‹ Examen de la doctrine syndicalisteChapitre 2 sur 3 · GO · texte numérisé non relu

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telle Semaine. Mais ce n’est pas là ce que les socialistes ayant le sens des réalités ont en vue, quand ils parlent d’abolir le salariat ; il s’agit pour eux de substituer au régime actuel, où le salaire est déterminé par la concurrence des travailleurs entre eux, un régime où la rémunération du travail sera établie par les pouvoirs publics et fondée sur le principe qu’il est indispensable d’assurer au producteur un niveau de vie permettant sa pleine productivité. Bien entendu, l’abolition du salariat, conçue de la sorte, est parfaitement réalisable, à supposer qu’on en ait la volonté, comme le prouve l’expérience de toutes les régies publiques et de toutes les Commissions de salaires fonctionnant déjà en Angleterre. Mais, quand cette transformation aura été menée à bien, le travailleur ne recueillera encore en aucune façon le produit intégral de son travail; bien mieux, sa paye n’aura aucun rapport avec son produit; et il aura toujours à exécuter les ordres de ses supérieurs. Il y a là, si loin que puissent porter nos prévisions, une nécessité permanente pour toute industrie nationale de quelque importance.

La sphère du producteur isolé et de l’atelier autonome.

Mais, en dépit de cette dure nécessité, il reste quand même, comme les individualistes du genre de M. Belloc ont raison de nous le rappeler, un domaine réservé à la production individuelle, en dehors de la sphère des pouvoirs publics collectivistes et des syndicats centralisés. Dans la société future, telle que nous pouvons raisonnablement la concevoir, le paysan cultivateur jouira d’une parfaite sécurité dans l’occupation de son morceau de terre; l’artisan des métiers d’art travaillera directement pour ses clients particuliers; le musicien et le peintre spécialisés dans leur art mèneront la vie qu’il leur plaira; le poète, le romancier, l’inventeur, le pro-

phète et même l’agitateur professionnel bénéficieront de cette liberté pleine et entière qu’offre à quelques-uns « le régime propriétaire » : ils travailleront avec leurs outils propres, ils offriront directement leurs produits ou leurs services, ou bien ils recueilleront les libres offrandes de leurs zélateurs. Ces producteurs isolés pourront, dans la société future, encore mieux que sous le capitalisme d’aujourd’hui, former en s’unissant des ateliers coopératifs; peut-être aussi la section locale du syndicat en fondera-t-elle directement : de petits groupements de producteurs, dans la reliure, par exemple, ou dans l’ameublement, trouveront ainsi moyen, même dans un pays de grande industrie, de fournir à des particuliers tels articles spéciaux, ou de travailler pour un village, ou même d’obtenir la concession d’une entreprise publique, enlevée à la régie administrative concurrente. Toutes ces expériences, où se préparent des formes nouvelles de vie et que permet seule la production individuelle ou coopérative, ne trouvent dans le régime capitaliste qu’une liberté très restreinte et paraissent n’avoir aucune place dans la cité syndicaliste dont on nous apporte le plan; au contraire, dans l’Etat socialiste qui se prépare, elles seront extrêmement facilitées par l’extension rapide des services publics dont les produits seront sinon gratuits, du moins largement accessibles à tous ceux qui en auront besoin.

En effet, la différence fondamentale, qui distinguera la société de demain de la société actuelle, ne doit pas, selon nous, être cherchée dans la nature du travail accompli par telle ou telle catégorie de travailleurs, qu’ils soient chefs d’industrie, médecins, mineurs ou mécaniciens, car les uns et les autres seront toujours parmi nous; elle ne résidera pas même dans les conditions selon lesquelles le travail s’effectuera, car celles-ci pourraient être rendues beaucoup plus humaines, même sous le régime capitaliste; mais elle sera constituée surtout par le fait que la collectivité disposera de cette large proportion du produit total, qui présente le caractère économique de la rente.

Pour des raisons que nous n’avons pas à exposer ici, il est tout à fait impossible, du moment qu’on cherche à instituer, autant que cela se peut, l’égalité des revenus, de distribuer cette part du produit sous forme d’additions aux salaires hebdomadaires. Aujourd’hui, elle sert presque tout entière à entretenir les riches oisifs et à permettre aux chefs de l’industrie et à leurs employés supérieurs un train de vie tout à fait exagéré. Dans une société plus rationnellement organisée, une fois assurée la subsistance des veuves et des orphelins, des malades et des vieillards, cette part prélevée sur le produit du travail commun sera consacrée sans doute à une foule d’objets d’utilité publique. 11 est permis d’espérer que, dans l’intérêt de la race, une partie importante de ces ressources sera employée à assurer aux mères, pendant la période des couches, des conditions de vie convenables et à donner aux enfants une culture physique et une éducation générale et technique telles que chacun d’entre eux soit mis à même de développer complètement ses facultés intellectuelles ou artistiques. Mais, à part ces besoins élémentaires, nous pouvons prévoir qu’une part considérable et toujours croissante des dépenses publiques sera affectée à toutes ces institutions nécessaires à la beauté et à l’épanouissement de la vie, qui ont tout intérêt à être utilisées en commun et dont nos parcs, nos bibliothèques et nos musées d’aujourd’hui nous donnent une idée encore rudimentaire. C’est surtout en ce qui concerne l’emploi des années non productives, et des heures non productives que contiennent encore les années de travail, que le travailleur manuel et même le petit bourgeois sont aujourd’hui, sans aucune raison, condamnés à une condition servile dont la société nouvelle aura à les émanciper. Ce n’est pas tellement pendant leurs heures de travail que l’ouvrier ou l’ouvrière, le petit employé ou le boutiquier souffrent de l’état de choses actuel; mais c’est principalement pendant leurs heures de loisir, dont ils ne peuvent faire qu’un usage étroitement restreint par la pénurie de leurs ressources.

Quel que soit l’ordre social établi, nous sommes

tous obligés de travailler; car sans le travail, il n’y a pas de vie possible. Du moment que nous travaillons, la^force des choses veut que nous servions; il n’y a aucun moyen d’échapper à cette loi et, d’ailleurs, nous pouvons peut-être trouver, si nous le voulons bien, dans ce service de la collectivité, l’achèvement de notre liberté. En outre, ce tribut de travail que nous devons au monde pourra être considérablement allégé par une plus équitable répartition des charges et adouci par le sentiment qu’il ri’est plus grevé d’une dîme à servir aux oisifs et aux parasites. Mais, en dehors et au-dessus de ce service productif obligatoire, les hommes auront encore, dans la société socialiste de l’avenir à laquelle nous aspirons, toute leur vie à vivre; et, pour la première fois dans l’histoire, ils la vivront, autant que cela peut être donné à l’humanité, dans une liberté aussi complète que le permet la civilisation.

» ïseno*

L'Emancipatrice (lmp. comm.), 3, r. de Pondichéry, Paris. 538o-ii-i2.

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