CHAPITRE III
Peinture religieuse
La peinture religieuse a une importance morale tellement grande, au milieu de la société, qu’elle exige de notre part une attention particulière. Son caractère, évidemment plus précis que celui de toute autre peinture est, pour cette raison, plus facile à reconnaître et à déterminer. En effet, la peinture sacrée a un but invariable et universel ; partout, toujours, elle doit tendre à la même fin. Il faut absolument qu’elle touche notre cœur, qu’elle élève notre pensée ; et sa mission n’est point accomplie si elle ne transporte notre esprit vers les régions célestes, où
l’âme semble grandir par la contemplation de la beauté incorporelle et divine.
La peinture religieuse est donc la forme la plus parfaite que l’art puisse revêtir pour atteindre au grand, au sublime. Mais aussi de quelles facultés supérieures doivent être doués les artistes qui traitent les sujets sacrés! Quelle harmonie parfaite doit régner entre les aspirations de l’âme de l’artiste et les doctrines artielles qui déterminent la forme convenable pour exprimer d’aussi nobles sujets !
C’est seulement de cette union intime du fond avec la forme que peut résulter l’unité, celte loi absolue de la perfection dans l’art. Mais si cette qualité est le meilleur guide pour accomplir généralement toutes les œuvres des arts du dessin, combien devient-elle une loi essentielle et d’une rigoureuse nécessité, alors qu’il s’agit de l’art dans sa plus haute acception , de l’art religieux !
C’est principalement à ce manque d’harmonie entre les deux éléments inhérents à l’art, qu’il faut attribuer la rareté des excellentes produc-
lions dans la peinture religieuse. Souvent les qualités dont la réunion produirait de si bons effets se montrent isolément dans les œuvres • modernes et ne font naître que des regrets.
Par exemple, tel artiste possède une âme élevée ; il peut concevoir la grandeur infinie des sublimes enseignements de l’Evangile, mais il n’est point initié aux secrets de son art. Sa pensée s’élève et plane hardiment; sa main seule hésite, est incertaine. Son esprit entretient commerce avec les beautés angéliques , et c’est vainement que sa main essaie de les retracer. Alors s’établit une lutte incessante et terrible qui désole cette âme ardente, sans rien produire jamais.
Tel autre artiste a étudié avec patience; la forme est son idole ; il croit en elle et se rit de ceux qui demandent à l’inspiration la puissance que la forme seule semble lui promettre. Véritable savant dans l’art de peindre, cet homme imite ce qu’il a sous les yeux : s’il doit retracer le Rédempteur du monde, il choisit un modèle conforme au signalement du Christ. Ensuite il
croit sanctifier cette figure en entourant la tête du fils de Dieu d’une auréole radieuse et consacrée. Ce peintre a tout appris : il sait tout, excepté ce qui ne peut s’apprendre , excepté ce qui seulement peut se sentir.
Mais si les difficultés de la peinture sacrée sont tellement grandes, que deviendra l’art des Madones, et comment Raphaël et Lesueur ontils pu s’élever entre tous?
Nous n’espérons point déchirer entièrement le voile qui couvre ces mystères. L’art émane trop directement de Dieu pour qu’il nous soit possible d’en approfondir les lois dans toute leur étendue. Cependant nous signalerons les causes évidentes et principales qui peuvent concourir à la supériorité dans la peinture sacrée.
Comme tout ce qui peut atteindre au sublime , la peinture religieuse ne supporte pas la médiocrité; aussi ce genre de peinture éprouve réellement la valeur de l’artiste , sonde son cœur et juge de sa force. On a vu des hommes éminents dans l’art avoir conquis leur réputation en représentant les actions humaines , et la
perdre entièrement dès qu’ils ont osé aborder les sujets religieux. Mais cela ne doit point surprendre ; nous allons dire pourquoi.
Pour représenter les scènes ordinaires de la vie , même celles où les grandes passions sont en action, il suffit des hautes études que l’art exige toujours, et d’un choix heureux dans les nombreux modèles que nous offre la nature. 11 faut nécessairement aussi, et avant tout, que l’artiste soit doué d’un sentiment délicat qui lui fasse reconnaître le beau partout où il existe, et l’excellence de sa théorie vient développer ensuite les facultés innées sans lesquelles il n’est jamais possible d’être grand artiste ou grand poète.
Mais , pour produire des œuvres supérieures dans la peinture religieuse, il faut unir au plus haut degré la puissance de l’inspiration à la science de l’artiste. C’est uniquement de cette alliance que peuvent naître les chefs-d’œuvre dans la peinture sacrée.
C’est principalement à ces nobles exigences de l’art religieux que l’on doit la rareté des excel-
lents tableaux dont les sujets sont empruntés à la religion. D’ailleurs , il faut bien en convenir, la tendance de l’époque dans laquelle vivent les artistes n’est point sans influence sur leurs œuvres. Cela est si vrai, qu’on peut constater qu’à de certains temps l’art a toujours un caractère religieux , et , qu’au contraire , il existe dans des conditions inverses à d’autres époques.
Cependant, de puissants génies ont pu s’affranchir de l’influence du milieu qui les entourait. Toutefois on est forcé de reconnaître que ce sont là de très-rares exceptions ; encore devons-nous dire que ces exceptions à la loi commune sont souvent le résultat de l’isolement complet où vivaient ces artistes , qui purent ainsi se garantir presque entièrement de la contagion.
Il est donc évident que l’art religieux peut rencontrer des obstacles à sa perfection, aussi bien dans le manque de foi de toute une époque que dans l’insuffisance du génie des artistes. On peut certifier aussi que, dans un temps où la foi est généralement répandue , les artistes
sont portés naturellement à élever l’art au niveau de la croyance de tous.
Néanmoins , tout en ne déniant point à la société l’influence qu’elle exerce sur les beauxarts , on doit reconnaître leur puissance et leur liberté. Entre la société et les arts libéraux, il s’établit un flux et un reflux d’empire et de soumission plus facile à concevoir qu’à bien définir.
Maintenant qu’il s’agit principalement d’examiner l’art religieux de nos jours , distinguons quelles peuvent être les causes qui le réduisent aujourd’hui à quelques tableaux seulement.
Le mal que nous signalons, de qui dépendil? Devons-nous blâmer notre époque ou bien les artistes? Mais plutôt ne serait-ce pas de toute justice , lorsque les beaux-arts s’abaissent, d’en accuser tout le monde? Les artistes et la société sont-ils innocents de la chute de l’art? La société a-t-elle flétri de sa toute-puissante réprobation ces ébauches informes qui insultent à l’art aussi bien qu’à la morale? Au contraire, la société applaudissait au Nouveau , sous quelque forme qu’il se présentât. Il n’y avait pas as-
sez de couronnes, pas assez d’or pour récompenser les prodiges de ces enfants perdus de l’art. On voyait en eux les précurseurs de jouissances nouvelles , et à ce titre on les adorait. En effet, combien devait plaire cette séduisante et perfide religion, quia des prêtres si faciles, et dont la foi a pour mystères les sens et toujours les sens ! Mais ensuite, quelle désillusion ! Quels mépris ces prêtres des faux dieux ont recueillis pour avoir semé de fleurs empoisonnées le sentier qu’ils ont parcouru !
Et quand la société, revenue de son fol enivrement , veut retourner sur ses pas , quels sont les artistes qui peuvent marcher avec elle dans la voie du bien? Où sont-ils? Cependant , hâtons-nous de le dire, il en existe toujours. Il est encore de ces âmes fortes que la vue du mal afflige et ne peut jamais corrompre. Ceux-là croient à l’immutabilité du beau comme à l’éternité du bien. Véritables apôtres de l’art, ces artistes sacrifient tout pour atteindre à la perfection, et leurs nobles efforts sont couronnés du plus légitime succès.
C’est avec plaisir que nous pouvons constater encore quelques œuvres remarquables dans la peinture religieuse.
M. Raymond BALZE.
M. Raymond Balze a pris pour sujet le Christ calmant la tempête. Jésus debout, au milieu d’une barque presque submergée, ordonne à la tempête de s’apaiser , et la tempête obéit : les nuages font place à la lumière du soir, qui éclaire cette scène sublime. La nature humaine se montre dans le geste des apôtres qui se pressent autour du Fils de Dieu , le suppliant de les sauver; tandis que Jésus, rayonnant de calme et de majesté, révèle sa nature divine, aussi bien par sa sécurité au milieu des périls, que par son autorité sur les éléments.
Ce sujet présentait de grandes difficultés. 11 fallait peindre à la fois la tempête et le calme qui lui a succédé; le peintre était obligé d’indiquer ces deux contrastes, qui sont tout le sujet. Mais la peinture ne décrit point comme le fait
la poésie , elle montre; et, pour donner l’idée des situations successives , il faut un raisonnement profond et une très-grande connaissance des ressources de la peinture. En cela M. Raymond Balze a vaincu la difficulté : la figure du Christ est parfaitement dans faction du commandement ; les apôtres sont bien ceux qui réveillèrent Jésus en lui disant : «Maître, sauveznous , nous périssons. » Tous sont effrayés , mais à des degrés différents; déjà l’un d’entre eux admire la toute-puissance de Jésus et semble oublier, pour glorifier Dieu , l’effroi qu’il a ressenti. D’autres apôtres se groupent autour du Christ, et servent, par leurs craintes, à rehausser le calme du divin maître.
Le tableau que nous venons de décrire est l’un des meilleurs du Salon ; la composition en est bonne, plusieurs têtes ont de la beauté; nous espérons que l’étude de la nature complétera le talent de ce jeune artiste, qui n’a pas encore dit son dernier mot.
M. BIENNOURY.
Nous retrouvons un tableau envoyé de Rome par M. Biennoury, et qui a déjà été vu à l’Ecole des Beaux-Arts. Le Mauvais Riche est le motif de ce tableau important. L’artiste a dépensé beaucoup de talent pour cette œuvre capitale, mais il a oublié l’essentiel : la simplicité. Nous avons lieu de nous étonner de cette tendance à l’afféterie, d’abord à cause de la gravité du sujet qui s’v oppose, et aussi en raison des débuts de M. Biennoury, qui promettait de marcher sur les traces de son maître, M. Drôlling, Les attitudes sont forcées, celle du pauvre manque de dignité , et un serviteur se pose avec des efforts inouïs, que la légèreté du fardeau qu’il porte ne rend pas naturels.