucoup d'êtres qui meurent, nous le constatons tous les jours, mais il y en a d'autres qui vivent, et tant qu'ils vivent, nous pouvons affirmer qu'il existe chez eux une coordination assurant le renouvellement du milieu intérieur. Cette coordination est peut-être variable à chaque instant de la vie, mais elle existe jusqu'à la mort, et nous allons en étudier la genèse et la conservation chez les êtres vivants.
1. C'est ce qui arrive dans le cas des hypertrophies nuisibles de certains organes.