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CHAPITRE II

Aperçu général du Salon de 1849.

L’ exposition de 1849, considérée dans son ensemble , justifie la définition que nous avons donnée de l’art moderne, lorsque, dans le chapitre qui précède, nous signalions ses métamorphoses incessantes comme le caractère principal qui le distingue de l’art antique.

Cette année, plus de deux mille cinq cents œuvres, dues au talent de nos artistes contemporains , sont exposées aux regards du public ; douze cents adeptes répandent leur âme dans leurs tableaux ou leurs statues, pour nous initier au mystère de leur foi , et cependant , corn-

ment reconnaître , au milieu de ces génies isolés, un lien mutuel qui les réunisse dans une même communion?

Essayons néanmoins de grouper ces individualités rebelles. Formons un faisceau lumineux de ces rayons épars ; et , dans les diverses écoles, distinguons les esprits supérieurs qui s’élèvent entre tous, et dont les œuvres témoignent d’un ardent amour du beau.

En commençant l’examen du Salon, regrettons d’abord l’absence d’un grand nombre de maîtres. MM. Ingres, Paul Delaroche, Granet, Rude, Léon Cogniet, Ziégler, Picot, Watelet, Jouffroy, Ary Scheffer, Brascassat, se sont abstenus. Nous ne déplorerons jamais assez leur éloignement si funeste aux beaux-arts. Nous sommes ainsi privés des hauts enseignements qui seraient nécessairement ressortis des fréquentes comparaisons que nous eussions faites entre les différents styles caractérisant les artistes éminents dont le talent élevé est la gloire de l’école contemporaine.

Considérant l’art comme un puissant élément de moralisation, comme une force aidant la so-

ciélé à marcher vers la plus haute perfection possible , l’absence des maîtres qui se sont distingués par des œuvres d’un ordre élevé, intéresse tout le monde ; et la résolution prise par M. Ingres de ne plus paraître au Salon est, selon notre pensée , un véritable malheur public. Ce grand artiste aurait pu , par l’autorité de ses exemples, arrêter l’art sur la pente glissante où il est entraîné. Des hommes dont nous ne contestons point l’habileté, le conduisent dans une voie toute nouvelle; mais leurs doctrines ontelles le caractère de grandeur et de puissance que nous retrouvons sans cesse dans les œuvres créées par le génie de M. Ingres , le maître de nos jours?

Si M. Ingres, renonçant à sa retraite, avait envoyé au Salon les admirables tableaux que le public a pu apprécier dans l’atelier du maître, nul doute qu’ils n’eussent obtenu un succès prodigieux. La Vierge à l’hostie , le portrait de Mme d’Haussonville, celui de Mme de Rothschild et aussi cette chaste Vénus , vêtue seulement de, sa pudeur, auraient produit une sensation pro-

fonde au milieu des œuvres modernes. Quelle salutaire influence ces productions d’un génie supérieur auraient eue sur la direction de l’art ! Et puisque l’on admet la contagion du Mal, pourquoi ne pas reconnaîli’e la même puissance au Bien? D’ailleurs, l’exemple venu de haut s’étendrait rapidement , et l’enthousiasme pour le Beau, si naturel chez les artistes, achèverait ce que le génie aurait commencé.

Cependant , le respect que nous inspire le peintre d’Homère est trop sincère pour que nous osions blâmer la volonté du maître. Mais que les plus profonds regrets nous soient permis, en considérant une résolution qui prive nos solennités artistiques de leur plus bel ornement, l’art d’un ferme soutien , et la foule des grandes émotions qu’elle ressent toujours à la vue des nobles sujets traités avec noblesse.

Après avoir regretté les maîtres absents , mentionnons la présence d’autres chefs d’école non moins célèbres. MM. Eugène Delacroix, Schnetz, Horace Vernet, Pradier, Drolling, Corot, David, Gudin, de Nieuwerkerke, n’ont

pas fait défaut, et marchent à la tète des prosélytes que leur talent ou leur renommée a enrôlés sous leurs bannières.

L’exposition de peinture nous présente un nombre très-restreint de tableaux de haut style , et si l’on sépare les compositions religieuses commandées par le gouvernement, il n’y a peut-être pas trente tableaux dont les sujets soient empruntés aux belles pages de l’histoire. Nous constatons avec douleur cette absence presque complète d’œuvres créées dans un but moral. C’est là un signe évident de cette dégénérescence que nous signalons comme se manifestant principalement par l’abandon des sujets élevés et propres à porter au bien. Cette tendance malheureuse à confondre le but de l’art avec ses moyens, amènera nécessairement le public à ne voir dans les œuvres exposées au Salon que des fantaisies capricieuses, destinées à récréer la vue, et bonnes tout au plus à occuper l’esprit, sans jamais qu’il puisse être question du cœur.

Toutefois, si les compositions sérieuses n’a-

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bondent point, en revanche les portraits pullulent. Les tableaux de genre, et surtout les paysages, sont nombreux aujourd’hui. Mais si nous remarquons le grand nombre de paysages exposés cette année, c’est pour nous en féliciter. Après les tableaux religieux, ce sont encore ces aimables représentations de la nature dans sa simplicité primitive , qui peuvent avoir une influence salutaire sur notre esprit, en reportant nos pensées vers les idées sublimes que la vue de la création fait naître en nous.

Avant de rendre compte, par catégories, des œuvres exposées au Salon, nommons les artistes qui appellent nos regards. Et, n’ayant nullement la prétention de donner un numéro d’ordre aux hommes de talent dont nous examinons les œuvres, nous déclarons ne point avoir l’intention d’établir une hiérarchie, assignant des rangs de mérite aux artistes. D’ailleurs ne serait-ce pas empiéter sur les droits de la postérité à qui seule appartient le droit de classer les artistes?

Citons l’école de M. Paul Delaroche , qui est principalement représentée par M. Picou, dont

nous serons heureux de reconnaître le talent à propos de trois tableaux qu’il a exposés; nous remarquons surtout un petit chef-d’œuvre, une simple esquisse intitulée : du bord d’un ruis seau.

L’école de M. Ingres n’est pas au complet, puisque M. Hyppolite Flandrin n’expose point. Retenu à Nîmes par de grands travaux , cet artiste distingué manque au Salon, ainsi que son frère. Mais les auteurs des belles copies des stances de Raphaël, MM. Paul et Raymond Ralze, ont exposé de grandes pages religieuses, et M. Pichon se fait remarquer par un portrait de M. Monrose.

Nous mentionnons en passant le tableau de M. Maison , représentant la Messe pontificale le jour de Pâques à Rome , nous y reviendrons.

M. Müller s’est distingué par une scène trèsdramatique et d’un effet saisissant , ayant pour sujet Lady Macbeth.

Dans un genre tout opposé, plus agréable que sévère, M.Landellese fait remarquer; plusieurs

études ou portraits dus à son pinceau sont séduisants par la grâce et la distinction.

Les portraits de M. Ange Tissier sont aussi des meilleurs du Salon ; le peintre d’histoire se révèle dans l’arrangement sérieux de ses modèles, et ce côté grave de son talent n’exclut point le charme du pinceau de ce jeune artiste qui, nous n’en doutons nullement, est appelé à de grands succès.

Nous parlerons du célèbre chef de l’école coloriste, M. Eugène Delacroix , dont les œuvres nombreuses et variées attestent une organisation supérieure qui veut aborder l’universalité.

M. Louis Hamon se manifeste par des compositions très-originales. L ' dffiche romaine est une œuvre remarquable. M. Baron nous invite à la joie par son tableau des Noces de Gamaclie , et cet artiste spirituel s’est montré, en cette occasion , comme toujours, coloriste très-agréable. M. Hédouin , lui aussi, répand à pleines mains des flots d’air et de soleil sur les toiles qu’il anime. Ses gravures à l’eau forte sont des plus remarquables.

Madame Sophie Grün a peint, avec un charme infini, un Intérieur dont la disposition invite à la plus douce rêverie.

N’ oublions pas de mentionner une Danse de Bacchantes par M Gleyre, un petit tableau finement touché de M. Lavieille; et de M. Pils, ce digne élève de M. Picot, une scène peinte avec chaleur, représentant l’enthousiasme de Rouget de l’Isle chantant la Marseillaise.

Madame Calamatta a personnifié le Jour et la Nuit. La Nuit, ou plutôt le Soir, étend son voile sombre et mélancolique sur la nature. Ce tableau est original et poétique.

Cette année nous aurons à nous occuper longuement de la peinture de paysage , qui se montre sous tant d’aspects différents. Aujourd’hui M. Corot est au-dessus de lui-même; souvent il s’est montré simple, calme et touchant; mais celte fois il atteint les plus puissants effets dans son Christ au jardin des Oliviers.

Nous avons contemplé avec étonnement plusieurs paysages d’un artiste refusé constamment par le jury d’autrefois. Cet artiste, M. Théodore

Rousseau, que l'on repoussait systématiquement, se montre au Salon avec de très-réelles qualités. L’un de ses tableaux, intitulé : Lisière de Foret, soleil couchant, montre jusqu’à quel point l’esprit de système peut être pernicieux, puisqu’il entraînait dans la voie de l’injustice un corps d’artistes d’élite, chargés jadis de prononcer les admissions.

MM. Troyon, Mazure et Fiers se maintiennent au rang que leur mérite leur a conquis.

Les paysages de M. Desgoffe reposent les yeux et la pensée. Ils n’ont point la prétention de séduire par l’éclat de la couleur, mais ils élèvent l’esprit par leur caractère grave et silencieux.

M. Thénot s’attache à tous les moyens de plaire ; il veut captiver le spectateur, aussi bien par la couleur que par le dessin, sans négliger non plus les belles ordonnances qui décident du grand caractère d’un tableau.

Citerons- nous Mlle Rosa Bonheur avant M. Coignard? Pourquoi non? Notre premier examen d’ailleurs est rapide et n’a point pour

Lui une stérile classification , nous l’avons déclaré préalablement.

Le Labourage nivernais, peint par Mlle Bonheur, est une œuvre supérieure à bien des titres, et X Abreuvoir, par M. Coignard, a toutes nos sympathies.

Après avoir dit nos premières impressions sur la peinture, voyons la statuaire.

Cet art grave et solennel, qui ne peut point s’écarter des principes du beau sans s’abîmer, n’a pas , pour cacher sa faiblesse , toutes les ressources trompeuses, toutes les séductions dont la peinture peut disposer.

Mais laissons là ces considérations générales. Nous avons hâte de nommer un grand statuaire qui prendra rang entre les plus fameux. Cet artiste éminent, véritable disciple des statuaires grecs , est M. Cavélier, l’auteur de Pénélope.

Le maître de la grâce, M. Pradier, charme aussi par une figure en marbre de Paros représentant le Printemps ou Ch loris caressée par le Zéphyr. M. Pradier n’a point méconnu la puissance de la couleur; et, pour captiver les yeux

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