‹ Examen du christianismeChapitre 4 sur 49 · II · texte numérisé non relu

II

plus éclatants. Si done les récits évangéliques sont vrais, ii faut admettre qae les innombrables témoins des miracles de Jésus en ont tout à coup perdu le souvenir» ou ont scrupuleusement gardé le secret là-dessus, que les malades qu'il uvait guéris, les aveugles auxquels ii avait rendu la vue, les morts qu'il avait ressuscites, ont comme d'un commun accord évité de prononcer son nom qui, après avoir rempli toutes les bouches de la renommée, est tombé tout à coup, et pour plus d'un siècle, dans l'oubli le plus profond, jusqu'à n'être plus eonnu que de la secte obscure et imperceptible qui a entrepris de prêcher sa doctrine. Ce serait admettre l'Incroyable et l'absurde.

Phllon, Juif d'Alexandrie, écrivain d'un haut mérite, était contemporain de Jésus et est mort longtemps après lui; il devait avoir des relations fréquentes avec Jérusalem, sa métropole religieuse, et connaître plusieurs des pèlerins qui s'y rendaient en grand nombre, chaque année, pour la solennité de Pâques; il ne pouvait ignorer les événements mémorables qui s'y passaient. 11 parle en détail des diverses sectes juives, et pourtant il ne fait aucune mention de Jésus. Quelques auteurs avaient prétendu qu'il s'était fait chrétien et que c'étaient les mœurs chrétiennes qu'il avait décrites dans son traité des Thérapeutes. Mais c'est une erreur qui a été abandonnée sans retour, et il est reconnu que les Thérapeutes dont parle Phi- Ion, formaient une secte purement Juive, et que Philon n'a jamais ■ connu ni Jésus- Christ ni les chrétiens (1).

11 est surtout un écrivain chez lequel on devait s'attendre à trouver quelque mention de Jésus, c'est Josèphe qui, Juif de nation et profondément attaché à sa patrie, a composé plusieurs ouvrages volumineux sur les annales juives, y a fait entrer tous les événements remarquables qui étaient à sa connaissance, et a surtout eu pour but de faire connaître sru monde grec et romain un peuple méconnu jusqu'alors, et de faire ressortir l'antiquité de son origine et la sagesse de ses institutions. Il écrivait environ vingt ans après la mort de Jésus, c'est-à-dire à une époque où le souvenir des faits

(i) y OXT Biographie Michaud, v<* Philon ; Basnage, Histoire de» Juifs, liv. Il, cb. XX à XXIII, et principalement Bloitdel, Traité des Sibylles, p. 26.

EXAMEN DU CHRISTIANISME 3t

rapportés dans les Évangiles devait être encore vivant; il n'aurait donc pu les ignorer. Il donne de grands détails sur les diverses sectes philosophiques et religieuses des Juifs; il parie même de la secte entièrement oubliée, que fonda un nommé Judas après la mort d'Hérode le Grand, et qui n'a jamais joué qu'un rôle fort secondaire {Antiq,, xviii, 2; Guerre des Juifs, ii, 12). Et cependant il ne dit pas un mot de Jésus ni de la secte chrétienne. Dans son Autobiographie où il continue son récit jusqu'à l'an 90 de Tère vulgaire, il ne fait aucune mention des chrétiens qui avaient déjà fait quelques progrès au dehors, puisque, dès l'an 67, Néron, à la suite de l'incendie de Rome, en avait fait périr un certain nombre. Ce silence d'un historien aussi exact que Josèphe, et qui montre dans ses ouvrages beaucoup de bonne foi, sembla embarrassant : aussi la fraude se chargea de lever la difficulté, et des mains pieuses intercalèrent, au chap. v du liv. xvni des Antiquités juives, le passage suivant : « En ce même temps (sous le gouvernement du procurateur Ponce Pilate), était Jésus qui était un homme sage, si toutefois on doit simplement le considérer comme un homme, tant ses œuvres étaient admirables* Il enseignait ceux qui prenaient plaisir à être instruits de la vérité, et il fut suivi, non seulement de plusieurs Juifs, mais de plusieurs Gentils; g'iîtait le Christ. Les principaux de notre nation l'ayant accusé devant Pilate, il le fit crucifier. Ceux qui l'avaient aimé durant sa vie, ne l'abandonnèrent pas après sa mort. // leur apparut vivant et ressuscité le troisième jour, comme les saints prophètes Vavaient prédit, et qu1l ferait plusieurs autres miracles. C'est de lui que les chrétiens que nous voyons encore aujourd'hui, ont tiré leur nom (1). »

La supercherie est manifeste et se trahit par sa propre maladrese. £n faisant dire à Josèphe tac[t de bien de Jésus, en le faisant déclarer Christ, il fallait, comme conséquence nécessaire, que l'historien fût chrétien. Et pourtant, non-seulement il ne Test pas, mais il ipore même l'existence de la secte cbrétienne ; et dans sa propre vie écrite par lui à un âge assez avancé, il se félicite d'être resté attaché à la secte pharislenne qn'll déclare supérieure à toutes les autres : ainsi

(1) Traduction d'Ârnauld d'Andilly.

c'esl précisément chez les Pharisiens dont Jésus avait violemment attaqué la doctrine et les personnes, qu'on va chercher un panégyriste de Jésus. Il est visible que, dans ce passage, ce n'est pas Josèphe qui parle, mais un chrétien qui apprécie les hommes et les choses au point de vue chrétien. On lui fait dire que Jésus, par sa mort et par sa résurrection, a accompli les prophéties. Or, nonseulement il ne se trouve dans ses ouvrages aucune trace de l'opinion d'un Messie souffrant et humilié, mais interprétant à sa guise des prophéties sur le triomphe du Messie, Il applique à l'empereur Yespasien la prédiction que de la Judée sortirait le maître du monde (Guerre des Juifs^ vi, 31), et il déplore l'aveuglement de ses compatriotes qui, égarés par Pambiguîté des Écritures sacrées, attendaient de Dieu un Messie libérateur. Un homme qui entendait ainsi les Écritures, ne pouvait voir le Messie annoncé de Dieu dans le Galiléen attaché à la croix.

Pour échapper à la force de cette objection, on a allégué (1) : i« Que les Pharisiens ont reconnu la réalité des miracles de Jésus, en ont même été témoins, et que néanmoins ils ne se sont pas faits chrétiens; qu'il a donc pu en être de même de Josèphe; que Nicodème, qui était un des sénateurs des Juifs (Jean, m), s'exprima sur Jésus en termes au moins aussi favorables que Josèphe, et que pourtant il n'est pas certain qu'il ait embrassé le christianisme; ^ que les mots c'était le Christ peuvent ne signifier autre chose sinon que ce Jésus dont on vient de parler était le même que Christus , chef de la secte chrétienne. Ces arguments n'ont rien de sérieux. D'abord, quant au premier point, la reconnaissance par les Pharisiens des miracles de Jésus et l'histoire de Nicodèmc n'ont pour garantie que les Ëvangiles dont la véracité est précisément mise en question et dont nous récusons l'autorité. De plus , les Pharisiens, d'après les Ëvangiles, reconnaissent les miracles de Jésus, mais ils en méconnaissent le caractère divin et même ils en accusent Torigine diabolique. Josèphe, au contraire, dans le passage contesté, attribue à Jésus une nature surhumaine, le considère comme accomplissant les prophéties par sa mort et sa résurrection, et par conséquent lui

(1) Journal de$ Savants, juin 1782, p. 335.

reconnaît la plénitade du caractère de Messie. II n'y a donc aucune assimilation à faire entre les aveux des Pharisiens et ceux de l'auteur. Quant au second point, il ne se borne pas à dire : Cétait Christ^ mais (fêtait le Christ (6 Xpi9tà( ouroç ^v) ; l'importance de l'article est confirmée par les autres phrases que nous venons de rappeler, et qui font voir que le mot Christ n'est pas ici un nom propre, mais que celui auquel on l'applique, est le Christ annoncé par les prophètes, objet de l'attente de tout le peuple juif.

Le passage dont il s'agit n'est mentioifné par aucun auteur avant Eusèbe; bien plus, Origène nie formellement que Josèphe ail parlé de Jésus, c 11 est fort étonnant, dlt-ii (liv. II, in Matlhœum), que Josèphe qui ne connaissait point Jésus-Christ pour le Messie^ ail rendu un témoignage si authentique de l'innocence de Jacques. Il fait la même remarque {Contra Celsum, liv. I, cb. xlvii). Eût-il parlé ainsi si, de son temps, il y eût eu dans les livres de Josèphe un témoignage aussi avantageux que celui qui s'y trouve à présent? Théodoret a aussi remarqué que Josèphe n'avait pas connu Jésus-Christ. Mais rien n'est plus concluant que le silence de Photins qui, faisant un abrégé exact des livres de Josèphe au Code 238 de sa Bibliothèque, ne dit rien de ce passage sur Jésus- Christ, qu'il n'eût certainement pas omis s'il eût existé de son temps dans tous les exemplaires des livres de Josèphe, et s'il l'eût regardé comme authentique. Ce même Pholius remarque, en un autre endroit, qu'il y ayait de son temps un livre de l'Univers, attribué à Josèphe, et qu'il croit supposé, parce qu'il y est parlé trop avantageusement de Jésus-Christ, et il ajoute ensuite qu'il a appris depuis que ce livre était de Caïus, prêtre de Rome. Peut-être que le passage qui est présentement dans le livre des Antiquités juives, iivail été tiré de ce livre de Caïus, qui portait à^ tort le nom de Josèphe.

Bien d'autres motifs se réunissent pour faire regarder ce passade comme interpolé. — Il interrompt la suite du texte; car, immédiatement après, on lit : Vers ce tempSy les Juifs furent encore accablés cPun autre malheur; ce qui n'a aucun rapport avec ce qui vient d'être dit de Jésus-Christ, mais se lie très-bien au récit qui précède où il est parlé d'un massacre des Juifs. Cette incohérence

Page 1