DES TROIS VOLUMES
 Monsieur Paul BnrRCET.
Que peut-on demander à ces trois livres ? Ils ne sont pas de la psychologie, mais des mémoires spirituels. Ils présentent un triple intérêt : ils donnent des formules aux esprits de même race; ils seront des docu ments; ils fournissent un enseignement.
l, — GcLTE DU Moi
A. Justification du culte du Moi.
B. Thèse de « Sous l'œil des Barbares ». (Définition du Moi et des Barbares qui sont le non-moi.)
r. Thèse tr« Un Homme libre «. (Il faut créer son Moi chaque jour.)-
A* Thèse du <t Jardin de Bérénice ». (Il faut trouver à son Moi une direction en harmonie avec l'Univers.)
II. — Prétendu scEniciSME. (Nul plus que moi ne fut affirmatif. — Mes affirmations. — La négation n'a pas fini sa tâche. — Le Moi est le meilleur terrain d'attente.)
Le ton didactique de ce commentaire ne doit pas tromper sur la qualité de vie de ces idées. Ces trois traités sont de l'idéologie passionnée. — Hommage à Venise.
Mo7i cher ami.
Ce volume^ Sous l'cpil des Barbares, mis en vente depuis six semailles, était ignoré du public, et la plupart des professionnels le jugeaient incompréhensible et choquant, quand vous lui apportâtes votre autorité et
votre amitié fraternelle . Vous 711' en avez continué le bénéfice jusqu'à ce jour. Vous m'avez abrégé de quelques années le temps fort pénible où un écrivain se cherche un public. Peut-être aussi mon travail ni est-il devenu plus agréable ci moi-même, grâce à cette courtoise et affectueuse compréhension par où vous négligez les imperfections de ces pages pour g souligner ce qu elles comportent de tentatives intéressantes.
Ah ! les chères journées entre autres que nous avons passées à Hgères ! Cotnfne vous écriviez Un Cœur de femme, nous 7i avions souci que du viveur Casai, de Poganne, de la pliante madame de Tillière.,puis aussi de la jeune Bérénice et de cet idiot de Charles Martin qui faisaient alors ma complaisance. Ils nous amusaient parfaitement.
T ajoute que vous avez un art incomparable pour organiser la vie dans ses moindres détails^ c'est-à-dire donner de l'intelligence aux hôteliers et de la timidité aux importuns; à ce point que pas une fois, en me mettant à table, dans ce temps-là, il ne me vint à V esprit une réflexion qui in attriste en voyage, à savoir qu'étant donné le grand nombre de bêtes qu'on rencontre à travers le monde., il est bien pénible que seuls ^ ou à peu près, le veau, le bœuf et le mouton soient come^dible^.
Et c'est ainsi, mon cher Bourget, que vous 771 avez procuré le plaisir le plus doux pour U7ijeu7ie esprit, qui est d'aimer celui qu'il ad/nire.
Si j'ajoute que vous êtes le pje7iseur de ce te7nps aya7it la vue la plus nette des 77ié-
thodes convenables à chaque espèce d'esprit et le goût le plus vif pour en discuter^ on s'expliquera surabondamment que je prenne la liberté de vous adresser ce petit travail, où je me suis proposé d'examiner quelques questions que soulève cette théorie de la culture du Moi développée dans Sous l'œil des Barbares, Un homme libre et le Jardin de Bérénice,
Oui, il m'a semblé, en lisant mes critiques les plus bienveillants, que ces trois volumes, publiés à (le larges intervalles (de 1888 à 91) n'avaient pas su dire tout leur sens. On s'est attaché à louer ou à contester des détails ; c'est la suite, l'ensemble logique, le système qui seuls importent. Voici donc un examen de l'ouvrage en réponse aux critiques les plus fréquentes qu'on en fait. Toutefois, de crainte d'offenser aucun de ceux qui me font la gracieuseté de me suivre, je procéderai par exposition, non par discussion.
EXA^IEX
Que peut-on demander à ces trois livres ?
N'y cherchez pas de psychologie, du moins ce ne sera pas celle de MM. Taine ou Bourget. Ceux-ci procèdent selon la méthode deshotanistes qui nous font voir comment la feuille est nourrie par la plante, par ses racines, par le sol où elle se développe, par l'air qui Fentoure. Ces véritables psychologues prétendent remonter la série des causes de tout frisson humain; en outre, des cas particuliers et des anecdotes qu'ils nous narrent, ils tirent des lois générales. Tout à rencontre, ces ouvrages-ci ont été écrits par quelqu'un qui trouve V Imitation de Jésus-
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Christ ou \diVlta nnova du Dante infiniment satisfaisantes, et dontlapréoccupation d'analyste s'arrête à donner une description minutieuse, émouvante et contagieuse des états d'âme qu'il s'est proposes.
Le principal défaut de cette manière, c'est qu'elle laisse inintelligibles, pour qui ne les partage pas, les sentiments qu'elle décrit. Expliquer que tel caractère exceptionnel dun personnage fut préparé par les habitudes de ses ancêtres et par les excitations du milieu oià il réagit, c'est le pont aux ânes de la psychologie , et c'est par là que les lecteurs les moins préparés parviennent à pénétrer dans les domaines très particuliers où les invite leur auteur. Si un bon psychologue en effet ne nous faisait le pont par quelque commentaire, que comprendrions-
nous à tel livre, Vlmitation par exemple, dont nous ne partageons ni les ardeurs ni les lassitudes? Encore la cellule d'un pieux moine n'est-elle pas, pour les lecteurs nés catholiques, le lieu le plus secret du monde ; le moins mystique de nous croit avoir des lueurs sur les sentiments qu'elle comporte; mais la vie et les sentiments d'un pur lettré, orgueilleux, raffiné et désarmé, jeté à vingt ans dans la rude concurrence parisienne, comment un honnête homme en aurait-il quelque lueur? Et comment, pour tout dire, un Anglais, un Norwégien, un Russe se pourront-ils reconnaître dans le livre que voici, où j'ai tenté la monographie des cinq ou six cximées d'apprentissage d'un jeune Français intellectuel?
On le voit, je ne me dissimule pas les
difficultés de la méthode que j'ai adoptée. Cette obscurité qu'on me reprocha durant quelques années n'est nullement embarras de style, insuffisance de l'idée, c'est manque d'explications psychologiques. Mais quand j'écrivais, tout mené par mon émotion, je ne savais que déterminer et décrire les conditions des phénomènes qui se passaient en moi. Comment les eiissé-je expliqués?
Et d'ailleurs s'il y faut des commentaires, ne peuvent-ils être fournis par les articles de "juurnaux, parla conversation? Il m'est bien permis de noter qu'on n'est plus arrêté aujourd'hui par ce qu'on déclarait incompréhensible à l'apparition de cesvolumes. Enfin ce livre, — et voici le fond de ma pensée, — je n'v mêlai aucune part didactique, parce que, dans mon esprit, je le recom-
mande uniquement à ceux qui goûtent la sincérité sans plus et qui se passionnent pour les crises de l'àme, fussent-elles d'ailleurs singulières.
Ces idéologies, au reste, sont exprimées avec une émotion communicative ; ceux qui partagent le vieux goût français pour les dissertations psychiques trouveront là un intérêt dramatique. J'ai fait de l'idéologie passionnée. On a vu le roman historique, le roman des mœurs parisiennes : pourquoi une génération dégoûtée de beaucoup de choses, de tout peut-être, hors de jouer avec des idées, n'essayerait elle pas le roman de la métaphysique ?
Voici des mémoires spirituels, des éjaculations aussi, comme ces livres de discussions scolastiques que coupent d'ardentes prières.
Ces monographies présentent un triple intérêt :
1° Elles proposent à plusieurs les formules précises de sentiments qu'ils éprouvent eux aussi, mais dont ils ne prennent à eux seuls qu'une conscience imparfaite ;
2° Elles sont wx\ r enseignement '&wx: un type déjeune homme déjà fréquentetqui,jele pressens, va devenir plus nombreux encore parmi ceux qui sont aujourd'hui' au lycée. Ces livres, s'ils ne sont pas trop délayés et trop, forcés par les imitateurs, seront consultés dans la suite comme documents ;
3° Mais voici un troisième pointqui fait Tobjetde masollicitude toute spéciale : ces monographies sontwn enseignement. Quelque soit le danger d'avouer des buts trop hauts, je laisserais le lecteur s'égarer infiniment si je
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ne l'avouais. Jamais je ne me suis soustrait ù l'ambition qu'a exprimée un poète étranger: « Toute grande poésie est un enseignement^ ie veux que Von me considère comme un maître ou rien. »
Et, par là, j'appelle la discussion sur la théorie qui remplit ces volumes, sur le culte du Moi. J'aurai ensuite à m'expiiquer do mon Scepticisme^ comme ils disent.