‹ Examen critique des RéflexionsChapitre 16 sur 95 · LV · texte numérisé non relu

LV

La haine pour les favoris n'est autre chose que l'amour de la faveur. Le dépit de ne la pas posséder se console et s'adoucit par le mépris que l'on témoigne de ceux qui la possèdent ; et nous leur refusons nos hommages , ne pouvant pas leur ôter ce qui leur attire ceux de tout le monde.

Pour s'établir dans le monde , on fait tout ce que l'on peut pour y paroître établi.

Quoique les hommes se flattent de leurs grandes actions , elles ne sont pas souvent les effets d'un grand dessein, mais des effets du hasard. '

Il semble que nos actions aient des étoiles heureuses ou malheureuses , à qui elles doivent une grande partie de la louange et du blâme qu'on leur donne.

1 Var. Quoique la grandeur des ministres se flatte de celle de leurs actions, elles sont bien souvent les effets du hasard, ou de quelque petit dessein. ( i665 — n° 66.)

Il n'y a point d'accidents si malheureux dont les habiles gens ne tirent quelque avantage , ni de si heureux que les imprudents ne puissent tourner à leur préjudice.

La fortune tourne tout a l'avantage de ceux quelle favorise. '

Le bonheur et le malheur des hommes ne dépend pas moins de leur humeur que de la fortune.

La sincérité est une ouverture de cœur. On la trouve en fort peu de gens ; et celle que l'on voit d'ordinaire , n'est qu'une fine dissimulation pour attirer la confiance des autres.

L'aversion du mensonge est souvent une imperceptible ambition de rendre nos témoignages considérables , et d'attirer à nos paroles un respect de religion.

1 Far. La fortune ne laisse rien perdre pour les hommes heureux. ( i665 — n° 69. )

La vérité ne fait pas tant de bien dans le monde, que ses apparences y font de mal. * LXV.

Il n'y a point d'éloges qu'on ne donne à la prudence ; cependant elle ne sauroit nous assurer du moindre événement. '

1 Var. L'auteur s'est essayé plusieurs fois avant d'arriver à une précision si parfaite. Voici comment il s'exprimoit dans sa première édition : « On élève la prudence jusqu'au ciel, et il n'est sorte d'éloge qu'on ne lui donne; elle est la règle de nos actions et de notre conduite , elle est la maîtresse de la fortune , elle fait le destin des empires ; sans elle on a tous les maux , avec elle on a tous les biens ; et comme disoit autrefois un poète , quand nous avons la prudence , il ne nous manque aucune divinité ( Nuttum numen abest, si sit prudentia. JuvÉwal, Sat. x. ), pour dire que nous trouvons dans la prudence tout le secours que nous demandons aux dieux. Cependant la prudence la plus consommée ne sauroit nous assurer du plus petit effet du monde, parce que travaillant sur une matière aussi changeante et aussi inconnue qu'est l'homme , elle ne peut exécuter sûrement aucun de ses projets : d'où il faut conclure que toutes les louanges dont nous flattons notre prudence , ne sont que des effets de notre amourpropre, qui s'applaudit en toutes choses et en toutes rencontres. » ( i665 — no 75.) Dès la seconde édition, l'auteur se corrigea ainsi : « Il n'y a point d'éloges qu'on ne donne à la prudence. Cependant quelque grande qu'elle soit, elle ne sauroit nous assurer du moindre événement, parce qu'elle travaille sur l'homme qui est le sujet du monde le plus changeant. » ( 1666 — n° 66 — 1671, 1675 — n° 65. ) Enfin , dans sa dernière édition, l'auteur refît cette pensée telle qu'elle est aujourd'hui. Ces différents essais offrent une étude de style bien digne d'être méditée.

s8 REFLEXIONS

Un habile homme doit régler le rang de ses intérêts , et les conduire chacun dans son ordre. Notre avidité le trouble souvent , en nous faisant courir à tant de choses à la fois , que pour désirer trop les moins importantes, on manque les plus considérables.

* LXVIL

La bonne grâce est au corps ce que le bon sens est à l'esprit,

* LXVIIÏ.

Il est difficile de définir l'amour; ce qu'on en peut dire est que , dans l'âme , c'est une passion de régner ; dans les esprits , c'est une sympathie; et dans le corps, ce n'est qu'une envie cachée et délicate de posséder ce que l'on aime • après beaucoup de mystères.

S'il y a un amour pur et exempt du mélange de nos autres passions ? c'est celui qui est caché au fond du cœur , et que nous ignorons nousmêmes. '

1 Var. Il n'y a point d'amour pur et exempt du mélange des autres passions , que celui qui est caché au fond du cœur, et que nous ignorons nous-mêmes, ( i665 — n° 79. )

Il n'y a point de déguisement qui puisse long-temps cacher l'amour où il est, ni le feindre où il n'est pas.

Il n'y a guère de gens qui ne soient honteux de s'être aimés , quand ils ne s'aiment plus.

Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu'à l'amitié.

On peut trouver des femmes qui n'ont jamais eu de galanterie ; mais il est rare d'en trouver qui n'en aient jamais eu qu'une. l

Il n'y a que d'une sorte d'amour , mais il y en a mille différentes copies.

L'amour, aussi-bien que le feu, ne peut subsister sans un mouvement continuel; et il cesse de vivre dès qu'il cesse d'espérer ou de craindre,

1 Var. Qui n'ont jaraais/a*> de galanterie. ( 1 665 , 83.)

3o RÉFLEXIONS

Il est du véritable amour comme de l'apparition des esprits : tout le monde en parle , mais peu de gens en ont vu.

L'amour prête son nom à un nombre infini

de commerces qu'on lui attribue, et où il n'a

non plus de part que le Doge à ce qui se fait à

Venise.

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