LES ÉVANGILES
Il y a plusieurs années, M. Ernest Renan, qui, pour parler son langage, venait de passer de l'état de foi absolue à celui de foi relative, écrivait dans la Liberté de Pejiser : ce A peine peut-être, en exprimant de tous les Evangiles ce qu'ils conlien-
(1) Pensre.', 2' partie, ail. II.
nent Je réel, obliendrail-on une page d'histoire de Jésus (1). » Le mol parut fort; et le jeune disciple de Strauss, donnant h sa foi relative une nouvelle forme, crut devoir le supprimer dans la collection qu'il fit plus tard de ses premiers essais (2). Aujourd'hui, le même auteur, se ravisant avec l'âge, se décide à donner au public une Vie de Jésus de 460 pages, dans laquelle il prétend s'appuyer d'un bouta l'autre sur le texte évangélique. Evidemment, M. Renan est en progrès. Pouvonsnous espérer qu'une nouvelle évolution finira par le ramener purement et simplement aux quatre Evangiles canoniques? Avec une telle souplesse de pensée, rien n'est impossible.
Donc, voyant qu'une page d'histoire ne suffirait point pour faire un livre, M. Renan se résigne à cette déclaration : « En somme, j'admets comme authentiques les quatre Evangiles canoniques. Tous, selon moi, remontent au I" siècle, et ils sont à peu près des auteurs à qui on les attribue (3). » A lire cette phrase, on dirait que nous ne sommes séparés que par un à peu près; mais ne nous hâtons pas de rien conclure : M. Renan a des façons d'affirmer qui ressemblent fort à des négations, et ses à peu près ont une signification toute particu-
(1) Art. Historieas critiques de Jési.s, 15 avril 1849.
(2) Etudes d'histoire religieuse^ page 2(0.
(3) Vie de Jémi, Inlroduclion, 37.
lière. Demandez-lui si, d'après cela, on peut dire que saint Matthieu, saint Marc et saint Jean sont réellement les auteurs des Evangiles qui portent leurs noms. Sans doute, vous répondra-t-il, on peut le dire ; mais cependant « j'incline à croire que les discours au moins (c'est-à-dire la partie principale) ne sont pas de saint Jean (1); » d'autre part, « ni pour Matthieu, ni pour Marc, nous n'avons les rédactions tout à fait originales (2).» — Mais, dans ce cas, il n'est donc pas vrai de dire que les Evangiles sont à peu près des auteurs à qui on les attribue. — On peut le dire tout de même, car « en somme, le quatrième Evangile est sorti, vers la fin du I" siècle, de la grande école d'Asie- Mineure, qui se rattachait à Jean (3). » Il est vrai que l'Evangile de saint Matthieu se bornait d'abord « à un recueil de sentences écrit par l'apôtre ; » et celui de saint Marc « à un recueil d'anecdotes et de renseignements personnels que ce disciple écrivit d'après les souvenirs de Pierre.... On ne se faisait nul scrupule d'y insérer des additions, de les combiner diversement, de les compléter les uns par les autres. Le pauvre homme qui n'a qu'un livre veut qu'il contienne tout ce qui lui va au cœur. On se prêtait ces petits livrets ; chacun transcrivait à la
(1) Ibid., 36.
(2) Ibid., 19.
(3) Ibid., 25.
marge de son exemplaire les mots, les paraboles qu'il trouvait ailleurs et qui le touchaient. La plus belle chose du monde est ainsi sortie d'une élaboration obscure et complètement populaire (1). » Mais, à part cela, les Evangiles sont, à peu près, des auteurs à qui on les attribue. — C'est-à-dire que, pour vous, les Evangiles sont authentiques sans l'être, et que tout le monde a eu sa part dans des œuvres qui portent le nom d'un seul. — Il importe peu à notre objet actuel de pousser plus loin cette délicate analyse..., les personnes qui souhaiteraient de plus amples développements peuvent lire MM. Ré ville, Schérer, etc (2). » — Je demande à tout homme de bonne foi s'il est possible d'engager une discussion sérieuse avec un écrivain qui a des idées si flottantes et si peu arrêtées sur le sujet qu'il traite, et qui retire d'une main ce qu'il accorde de l'autre. Il n'est rien tel qu'un artiste qui s'improvise théologien : on ne sait par où le saisir ; il vous glisse entre les doigts au moment 011 vous croyez pouvoir le retenir sur un point quelconque. Essayons néanmoins de prendre M. Renan au sérieuX;, pour voir sur quelle base il appuie sa théorie. Commençons par les Evangiles de saint Matthieu et de saint Marc.
{{) Ibid., 18, 21, 22.
(2) Ibid., 20, 15.
L'analyse délicate que poursuit la plume discrète de notre romancier le conduit à imaginer que l'Evangile de saint Matthieu se réduisait d'abord à un pur recueil de sentences, sans relation de faits, et celui de saint Marc à un simple récit où les discours prenaient peu de place. C'est sur ce fond primitif qu'a dû travailler l'imagination populaire, pour en faire sortir le texte actuel. M Chacun voulait posséder un exemplaire complet. Celui qui n'avait dans son exemplaire que des discours, voulait avoir des récits, et réciproquement. C'est ainsi que l'Evangile selon Matthieu se trouva avoir englobé toutes les anecdotes de Marc, et que l'Evangile selon Marc contient une foule de traits qui viennent des Logia de Matthieu (1). » A l'appui de cette hypothèse, l'auteur cite Papias, dont il se garde bien de reproduire le texte littéralement, afin de pouvoir y placer ce qui ne s'y trouve point. Yoici le fragment de Papias, conservé par Eusèbe : « Matthieu a écrit en hébreu les oracles du Seigneur (rà ^o'yta) ; or, chacun les a interprétés comme il a pu (2). » M. Renan conclut de là que, pour Papias, l'écrit de Matthieu se composait uniquement de discours (3). Où a-t-il vu cela? Est-ce que le texte de Papias exclut le moins du
(1) Ibid.,20.
(2) Eusèbe, Hist. codés., IIl, 30.
(3) Vie de Jésus. Inirod., 18.
monde le récit des faits à l'occasion desquels le Sauveur donnait son enseignement? Ne peut-on pas rappeler les oracles du Seigneur en même temps que les traits principaux de sa \ie? Tertullien, employant le style du droit romain, appelle les Evangiles « des instruments , » et saint Justin « des mémoires. » S'ensuit-il de là que les Evangiles n'aient été pour l'un que des pièces juridiques, et pour l'autre que de simples relations sans caractère doctrinal? Et pourtant, c'est sur celte pointe d'aiguille que M. Renan échafaude toute sa théorie touchant la rédaction des deux premiers Evangiles (1). De plus, s'il était versé davantage
(i) Ce qui prouve que, pour Papias, les Zop'm de Matthieu n'excluaient point la relation des faits, c'est que lui-même avait intitulé son ouvrage : Commentaire des Logia du Seigneur (Eusêbe m, 39), ce qui ne l'empêchait pas de s'occuper des faits, de rapporter des miracles, comme le démontrent les fragments conservés par Eusèbe. De plus, en mentionnant l'Evangile de saint Marc, qui certes comprenaitdes récits et des discours (Às/OÉvra ri jrpuyOévTx), Papias n'en désigne pas moins les uns et les autres, comme pour saint Matthieu, par ce terme unique, « ensemble des discours du Seigneur : » preuve évidente que, pour lui, le mot Logia n'exclut nullement la relation des faits. En outre, si M. Renan était plus familier avec la littérature ecclésiastique, il saurait que saint Irénée, Clément d'Alexandrie et Origène appellent ('•gaiement nos Evangiles les Lngia
dans la langue grecque, il ne ferait pas dire à Papias : « Chacun a traduit les Logia comme il a pu; » c'est interprété qu'il faut : tel est le sens que Papias attache au mot ippvivsuîïv, quelques lignes plus haut (1). Mais non, il fallait absolument faire accroire aux lecteurs qu'il circulait des traductions assez diverses de saint Matthieu, tandis qu'il ne s'agit que de commentaires variés, chose qui se reproduit encore de nos jours. Enfin, si le nouvel historien avait tenu à éclairer son public sur le vrai sentiment de Papias touchant l'Evangile de saint Marc, il aurait dû reproduire en entier cette phrase capitale : « Marc n'avait qu'un souci, celui de n'omettre aucune des choses qu'il avait apprises, et de ny rien mêler de faux. » Bref, si la haute critique consiste à mal traduire les textes et à y placer ce qu'on veut, je suis tout prêt à m'incliner
du Seigneur. Faut-il en conclure que la partie narrative était encore absente au III' siècle? (Irén., Adv. hœr. proœmium; Clément d'Alex., Stromates vu; Orig. m Mattk. v, 19.) H y a bien des années que Scbleiermacheret Credner ont émis l'hypothèse dont M. Renan vient de se faire le tardif écho; mais il y a longtemps aussi que Liicke, Hug, Thiersch, Maier et tant d'autres critiques en ont démontré la fausseté.
(1) (( On ne trouvera pas mauvais que je rapporte, avec mes interpri talions (raïç éppvetxtç), ce que j'ai appris des anciens. »
devant l'érudition de M. Renan ; dans le cas contraire, il me permettra de lui dire qu'il n3 sait pas ou ne veut pas savoir.
Nous avons discuté le texte de Papias, pour montrer à notre adversaire qu'il nous trouvera disposés à lui répondre, chaque fois qu'il lui plaira d'en appeler à un document de l'antiquité chrétienne; et nous regrettons sincèrement qu'il ne nous en fournisse pas l'occasion plus souvent. iMais M. Renan ne se sent pas à l'aise sur le terrain de la tradition; ce qu'il faut à son imagination de poëte, c'est le vaste champ des conjectures et des hypothèses ; il aime par-dessus tout « les élaborations obscures et complètement populaires. » Voici donc •^ comment les choses ont dû se passer d'après lui : Matthieu et Marc avaient recueilli, l'un, quelques discours de Jésus; l'autre, quelques anecdotes. Puis, chacun y a mis la main. Tel ajoutait à son exemplaire, tel autre retranchait du sien; autant de têtes, autant de combinaisons diverses. Ici, « le pauvre homme qui n'avait qu'un livre y mettait tout ce qui lui allait au cœur; » là, le petit livret se grossissait des paraboles que l'on trouvait ailleurs (i). Et enfin, un beau matin, l'Eglise s'est réveillée en possession de deux Evangiles dont tous les manuscrits offraient le même texte,
(1) Vie de Jésus, Inirod., 22.
sauf quelques variantes insignifiantes de points, de virgules et d'accents, sans qu'il y eût eu l'ombre d'un concert entre les mille rédacteurs de ces pièces, et bien que chacun d'eux y eût inséré de son côté tout ce qui lui allait au cœur. M. Renan se plaint qu'on veuille lui faire admettre le surnaturel ; mais ce qu'il nous propose de croire sur l'origine des Evangiles de saint Matthieu et de saint Marc n'est rien moins qu'un miracle de premier ordre.
Pour faire toucher du doigt la pauvreté de ces fictions romanesques, il suffit de les porter sur un autre terrain. Vous croyez que César est l'auteur des commentaires qui existent sous son nom? Détrompez-vous. César avait laissé quelques notes sur la guerre des Gaules. Ces notes circulaient parmi ses lieutenants et le reste de ses compagnons d'armes. Chacun s'en emparait pour y mêler ses propres souvenirs. On ne se faisait nul scrupule d'y insérer des additions, de combiner les faits diversement, de compléter le texte primitif par des renseignements pris de ci, delà. C'était à qui mettrait dans son exemplaire ce qui lui conviendrait davantage. Ce travail dura quelque vingt ans. Puis, un jour, parle plus grand des hasards, il se trouva que tous ces agents « d'une élaboration obscure et complètement populaire, » s'étaient rencontrés sur un texte identique, dont le monde littéraire a eu la
sottise de faire honneur à César. Si j'osais faire à mes contemporains l'injure de leur proposer une pareille hypothèse, j'ignore ce qu'ils me répondraient; mais, si l'on se contentait de me traiter de rêveur, je m'estimerais heureux d'avoir échappé à si hon compte à la risée générale.
Un instant, toutefois : l'auteur de la Vie de Jésus a fait une trouvaille. Avec ce don de seconde vue qui lui permet d'apercevoir dans les textes ce qui ne s'y trouve point, peur lui faire négliger ce qu'ils contiennent, M. Renan a découvert une chose vraiment merveilleuse. Il sait, de science certaine, « qu'on attachait peu d'importance aux Evangiles, et que les textes évangéliques ont joui de peu d'autorité durant cent cinquante ans (1), » c'est-à-dire jusqu'à la fin du IP siècle. Comment! vous venez de rappeler vous-même, d'après Papias, que chacun traduisait, ou mieux interprétait l'Evangile de saint Matthieu comme il le pouvait ! D'autre part, saint Justin, né dans les premières années du IP siècle, sinon à la fin du 1", nous apprend qu'on lisait les Evangiles avec les écrits des prophètes, dans l'assemblée des fidèles, pendant la célébration du sacrifice (2), et vous venez nous dire qu'on attachait peu d'importance aux Evan-
(1) Ibid., p. 21,22.
(2) Saint Justin, 1" apologie, 67.
giles et qu'ils jouissaient de peu d'autorité! En vérité, il n'est pas permis de savoir si peu et de parler avec tant de légèreté. Certes, ce n'est pas nous, catholiques, qui méconnaîtrons la grande place qu'occupait dès le principe la tradition orale à côté de l'Ecriture-Sainte : tout ce qu'on dira pour relever l'importance de la première ne nous atteint pas le moins du monde; mais l'Ecriture-Sainte nous est chère au même titre que la tradition ; et c'est la gloire de l'Eglise catholique, depuis trois siècles, de n'avoir pas cessé un instant de défendre la Bible contre ceux-lk mêmes qui, après en avoir tant exalté l'autorité à l'origine de leur défection, ont fini par en faire le point de leurs attaques.
Les préoccupations poétiques de M. Renan ne lui permettent pas de se faire aucune idée exacte du F' et du W siècle. 11 ne voit partout que gens qui retouchent, qui remanient, qui interpolent les textes ; il a d'ailleurs sur la sincérité toute une théorie que nous examinerons bientôt et qui explique bien des choses. Oui, cette classe de gens existait. Mais où faut-il la chercher? Parmi les hérétiques. Les Yalentin, les Basilide, les Marcion faisaient exactement ce que vous dites. Mais c'est là précisément ce qui prouve avec quel soin jaloux l'Eglise primitive veillait sur l'intégrité du texte évangélique. Il faudrait être peu au courant de l'histoire de ces temps-là pour ignorer avec quelle
véhémence les premiers Pères s'élèvent contre quiconque se mêle d'ajouter aux Evangiles ou d'en retrancher un iota. Saint Irénée ne cesse de reprocher ce méfait aux gnostiques ; et tout un livre du traité de Tertullien contre Marcion, le IY% porte sur le même sujet. Si, en place de M. Renan, qui connaît peu ces choses, un de ses maîtres allemands avait à me répondre, il m'opposerait sans doute que je transporte au I" siècle les habitudes du IP. Mais celte objection est de nulle valeur. Les premiers chrétiens sortaient de la synagogue, et le respect des juifs pour la lettre de l'Ecriture sainte est chose proverbiale : y changer une syllabe passait pour un crime à leurs yeux. Comment supposer, dès lors, que les disciples de l'Evangile n'eussent pas pour les livres du Nouveau-Testament la vénération qu'ils professaient pour l'histoire des juges et des rois d'Israël? L'auteur de l'Apocalypse exprimait le sentiment général des premières communautés chrétiennes quand il prononçait l'anathème contre quiconque oserait ajouter à son livre ou en retrancher un seul mot (1).
Ceux d'entre mes lecteurs qui ne connaissent pas encore la Vie de Jésus seront sans doute étonnés d'apprendre que toute la partie critique, concernant les deux premiers Evangiles, se réduit aux bagatel-
(1) Apocalypse, XXII, 18, 19.
les dont je viens de m'occuper. C'est en six pages, oij il cite un document et avance une hypothèse, que M. Renan expédie une question sur laquelle on a écrit de quoi remplir une hibliolhèque (1). Voilà pourquoi nous sommes en droit d'appeler son livre un pur roman, sans valeur scientifique. La méthode que l'auteur suit à cet égard est vraiment plaisante. A propos d'un détail insignifiant qui .n'a aucune importance doctrinale ni même »';hf^' historique, il déploiera un luxe d'érudition à tout le moins inutile ; et lorsqu'il faudrait avant tout établir solidement un point capital dont dépend tout le système, un trait de plume lui suffit. S'agitil, par exemple, de savoir ce qu'étaient les Boëthusim^ qui n'ont que faire dans l'Evangile, on ouvrira le Talmud de Babylone et celui de Jérusalem ; on consultera le Thosiphta Joma, le Tlio-
(1) Sans parler &&?, Introductions générales au Nouveau Testament de Hug, de Feiimoser, de Scholz, de Guericke, de Maier, etc., ni des ouvrages du même genre de Lardner et de Norlon , l'intégrité des Evangiles de saint Matthieu et de saint Marc a été défendue dans des écrits spéciaux par Olshausen, Apostolica ev. Matth. oriyo, Erlangen, 1837; Rôrdam, De Origine ev. can.maxim. Matth. Copenhague, 1839; Schubert, Hist. Christi a Mat'h. exibitœ authcntia, 1813; Muiler, de l' Authenticité des premiers chapitres de saint Matth. Trêves, 1830; Thiess, de Intejritate Ëv, Matt. Helm-d, 1782, etc.
siphta Sukka, le Thosiphta Rosch hasschann, le Thosiphla Menachoth, etc. etc. (1) ; M. Neubauer n'aura pas assez de science pour édifier son ami sur ce grave problème. S'agit-il, au contraire, d'entrer au vif de la question, de discuter ce qui fait le fond du débat, de démontrer, textes en main, que les évangélistes se contredisent réellement, qu'ils ne méritent point de confiance , oh ! alors, l'on n'y met plus tant de façon : on sait glisser sur le sujet avec une légèreté merveilleuse. Une petite note de deux ou de trois lignes, jetée au bas de la page, suffira pour démolir un récit; ou bien, l'on tournera court, moyennant l'une de ces formules magistrales : Evidemment^ il nest pas douteux, la critique n hésite pas^ c'est là un anackronistne, ce récit est, sans contredit, légendaire Comment peut-on exiger de nous que
nous conservions t(?ute notre gravité devant une méthode historique qui appellerait le rire sur les lèvres de l'homme le moins disposé à s'égayer?
Je n'en voudrais d'autre preuve que la façon dont M. Renan exécute saint Luc. Le morceau est d'un haut comique. L'auteur est bien obligé de convenir que , relativement à cet évangéliste , « nous sommes sur un terrain solide, et qu'il s'agit d'un ouvrage écrit tout entier de la même main
(1) Vie de Jésus, ^. '^iH.
et de la plus parfaite unité (1). » Mais, pour notre part, nous n'attachons aucune importance aux aveux que la vérité arrache à M. Renan, car nous ne sommes pas sûr que l'extrême mobilité de son imagination ne le portera point à les retirer, quand il lui plaira de donner à sa foi relative une nouvelle forme. Déjà il n'ébranle pas mal ce qu'il appelle un terrain solide. Ne pouvant attaquer l'authenticité de l'Evangile de saint Luc, il se rattrape sur la valeur historique du document, en faisant pleuvoir sur la tète de l'évangéliste une nuée d'épilhètesplus ou moins flatteuses. D'après lui, saint Luc est un démocrate, un ébionite exalté, du reste un dévot très exact, mais qui exagère le merveilleux, ignore totalement l'hébreu, et raconte des légendes avec ces longues amplifications, ces cantiques, ces procédés de convention qui forment le trait essentiel des évangiles apocryphes... A part cela, c'est un artiste divin, et son Evangile est celui dont la lecture a le plus de charme (2).
J'ai voulu vérifier de près ce qui a pu valoir ^ saint Luc les compliments de M. Renan, ne fût-ce que pour me former une idée exacte de la science de ce dernier. Et d'abord, pourquoi «le disciple de saint Paul ignore-t il totalement l'hébreu?»
{{) fbii. Introd., 17.
(2) Ibid. p. 40, 41.
On nous renvoie au bas do la page, en nous priant de cemparer Luc (I, 31) à Matthieu (ï, 21). J'ouvre saint Matthieu à l'endroit indiqué, et je lis : « Elle enfantera un fils auquel tu donneras le nom de Jésus, car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » De li, je passe à saint Luc, et je trouve : « Yoilà que vous concevrez dans votre sein et vous enfanterez un fils à qui vous donnerez le nom de Jésus. » Je me demande en vain comment deux textes parfaitement semblables peuvent prouver pour saint Matthieu qu'il savait l'hébreu, et pour saint Luc qu'il l'ignorait? Serait-ce parce que celui-ci omet d'expliquer le sens du mot Jésus? Mais qui donc lui en faisait une loi? Depuis quand un auteur français est-il censé ignorer le grec ou le latin parce qu'il ne juge pas à propos de donner l'étymologie d'un mot dont il se sert, et qui est emprunté à l'une ou à l'autre de ces deux langues? Et les hébrawnes qui fourmillent dans l'Evangile de saint Luc, de l'aveu de tous les critiques, sans en excepter seul, vous les ignorez? Il n'y a pas un élève de séminaire qui ne sache cela (1). Ces bé-
(I) Les locQlions suivantes sont de purs hébraïsracs : sera appelé le (ils de Dieu, pour sfra (I, 32); sera appelé consacré, pour sera consacré (II, 23); les tils de l'Epoux, pour les amis et les compagnons (V, 34); un fils de la paix (X, 6); manger du pain pour prendre un repas (XIV, 1); il alla donc et il s'attacha.
vues de M. Renan me peinent parce qu'il pourrait venir en idée à quelque malin de supposer, ce qui n'est sans doute pas, que le professeur d'hébreu du Collège de France est peu versé dans la langue qui fait l'objet de son cours.
Nous ignorons si M. Renan a voulu faire l'éloge de saint Luc en l'appelant a un dévot très exact; » mais s'il n'a, pour croire à la dévotion de l'Evangéliste, que la raison qu'il allègue, il n'est pas difficile. Yeut-on savoir pourquoi le disciple de saint Paul mérite cette qualification? C'est qu'il rapporte que les saintes femmes, revenues du sépulcre, demeurèrent en repos, selon la loi (xxin, .50). En vérité, la preuve est imposante , et il faut convenir qu'il n'y a rien à répliquer. Et la démocratie de saint Luc! C'est ici, sans doute, que les arguments vont abonder. Voyez , nous diton , la parabole du Riche et de Lazare. Ah î vraiment! pour être démocrate il suffit de coupeur il alla s'attacher (XV, 15); les fils du siècle, les lils de la lumière (XVI, 8;, etc., elc. Heuniaun et Lardnerne croyaienl même pas qu'on pût admettre l'origine grecque de saint Luc à cause de sa connaissance exacte de la langue et des usages juifs. Mayer trouve dans certains chapitres de saint Luc « une physionomie tout hébraïque {ein aufullmd Hebraùches Sprackgeprœge). » Etvoilà comme quoi saint Luc ignorait totalement l'hébreu ! Pour quelle classe de personnes écrit donc M. Renan?
damner le riche qui laisse le pauvre mourir de faim à sa porte! A ce compte-là, la démocratie peut ouvrir ses bras à tous les chrétiens, voire même à l'autocrate de toutes les Russies. Mais, pour M. Renan , « démocrate » est synonyme « d'opposé à la propriété. » Je ne sais comment les démocrates prendront ce « c'est-à-dire ; » ce qu'il y a de certain, c'est que si M. Renan voit la négation de la propriété dans le blâme infligé à l'avarice et à la cupidité, il a eu raison de faire un cinquième Evangile : les égoïstes et les voluptueux lui en sauront gré.
Laissons là ces puérilités indignes d'un homme qui se respecte et qui pense. Déjà il nous est permis de caractériser la tactique de notre adversaire. On avance une énormité dans le texte, et l'on jette au bas de la page une citation qui ne dit rien. Le lecteur confiant ou distrait ne se tient pas en garde contre cette manœuvre ; il n'a pas le loisir et ne se sent pas le goût de vérifier par luimême les citations auxquelles on le renvoie ; et le tour est joué. Eh bien ! nous continuerons celte tâche ingrate et pénible ; et quand nous aurons prouvé jusqu'au bout que M. Renan cite mal, nie à tort et affirme sans raison, nous lui laisserons le choix entre ces deux hypothèses, les seules possibles : ou il a abordé son sujet sans préparation suffisante, ou il n'a pas voulu que ses lecteurs connussent la vérité.
L'ÉVANGILE DE SAIiNT JEAN.
Si, parmi les quatre Evangiles canoniques, il en est un qui aurait dû, ce semble, écarter tout soupçon de fraude ou d'imposture, c'est l'Evangile de saint Jean. Le Sauveur du monde n'est nulle part, ou il est dans ces piges qui retracent sa physionomie avec un accent de vérité inimitable. C'est ici surtout qu'on peut dire avec Rousseau que l'inventeur serait plus étonnant que le héros. Aussi, depuis la secte obscure des Aloges jusqu'à la prétendue Réforme, personne n'avait osé émettre un doute sur l'authenticité d'une pareille œuvre. Lorsque, en 1820, les Probabilia de Bretschneider vinrent mettre en question ce que la foi et la science s'accordaient à envisager comme un point incontestable, il s'éleva contre le surintendant de Gotha un concert unanime de réprobations (1).
(1) Qu'on me permette de dresser ici une liî,le bien incomplète des écrivains allemands qui ont défendu dans ces derniers temps l'aulhenticité de l'Evangile de saint Jean, ne serait-ce que pour montrer que ces utopies, écloses en Allemagne, y ont également trouve leur réfutation. Il faut que les lecteurs de M. Renan sachent bien que la défroque dont ce dernier s'atfuble n'est plus de mise depuis longtemps dans le pays môme où tel auteur excentrique
L'auteur de ce scandale reconnut lui-même qu'il s'était avancé à la légère. Il n'y eut pas jusqu'au docteur de Wette, si téméraire en fait de critique, qui ne se crût obligé de protester, au nom du bon
a essayé de la faire passer en mode. Je ne veux point parler des commentaires ou introductions générales dans lesquelles l'authenticité du quatrième Evangile a été défendue avec autant de vigueur que de talent par Eichhorn, Berlholdt, Hug, Feilraoser, Gredner, Guericke, Neudecker, Liicke, Olshausen, etc. Une foule d'écrits spéciaux ont paru en Allemagne pour faire justice de ces témérités : Schlecker, Essaid'une réfutation des principales objections soulevées contre V authenticité de r Evangile de saint Jean, Rostock,1802. — Susskind, Matériaux pour servir à la défeme de l'authenticité de L'Evangile de saint Jean^ Tubingue, 1803. — Glaser, DeJoanne EvangeUiv^i^o auciore, Helmstadt, 1806. — Wegscheider, Essai d'une Introi. complète à l'Ev. de faint Jean. — Van Gruilhuysen, pro Ev. Joannis ayôîVTta, Hardcvici, 1807. — Stein, Autheatia Ev. Joannis, Brandebourg, 1822. — Kaiser, Comment, de Apologeticis Ev. Joan. consiliis, etc., Eilangen, 1821. — Calenberg, De Antiquissimis pro Ev. Joan. ttstimoniiSf Hambourg, 1822. — Hemsen, Dé l'authenticité des écrits de saint Jean, Schlctwig, 1823, — Grome, Probabilia haud probabilia, Leipzig, 182i. — Haufl, De Vauth. de l'Ev. de saint Jtan, 1831. — Frommann, La doctrine de saint Jean, 1840. — Bâcher, Doctrine de saint Jean sur le Logos, Schaffhouse, 1836. — Ebrard, Critique scientifique de Nii-ioire évangéliqne, p. lOoiet suiv., Francfort, 1842.— Mayer, Dii l'uuth, de l'Ev. selon saint Jean^Sch^iïhouae, 183 i, etc., etc.
sens, contre une thèse insoutenable. Strauss, il est vrai, et après lui l'école rationaliste de Tubingiie, Baur et Schwegler en tête, ont repris pour leur compte les objections de Bretschneider; mais Strauss attachait si peu de valeur à ces futilités, qu'il s'en emparait ou les sacrifiait tour à tour, selon les besoins de la cause (1). En résumé, si l'attaque du rationalisme allemand contre nos Livres saints a eu un résultat clair, solide, généralement avoué, c'est d'avoir placé désormais l'Evangile de saint Jean hors de toute atteinte.
Un écho de cette controverse semble être arrivé jusqu'à M. Renan ; du moins ai-je cru voir qu'elle ne lui est pas complètement étrangère. C'est contre l'Evangile de saint Jean que l'émule des sociniens exhale toute sa mauvaise humeur ; et je le comprends : ce magnifique témoignage de la divinité de Jésus-Christ embarrasse singulièrement tous ceux qui la nient. Mais ce que je comprends moins, c'est la méthode que suit l'auteur pour écarter ce qui le gêne : il est sans exemple qu'un
(1) Dans la troisième édition de la Vie de Jésm, Slrauss avoue qu'un plus mûr examen a ébranlé ses doutes sur raiilhenlicité de l'Evangile de saint Jean; dans la qualrième, il retire cette concession qui renverrait tout son système, puisqu'il se déclarait vaincu d'avance si on parvenait à lui opposer un seul écrivain du temps. (Slrauss, § XIH, T. I. p. G9.)
sujet si grave ait été traité avec une pareille légèreté.
Et d'abord, j'avoue ne pas trop savoir ce que M. Renan pense sur Fauthenticilé de l'Evangile selon saint Jean. Tantôt « il n'ose être assuré que le quatrième Evangile ait été écrit tout entier de la plume d'un ancien pêcheur galiléen ; » tantôt il avoue « que si cet ouvrage n'est pas réellement de l'apôtre, on n'a pas d'exemple dans le monde apostolique d'un faux de ce genre. » Ici, « il ne veut pas se prononcer sur la question matérielle de savoir quelle main a tracé le quatrième Evangile; » là, il affirme que « cet Evangile est à peu près de l'auteur auquel on l'attribue,» etc., etc. (1). A quoi voulez-vous qu'on s'arrête dans ce pêle-mêle d'assertions contradictoires ? Une seule chose y apparaît clairement, c'est que l'auteur ignore lui-même s'il doit affirmer, nier ou douter. Tachons cependant de saisir la pensée qui surnage à ce flot d'hypothèses au milieu desquelles se balance l'imagination du romancier.
A défaut d'opinions arrêtées, M. Renan éprouve la tentation de croire certaines choses vraiment originales. Yoici, par exemple, à quelle tentation il succombe touchant l'origine de l'Evangile selon saint Jean : « On est tenté de croire, dit-il, que
(1) Vie de Jésus, Introd. p. 25, 27, 36, 37.
Jean, dans sa vieillesse, ayant lu les récits évangéliqiies qui circulaient, d'une part, y remarqua diverses inexactitudes, de l'autre, fut froissé de voir qu'on ne lui accordait pas dans l'histoire du Christ une assez grande place; qu'alors il commença à dicter une foule de choses qu'il savait mieux que les autres, avec Vintention de montrer que dans beaucoup de cas où on ne parlait que de Pierre^ il avait figuré avec et avant lui (1). » Ainsi, c'est à un vil sentiment de jalousie contre saint Pierre que nous devons, en grande partie, cet admirable Evangile de saint Jean, dont Herder aimait à dire : « La main d'un ange l'a écrit ! » Le pauvre homme était blessé dans son amour-propre de vieillard : il s'indignait de voir qu'on ne lui faisait pas la part assez belle dans l'histoire évangélique. Alors, pour faire pièce à saint Pierre, il se décide, lui aussi, à dicter ses souvenirs; et aussitôt sort de sa bouche cette sublime métaphysique que dix-huit siècles ont admirée, méditée, commentée : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu! k
La plume tombe des mains en présence de pareilles inepties. Voilà ce que M. Renan nomme de la haute critique, et ce que nous sommes en droit nous, d'appeler une plate puérilité. Et quqlles sont
(I) Vie de Jésus, p. 27, 28.
donc les formidables raisons derrière lesquelles s'abrite notre \aillant adversaire? Ecoutons-les. Saint Jean raconte qu'il reposait sur le sein de Jésus à la dernière Cène; qu'il était avec Pierre dans la cour de Caïphe; et qu'en courant au sépulcre avec Pierre, il y arriva le premier. Ne sont-ce pas là des traces évidentes d'un dépit mal dissimulé?... Je vois bien, d'après cela, que saint Jean, étant plus jeune, devait avoir la jambe plus légère que son collègue, mais j'ai beau regarder, je n'y vois pas autre chose. Remarquez bien que gaint Jean est le seul évan^éliste qui rapporte la cérémonie du lavement des pieds, dans laquelle saint Pierre tient une si grande place; le seul encore qui reproduise ces solennelles paroles de Jésus-Christ à saint Pierre : Pais mes agneaux, pais mes brebis. N'importe, il faut que la jalousie ait inspiré à l'apôtre de la charité le dessein de composer son Evangile : c'est la haute critique qui le déclare par la bouche de M. Ernest Renan.
A mesure qu'on suit l'auteur de la Vie de Jésus à travers ses savantes inductions , on marche de surprise en surprise. Il veut bien reconnaître dans l'Evangile de saint Jean « des renseignements précis et qui sentent le témoin oculaire (1); » mais à côté de la narration, qu'il trouve en général satis-
(1) Vie de Jésus, p. 24.
fuisante, « il aime à voir les interpolations d'un ardent sectaire (1). » Les discours, en particulier, ne sauraient trouver grâce à ses yeux. Yoici la raison qu'il en donne : « Jean met dans la bouche de Jésus des discours dont le ton, le style, les allures, les doctrines, n'ont rien de commun avec les Logia rapportés par les synoptiques. Sous ce rapport, la difTérence est telle, qu'il faut faire son choix d'une manière tranchée. Si Jésus parlait comme le veut Matthieu, il n'a pu parler comme le veut Jean. Entre les deux autorités aucun critique n'a hésité, ni n'hésitera (2). » Yoilà, certes, une affirmation carrée i voyons un peu ce qu'elle vaut. Il y a quelque trente ans que Bretschneider proposait celte objection, dont il reconnut plus tard la faiblesse ; mais puisqu'il plaît à M. Renan d'y revenir, comme si c'était une nouveauté, nous sommes tout prêt à la discuter.
11 y a, dites-vous, une telle différence entre les discours du Sauveur dans saint Jean et les Logia rapportés par les autres évangélistes, qu'il faut faire son choix d'une manière tranchée. Nous sommes bien aise que vous nous ameniez sur ce terrain. Et d'abord, cette différence est-elle aussi grande que vous l'imaginez? Sans doute, elle peut le paraî-
(1) Vie de Jésus, p. 25.
(2) IbJH., p. 29.
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tre, lorsqu'on falsifie les textes ou qu'on n'en tient pas compte; autrement, elle diminue de beaucoup. A l'appui de votre thèse, vous hasardez, par exemple, celte proposition : « C'est seulement dans l'Evangile de Jean que Jésus se sert de l'expression de Fils de Dieu, ou de Fils, en parlant de lui-même (1). » Ah ! vraiment ! En êtes-vous bien sûr? Ouvrons, s'il vous plaît, l'Evangile de saint Matthieu (ch. xi, v. 27), vous y lisez comme moi : ft Toutes choses m'ont été données par mon Père; et nul ne connaît le Fils, si ce n'est le Père; et nul ne connaît le Père, si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils aura voulu le révéler. » Le même texte se retrouve dans l'Evangile de saint Luc (ch. X, V. 22). De là, nous passerons, si vous le voulez , à un autre endroit de saint Matthieu (xxvi, 63). Le grand-prêtre adjure Jésus, par le Dieu vivant, de lui dire s'il est le Christ, le Fils de Dieu. Certes, le moment est solennel. Jésus répond : c(Tu l'as dit. y> Même affirmation, sous une forme encore plus directe, dans saint Marc (xiv, 62), et dans saint Luc (xxii, 70) : « Ego sum, Je le suis. » Enfin, si cela ne vous suffit pas, nous terminerons par ce passage de saint Matthieu (xxvni, 19) : « Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et
(i) Vie de Jésus, p. 245.
du Saint-Esprit. » Et vous osez nous dire que « l'Evangile de saint Jean est le seul où Jésus se serve de l'expression de Fils de Dieu ou de Fils, en parlant de lui-même ! » Franchement, avant d'écrire cette phrase, aviez-vous lu les Evangiles? Et si vous les aviez lus, pour qui donc écrivez-vous, et quelle idée vous faites-vous du degré d'intelligence de vos lecteurs?
Quand la discussion en arrive à ce point, il est toujours pénible de la prolonger, parce, qu'on touche involontairement à une question de bonne foi et de sincérité qui se pose d'elle-même. M. Renan ignore-t-il simplement, ou tient-il à ce qu'un public facile à tromper se méprenne sur le véritable état des choses ? Je ne veux pas répondre; qu'on en juge par ce que je vais citer : a Toute une nouvelle langue mystique se déploie dans saint Jean, langue dont les synoptiques nont pas la moindre idée (ce monde, » « vérité, » « vie, » « lumières, » a ténèbres, » etc.) (1). Impossible d'avoir le ton plus tranchant, et j'ajoute, démystifier son lecteur avec plus d'assurance. Si l'auteur, qui a eu le temps d'ouvrir une concordance, pour se donner ■ le facile mérite de compter que le mot « Fils de FHomme » revient 83 fois dans les Evangiles (2);
(1) ViedeJéius, p. 33. >^^-j
(2) Ibid., p. 133. Quelle merveilleuse découvcrU
si, dis-je, ce profond calculateur avait jugé à propos de se livrer au même travail pour les mots qu'il cite, il aurait vu que chacun d'eux revient quantité de fois dans les trois premiers Evangiles, et cela dans le même sens que chez saint Jean ; qu'en particulier le mot ((ténèbres, » pris au sens moral, est employé 12 fois parles synoptiques, et 7 fois seulement par saint Jean. Yoilà comment ceux-là r^ont pas la moindre idée de la langue dont se sert celui-ci ! Pour être en droit d'affirmer il faut savoir; et lorsqu'on sait, il n'est pas permis de dissimuler la vérité. J'insiste sur ce procédé, parce qu'il est habituel à l'auteur de la Vie de Jésus : toute la nouveauté du livre est là. Jamais on n'avait poussé aussi loin le secret de suppléer à l'insuffisance du savoir par l'audace des affirmations. C'est surtout à propos de saint Jean que des infidélités manifestes font naître un doute pénible sur le sentiment qui a inspiré le choix d'une pareille méthode. Je n'en citerai , pour le moment , qu'un exemple entre cent. M. Renan attaque le caractère historique de la naissance de Jésus à Bethléem : à cet efîet, il cherche à s'appuyer sur l'Evangile de saint Jean. (( Jean, dit-il, ne sait rien du voyage de Bethléem; pour lui, Jésus est simplement (( de Nazareth » ou (( Galiléen (1) ; » et il allègue deux circonstances
(1) Vie de Jé^vs, p. 21.
(I, 45-46 ; VII, 41-42). En vérifiant les citations, on trouve que ce n'est pas l'évangéliste qui parle, mais les Juifs et Nathanaël, encore imbu des préjugés de sa nation. Cela n'empêche pas M. Renan d'écrire en toutes lettres : Pour Jean, .lésus est simplement « de Nazareth » ou « Galiléen. » Le lecteur ignorant ou crédule sera induit en erreur par deux textes que l'on cite, en se gardant bien de les reproduire ; et c'est probablement tout le résultat qu'on voulait obtenir.
Passons sur ces détails, qui nous mettraient en face d'une hypothèse que je ne veux pas discuter. On peut voir déjà que la différence de forme entre les synoptiques et saint Jean n'est pas telle qu'il faille faire son choix d'une manière tranchée. Les locutions que M. Renan ne voit pas dans les premiers s'y trouvent, et fréquemment. D'autre part, la forme parabolique apparaît chez saint Jean comme chez les autres évangélistes, témoin les belles paraboles du Bon Pasteur et de la Vigne (X, XV). Le mot « Fils de l'Homme, » qui désigne plus particulièrement le caractère messianique de Jésus, revient dans saint Jean autant de fois que dans saint Marc; et le mot «Fils de Dieu, » qui exprime la nature divine du Christ et sa relation de personne avec le Père, est employé par les synoptiques bien plus souvent que par saint Jean. Oii donc voyez -vous une trace de cciie contradiction abso-
lue (1) qu'il vous plaît d'imaginer pour ceux qui n'ont pas assez d'intelligence ou de loisir pour vérifier vos citations? S'il y a quelque différence de ton et de forme entre saint Jean et les synoptiques, et personne ne l'a jamais nié, rien n'est plus facile à expliquer.
« Si Jésus parlait comme le veut Matthieu, il n'a pu parler comme le veut Jean. » Et pourquoi cela? Pense-t-on que Bossuet, faisant le catéchisme aux enfants de Meaux, leur ait tenu le langage des Elévations sur les mystères? Si, au lieu de réfuter M. Renan, j'écrivais une homélie pour le peuple, parlerais-je des Logia et des synoptiques? Est-ce qu'un enseignement ne varie pas de ton et de forijîe suivant le sujet, les auditeurs et les circonstances? N'est-il pas naturel qu'en instruisant le pauvre peuple de la Galilée, le Sauveur ait employé d'autres expressions , une autre méthode qu'en répondant aux arguties des docteurs de la loi à Jérusalem? Qui ne comprend que, dans un entretien avec l'un des principaux lettrés de la nation, ou bien dans le commerce de l'intimité avec ceux qu'il destinait à prêcher sa doctrine, avant de se séparer d'eux, à la dernière Cène, par exemple; qui ne comprend, dis-je, que le Seigneur ait pu, dans de pareilles circonstances, enseigner des
(i) Vie de Jésus, p. 76.
vérilés qu il ne livrait pas d'ordinaire à la mullitude, du moins sous une forme aussi élevée? Celte distinction n'est-elle pas clairement indiquée dans l'Evangile de saint Luc (vni, 10) : « Pour vous, il vous a été donné de connaître le mystère du royaume de Dieu ; aux autres, je parle en paraboles? » Si donc, parmi les quatre évangélistes, il s'en rencontrait trois dont le but particulier eût été de reproduire surtout cet enseignement parabolique, moral, populaire, tandis que le quatrième se serait attaché principahment à mettre par écrit la partie dogmatique, sacramentelle, mystique, si on le veut, de la révélation du Christ (1), faudrait-il s'étonner de trouver entre leurs relations quelque différence de ton, de forme et de couleur? Et cette différence, résultant de la diversité du sujet, des auditeurs et des circonstances, formerait-elle un préjugé défavorable à la véracité de leur témoignage? Pour le prétendre, il ne faudrait rien moins qu'une naïveté extraordinaire ou peu de bonne foi.
Et que M. Renan ne s'imagine pas que ce sont là des conjectures. Nous n'avons pas l'habitude de faire des romans : lorsqu'il s'agit de faits, nous
(1) Je dis surtout et principalement, parce que nos fantaisistes ne voient qu'anlillièse et conlradiclion là où il y a tout simplement une question de plus ou de moins.
consultons avant tout Tliistoire et la tradition. Or, les premiers écrivains de l'Eglise, bien plus rapprochés des origines que nous, sont unanimes à reconnaître le caractère distinctif et le but de l'Evangile selon saint Jean. En rapprochant les témoignages de saint Irénée, de Clément d'Alexandrie, d'Eusèbe, de saint Jérôme et de saint Epiphane (1 ), on voit clairement que saint Jean s'était proposé de compléter le récit des autres évang ilistes, en reproduisant toute une série d'actions et de discours du Seigneur que ceux-ci avaient passés sous silence; car aucun évangéliste n'a eu l'intention de rappeler tous les actes ni toutes les paroles du Maître : saint Jean le déclare formellement pour sa part (xx, 30). C'est pourquoi il néglige de mentionner la plupart des faits et des discours déjà rapportés par saint Matthieu, saint Marc et saint
(1) Clément d'Alexandrie, dans son livre des H y pot y poses, cité par Eusèbe {flist. ecclés., VI, 14) : « Jean, resté le dernier de tous, voyant que ce qui a rapport à l'hnmanilé du Christ avait été raconté dans les autres Evangiles, écrivit à la prière de ses amis, et sous l'inspiration de l'Espri^t saint, un Evanyile spirituel, » TrvEu^xTtxèv. — Eusèbe (//ii/. ecclés. 111,24): (( Après que les trois premiers évangiles furent arrivés à la connaissance de tous, Jean confirma la vérité de leur relation par son témoignage; mais il y remarqua l'absence des faits qui avaient signalé le commencement de la prédication du Christ C'est pourquoi, à la prière de ses amis,
Luc, sans en excepter la Transfiguration, dont il avait élé pourtant l'un des témoins privilégiés : il suppose tout cela connu par la relation authentique de ses devanciers. Lui , qui attache tant d' importance à la preuve tirée des miracles du Sauveur (ii, 11 ; XII, 37 ; XX, 30), regarde comme supertlu de revenir sur des prodiges que les autres évangélisles ont portés à la connaissance du monde entier. Pendant que ceux-ci se renferment principalement dans le cadre de la prédication de Jésus-Christ en Galilée, saint Jean s'attache surtout à retracer l'enseignement du Seigneur à Jérusalem et en Judée, au temple et parmi les docteurs de la lui. Scène, auditoire, interlocuteurs, tout diffère le plus souvent de part et d'autre. Est-il étonnant, je le ré-
il résolut de combler l'intervalle de temps sur lequel avaient glissé les premiers évangélisles, en rapportant les actes du Sauveur qui ont précédé l'incarcération de Jean-Baptiste Il n'y a donc pas,
pour un observateur attentif, de dissidence entre les Evangiles, car celui de Jean renferme le commencement des actions du Christ, et les autres l'hisloire du temps qui a suivi. Laissant de côté, et avec raison, la généalogie du Christ, déjà reproduite par Matthieu et par Luc, Jean commence par la Thécloyie, comme si l'EspriL-Sainl lui avait réservé ce privilège. )) Ce passnge d'Eusèbe résume paifiii.ement Id tradition chrétienne sur l'origine de l'Evangile selon saint Jean.
pèle, que des matières et des situations diverses amènent des nuances variées dans le discours et dans le style?
Mais, disait Bretschneider, dont M. Renan n'e^t qu'un faible écho, sans le savoir peut-être, l'Evangile de saint Jean trahit des préoccupations dogmatiques qui se rapportent à l'état des esprits dans l'Asie-Mineure vers la fin du P' siècle. Et qui en a jamais douté? Les Pères de l'Eglise n'ont pas attendu l'auteur des Probabilia, ni son auxiliaire français, pour remarquer que l'apôtre avait composé son Evangile à l'occasion des erreurs] de Cérinthe et des Nicolaïtes, des Ebionites et des Nazaréens (1). Ceux-ci, préludant aux rêveries du gnosticisme, niaient, comme jM. Renan, la divinité de Jésus-Christ et la réalité de l'incarnation du Yerbe. Afin de les confondre et d'instruire en même temps les fidèles, saint Jean laisse de côté toute la série des discours du Seigneur déjà rapportés par les synoptiques, pour reproduire ceux qui vont plus directement à son but, lequel est de montrer que Jésus de Nazareth est le Fils de Dieu ou le Verbe fait chair, lumière et vie du monde; car telle est l'idée mère de son Evangile. Qui prouvera que saint Jean fût tenu de répéter les
(1) Saint Iréiiéc, Hœv. III, 11; saint Epiphano, Hœres, LXIX, 23; suint Jérôme, de Viris illust., l).
paraboles qui se trouvaient déjà dans saint Matthieu, ou que saint Matthieu fût obligé à mettre par écrit le discours de la Cène ? Qui prouvera que le discours de la Cène, cette communication intime et suprême du Maître à ses disciples, ait dû avoir exactement la même forme et la même couleur que le sermon de la montagne, prononcé devant les populations de la Galilée? Arguer de quelques différences verbales contre l'authenticité de l'un et de l'autre, c'est une pure plaisanterie, comme Bretschneider avait fini par le reconnaître.
Qu'on ne vienne donc pas nous parler des « Entretiens» de Xénophon, et des « Dialogues » de Platon, pour éblouir les simples par un rapprochement ridicule (1) ! Est-ce que Platon a jamais prétendu tromper le public sur le rôle qu'il prête à Socrate dans ses Dialogues? La fiction saute aux yeux. Les discours que Platon place dans la bouche de Socrate ne sont pas plus authentiques que ceux des autres interlocuteurs, d'Eutyphron, d'Alcibiade ou de Ménon. Le simple bon sens suffit pour avertir que l'auteur ne les donne pas pour des pièces historiques. Y a-t-il là le moindre semblant d'analogie avec une relation que son auteur fait suivre de cette attestation solennelle : « Ce que
(1) Vie de Jésus ^ iuLiod,, p. 35.
nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et touché de nos mains, nous vous l'annonçons (1). » Où donc Platon a-t-il écrit quelque chose de pareil pour faire accroire qu'il ne fait que reproduire littéralement dans ses Dialogues ce qu'il avait entendu de la bouche de Socrate ?
Ah ! sans doute, nous comprenons votre embarras au sujet de l'Evangile de saint Jean. Vous ne savez à qui l'attribuer. Tantôt c'est un particulier, tantôt une école, tantôt l'un et l'autre qui ont produit ce monument devant lequel la foi et la science sont en contemplation depuis dix-huit siècles. c( Je nose être assuré, il se peut que, on est teyité de croire^ sans nous prononcer. . . » Yoilà autant de formules qui dénotent la situation perplexe où vous jette cette œuvre unique. Et en effet, si c'est un pêcheur galiléen qui a écrit ces pages-là, sans le secours de l'Esprit-Saint, un homme inculte et illettré, comme l'appelle saint Luc, <y7/>xt*pcTo« xat î(îtwTïi; (2), l'Evangile de saint Jean devient un phénomène inexplicable. Il ne sert de rien d'avancer, sans motif, « que Jean paraît avoir bu à des
(1) I" Ep. de saint Jean, i, 1 et ss. Qae l'auteur de cette épilre soit le même qui a écrit le quatrième évangile, c'est ce dont personne ne doute, pas même M. Renan.
(2) Actes des Apôtres, iv, 13.
sources étrangères (1). » Eh! mon Dieu, bien d'autres en avaient approché leurs lèvres : Basilide, Valentin, tous les gnostiques y boiront tour à tour. Et que va-t-il tomber de la plume de ces savants ? Des extravagances qui font sourire aujourd'hui. L'Evangile de saint Jean est devenu, est resté et restera dans tous les siècles le code de la métaphysique chrétienne. En l'absence de toute preuve positive, l'hypothèse de l'inspiration divine serait encore, à première vue, la plus simple et la plus scientifique de toutes.
Mais M. Renan a trouvé le moyen d'esquiver la difficulté. L'Evangile de saint Jean n'est pas ce que nous pensons. Jusqu'ici, lorsqu'on voulait procurer à un homme une de ces jouissances qui remplissent le cœur en même temps qu'elles élèvent l'intelligence, on lui disait : Si vous avez l'âme faite pour sentir, pour savourer, pour palper le vrai, le bon, le beau, le pathétique, le sublime, lisez, relisez, relisez encore les chapitres XIV, XV, XVI, XVII de l'Evangile de saint Jean. Il n'existe rien de pareil sur la terre. Des millions et des millions d'âmes y ont puisé la confiance en Dieu, le sentiment de leur
dignité, le courage de la vertu Erreur que tout
cela ! Théologiens, philosophes, littérateurs, tous s'y sont trompés : c'est M. Renan qui l'affirme. Ces
(1) Vie de Jésus, Introd., p. 31.
discours de Jésus-Christ dans saint Jean, que la foi médite, que la science creuse et auxquels la piété s'alimente depuis dix-huit siècles , ces discours, dont chaque mot est une lumière et une force pour les âmes, ces discours ne sont que des tirades prétentieuses ^ lourdes^ mal écrites, disant peu de chose au sens moral, des discours remplis d'une gnose obscure , d'une métaphysique contournée , des discours raides et gauches, au ton faux et inégal, etc., etc. (1). Voilà ce qu'un membre de l'Institut ose écrire en France, au XIX' siècle, et, ce qui est plus blessant encore pour notre amourpropre national, il trouve des sots qui l'admirent. Quand M. Renan composait cette page dans son cabinet, il s'attendait sans doute à ce que personne ne lui répondrait là-dessus, et il a bien jugé. Si quelqu'un venait me soutenir que les discours de Démosthène sont des tirades prétentieuses et lourdes, et les oraisons funèbres de Bossuet des discours raides et gauches, je ne lui répondrais pas, parce qu'il manquerait d'un sens pour m'entendre; et si un candidat osait émettre sur le discours de la Cène le jugement que se permet M. Renan, j'ai trop de confiance dans le discernement de mes collègues delaFaculté des lettres pour ne pas penser qu'ils l'admettraient difficilement au grade de bachelier.
(1) Vie de Jé.us, p. 30, 33, 34.