‹ Examen analytique et tableau comparatif des synchronismes de l'histoire des temps héroiques de la GrèceChapitre 2 sur 77 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

De tous les commentateurs de Catulle, Joseph Scaliger est celui qui nous a le mieux expliqué le vrai sens des vers suivans qu’il adressoit à Cornélius Nepos , en lui dédiant le recueil de ses poésies :

Ausus es mus Italorum

Omnt cevum tribus txplkart chartis,

Doctis, Juppiter ! tt laboriosis.

« Il ne s’agit pas ici, dit Scaliger, des Annales » que Nepos avoit écrites en quinze livres , mais » d’une simple Chronique qui remontoit aux temps » originaires de la mythologie, et dont la Biblio- » thèque d’Apollodore peut seule nous donner » quelque idée. » A l’appui de cette explication , le même commentateur rappelle que cette Chronique, aujourd’hui perdue, existoit encore à la fin du IV. c siècle de notre ère, puisqu’elle avoit été envoyéepar Ausoneà un préfet de ses amis, et jointe à une autre composition aussi mythologique , dont Julius Titianus étoit auteur (i). Voilà les seules

( I ) A polo ° os Titiani , et Nepotis Clirvnica quasi alios apologos ( nam et ipsa instar fabularum suri t), ad nobilitatan tvam misi. ( Auton. EpUt. ad Fabrum tertia. )

Epigr. l.v.J.

Comment, in Catull. pag. 7 .

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notions qui nous restent du sommaire historique dont Catulle faisoit assez connoître la forme et la concision, en disant que Nepos y donnoit un tableau de tous les temps , dans le seul espace de trois feuilles savantes autant que laborieuses.

Personne n’auroit été plus capable de réparer la perte de cet ancien travail , que le père de la chronologie universelle , s’il eût réalisé l’idée qu’il exprimoit ailleurs en ces termes : « La Biblio- »» ” l hèc[ ue d’Apoüodore se compose , il est vrai , de

dis n parœi D p æ si. ” fables, non pas si vous considérez les hommes, » mais si vous considérez les choses qui leur sont » attribuées : car, si je voulois, ajoutoit-il, je » pourrois rédiger en chronique certaine toutes les » généalogies quelle comprend. »

J’avois déjà dressé le Tableau de la méthode que je présente , quand la lecture de cette note m'apprit qu’un semblable projet avoit occupé la pensée de Scaliger. J’eus aussitôt la curiosité de rechercher s’il n’avoit pas, autre part , donné quelque développement à une idée qu’il n’avoit fait ici qu’indiquer en passant comme une simple note ; mais je n’ai rien lu de relatif aux anciennes généalogies grecques dans aucun ouvrage de ce savant , si

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ce n’est dans ses observations sur la Chronique d’Eusèbe, où il a rencontré l’unique occasion de parler des plus anciennes dynasties du Péloponnèse.

Je fus bien surpris d’y trouver la généalogie des scaUger. a*îpremiers rois d’Arcadie tronquée au point, qu’entre c D h ™“- u * nnt autres exemples , Agapenor , qui combattit à la guerre de Troie, auroit été plus ancien de quatre générations que cette époque, et cela, par la suite nécessaire de l’état d’interruption dans lequel Scaliger a présenté cette généalogie royale. Une remarque aussi simple a suffi pour me prouver qu’il n’a jamais tenté de nous restituer le tableau mythologique dont Nepos avoit trouvé les élémens dans la Bibliothèque alors complète d’Apoüodore ; car autrement un savant doué d’une aussi haute sagacité que Scaliger auroit bientôt senti la nécessité de faire rentrer à sa place un fragment de Phérécyde , dont j’aurai plusieurs fois occasion de montrer l’importance, parce qu’il fournit le seul moyen de compléter la série des rois arcadiens, sans laquelle il est impossible de mettre en harmonie les temps héroïques qui précèdent l'époque de la guerre de Troie.

Pour prendre quelque idée anticipée des con-

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séquences de l’erreur commise par Scaliger, et par tous les savans sans exception, qui ont après lui fait la même omission en dressant les généalogies royales de l’ancienne Grèce, il suffit de réfléchir, par exemple, sur le désordre qu’introduiroit dans la chronologie généalogique et les synchronismes de notre histoire de France celui qui , sur la foi de quelque manuscrit fautif, croiroit avoir exactement établi de père en fils la filiation des premiers rois de la troisième race, en la dressant ainsi : Hugues le Grand, Hugues Capet. . . . Louis VII dit le Jeune, Philippe II dit Auguste, et tous les autres dont l’ordre de succession ne présente aucune difficulté.

Il n’est personne qui ne saisisse au premier coup d’œil les anachronismes que causeroit, dans leurs rapports avec les autres parties de l’histoire d’Europe , la suppression qui seroit faite , entre Hugues Capet et Louis le Jeune, des noms de Robert, de Henri I. er , de Philippe I. cr et de Louis le Gros ; car comment accorderoit-on alors avec notre histoire celle des autres maisons royales dont les généalogies , demeurées intactes et sans lacune au même point, feroient mention des princesses qui ont été mariées avec ces quatre

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rois! Comment enfin pourroit-on faire descendre Hugues Capetou remonter Louis le Jeune de cent cinquante ans , pour que ce dernier puisse passer pour avoir été fils immédiat de Hugues Capet î

Changez les noms, et vous aurez l’idée la plus claire de l’état où j’ai trouvé, dans ses rapports avec les autres dynasties grecques, la question importante de la généalogie des rois d’Arcadie, dont j’ai rétabli l’intégrité première par les moyens qui sont développés dans la suite de mon travail.

11 falloit donc, pour être frappé de l’interruption qui règne dans les listes jusqu’ici incomplètes de cette généalogie, en avoir enchaîné en tout sens les degrés avec ceux des autres dynasties grecques, et, pour ainsi dire, comme les mailles d’un grand réseau ; mais c’est ce que personne n’avoit encore entrepris. Si Scaliger l’eût fait , le tableau dont je vais présenter l’essai , auroit été du moins exécuté de main de maître.

Thomas Gale, Heyne, dans leurs éditions d’Apollodore ; Clavier, dans son Histoire des premiers temps de la Grèce , et d’autres , ont dressé les généalogies des anciens rois de cette contrée , sans

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indiquer entre eux des rapports collatéraux. On n’en trouve pas davantage dans les généalogies mythologiques et héroïques qu’ont publiées en 1820 M. Platz(i) > qui a classé les familles de deux mille deux cent soixante personnages ; et en 1822, M. Liscow (2), qui en a mis en r ordre quinze cents. Je n’ai pu connoître ces travaux publiés à Gœttingue que long-temps après avoir communiqué les résultats du mien, dans les lectures que j’en ai faites à l’Académie royale des inscriptions et belleslettres (3) ; mais les résultats obtenus par ces savans, quelqu estimables qu’ils soient, m’ont paru pouvoir être comparés à ceux du tisserand ; qui, après’ avoir tendu la trame d’une grande toile, ne fauroit encore croisée d’aucun fil. • ; ~ • r *

Scaliger n’ayant fait connoitre aucun des moyens méthodiques qu’il comprit employer pour rédiger, ainsi qu’il l’afutonçoit la Bibliothèque d’Apodio* dore en chronique certaine , il m’a fallu chercher

( 1 ) Tabula généalogie a ad mythologiam spectantes , sive Stemmata deo rum ; htroum et vitoriim avi quod dicunt rnyt/iici illuuriatn à Gratis Romanisque collaudatorum , adfidetn veterum seriptoriim ’conttxta à fri Theeph. Rlati, schol. Gothcn. subrect.

Lipsiæ, 1820, in-fol. 50 pages."'

(2) Sy s tema geitealogiæ mythologica in tabularum ordinem redegit Car. Fr. Sal. Liseovius, med. et chir.

dactormed. Lipsiensis, Lipsiæ, 1822.

( 3 ) Les 19 avril, 28 juin, 16 août 1822; 5 décembre 1823 ; 20 février, 20 août 1824. < '

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dans ia nature même des choses les bases de la chronologie naturelle, dont je vais donner brièvement ici quelque idée, me réservant de l’étendre davantage dans la suite de ce travail.

En m’appuyant sur l’autorité de Varron , qui me fait conclure que dans 1a haute antiquité la durée de la vie des hommes avoit été la même en Étrurie, vers l’an i 360 avant notre ère, quelle est chez les nations actuelles, j’ai posé en principe, qu’alors les mariages n’étoient point ordinairement contractés avant l’âge de vingt ans pour les deux sexes, ni après soixante pour les hommes, et quarante pour les femmes. Procédant ensuite à l’application de ce principe, conforme aux usages de notre temps même, j’ai disposé l’une après l’autre, et perpendiculairement à l’époque de la guerre de Troie, les généalogies historiques que j’ai choisies dans la Bibliothèque d’ApolIodore et autres auteurs. Mon premier soin ayant été de les enchaîner l’une à l’autre , à leur sommet, par le premier synchronisme que j’ai rencontré dans leurs séries comparées, et la même opération ayant été répétée sur la ligne horizontale des degrés les plus voisins de l’époque de la guerre de T roie , je suis ainsi parvenu à former le carré général de mon tableau. . Ge carré

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est alors devenu pour moi comme un échiquier sur lequel chaque pièce , représentée par un nom ; montoit ou descendoit à mesure que les circonstances exprimées littéralement dans l’histoire se combinoient avec les règles prescrites par la nature, suivant l’hypothèse déduite de la durée commune de la vie de l’homme.

On peut maintenant se faire une idée des difficultés que j’ai rencontrées dans l’exécution du projet de montrer les accords réciproques de plus de trois cent trente synchronismes, dont chacun prolonge plus ou moins ses rapports, perpendiculairement ou horizontalement, sur dix-sept dynasties comparées , et durant une étendue de sept cent vingt-un ans. Ces difficultés se feront encore mieux sentir par les développemens réservés à la section spéciale de l’Explication méthodique du Tableau.

S’il eût mis la main à l’œuvre, Scaliger les auroit rencontrées comme moi, dans l’état de confusion où se trouvent les généalogies grecques de l’abrégé qui nous reste d’ApoIlodore ; mais au moins, à la fin du xvi. e siècle , il n’auroit pas eu à combattre les préjugés du doute excessif, qui n’ont commencé à devenir communs qu’au temps de Locke et de

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Bayle. Avant eux, celui qui vouloit faire considérer historiquement quelque point relatif aux temps héroïques de la Grèce , pouvoit encore espérer de son lecteur quelque sentiment de confiance anticipé; mais, depuis que le XVIII.' siècle et le nôtre ont accumulé les hypothèses les plus contraires à ce sentiment , on ne peut plus traiter ces matières sans sc prémunir d’avance contre les décisions hasardées que l’abus de la critique a presque transformées en doctrine reçue.

Ces circonstances m’ont fait comprendre la nécessité d’exposer, dans le Discours préliminaire qui va suivre, de quelle espèce d’histoire je veux parler, quand je prétends, avec Fréret, que celle des temps héroïques est revêtue de tous les caractères de la certitude morale, et de quelle manière les élémens de cette histoire ont pu parvenir jusqu a nous dans leur intégrité primitive. Si ce n’est pas un traité complet, c’est au moins l’essai d’une méthode que je présente ; c’est un cadre tracé sur des proportions assez larges pour que les faits nombreux qui n’y sont point encore classés , puissent y trouver leur place et y faire découvrir de nouveaux synchronismes, non - seulement sans en déranger la disposition générale, mais, au contraire, en

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confirmant, à chaque nouvelle insertion, la justesse des accords déjà formés et que le Tableau démontre.

Ainsi se manifesteront, je l’espère, de plus en plus, par l’enchaînement des faits écrits, la certitude et l’authenticité des plus anciennes traditions. Peut-être aussi qu’enfin , par un travail analogue à celui du naturaliste qui recompose , au moyen de fragmens épars, des espèces entières d’animaux dont la race est depuis long-temps anéantie, on parviendra à rétablir dans leurs jointures, principales les pièces également dispersées de ce qu’on me permettra d’appeler le squelette de l’ancienne histoire grecque : travail important et difficile, que de plus habiles compléteront, et dont je m’estimerois encore trop heureux de n'avoir conçu que la seconde pensée, si mon plan n’avoit été entièrement dressé avant d’en avoir rencontré quelque idée dans la nore de Scaliger.

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