CCCXXXIX
Nous ne ressentons nos biens et nos maux qu'à proportion de notre amour-propre.
L'amour-propre, FaYnour de soi, l'orgueil, la vanité que l'auteur des Maximes confond sans cesse, peuvent augmenter ou diminuer les biens
factices qu'ils nous donnent, mais leur pouvoir ne va pas plus loin; et, par exemple, je voudrois que le duc de La Rochefoucauld pût me dire quel secours il tiroit de l'amour-propre pour adoucir les tortures de la goutte , et comment cette passion vint à son aide lorsqu'en 1672 il apprit en un même jour , qu'un de ses fils étoit mort au passage du Rhin, un autre blesse', et que la cour pleuroit la perte du jeune duc de Longueville qu'il cherissoit comme ses propres enfants. Madame de Sévignë, témoin de ce désastre, écrit à sa fille: « J'ai vu son cœur à dé- « couvert dans cette cruelle aventure : il est au <( premier rang de ce que j'ai jamais vu de cou- « rage, de mérite, de tendresse et de raison; je « compte pour rien son esprit et son agrément. » Et en effet, que peuvent l'esprit et l'agrément où il ne faut que du courage et de la résignation ? Combien madame de Sévigné , dans ces quatre lignes , nous fait regretter que La Rochefoucauld ait si souvent fait usage de cet esprit, de cet agrément qu'elle compte pour rien, et qu'il ait presque toujours craint d'exprimer les sentiments de ce cœur généreux dont elle admiroit la résignation !
no EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES
L'accent du pays où l'on est né demeure dans l'esprit et dans le cœur comme dans le langage.
Cette vieille observation, qui surprend ici par son tour, est un trait de satire contre Mazarin qui, devenu maître de la France , resta toujours Italien par l'esprit, par l'accent et par le cœur.
CCCXLIII.
Pour être un grand homme, il faut savoir profiter de toute sa fortune.
Peut-être cette pensée seroit-elle plus vraie en la tournant ainsi : Pour être un grand homme, il faut savoir se placer au-dessus de la bonne et de la mauvaise fortune.
Il ne peut y avoir de règle dans l'esprit ni dans le cœur des femmes , si le tempérament n'en est d'accord.
Il y a quelque chose de supérieur au tempérament, c'est la volonté : faites seulement qu'elle soit vertueuse , vous en êtes le maître. Nous avons déjà réfuté ces imputations déshonorantes dans la note de la Maxime 44 ? et nous offrons la même réponse aux mêmes erreurs.
DE LA ROCHEFOUCAULD. m
CCCXLVIII.
Quand on aime, on doute souvent de ce que l'on croit le plus.
Vous vous en rapportez plus à vos yeux qu'à moi, disoit une femme à son amant; vous ne m'aimez donc plus?
Nous ne louons d'ordinaire de bon cœur que ceux qui nous admirent.
L'auteur a pris la peine de retourner plusieurs fois cette Maxime qui manque de justesse. La louange est quelquefois , comme il l'observe , un retour sur nous-même, une flatterie habile, un blâme perfide ou empoisonné ' ; mais elle est aussi l'expression d'un plaisir. On loue la grâce d'un jeune enfant , la valeur d'un général; on loue jusques aux talents d'un acteur; toutes personnes qui peuvent ignorer à jamais les plaisirs qu'elles nous donnent , et ne pas payer nos louanges de leur admiration. {Voyez la note de la Maxime i43.)
1 Voyez les Maximes i43, 144, i45, 146.
On se décrie beaucoup plus auprès de nous par les moindres infidélités qu'on nous fait, que par les plus grandes qu'on fait aux autres.
Ainsi La Rochefoucauld trouvoit tout naturel que, pour favoriser son ambition et son amour, la belle madame de Longueville eût oublié ce qu'elle devoit à son mari, à sa souveraine, à sa patrie , à elle-même ; et il ne put lui pardonner l'inclination qu'il crut reconnoître en elle pour le duc de Nemours. Devenu l'ennemi de celle qu'il avoit aimée, il passa si rapidement de la reconnoissance à l'ingratitude , que plus tard tout le monde put le reconnoître dans cette autre Maxime de son Livre : « Plus on « aime une maîtresse , plus on est près de la « haïr * . » Enfin , la haine lui inspira des offenses qui auroient pu le déshonorer, s'il eût eu moins de trouble , et que sans doute il ne se pardonna jamais. « Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets , il ressemble plus à la haine qu'à l'amitié. » C'est encore une de ses Maximes 2 dont on peut trouver le commentaire dans sa propre conduite. Au reste, ses mau-
1 Maxime m- * Maxime 72
DE LA ROCHEFOUCAULD. n3
vais procédés eurent un résultat auquel il étoit loin de s'attendre : madame de Longueville en éprouva toute l'amertume, mais ils lui firent sentir la honte de sa chute. Alors d'un objet de scandale elle devint un exemple merveilleux de repentir et de vertu. '
CCCLXVII.
Il y a peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier.
Pour ne pas se lasser de la vertu , il doit suffire aux femmes de voir quel est le métier de celles qui en manquent.
CCCLXXXIX.
Ce qui nous rend la vanité des autres insupportable , c'est qu'elle blesse la nôtre.
Répétition de la Maxime 34 .
On renonce plus aisément à son intérêt qu'à son goût.
Cela veut dire que l'on renonce plus facilement à sa fortune qu'à sa paresse et à ses habitudes. Préférence qu'on peut dire heureuse! si le goût ne prévaloit pas , on se heurteroit plus rudement encore sur le chemin de l'ambition.
1 Mémoires de madame de Mottev'dle , tome IV, page 34a.
CCCXCVIII.
De tous nos défauts , celui dont nous demeurons le plus aisément d'accord, c'est de la paresse: nous nous persuadons qu'elle tient à toutes les vertus paisibles , et que sans détruire entièrement les autres, elle en suspend seulement les fonctions.
La paresse est la plus terrible ennemie de la vertu, elle Test de toutes les grandes choses , et c'est ce que La Rochefoucauld a très bien développé dans la Maxime 266.
Il semble que la nature ait caché dans le fond de notre esprit des talents et une habileté que nous ne connoissons pas: les passions seules ont le droit de les mettre au jour et de nous donner quelquefois des vues plus certaines et plus achevées , que l'art ne sauroit faire.
L'auteur a exprimé la même pensée d'une manière beaucoup plus concise dans les Maximes 344 et 38o ; mais pour les bien comprendre il faut les rapprocher.
DE LA ROCHEFOUCAULD. n5
CCCCVIII.
Le plus dangereux ridicule des vieilles personnes qui ont été aimables, c'est d'oublier qu'elles ne le sont plus.
Aimable ne peut avoir ici le sens qu'on lui donne généralement , car on ne cesse pas d'avoir de l'esprit. Il faut donc l'entendre seulement des agréments passagers qui font qu'on nous aime ; et il est bien vrai que rien n'est plus ridicule que les prétentions qui survivent à ces agréments lorsqu'elles ne sont point accompagnées d'un mérite solide : la beauté est si fugitive que les femmes vieillissent toutes préoccupées de l'admiration qu'on leur prodigue, et que déjà le temps a changée en dégoût. Voltaire a donné au mot aimable , dans la stance suivante, le même sens que lui donne ici La Rochefoucauld :
On meurt deux fois , je le vois bien : Cesser d'aimer et d'être aimable Est une mort insupportable; Cesser de vivre, ce n'est rien.
CCCCXIIL
On ne plaît pas long-temps , quand on n'a qu'une sorte d'esprit.
Selon Segrais , cette Maxime est une critique
n6 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES
de Racine et de Boileau, qui, dédaignant le train ordinaire de la conversation dans le monde, parloient incessamment de littérature. Cependant il est permis de révoquer en doute cette anecdote , du moins quant à Racine , qui disoit à ses fils : « Corneille fait des vers cent fois t< plus beaux que les miens , et cependant perte sonne ne le regarde, on ne les aime que « dans la bouche de ses acteurs ; au lieu que « sans fatiguer les gens du monde du récit de «: mes ouvrages dont je ne leur parle jamais , (c je me contente de leur tenir des propos amu- \< sants , et de les entretenir de choses qui leur ce plaisent. Mon talent , avec eux , n'est pas de « leur faire sentir que j'ai de l'esprit , mais de « leur apprendre qu'ils en ont. » '
CCCCXXVI.
La grâce de la nouveauté et la longue habitude , quelque opposées qu'elles soient, nous empêchent également de sentir les défauts de nos amis.
La Bruyère a généralisé cette pensée en l'exprimant ainsi : « Deux choses toutes conte traires nous préviennent également, l'habite tude et la nouveauté. »
1 Mémoires sur la vie de Jean Racine.
CCCCXXXV.
La fortune et l'humeur gouvernent le monde.
Plutarque , dans le Traité de la Fortune > avoit répondu d'avance à cette accusation : « Comment , k dit-il, n'y a-t-il donc point de justice es affaires « du monde , ni d'équité , ni de tempérance , ni « de modestie? et a-ce été de fortune et par force tune qu'Aristide a mieux aimé demeurer en sa « pauvreté , combien qu'il fut en sa puissance (( se faire seigneur de beaucoup de bien, et «■ que Scipion , ayant pris de force Carthage , ne « toucha ni ne vit onques rien de tout le pilu lage? » Ces objections sont de véritables réfutations, et il seroit inutile d'y rien ajouter, si la pensée de La Rochefoucauld, appliquée à l'ensemble de l'univers , n'échappoit au raisonnement de Plutarque. L'auteur prétendoit-il lui donner un sens aussi étendu ? je ne le crois pas , car il a écrit de l'homme et rien que de l'homme. C'est dans la société qu'il l'observe , et jamais dans la solitude qui nous rapproche de Dieu. D'ailleurs , il suffit de montrer les résultats de la pensée ainsi entendue, pour absoudre La Rochefoucauld. En effet , attribuer à la fortune les événements dont on ne comprend pas les causes , c'est se faire un dieu de son ignorance ;
n8 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES
et cependant ceux qui veulent donner le gouvernement du monde au hasard, se gardent bien de lui laisser gouverner leur maison , leur femme et leurs enfants. Les insensés! ils voyent qu'une petite famille ne pourroit subsister un an sans une grande prudence , et ils enseignent que le monde , pris dans son ensemble , a pu subsister cinq mille ans sans le pouvoir d'une volonté éclairée ! Ce seroit donc faire injure à La Rochefoucauld , que de placer dans son livre la réfutation d'un système que sa vie , sa mort et ses ouvrages même désavouent. Mais on peut au moins lui faire l'application d'une de ses Maximes : « Il n'y a guère d'homme assez habile pour connoître tout le mal qu'il fait. » (Maxime 269.)
CCCCXXXVI.
Il est plus aisé de connoître l'homme en général que de connoître un homme en particulier.
Le livre des Maximes est une réfutation de cette pensée ; l'auteur y montre la prétention de peindre l'homme en général, et ne peut sortir des exceptions. Pour savoir quelque chose de Thomme, il ne suffit pas de peindre le monde et de s'étudier soi-même comme le fait souvent
La Rochefoucauld avec beaucoup de sagacité ; il faut encore comprendre quelle est notre mission sur la terre , et pour la comprendre , cette mission , il faut considérer l'humanité tout entière. Les peuples ne sont que les membres de ce grand tout que nous appelons le genre humain : et c'est en étudiant le but du genre humain qu'on apprendra celui de chaque homme en particulier; on saura si sa mission est la reconnoissance et l'amour, si le désir du bonheur que rien ne peut satisfaire lui a été donné en vain , et si tout ce qu'il y a de grand dans sa pensée , de sublime dans son cœur, doit s'évanouir à jamais avec la poussière de son corps.
CCCCXXXVII.
On ne doit pas juger du mérite d'un homme par ses grandes qualités , mais par l'usage qu'il en sait faire.
Cette Maxime, que l'on peut appliquer au cardinal de Retz , condamne également le duc de La Rochefoucauld. Tous deux eurent de grandes qualités , et tous deux en firent un mauvais usage. La même pensée est reproduite dans la Maxime i5çj.
tao EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES
CCCCXXXIX.
Nous ne désirerions guère de choses avec ardeur, si nous connoissions parfaitement ce que nous désirons.
« Si tu connoissois en quoi consiste le bien « de la vie , disoit Lëonidas à Xerxès , tu ne « convoiterois pas ce qui est à autrui. » Il semble que nous ne sachions pas souhaiter ce qui pourroit nous rendre heureux, et c'est une chose remarquable que notre bonheur vient rarement de l'accomplissement de nos désirs ; c'est que nous de'sirons d'après les passions qui nous aveuglent, et que le bonheur ne nous est donne' que par la sagesse qui nous e'claire.
CCCCXLVII.
La bienséance est la moindre de toutes les lois, et la plus suivie.
« Un vieillard désirant voir l'esbattement des jeux olympiques, ne pouvoit trouver place à s'asseoir, et passant par- devant beaucoup de lieux , on se gaudissoit et se moquoit de lui , sans que personne le voulût recevoir, jusque là qu'il arriva à l'endroit où estaient les Lacédémoniens assis , là où tous les enfants et beaucoup d'hommes se levèrent au-devant de lui , et lui
cédèrent leur place. Toute l'assemble'e des Grecs remarqua bien cette honeste façon de faire, et avec bastement de mains desclarèrent qu'ils la louoient grandement. Àdonc le pauvre vieillard
Croulant sa teste et sa barbe chenue
en plourant : « Eh Dieu ! dit-il , que de maulx î te on voit bien que tous les Grecs entendent ce « qui est honeste , mais il n'y a que les Lacédék moniens qui le fassent. » '
Cet exemple prouve assez que la bienséance tient aux moeurs et fait partie de la morale ; c'est le savoir-vivre, c'est la décence , c'est le respect des autres et de soi , c'est enfin le respect des choses divines ; car il ne faut pas la confondre avec le bien dire , elle est le bien faire. Un baladin ne sauroit l'enseigner , l'éducation de l'àme la donne , et il n'est peut-être pas un signe extérieur, non seulement de bienséance, mais encore de simple politesse , qui n'ait son principe moral éloigné. On ne dira donc point avec l'auteur, que la bienséance est la moindre de toutes les lois , puisqu'elle ressort de la vertu, et qu'on ne peut la méconnoître sans entrer dans la carrière du vice. Nous l'avons vu disparoître
1 PLUTARQUF. , Apophtliegmcs des Lacédémoniens . §. LXT\
aux jours sanglants de la terreur ; et ce qui donne à cette époque un caractère unique dans l'histoire , ce n'est pas qu'il y ait eu des bourreaux , mais que ces bourreaux aient pris plaisir à se montrer sous les formes les plus abjectes. C'est un spectacle digne des méditations du législateur que celui d'un peuple entier, civilisé et sans bienséance. Aujourd'hui même le sentiment des bienséances s'est altéré parmi nous. Chez les peuples anciens , il étoit réglé par la vertu; chez nos pères, par les délicatesses de l'honneur. Mais nos révolutions successives ont affoibli ce dernier mobile et changé le caractère de la nation : elle ne tend plus qu'au pouvoir ; et l'ambition qui s'y propage efface tout et remplace tout.
CCCCLII,
Il n'y a point d'homme qui se croie , en chacune de ses qualités , au-dessous de l'homme du monde qu'il estime le plus.
La Rochefoucauld étoit doué du plus rare mérite , et cependant je ne pense pas qu'il se soit jamais cru l'égal de Bossuet en éloquence, de Richelieu en politique, de l'Hospital en vertu, et du grand Condé dans l'art funeste de la guerre. Que s'il a pu le croire , au moins lui a-t-il fallu
DE LA ROCHEFOUCAULD. i23
reconnoître qu'il n'avoit pas su donner de l'ëclat à ces grandes qualités, ce qui le plaçoit dès lors au-dessous de ceux dont il s'estimoit l'égal ; car, pour me servir d'une de ses expressions , ce 11 est pas assez d'avoir de grandes qualités, il en faut avoir V économie. (Maxime 159.)
La vieillesse est un tyran qui défend , sur peine de la vie, tous les plaisirs de la jeunesse.
L'auteur ne mettoit-il au nombre des plaisirs que les vices qui abusent la jeunesse? cette Maxime semble le faire entendre , car la vieillesse, qu'il appelle un tyran, n'enlève guère que cette sorte de plaisirs-là. Elle ne dérobe ni la confiance en Dieu, ni les jouissances de l'étude, ni la joie de faire le bien , ni le bonheur d'aimer ses amis , sa famille , sa patrie î Sans doute elle affoiblit le corps, mais l'âme nous reste; et pour être surchargés d'années, nous ne cessons ni d'aimer, ni d'être aimés. Les délices de la jeunesse ne sont-ils pas dans l'amour de notre père, comme les délices de la vieillesse sont dans l'amour de nos enfants ? voilà les véritables plaisirs , et ils appartiennent à tous les âges. Ah î si Dieu n'avoit pas mêlé l'amour aux
124 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES choses de la terre , quel être le remercièrent de lui avoir donne la vie !
CCCCLXVIII.
Il y a des méchantes qualités qui font de grands talents.
Répétition des Maximes 90 et 354.
Toutes nos qualités sont incertaines et douteuses , en bien comme en mal ; et elles sont presque toutes à la merci des occasions.
Cette pensée est moins tranchante que la 177, dont cependant elle n'est qu'une modification. {Voyez la note.)
CCCCLXXI.
Dans les premières passions , les femmes aiment l'amant ; et dans les autres , elles aiment l'amour.
La pensée seroit plus juste en la renversant ainsi : Dans les premières passions > les femmes aiment l'amour ; dans les autres , elles aiment l'amant.
DE LA ROCHEFOUCAULD. ia5
CCCCLXXIV.
Il y a peu de femmes dont le mérite dure plus que la beauté.
Je me représente Fauteur de cette Maxime, tantôt se rappelant l'ambition de madame de Chevreuse , la légèreté de Ninon , et surtout l'inconstance de madame de Longueville ; tantôt environné des La Fayette , des Sévigné , des Scuderi , et de cette aimable madame de Coulange qui donna tant de charmes à la vieillesse. Alors je me demande , La Rochefoucauld a-t-il voulu se venger des premières , ou offrir aux secondes une marque de son estime ?
CCCCLXXIX.
Il n'y a que les personnes qui ont de la fermeté qui puissent avoir une véritable douceur ; celles qui paroissent douces , n'ont d'ordinaire que de la foiblesse , qui se convertit aisément en aigreur.
Il est une autre espèce de douceur que Vauvenargues a très bien désignée dans la Maxime suivante : « Il n'y a guère de gens plus aigres '< que ceux qui sont doux par intérêt. »
CCCCLXXXIX.
Quelque méchants que soient les hommes, ils n'oseroient paroître ennemis de la vertu ; et lorsqu'ils la veulent persécuter , ils feignent de croire qu'elle est fausse , ou ils lui supposent des crimes.
S'efforcer de prouver qu'un vice est le principe de nos plus belles actions, n'est-ce pas aussi feindre de croire que la vertu est fausse et la persécuter? Tel est cependant le système de La Rochefoucauld ; sa condamnation est dans cette Maxime ; mais on se demande en vain dans quel but il l'a écrite. Veut-il faire entendre que son livre n'est qu'un jeu brillant de son esprit, ou prétend-il renverser , par son exemple , sa théorie de vanité et d'amour-propre , en nous démontrant qu'il peut, avec la même indifférence , faire la critique de son ouvrage et la satire du cœur humain ? Quoi qu'il en soit , il est au moins permis de conclure de cette Maxime, que l'auteur ne tenoit pas beaucoup à des opinions qu'il traitoit avec tant de mépris.
L'extrême avarice se méprend presque toujours ; il n'y a point de passion qui s'éloigne plus souvent de son but , ni sur qui le présent ait tant de pouvoir, au préjudice de l'avenir.
Tous les vices se méprennent ainsi, tous s'éloignent de leur but, qui est le bien-être matériel , et c'est une chose qui devroit être dite au moins une fois dans chaque livre : rien ne nous est défendu que ce qui fait notre malheur. L'intempérance et l'incontinence , parce qu'elles ruinent notre santé ; la colère et l'orgueil , parce qu'ils aveuglent notre raison ; l'avarice, parce qu'elle contraint d'acquérir et défend de jouir; la paresse , parce qu'elle enfante la misère ; et l'irréligion , parce qu'elle nous laisse sans appui et sans vertu.
CCCCXCII.
L'avarice produit souvent des effets contraires : il y a un nombre infini de gens qui sacrifient tout leur bien à des espérances douteuses et éloignées ; d'autres méprisent de grands avantages à venir pour de petits intérêts présents.
L'auteur confond ici l'avidité , la cupidité et l'avarice, passions qui ont peut-être une source commune , mais dont les effets sont bien diffé-
128 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES rents. L'homme avide est presque toujours presse de posséder, et souvent il sacrifie de grands avantages à venir à de petits intérêts présents : le cupide, au contraire, méprise les avantages présents pour de grandes espérances dans l'avenir; tous deux veulent posséder et jouir. Mais l'avare possède et ne jouit que du plaisir de posséder, il ne hasarde rien , il ne donne rien, il n'espère rien ; toute sa vie est concentrée dans son coffre-fort ; hors de là , il n'a plus de besoin !
Il faut que les jeunes gens qui entrent dans le monde soient honteux ou étourdis : un air capable et composé se tourne d'ordinaire en impertinence.
Cette observation appuie celle de Plutarque , qui compare la timidité des jeunes gens à une plante inutile , mais dont la présence décèle toujours un bon terrain. Le vieux Caton disoit aussi qu'il falloit préférer les jeunes gens qui rougissoient à ceux qui pâlissoient; les uns ne témoignant que la crainte d'être blâmé, tandis que dans les autres on voyoit la crainte d'être convaincu.
CCCCXCVII.
Il ne sert de rien d'être jeune sans être belle , ni d'être belle sans être jeune.
Maxime trop générale. La jeunesse tient souvent lieu de beauté , et l'exemple de Ninon prouve que la beauté peut quelquefois tenir lieu de jeunesse.