‹ Examen critique des RéflexionsChapitre 68 sur 95 · DIV · texte numérisé non relu

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Après avoir parlé de la fausseté de tant de vertus apparentes , il est raisonnable de dire quelque chose de la fausseté du mépris de la mort. J'entends parler de ce mépris de la mort que les païens se vantent de tirer de leurs propres forces , sans l'espérance d'une meilleure vie. Il y a différence entre souffrir la mort constamment et la mépriser. Le premier est assez ordinaire ; mais je crois que l'autre n'est jamais sincère. On a écrit néanmoins tout ce qui peut le plus persuader que la mort n'est point un mal, et les hommes les plus foibles, aussi-bien que les héros, ont donné mille exemples célèbres pour établir cette opinion. Cependant je doute que personne de bon sens Tait jamais cru; et la peine que l'on prend pour le persuader aux autres et à soi-même , fait assez voir que cette entreprise n'est pas aisée. On peut avoir divers sujets de dégoût dans la vie ; mais on n'a jamais raison de mépriser la mort. Ceux même qui se la donnent volontairement , ne la comptent pas pour si peu de chose , et ils s'en étonnent et la rejettent comme les autres, lorsqu'elle vient à eux par une autre voie que celle qu'ils ont choisie. L'inégalité que l'on remarque

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dans le courage d'un nombre infini de vaillants hommes , vient de ce que la mort se découvre différemment à leur imagination, et y paroît plus présente en un temps qu'en un autre. Ainsi il arrive qu'après avoir méprisé ce qu'ils ne connoissent pas, ils craignent enfin ce qu'ils connoissent. Il faut éviter de l'envisager avec toutes ses circonstances, si on ne veut pas croire qu'elle soit le plus grand de tous les maux. Les plus habiles et les plus braves sont ceux qui prennent de plus honnêtes prétextes pour s'empêcher de la considérer : mais tout homme qui la sait voir telle qu'elle est , trouve que c'est une chose épouvantable. La nécessité de mourir faisoit toute la constance des philosophes. Ils croyoient qu'il falloit aller de bonne grâce où l'on ne sauroit s'empêcher d'aller ; et ne pouvant éterniser leur vie, il n'y avoit rien qu'ils ne fissent pour éterniser leur réputation et sauver du naufrage ce qui en peut être garanti. Contentons-nous, pour faire bonne mine, de ne nous pas dire à nous-mêmes tout ce que nous en pensons, et espérons plus de notre tempérament que de ces foibles raisonnements, qui nous font croire que nous poirvons approcher de la mort avec indifférence. La gloire de mourir avec fermeté , l'espérance d'être re-

gretté, le désir de laisser une belle réputation, l'assurance d être affranchi des misères de la vie,, et de ne dépendre plus des caprices de la fortune, sont des remèdes qu'on ne doit pas rejeter. Mais on ne doit pas croire aussi qu'ils soient infaillibles. Ils font pour nous assurer, ce qu'une simple haie fait souvent à la guerre, pour assurer ceux qui doivent approcher d'un lieu d'où l'on tire. Quand on en est éloigné, on s'imagine qu'elle peut mettre à couvert; mais quand on en est proche , on trouve que c'est un foible secours. C'est nous flatter , de croire que la mort nous paroisse de près ce que nous en avons jugé de loin, et que nos sentiments qui ne sont que foiblesse, soient d'une trempe assez forte pour ne point souffrir d'atteinte par la plus rude de toutes les épreuves. C'est aussi mal connoître les effets de l'amourpropre, que de penser qu'il puisse nous aider à compter pour rien ce qui le doit nécessairement détruire ; et la raison , dans laquelle on croit trouver tant de ressources, est trop foible en cette rencontre pour nous persuader ce que nous voulons. C'est elle au contraire qui nous trahit le plus souvent, et qui, au lieu de nous inspirer le mépris de la mort , sert à nous découvrir ce qu'elle a d'affreux et de terrible. Tout

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ce qu'elle peut faire pour nous, est de nous conseiller d'en détourner les yeux pour les arrêter sur d'autres objets. Caton et Bru tus en choisirent d'illustres. Un laquais se contenta, il y a quelque temps , de danser sur Féchafaud où il alloit être roué. Ainsi, bien que les motifs soient différents , ils produisent les mêmes effets; de sorte qu'il est vrai que quelque disproportion qu'il y ait entre les grands hommes et les gens du commun , on a vu mille fois les uns et les autres recevoir la mort d'un même visage ; mais c'a toujours été avec cette différence, que, dans le mépris que les grands hommes font paroître pour la mort, c'est l'amour de la gloire qui leur en ôte la vue; et dans les gens du commun , ce n'est qu'un effet de leur peu de lumières qui les empêche de connoître la grandeur de leur mal, et leur laisse la liberté de penser à autre chose.

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