L'EGLISE
Parmi toutes les assertions étranges qui courent le monde, il n’en est pas qui soit plus vide de sens que celle-ci : la religion est une pure affaire de sentiment. D'abord, une telle proposition heurte de front la conscience universelle des peuples, qui toujours et partout ont vu dans la religion un ensemble de croyances et de pratiques. De plus, elle contredit la notion de l'homme, qui est fait pour connaître et pour agir, aussi bien que pour sentir et pour aimer. C’est la nature humaine tout entière que la religion doit embrasser dans son influence et dans ses prescriptions, l'âme comme le corps, la vie des sens non moins que l’activité intellectuelle et morale. Vouloir la réduire à une rêverie sentimentale, sans croyances positives ni actes déterminés, c’est absolument comme si l’on ne voyait dans l’âme qu'une seule faculté, et dans le corps qu'un organe unique. Rien de moins rationnel qu’une pareille théorie, si l’on peut appeler de ce nom un yague romantisme qui s’ignore lui-même. Loin de pouvoir remplacer la croyance, le sentiment a besoin d’être guidé par elle ; et comme l’a dit Bossuet, appuyé sur la raison et sur
l'expérience, le bien croire est le fondement du bien faire.
C'est à ce sentimentalisme religieux que s'attache le romancier qui vient d'écrire la Vie de Jésus. Rêver sur l’infini au milieu des vertes collines et des claires fontaines, voilà son symbole; et toute sa théologie finit par se perdre dans un vain soupir. Ici encore, limitation est bien pâle. Il y a près d’un siècle que Rousseau faisait de son Vicazre savoyard l’apôtre de cette vague religiosité ; et l’auteur de Paul et Virginie n’a plus guère laissé à personne le mérite de rien ajouter à ses fadeurs. En Allemagne, Jacobi et Schleiermacher ont également essayé de ramener loute la religion à ce qu’ils appelaient le sentiment pur, l'un, dans son roman de Woldemar, l’autre, dans ses Discours sur la Religion; et longtenips avant eux, le chef des piétistes protestants, Spener, avait cherché à suppléer au défaut de croyances positives par une sorte de moralité sentimentale sans règle ni point d'appui. C'est le propre des esprits dépourvus d’un sens ferme et droit d’incliner vers cette révasserie poétique qui exclut toute idée nette et bien arrêtée. Nous n’aurions donc pas été surpris de voir l’ancien séminariste reprendre le rôle du Vicaire savoyard, s’il ne s'était pas hasardé de placer son piétisme romantique dans la bouche de Jésus-Christ. Ceci nous touche un peu plus et vaut la peine que nous examinions de près, non pas des arguments qui manquent, mais des assertions qui abondent. |
M. Renan a donc vu ou cru voir « que Jésus est le créateur du sentiment pur; qu’il a fondé la religion absolue , n’excluant rien, ne déterminant rien, si ce n’est le sentiment; un culte pur, une religion sans prêtres et sans pratiques extérieures, reposant toute sur les sentiments du cœur; une religion dégagée de toute forme extérieure, sans collége sacerdotal, sans théologie ni symbole, à tel point qu’on chercherait vainement dans l'Evangile une
proposition théologique ou une pratique religieuse recommandée par Jésus :. »
: Voilà bien de la pureté : le sentiment pur, le culte pur, Ja religion pure; il n’y manque que la rêverie pure pour compléter l'énumération. Malgré tout le soin que prend l’auteur de ne pas parler français comme tout le monde, j'estime cependant qu'il a voulu dire le pur sentiment, ce qui est tout autre chose que le sentiment pur. Si je vois clair dans ce que Voltaire n'eût pas manqué d'appeler du galimatias triple, cela signifie que Jésus-Christ n’a fondéni religion positive, ni Eglise ayant une constitution propre, des institutions déterminées. Ouvrons donc l'Evangile pour voir si M. Renan a bien lu. En fait de sentiment pur, ou de pur sentiment comme il voudra, j'y trouve une Eglise que Jésus-Christ appelle son Eglise, pour la distinguer de toute autre société religieuse; une Église que chacun est lenu d'écouter, sous peine d’être regardé comme un païen et un publicain; une Eglise bâtie sur un homme, qui a nom Simon Pierre, comme sur un fondement inébranable’. J'y trouve un ministère d'enseignement fondé et organisé : un collége d’apôtres qui reçoit le pouvoir de lier et de délier, avec la mission d'enseigner toules Les nations en leur apprenant à observer toutes les choses que le Maître a commandées ; et à leur tête un homme auquel sont confiées les clefs du royaume des cieux, avec la charge de paître le iroupeau entier de Jésus-Christ, les agneaux comme les brebis . J'y trouve un premier rite, le Baptème,