ALBIN
Seigneur, s'il m'est permis de parler librement , Dans toute la nature aime-t-on autrement ? L'amour-propre est la source en nous de tous les autres. C'en est le sentiment qui forme tous les nôtres, Lui seul allume, éteint ou change nos désirs, Les objets de nos vœux le sont de nos plaisirs. Vous-même qui brûlez d'une ardeur si fidèle , Aimez-vous Domitie ou vos plaisirs en elle ? Et quand vous aspirez à des liens si doux , Est-ce pour l'amour d'elle, ou pour l'amour de vous ? De sa possession l'aimable et chère idée , Tient vos sens enchantés et votre âme obsédée ; Mais si vous connoissiez quelques destins meilleurs, Vous porteriez bientôt toute cette âme ailleurs. Sa conquête est pour vous le comble des délices ; Vous ne vous figurez ailleurs que des supplices ; C'est par là qu'elle seule a droit de vous charmer, Et vous n'aimez que vous quand vous croyez l'aimer.
Il faut convenir que Domitien doit être un peu étourdi d'une semblable tirade , et l'on peut, sans nuire à la mémoire du grand Corneille, rendre à La Rochefoucauld tout l'honneur de ce raisonnement.
Ce qu'on nomme libéralité n'est le plus souvent que la vanité de donner , que nous aimons mieux que ce que nous donnons.
L'action de celui qui donne étant celle d'un égoïste, les sentiments de celui qui reçoit seront ceux d'un ingrat. Que penseriez-vous d'un malheureux dont une main généreuse viendroit soulager la misère , et qui remercîroit son bienfaiteur en lui disant : « Votre libéralité n'est que de la vanité que vous aimez mieux que ce que vous me donnez ? » Est-ce donc là ce que votre philosophie peut nous apprendre ? Certes on ne sauroit trop le répéter, une Maxime qui pourroit détruire le repos du genre humain ne peut être qu'une Maxime fausse. Ici, vous tuez la reconnoissance dans l'âme du malheureux; plus loin vous tuerez la pitié dans l'âme du bienfaiteur. Vous ôtez à la créature la plus foible les deux seuls refuges de sa misère, la pitié et la bienfaisance. Je ne dis rien de la religion , vous n'en parlez pas ; et pour remplacer ces biens inestimables , je ne vois dans votre livre que le mépris de nous-mêmes , la crainte de la mort, la haine des hommes , et l'oubli de Dieu !
Ainsi plus on avance dans l'étude de ce Livre,
et plus on est tente de lui appliquer ces paroles de Montaigne : « De tant d'âmes et effets qu'il juge, « de tant de mouvements et de conseils , il n'en « rapporte jamais un seulàla vertu , à la religion, « à la conscience: comme si ces parties-là étoient « du tout esteintes au monde, et de toutes les acte tions pour belles par apparence qu'elles soient « d'elles-mêmes , il en rejette la cause à quelce que occasion vicieuse, ou à quelque profit. Il <( est impossible d'imaginer que parmi cet infini c( nombre d'actions de quoi il juge , il n'y en «<■ ait eu quelqu'une produite par la voie de la « raison. Nulle corruption peut avoir saisi les u hommes si universellement que quelqu'un né- « chappe à la contagion. Cela me fait craindre (( qu'il y ait un peu de vice de son goût; et « peut-être advenu, qu'il ait estimé un autre t< selon soi. » *
- Essais, livre h, chap* 10,
DE LA ROCHEFOUCAULD. q3
La pitié est souvent un sentiment de nos propres maux dans les maux d'autrui. C'est une habile prévoyance des malheurs où nous pouvons tomber. Nous donnons du secours aux autres pour les engager à nous en donner en de semblables occasions; et ces services que nous leur rendons, sont, à proprement parler, des biens que nous nous faisons à nous-mêmes par avance.
En nous livrant à la douleur, Dieu nous donna la pitië ; la pitié si dédaignée des gens heureux et qui est un baume salutaire pour les infortunés. Ce sentiment est un des liens de la société , car il unit le fort au foible , le premier au dernier, et cela par un mouvement naturel que la bienfaisance suit aussitôt. La Rochefoucauld veut y trouver une habile prévoyance des malheurs ou nous pouvons tomber ; il se trompe , nous n'avons pas la crainte de redevenir enfant ; cependant c'est l'âge qui inspire les plus vifs sentiments de pitié. L'aspect d'un homme souffrant nous touche , mais nous courons vers l'enfant dont les cris nous appellent. Des peuples barbares contempleront avec une stupide indifférence l'incendie d un palais , ou la ruine d'un empire, mais jamais ils ne verront sans être émus, des enfants au bas âge
suivre tout ëplorés le corps de leur mère au tombeau. Tant qu'il y aura des hommes, la pitié restera sur la terre , parce que tant qu'il y aura des hommes, il y aura des malheureux.
Qu'on ne s'étonne point au reste de l'erreur de La Rochefoucauld; on peut dire ici sans le calomnier qu'il a écrit selon son cœur , puisque dans le portrait qu'il trace de lui-même , il ne craint pas de s'exprimer ainsi sur la pitié : « On peut témoigner beaucoup de coince passion, car les malheureux sont si sots, que « cela leur fait le plus grand bien du monde : a mais je tiens aussi qu'il faut se contenter d'en « témoigner et se garder soigneusement d'en « avoir. C'est une passion qui n'est bonne à rien « au dedans dune âme bien faite , qui ne sert k qu'à affoiblir le cœur et qu'on doit laisser au <( peuple, etc. » Cet aveu est non seulement la plus grande injure qu'un homme puisse se faire à lui-même , c'est encore une réfutation complète de tout ce que l'auteur a écrit de la pitié. Comment auroit-il apprécié un sentiment qu'il regardoit comme une foiblesse , et dont il sedéfendoit comme d'un vice? Mais ne l'accusons ni d'ignorance, ni d'insensibilité ; cherchons plutôt à pénétrer le secret de sa pensée, et nous apprendrons pourquoi il a jeté tant de mépris sur la
pitié. Tout se lie dans ce système où tout semble dispersé sans ordre, et la Maxime qu'on vient de lire est la conséquence du livre entier. La pitié est un sentiment naturel qui tend à modérer dans chacun l'activité de l'amour de soi ' . Elle ne réfléchit pas , elle agit ; par ses inspirations le bien est fait avant qu'où sache que c'est le bien et quelquefois contre notre intérêt. C'est une loi de la nature qui prouve notre misère, car elle ne pouvoit être donnée qu'à des êtres destinés au malheur ; mais aussi c'est un sentiment généreux qui prouve notre excellence, car il inspire des actions vertueuses à ceux même qui croient n'être guidés que par l'égoïsme. On voit maintenant comment la pitié détruit le système de La Rochefoucauld, qui s'est vu forcé de la nier ou de renoncer à son livre. Nous disons qu'il nie la pitié , car donner un motif intéressé à un sentiment qui précède toute réflexion , c'est nier le sentiment ; et nier le sentiment , c'est nier l'action qui en est la suite ; ce qui est absurde. Veut-on dire seulement que la première émotion affoiblie, il se fait un retour sur nous-mêmes , cela est possible ; mais ce retour intéressé qui peut combattre la pitié ne doit pas
Rousseau, Discours sur l'origine de l'inégalité t etc. , p. loi.
96 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES être confondu avec elle. La pitié est pure , sublime , naturelle : c'est la marque de l'humanité ! par elle les êtres les plus dépravés exercent encore des vertus involontaires, et sans doute elle nous a été donnée afin que les méchants mêmes ne pussent passer sur la terre sans avoir senti qu'ils sont hommes !
La jeunesse est une ivresse continuelle; c'est la fièvre de la raison.
Fénélon a marqué d'une manière admirable dans le quatrième Livre de Télémaque , ce temps d'ivresse que La Rochefoucauld appelle la fièvre de la raison. Vénus apparoît en songe au fils d'Ulysse : « Jeune Grec , lui dit-elle , tu vas « entrer dans mon empire. » Télémaque est au printemps de la vie , et il touche aux rives charmantes de l'île consacrée à la déesse. Dans la description de ces lieux , l'auteur semble vouloir épuiser toutes les séductions de l'amour; en l'écoutant , on sent fondre son âme , elle se perd dans un torrent de délices , et de tous côtés la volupté l'effleure comme le souffle d'un vent gracieux : « O malheureuse jeunesse ï s'écrie a Télémaque ? 6 dieux qui vous jouez cruelle-
« ment des hommes , pourquoi les faites-vous k passer par cet âge qui est un temps de folie « et de fièvre ardente ! » D'abord on est tenté de dire comme lui , mais bientôt on comprend que les jours d'épreuve sont nécessaires pour nous apprendre le prix de la sagesse. Les amertumes de la volupté révèlent à Télémaque les délices de la vertu ; de la vertu qu'on ne peut voir sans ravissement, et que Fénélon ne présente pas comme un devoir, mais comme un moyen de bonheur. A son doux aspect, le fîîs d'Ulysse qui vouloitmourir pour fuir l'esclavage, demande l'esclavage comme une faveur pour fuir le vice. Les maux de la fortune ne lui semblent plus que des peines légères , car il a compris que les plus grands malheurs des hommes sont ceux oit Us tombent par les crimes 1 . Quel chefd'œuvre que ce quatrième Livre î c'est un hymne à la vertu ; c'est avec le Livre vu et le Livre xxiv, tout ce qu'il a été donné aux hommes d'écrire de divin.
1 Maxime i83.
Le bon naturel, qui se vante d'être si sensible, est souvent étouffé par le moindre intérêt.
Le bon naturel a plus de force que ne lui en suppose l'auteur des Maximes. Voyez tout ce qu'il inspire à l'enfance et à la jeunesse ! que de nobles actions , que de sublimes sentiments il fait jaillir de notre âme, avant que nous sachions que ce sont des vertus! Il dure vingt ans, trente ans ; il pourroit durer toujours ; l'éducation, le monde, l'exemple, la corruption générale , les récompenses accordées au vice , le ridicule jeté sur la vertu , tout travaille à le détruire , et cependant il résiste encore ; il faut pour l'étouffer les efforts de la société entière. Lorsque vous dites que le plus foible intérêt peut remporter une aussi grande victoire, c'est que vous ne demandez rien au passé. La dernière goutte ne vide pas le verre , elle achève de le vider ; un petit intérêt ne tue pas le bon naturel, il achève de le tuer. Chose digne de remarque! la société même reconnoît cette force , car si elle ne la reconnoissoit pas, oseroi t-elle flétrir ceux qui tombent dans la bassesse et le crime ? Les parents qui se méconnoissent , les frères que l'intérêt divise, les enfants qui
poursuivent leurs pères , les pères qui haïssent leurs enfants, tous sont livre's au mépris ou à l'exécration publique. La société semble leur dire : Vous aviez assez de force pour me résister, et j'ai le droit de punir votre foiblesse. Après cette vengeance de la société, il y a celle de la conscience et celle de Dieu.
Terminons en faisant observer que l'auteur cherche à affoiblir l'effet du bon naturel par les mêmes motifs qui l'ont porté à flétrir la pitié. Une fois la pitié et le bon naturel chassés de notre cœur, il ne reste plus qu'un être méchant : l'homme de La Rochefoucauld, ( Voyez la note de la Maxime 274* )
La magnanimité est assez définie par son nom ; néanmoins on pourroit dire que c'est le bon sens de l'orgueil, et la voie la plus noble pour recevoir des louanges;
On dit d'un prince qui a de la grandeur, de l'élévation naturelle, qu'il est magnanime. Appeler ces heureuses dispositions le bon sens de V orgueil y c'est montrer jusqu'à l'évidence la vanité d'un système qui ne pouvant anéantir toutes les vertus recourt à de si misérables subtilités pour empoisonner leur source.
ïoo EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES
Cette pense'e est encore une preuve que l'auteur n'a voulu juger que la cour et les hommes de cour, car la magnanimité est une vertu de prince comme la clémence , c'est pour eux seuls que ces mots existent. Dans le monde vulgaire ces vertus prennent le nom de bonté et de générosité.
Le mérite des hommes a sa saison aussi-bien que les fruits.
Répétition de la Maxime 211. Cette pensée ne doit être appliquée qu'à une certaine fleur de réputation qui dure chez les hommes à peu près autant que la beauté chez les femmes. Quant au vrai mérite, il est inaltérable; le temps, loin de le détruire, en augmente l'éclat : je n'en veux d'autre exemple que la vie entière de ces héros , de ces ministres , de ces magistrats , éternel honneur de la patrie : Sully, Bayard, L'Hôpital, et vous aussi grand Condé, illustre Turenne, vous dont La Rochefoucauld fut assez malheureux pourméconnoître la gloire, et qu'une aveugle passion voulut peut-être désigner dans cette Maxime.
La modération ne peut avoir le mérite de combattre l'ambition et de la soumettre; elles ne se trouvent jamais ensemble. La modération est la langueur et la paresse de lame , comme l'ambition en est l'activité et l'ardeur.
La modération des hommes qui , suivant l'expression de La Rochefoucauld, n'ont pas la force d'être méchant* > est paresse et non vertu. Mais la modération de Marc-Àurèle et de Saint-Louis, celle de Scipion et de Bayard est force d'âme et non langueur. La modération des grands hommes, dit Vauvenargues, ne borne que leurs vices. Or, l'ambition est toujours un vice lorsqu'elle n'est pas un crime : la modération peut donc combattre l'ambition et la soumettre , elle peut aussi la servir; mais alors, elle n'est plus qu'un effet de la politique : tel fut le pardon d'Auguste. Au reste, il est utile de remarquer que l'auteur ne veut peut-être détruire la modération, que parce qu'il a déjà tenté de détruire la clémence qui en est la suite naturelle. Mais il n'est pas toujours d'accord avec lui-même, et l'on s'étonne , par exemple , de le voir nier ici ce qu'il avoue quelques lignes plus loin, lorsqu'il dit : On a fait une vertu de la modération pour borner l'ambition des grands hommes
ioa EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES
(Maxime 3o8). Or, je le demande, comment la modération pourra-t-elle borner l'ambition , si , comme vous le dites ici , elles ne se trouvent jamais ensemble ? J'ajoute que votre définition conduit à un résultat absurde. Si la modération est la paresse de l'âme , si l'ambition en est l'activité , il faut en conclure que le repos de l'âme est une vertu , et que son action est un vice ou un crime. Voilà cependant ce que vous avez dit, et ce que peut-être vous n'avez pas cru dire.
Il est aussi honnête d'être glorieux avec soi-même, qu'il est ridicule de l'être avec les autres.
Cette Maxime est digne d'Épictète et de Socrate. Etre glorieux avec soi-même , c'est connoître la dignité de sa nature et la respecter; c'est être modeste , sobre , continent , rougir du vice et se parer de vertus.
Il arrive quelquefois des accidents dans la vie , d'où il faut être un peu fou pour se bien tirer.
Cette pensée rappelle peut-être les aventures du marquis de Pomenars , sa gaîté , ses folies et ses procès criminels, ou il ne s'agissoit de rien
DE LA ROCHEFOUCAULD. io3
moins que de sa vie. Madame de Sévigne' nous a conservé plusieurs traits de cet homme singulier : tantôt elle le peint sollicitant ses juges avec une longue barbe, sous prétexte qu'il n'étoit pas assez fou pour prendre soin dune tête que le roi lui disputoit ; tantôt elle le montre chez M. de La Rochefoucauld, le nez dans son manteau, et caché parmi les laquais , pour entendre une lecture du grand Corneille , attendu , ditelle , que le comte de Créance le veut faire pendre > quelque résistance qu'il y fasse. « L'autre (( jour (dit-elle encore à sa fille), Pomenars (( passa par ici; il venoit de Laval où il trouva (( une grande assemblée de peuple. Il demanda u ce que c'étoit : C'est, lui dit- on, que l'on « pend en effigie un gentilhomme qui a enlevé « la fille de M. le comte de Créance. Cet hommece là, c'étoit lui-même. Il approcha et trouva « que le peintre l'avoit mal habillé ; il s'en plai- (( gnit, puis il alla souper et coucher chez le (( juge qui l'avoit condamné. Le lendemain il <( vint ici se pâmant de rire , il en partit cepen- (( dant de grand matin. » Pomenars, ayant été poursuivi pour crime de fausse monnoie , gagna son procès et fut ensuite accusé d'avoir payé les épices de son arrêt en fausses pièces. Quoi qu'il en soit, ses aventures se terminèrent assez heu-
io4 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES reusement ; et sans doute on peut dire , avec La Rochefoucauld, qu il falloît être un peu fou pour s'en bien tirer.
Ce qui fait que les amants et les maîtresses ne s'ennuyent point d'être ensemble, c'est qu'ils parlent toujours d'eux-mêmes.
Parler de soi est un plaisir dont le charme dure peu. L'égoisme et l'amour-propre font une pauvre conversation -, ce n'est pas au moins celle de l'amour. Les amants se plaisent ensemble, non parce qu'ils parlent d'eux , mais parce qu'ils s'aiment.
Ce n'est pas un grand malheur d'obliger des ingrats ; mais c'en est un insupportable d'être obligé à un malhonnête homme.
Gela doit s'entendre seulement du vulgaire ; car c'est le sort inévitable des rois d'être obligé à de malhonnêtes gens , et de les servir pour en être servis.
DE LA ROCHEFOUCAULD. io5
On ne sauroit conserver long -temps les sentiments qu'on doit avoir pour ses amis et pour ses bienfaiteurs , si on se laisse la liberté de parler souvent de leurs défauts.
Il y a dans cette pensée une observation délicate , et un sentiment exquis des convenances du cœur. On aime à surprendre l'auteur dans un de ces moments où il oublie qu'en étendant trop la critique de son siècle il s'étoit fait le calomniateur du genre humain.
11 n'y a que ceux qui sont méprisables qui craignent d'être méprisés.
On pourroit dire , avec autant de vérité , le comble de la bassesse est de ne plus craindre le mépris.