CONCLUSION
L'étude que nous venons d'achever avait pour but de déterminer dans quels rapports se trouvaient entre elles les citations bibliques du premier Évangile. Nous l'avons exécutée d'une façon analytique en résolvant les unes par les autres, à chaque moment de notre travail, les questions qui se posaient devant nous. Passant toujours du particulier au général, nous nous sommes efforcés de serrer de plus en plus à chaque pas la solution du problème, et de dissiper peu à peu l'obscurité qui l'entourait , jusqu'au moment où nous avons pu dire : Voilà ce que sont les citations de l'Ancien Testament dans le premier Évangile. Maintenant que des résultats positifs ont été atteints, il s'agit de voir quelle est la portée de l'ensemble de faits que nous avons établi au cours de notre étude, et quels sont les profits que nous pouvons tirer de ce travail. Après avoir étudié les citations en elles-mêmes il nous reste à les examiner dans leurs rapports avec l'histoire ; elles doivent nous fournir des renseignements sur le mode de rédaction du premier Évangile , sur la méthode usitée, du temps où il a été composé, pour l'interprétation des Écritures, et sur la différence que cette méthode présente avec l'exégèse de Jésus.
En premier lieu, il résulte de notre étude que l'Évangile selon Saint-Matthieuest ce qu'on appelle une compilation, et non pas une œuvre systématique. Travaillant de mémoire, et conservant des documents dans son esprit comme des parchemins dans un tiroir, le rédacteur les insère sans les fondre les uns dans les autres, et de telle sorte, que la distinction en est maintenant encore facile à faire. Il suffit presque de considérer la lettre des citations pour les classer infailliblement. Elles sont là comme des paillettes de métaux différents enchâssées dans une gangue com*
mune. Il n'est pas besoin, .pour les distinguer, de recourir à la décomposition chimique ; la différence éclate à l'œil. L'étude des citations montre encore une fois que l'on n'a pas tort de comparer l'Évangile de Matthieu aux livres du Pentateuque. Le premier Évangile n'est pas un ouvrage plus synthétique que les livres attribués à Moïse. Il y a dans Matthieu des répétitions^ qui sans être tout à fait analogues à celles qui se trouvent dans le Pentateuque, ne se comprennent guère. Nous avons rencontré par exemple deux fois la même citation d'Osée; trois fois la même citation du Lévitique.
Qui dit compilation ne dit pas nécessairement œuvre impersonnelle. Il y a là une difiérence que nous tenons à marquer. Le premier Évangile n'est pas une œuvre organique, mais c'est une œuvre originale. C'est le travail d'un auteur qui avait ses vues et ses connaissances particulières. Qu'on se rappelle les citations apologétiques, les ïva '7r>.Y}ftd67i.
Ce qui résulte ensuite très-clairement de notre étude, c'est que le premier Évangile a été écrit originairement en grec. Nous savons qu'on est maintenant d'accord sur ce point, et nous ne nous y arrêterons pas. Disons seulement que l'hypothèse, d'après laquelle le premier Évangile serait une traduction, est formellement contredite par les faits suivants :
V Les citations mises dans la bouche de Jésus sont données d'après les LXX ; or si l'Évangile était traduit de l'hébreu, il y aurait une double raison pour que ces citations, faites originairement en araméen et rédigées plus tard en hébreu, fussent données au contraire d'après une version libre du texte original.
2® Non seulement les LXX sont fréquemment cités, mais c'est encore de la présence de certains mots dans leur texte que l'argumentation de l'Évangéliste tire souvent sa force : (wapôévo^;, TcapaêoXv).) Gomment des raisonnements tels que ceux qui se trouvent I, 23, XIII, 35, auraient-ils pu se rencontrer dans un ouvrage primitivement écrit en hébreu ?
3^ Enfin, on ne traduit pas un ouvrage avec les mots d'un autre. Si notre Évangile était une traduction, ses parallélismes avec Marc ne pourraient s'expliquer que si Marc avait copié Matthieu. Nous avons vu que, pour les citations au moins , cette opinion est insoutenable.
Nous dirons ensuite que cette compilation personnelle, écrite en grec, était destinée à des lecteurs juifs. Un auteur écrit lou-
jours pour être compris et souvent pour répondre à des besoins momentanés de ceux qui l'entourent. De ses intentions, de sa méthode, on peut conclure aux habitudes d'esprit de ceux à qui s'adresse son livre. La destination principale du premier Évangile est de prouver que Jésus est le Messie prédit au peuple d'Israël. Il avait donc pour objet de satisfaire la conscience de lecteurs qui, avant d'accepter l'enseignement de Jésus, et pour légitimer à leurs propres yeux leur adhésion au christianisme, demandaient à être persuadés qu'en choisisant Jésus pour Maître ils ne sortaient pas de la vérité juive.
De plus, les moyens employés par l'Évangéliste pour produire cette conviction chez ses lecteurs ne pouvaient être valables que pour des Juifs. Son premier principe est l'autorité divine, absolue de l'Écriture. Il ne discute pas cette autorité ; il la pose comme évidente ; tout son souci est de montrer que la foi à l'Écriture étant donnée, les événements de la vie de Jésus et les enseigner ments du Maître sont conformes à cette foi et la complètent. Il faut donc admettre chez les lecteurs auxquels était adressé le premier Évangile l'existence d'une foi correspondante aux principes dont part son auteur.
Non seulement les raisonnements de l'Évangéliste supposent une foi juive, mais encore ils supposent chez le lecteur la connaissance de l'Écriture. Le passage cité n'est jamais indiqué exacte-? ment ; le nom du prophète est souvent omis ; il faut comprendre à demi-mot. (Cf. NaÇwpatoç x>.YiG7i<j£Tai.)
Enfin est-il nécessaire de faire remarquer combien l'exégèse de notre auteur est imbue d'esprit judaïque ; comment l'Évangéliste se sert des mots et non des idées ; de quelle subtilité ingénieuse il fait preuve dans des rapprochements de détail, dans des raisonnements qui nous surprennent aujourd'hui. Il faut observer que le principe du double sens lui est inconnu. Il n'allégorise pas. Son habitude est d'accorder aux mots qui se trouvent dans l'Écriture, parfois même aux lettres, dans le monîent précis où il les emploie, un sens absolu, comme si ce sens était le seul vrai. Plus loin, si le même passage revenait sous sa plume, il pourrait donner aux mêmes mots un sens difiérent, toujours en le considérant comme absolument vrai; mais jamais il ne présenterait les deux sens comme vrais à la fois. Ils ne sont vrais que momenta-^ nément et à Texclusion l'un de l'autre. C'est une méthode d'interprétation essentiellement judaïque*
Voyons mainlenant si l'étude des citations bibliques du premier Evangile nous fournit quelques lumières sur la date et le lieu de sa composition, sur la personne de son auteur.
Sur la date, nous ne pouvons rien dire de précis. L'indication très vague que l'on rencontre XXIV, 15 semble signifier que le livre est antérieur à la destruction de Jérusalem par les Romains , mais cette hypothèse est surtout fondée sur l'exégèse du contexte , dans la discussion duquel nous ne devons pas entrer. Rappelons d'ailleurs que dans un ouvrage composé de morceaux détachés la date d'un passage ne donne pas nécessairement la date de la rédaction du livre. Tout ce que nous pouvons affirmer, c'est que le premier Évangile est postérieur au second et indépendant du troisième.
Quant au lieu de composition, nous ne pouvons faire que des hypothèses. Nous avons vu que l'Évangile est adressé à des Juifs ; mais rigoureusement parlant, ces Juifs pourraient être des Juifs de la dispersion aussi bien que des Juifs de la Palestine. Instinctivement, le caractère général du livre, le fait que l'auteur lie connaît pas l'interprétation allégorique , la mise en œuvre d'une tradition orale sur la personne de Jésus, nous ramènent à la Palestine. Mais à moins de sortir des renseignements que nous fournissent les citations, et de les compléter par l'exégèse même du livre, nous ne pouvons pas en dire davantage.
Reste la personne de l'auteur. Ici les indications nous font complètement défaut. Le livre est parfaitement anonyme. Tout ce que nous pouvons affirmer c'est qu'il a été composé par quelqu'un qui connaissait bien les Écritures, et savait l'hébreu et le grec. Etait-ce réellement un apôtre? L'usage continuel qu'il fait de sources de seconde main permet d'en douter. C'était probablement un Juif converti. Mais sur sa personnalité historique l'étude des citations ne nous apprend rien ; elle ne nous donne de lumières que sur sa personnalité intellectuelle.
Ici doivent donc s'arrêter nos conjectures ; mais ces profits historiques et critiques, qui ne sont d'ailleurs que la confirmation de résultats déjà connus, ne sont pas les seuls que nous ayons retirés de notre travail. Nous lui devons encore un grand enseignement moral, dû à la comparaison que nous avons été mis à même de faire entre l'exégèse de Jésus et celle de ses contemporains. Nous venons d'étudier l'œuvre de quelqu'un qui avait sinon connu Jésus, du moins appris à le connaître par des
personnes de son entourage. Il écrivait dans le pays même où Jésus avait enseigné; pour des lecteurs du même peuple que Jésus était venu appeler à la repentance. Il avait pu puiser aux sources les plus pures. Il reproduit avec fidélité les paroles et l'enseignement du Maître ; et cependant quelle différence quand il interprète l'Écriture de sa propre autorité, ou quand il nous transmet les explications de Jésus. Dans le même chapitre, dand le même passage, la vérité et l'erreur se trouvent juxtaposées. Tune touchant Tautre, suivant que c'est l'Évangéliste ou Jésus qui nous enseigne.
Nous avons déjà essayé plusieurs fois (cf. entre autres IP partie^ chap. III) de caractériser l'exégèse du premier siècle. Nous avons dit comment l'inspiration était attribuée non pas seulement aux prophètes^ mais encore à tous les livres, à tous les passages de l'Ancien Testament. Les moindres parties de l'Écriture paraissaient des manifestations spéciales des volontés de Dieu. Les apôtres se préoccupaient naturellement de trouver dans ces paroles divines la confirmation de leur foi ; et s'aidant des faits accomplis pour comprendre les prophéties, ils contemplaient, comme dit M. Reuss, l'ancienne alliance dans le miroir de le nouvelle. «Pour eux, l'Ecriture n'était pas la source du dogme, mais le dogme était le critère de l'exégèse ; la conviction chez eux existait avant la preuve. » (Reuss, ThioL apost., p. 418.) Cette preuve de la conviction, il s'agissait de la deviner après coup dans toute l'étendue de l'Ancien Testament. Nous avons déjà expliqué en détail les inconvénients de cette méthode.
N'allons pas trop loin cependant, et reconnaissons aussi les services qu'elle a pu rendre. Les démonstrations du premier Évangile ont sans doute amené à la ifoi nouvelle un grand nombre de prosélytes. Elles ont résolu ou prévenu beaucoup d'objections. Le succès qu'a pu avoir auprès de bien des âmes retenues sur le bord du christianisme par des scrupules judaïques, la prédication de l'Évangile selon Saint-Matthieu, qui nous dit que l'exégèse que nous pratiquons maintenant et qui nous paraît absolument vraie, les eût obtenus alors ? Aux hommes du premier siècle il fallait parler leur langue pour être compris, et il n'y aurait pas eu d'avantage à ce que les apôtres fussent restés ein dehors des habitudes d'esprit de leurs contemporains.
Mais c'est précisément cette dépendance des apôtres vis-à-vis de leur temps qui met de plus en plus en rehef l'édatant^ per»-
sonnalité de Jésus. Nous parlons aujourd'hui de l'exégèse grammaticale et historique: Tapplication la plus minutieuse de ses règles ne trouve rien à reprendre à l'enseignement du Maître. Les vérités qu'il annonce sont éternelles ; les explications qu'il donne de l'Ancien Testament sont absolument vraies. A côté de ses disciples, et en dehors du déterminisme historique qui les enserre, il échappe aux petitesses, aux mesquineries de son temps. Nous avons expliqué la méthode exégétique de notre Evangéliste. Chose remarquable, il nous serait bien difficile de déterminer exactement la nature de l'exégèse de Jésus. La faire rentrer dans les cadres de l'interprétation grammaticale et historique, ce ne serait pas l'expliquer tout entière. Sans doute elle ne contredit pas cette interprétation ; mais par son originalité sans pareille et sa sérénité absolue, elle se trouve au-dessus d'elle. Il serait hasardeux de la définir. On peut dire que Jésus ne donne pas aux passages qu'il cite un sens arbitraire et indépendant de leur contexte ; on peut insister sur l'à-propos et la justesse de ses citations; sur la corrélation intime -que présentent toujours ses actions avec ses enseignements. Mais il y a plus. L'exégèse de Jésus se fait par une communication libre et directe entre l'esprit du Maître et ce qu'il y a de vraiment inspiré de Dieu dans l'Ancien Testament. C'est une sorte de divination mystérieuse. Elle est intuitive. L'inspiration de Dieu est la même en tous les temps ; et c'est par ce qu'il y a de divin en lui que Jésus comprend et explique sans efibrt ce qu'il y '0. de divin dans l'Ancien Testament. Entre l'inspiration de Jésus etl'inspiration delà Bible, il y a une corrélation intime, une affinité parfaite, et qui peut d'autant moins être définie que l'inspiration de Jésus, au lieu de dépendre de celle de l'Écriture, la dépasse et •la complète.
Et c'est précisément le caractère intuitif de l'exégèse de Jésus qui nous fait comprendre la double position que nous lui avons vu prendre vis-à-vis de l'Ancien Testament. Tantôt Jésus le présente comme contenant la vérité absolue, tantôt il le déclare insuffisant et le complète. Nous avons vu cette différence éclater dans les citations que contient le Sermon sur la Montagne comparées aux citations par lesquelles Jésus réfute les argumentations des Pharisiens. Ce triage opéré entre les préceptes de la Loi, cette distinction de valeur qu'il établit entre eux, Jésus les fait de luimême, de sa propre autorité* Il serait puéril de chercher d'après •quel critérium il fait ces différences : il les fait parce qu'il en a le droit, et d'après son inspiration propre.
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Ainsi l'exégèse de Jésus est avant tout l'exégèse de l'esprit ; celle des apôtres est trop souvent l'exégèse de la lettre. La lettre tue et l'esprit vivifie, a dit St-Paul. Nous pouvons dire aussi bien en terminant ce travail : la lettre meurt et l'esprit vit éternellement. L'exégèse de notre Évangéliste est morte aujourd'hui. Vraie pour un temps, elle a eu son heure de vie ; mais elle est morte avec les hommes qu'elle devait convaincre, après les avoir convaincus. Nous en faisons maintenant l'anatomie comme celle d'un cadavre. Mais à côté de ces parties mortes, et leur prêtant encore par son voisinage une sorte de reflet de vie, se tiennent les paroles de l'esprit, l'enseignement de Jésus. Eternellement vraie, parce qu'elle correspond aux besoins éternels de l'esprit humain, il n'y aura jamais d'altérable dans l'exégèse du Sauveur que les éléments terrestres dont ceux qui nous l'ont transmise ont pu l'entacher. Telle qu'elle sortait de la bouche du Maître, c'était une parole de vie ; et tant qu'il y aura des consciences pour la recueillir, cette parole restera vivante comme Jésus l'a prédit lui-même : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. »
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