‹ Examen critique des RéflexionsChapitre 95 sur 95 · DIV · texte numérisé non relu

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Après avoir parlé de la fausseté de tant de vertus apparentes, il est raisonnable de dire quelque chose de la fausseté du mépris de la mort. J' entends parler de ce mépris de la mort que les païens se vantent de tirer de leurs propres forces , sans l'espérance d'une meilleure vie. Il y a différence entre souffrir la mort constamment et la mépriser. Le premier est assez ordinaire ; mais je crois que l'autre n'est jamais sincère. On a écrit néanmoins tout ce qui peut le plus persuader que la mort n'est point un mal, et les hommes les plus foibles , aussi-bien que les héros , ont donné mille exemples célèbres pour établir cette opinion. Cependant je doute que personne de bon sens l'ait jamais cru ; et la peine que l'on prend pour le persuader aux autres et à soi-même , fait assez voir que cette entreprise n'est pas aisée. On peut avoir divers sujets de dégoût dans la vie; mais on n'a jamais raison de mépriser la mort. Ceux même qui se la donnent volontairement, ne la comptent pas pour si peu de chose , et ils s'en étonnent et la rejettent comme les autres , lorsqu'elle vient à eux par une autre voie que celle qu'ils ont choisie. L'inégalité que l'on remarque dans le courage d'un nombre infini de vaillants hommes, vient de ce que la mort se découvre différemment à leur imagination , et y paroît plus présente en un temps qu'en un autre. Ainsi il arrive qu'après avoir méprisé ce qu'ils ne connoissent pas , ils craignent enfin co qu'ils connoissent. Il faut éviter de l'envisager avec toutes ses circonstances , si on ne veut pas croire qu'elle soit le plus grand de tous les maux. Les plus habiles et les plus braves sont ceux qui prennent de plus honnêtes prétextes

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pour s'empêcher de la considérer : mais tout homme qui la sait voir telle qu'elle est, trouve que c'est une chose épouvantable. La nécessité de mourir faisoit toute la constance des philosophes. Ils croyoient qu'il falloit aller de bonne grâce où l'on ne sauroit s'empêcher d'aller ; et ne pouvant, éterniser leur vie, il n'y avoit rien qu'ils ne fissent pour éterniser leur réputation et sauver du naufrage ce qui en peut être garanti. Contentons - nous , pour faire bonne mine , de ne nous pas dire à nous-mêmes tout ce que nous en pensons , et espérons plus de notre tempérament que de ces foibles raisonnements , qui nous font croire que nous pouvons approcher de la mort avec indifférence. La gloire de mourir avec fermeté , l'espérance d'être regretté, le désir de laisser une belle réputation , l'assurance d'être affranchi des misères de la vie , et de ne dépendre plus des caprices de la fortune , sont des remèdes qu'on ne doit pas rejeter. Mais on ne doit pas croire aussi qu'ils soient infaillibles. Ils font pour nous assurer, ce qu'une simple haie fait souvent à la guerre , pour assurer ceux qui doivent approcher d'un lieu d'où l'on tire. Quand on en est éloigné , on s'imagine qu'elle peut mettre à couvert ; mais quand on en est proche , on trouve que c'est un foible secours. C'est nous flatter , de croire que la mort nous paroisse de près ce que nous en avons jugé de loin , et que nos sentiments , qui ne sont que foiblesse, soient d'une trempe assez forte pour ne point souffrir d'alteintc par ia plus rude de toutes les épreuves. C'est aussi mal connoître les effets de V amour-propre , que de penser qu'il puisse nous aider à compter pour rien ce qui le doit nécessairement détruire ; et la raison, dans laquelle on croit trouver tant de ressources, est trop foible en cette rencontre pour

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nous persuader ce que nous voulons. C'est elle au contraire qui nous trahit le plus souvent , et qui , au lieu de nous inspirer le mépris de la mort , sert à nous découvrir ce qu'elle a d'affreux et de terrible. Tout ce qu'elle peut faire pour nous , est de nous conseiller d'en détourner les jeux pour les arrêter sur d'autres objets. Caton et Brutus en choisirent d'illustres. Un laquais se contenta , il y a quelque temps , de danser sur l'échafaud où il alloit être roué. Ainsi , bien que les motifs soient différents, ils produisent les mêmes effets ; de sorte qu'il est vrai que quelque disproportion qu'il y ait entre les grands hommes et les gens du commun , on a vu mille fois les uns et les autres recevoir la mort d'un même visage ; mais c'a toujours été avec cette différence, que, dans le mépris que les grands hommes font paroître pour la mort , c'est l'amour de la gloire qui leur en ôte la vue ; et dans les gens du commun , ce n'est qu'un effet de leur peu de lumières qui les empêche de connoître la grandeur de leur mal , et leur laisse la liberté de penser à autre chose.

Pour bien apprécier l'esprit de cette Maxime, il faut se rappeler les principes de l'auteur et tracer un tableau rapide de toute sa doctrine ; il a dit : La modération * , la clémence % la justice 3 , l'amitié 4 , la reconnoissance 5 , la libéralité % la pitié, 7 n'existent qu'en apparence^,

« Maxime 18. s Maxime aa3.

a id. 16. è Id. 263.

3 Id. 78. 7 Id. 264.

* Id. 83.

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et ne se pratiquent que par vanité , par crainte, ou par égoisme. Le vice n'a rien d'odieux, la vertu n'a rien de louable ; ils sont l'effet d'un pouvoir que l'homme ne peut changer l , c'est l'influence du tempérament % c'est l'œuvre des organes 3 ; que s'il est de beaux dévouements, de hautes vertus , on n'arrive jusque-là qu'autant qu'on est conduit par le vice 4. En un mot , nous n'agissons que par intérêt; or, il est dans notre intérêt d'être méchant, parce qu'il y a moins de danger à faire du mal qu'à faire trop de bien 5 : voilà l'homme tel que l'a fait l'auteur des Maximes ! Et si un tel homme existe , doiton s'étonner de le voir effrayé de sa dernière heure? La peur est la conséquence des actions, comme la maxime est la conséquence du système. En effet, l'écrivain qui s'est efforcé d'anéantir la vertu , devoit nous considérer comme des êtres stupides que la nature pousse d'une main dédaigneuse vers la mort, chose épouvantable ! Mais pour la représenter ainsi , songez à tout ce qu'il a fait et voyez tout ce qu'il va faire. Ce n'est pas dans la vérité qu'il raisonne , c'est dans l'erreur ; il l'établit pour en étayer sa doc -

Maxime 177.

4 Maxime 200,

Id. 297.

5 ld. 23S.

Id. 44.

i34 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES trine, il dit : Je considère la mort comme les païens , sans V espérance d'une meilleure vie. Ainsi , caché sous le manteau de quelques anciens sophistes , et se croyant en sûreté , il se hâte de tout dire, la honte de l'athéisme ne retombera pas sur sa tête. Dès lors ce qui né toit qu'une supposition devient un principe, sur lequel repose non la doctrine des anciens , mais la sienne. Il ne présente pas l'homme à la mort, il le présente au néant, et il s'étonne de ses cris d'effroi î Dans cette extrémité il le montre la rougeur sur le front , le blasphème à la bouche , s'attachant même à ses douleurs ; et , semblable au Satan de Milton , préférant les tourments de l'enfer à l'horreur de n'être pas. Ainsi ce n'est pas la terreur de la mort qui fait le sujet de cette dernière Maxime , c'est la terreur du néant : et cette terreur loin d'être une cruauté de la nature est un de ses plus grands bienfaits. La Rochefoucauld l'avoit donc entendue aussi , cette voix secrète de sa conscience qui lui révéloit son immortalité !

« Etre clés êtres î Dieu créateur de mon in- (( telligence, qui vous conçoit î seroit-il vrai que a la vie fût un présent si funeste? elle est, je « l'avoue, un mélange de joie et de misère, de « travail et de repos , et vous nous y avez atta-

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« chés par un double lien , l'amour du plaisir et (c la crainte de la douleur! Je reconnois que cette « barrière posée par vos puissantes mains, étoit « nécessaire pour nous arrêter quelques mo- (( ments dans cette vallée de larmes ! Sans elle « nous nous serions précipités vers vous pour « jouir de votre gloire et de vos bienfaits ; car « attendu que je suis capable de croire à vous , k je sens que vous êtes ; et attendu que je suis « capable de beaucoup souhaiter, je sens que (( vous êtes capable de beaucoup donner. Mais (( parce qu'il n'est pas entré dans vos plans de (( nous inspirer le mépris de la mort, s'ensuit-il u que la mort soit une chose horrible, et que (c l'effroi qu'elle inspire soit un sentiment géné- « rai ? Les petits enfants , que déjà vous avez <( attachés à la vie par le plaisir, ignorent ces (( craintes douloureuses : comme les fleurs suce perflues de nos vergers, poussées par un doux ce zéphyr, tombent doucement sur le gazon, de ce même nos enfants , ces tendres fleurs du genre ce humain , tombent chaque jour entre les bras « de la mort. S'il est des craintes dans un autre (( âge , elles ne viennent pas tant de notre amour (( pour la vie , que de nos criminelles défiances « envers vous qui nous l'avez donnée ; et ce- « pendant rien ne nous annonce que vous soyez

i36 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES « cruel! Toutes vos œuvres sont des bienfaits, « partout je vois votre justice , partout la na- « ture m'avertit de votre bonté'. La grandeur « de mon intelligence devroit seule m'effrayer, « car elle m'unit à vous ï et mon âme embrasse « à la fois l'immensité et l'éternité , puisqu'elle « vous connoît. Oui , tout nous dit que vous « êtes, et que vous êtes bon ; cette joie de faire « le bien qui nous élève à vous, cette inquié- « tude de l'immortalité , ces ambitions sans bor- (( nés , ce souci du plaisir d'aimer, notre ivresse, « nos ravissements, nos douleurs, tout nous dit « que l'homme n'est lui-même qu'un dieu exilé. « La plainte est donc une ingratitude, et le « plus horrible des blasphèmes est de dire la mort « est un mal. Quoi! nous ne recevons la vie que « pour aller à la mort , et la mort seroit un mal ? « Il y auroit un supplice inévitable avant qu'il (( y eut un crime commis ? L'horreur de cette (( assertion , ô mon Dieu î en prouve la fausseté ; (c car il s'ensuivroit que tant d'êtres innocents « étant condamnés, vous cesseriez d'être juste, « d'être bon , vous cesseriez d'être Dieu , votre « essence étant la bonté et la justice. Ah! sans (( doute il en coûteroit moins alors de rejeter « votre existence , que de supposer celle d'un « tyran. »

Ainsi , la crainte de la mort conduit les esprits élevés à l'athéisme, comme elle conduit les esprits vulgaires à la superstition. D'où je conclus qu'un pareil sentiment ne peut être qu'un mensonge , parce qu'il ne peut produire que du mal.

Mais la mort, loin d'être la plus épouvantable des choses y est le plus grand des biens. Considérée dans l'ensemble de la création, elle est, comme dit Montaigne , une des pièces de l'ordre de l'univers. Elle devoit y régner, puisque la douleur y règne ï elle devoit y régner, puisque le crime y règne î elle devoit y régner pour terminer les maux du juste et le triomphe du méchant ! La voici assise aux portes de l'éternité , les infortunés la bénissent , comme l'unique refuge où l'homme ne peut atteindre l'homme. Osez donc la bannir de ce monde, ou plutôt écoutez la nature qui vous dit : Si vous n'aviez la mort, vous me maudiriez de vous en avoir privés.1

Non seulement il ne la faut pas craindre,

mais il la faut chérir, parce que son amour doit

nous faire vivre heureusement. Aimer la mort ,

c'est s'ôter la moitié des peines de la vie ; c'est

Essai, liyrel, chap. 19,

i38 EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES s'ouvrir une perspective qui rend le malheur supportable et la vertu facile. J'ai perdu ma fortune : irai-je regretter ce qu'il faut quitter sitôt et si certainement? J'ai perdu un ami : lui envierai-je le bonheur d'être arrivé plus tôt que moi au terme de mes désirs? Suis-je comme Epictète accablé sous le poids de la misère et des infirmités , j'entrevois l'heure sacrée du repos qui m'apprend que je suis aimé des dieux! Enfin, les satellites d'un tyran me demandent-ils une action infâme, je leur réponds comme les Lacédémoniens à Antipater : Si tu nous commandes choses plus grièves que la mort, nous en mourrons tant plus facilement ' ! La vie est une épreuve imposée au genre humain ; c'est l'apprentissage d'un état plus digne de nous : bonne , je la quitte sans peine , ainsi qu'une tâche agréable finie avec le jour ; mauvaise , je la supporte parce que la mort m'encourage et me rassure. Que fait d'ailleurs sa brièveté? la plus longue vie , dit Plutarque , n'est pas la meilleure , mais bien la plus vertueuse. On ne loue pas celui qui a le plus longuement harangué ou gouverné , mais celui qui l'a bien fait \ La mort est donc un bien qui ne me sauroit

* Plutarque , Apophth. des Lacédémoniens.

* Consolations à Apollonius , §.33.

DE LA ROCHEFOUCAULD. i39

manquer; je marche à elle joyeusement! heureux si je pouvois hâter son secours par quelqu'action vertueuse ! Mourir pour la patrie , pour l'humanité, c'est hâter notre récompense : et qui ne s'écrie alors avec Epaminondas : Embrassons la mort sacrée , non comme une nécessité , mais comme le plus grand des biens !

Mais , dites-vous , un laquais sait aussi braver la mort ! Insensé ! qui ne distinguez pas la fureur de la vertu ! Un laquais criminel est mort en dansant , et vous opposez au courage, à la résignation des plus grands hommes, la bassesse d'un misérable qui connoissoit si peu le prix de la vie, qu'il a donné , et sa vie et son âme pour un crime ! Croyez-vous que s'il avoit compris , je ne dis pas comme Fénélon , mais comme le dernier des chrétiens , que la mort est un bienfait , il s'y seroit préparé par des actions infâmes ? Ceux qui connoissent la mort ne la méprisent pas , ils l'aiment ; et c'est le défaut de lumière qui empêche de sentir non la grandeur d'un tel mal , mais l'immensité d'un tel bien.

Ainsi , l'auteur débute par soutenir qu'on ne peut avoir du courage contre la mort ; et il termine en cherchant à déshonorer, par un rapprochement avilissant, les païeus mêmes qui ont

eu ce courage.

i4o EXAMEN CRITIQUE DES MAXIMES.

Une religion qui n'enseigne que l'amour auroit pu me fournir contre mon adversaire des armes invincibles. Mais devois-je en faire usage pour renverser un prétendu Traité de morale

OÙ le (( NOM DE DIEU NE SE TROUVE PAS UNE SEULE

fois ! » Qu'on ne s'étonne donc plus des erreurs de La Rochefoucauld. C'est une vérité que le monde entier révèle , que nous ne pouvons , sans nous égarer, oublier un moment la plus haute de nos pensées : celle de DIEU ! J'ai donc préféré combattre l'auteur des Maximes à armes égales , d'autant que dès l'entrée de la carrière , il s etoit refusé à toute autre lutte , en s' exprimant ainsi : w J'entends parler de ce mépris de <( la mort que les païens se vantent de tirer de « leur propre force , sans l'espérance d'une meil- « leure vie ! » Comme si Épictète , Marc-Aurèle , Socrate et tant d'autres , étoient morts sans espérance ! Je le demande , l'erreur d'un système n'est-elle pas démontrée lorsque son auteur, pour lui donner un air de vraisemblance, est obligé de raisonner dans la supposition que tout meurt avec nous ? '

Mais force étoit à lui de partir d'un faux principe pour n'être pas renversé par sa propre conviction avant même d'avoir combattu.

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