DU PATRIOTISME
modifié dans ses manifestations et ses doctrines. D'exclusif qu'il était , il est devenu expansif . L'intérêt d'une aristocratie militaire , ou des monarchies qui en avaient accepté l'esprit dans la politique extérieure , était d'avoir de grandes armées, d'être toujours préparé à la guerre; l'intérêt des populations aujourd'hui est de diminuer autant que possible les forces militaires , de vivre en bonne harmonie avec les peuples qu'on s'efforçait autrefois d'intimider, et, pour en revenir à notre sujet , d'avoir un grand commerce. Le commerce , en effet , est , selon le dicton vulgaire , le lien des nations.
S'il est aujourd'hui un spectacle dont la majestueuse perspective flatte l'esprit du philosophe et délecte les âmes généreuses , c'est celui des efforts que font les peuples , et avec eux les gouvernements , pour cimenter les bons rapports internationaux. L'Europe tend visiblement à une unité qui n'exclurait cependant pas les nationalités indépendantes. De toute part en Europe, les idées et les sentiments se mettent à l'unisson, les intérêts s'harmonisent, une même pensée anime de plus en plus ce grand corps. Le mode même de l'existence matérielle, les costumes, l'alimentation et à plus forte raison les connaissances en tout genre , le goût littéraire et artistique, se rapprochent d'un même type. On a peine à distinguer un salon de Londres ou de Vienne , d'un salon de Paris ou de Berlin ; on y entend parler les mêmes idiomes. Devenus extrêmement rapides et faciles, les moyens de communication facilitent ce mouvement vers l'unité. On fait les plus grands sacrifices pour que les découvertes qui ont pour objet ces communications soient grandement appliquées au sein de chaque peuple, et pour que s'accélèrent les relations internationales. On dépense des milliards pour couvrir l'Europe d'un réseau de , chemins de fer, des dizaines, des centaines de millions pour multiplier les navires à vapeur sur les mers. Les tarifs de la poste se réduisent tous les jours. On entend dire par-
tout que l'Europe est une famille, et cette famille a des reetons dans toutes les parties du monde. Les souverains parlent de la sainte-alliance des gouvernements, les poëtes populaires chantent la sainte-alliance des peuples. Il faut être frappé de vertige pour concevoir, au milieu de ce noble et consolant tableau, la pensée d'isoler les nations sous le rapport commercial.
C'est une des mésaventures du protectionisme, disons mieux , c'est sa honte , que les hommes qui en sont les champions déclarés s'attachent à attiser le feu des haines nationales, avec la sollicitude qu'apportaient les vestales de Rome à entretenir le feu sacré. Ils parlent de l'étranger sur le ton qui pouvait être séant, il y a trois cents ans, dans la bouche d'un Montmorency ou d'un Châtillon. Au sujet des Anglais, ils affectent le langage amer que Duguesclin ou Dunois, adversaires généreux, auraient rougi de tenir. Si le gouvernement adoptait une politique belliqueuse, et surtout s'il allait en guerre contre l'Angleterre , ils en seraient désespérés , je le crois; je parle de ceux qui sont chefs d'industrie, et ils le sont presque tous. Il n'en est pas moins vrai qu'ils travestissent indignement tous les actes de la politique britannique, même les plus honorables, et ils ne négligent rien pour que, dans l'opinion du vulgaire, l'Angleterre soit toujours la perfide Albion ou notre éternelle ennemie.
Ils ont imaginé , à l'appui de leur système , une formule qui consiste à dire que , quand nous achetons quelque chose au dehors , nous payons un tribut à V étranger. Comme en France le patriotisme est très-ombrageux , et que , malgré le fonds du bon sens national , les métaphores réussissent parmi nous communément mieux que la froide raison , la formule a eu un prodigieux succès. Une multitude de personnes , de celles même qui ont reçu de l'éducation, croient fermement ce qu'on leur a dit , que si nous fermions moins rigoureusement la porte aux marchandises étrangères, nous serions tributaires de l'Anglais ou du Prussien, et que le pa-
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triotisme nous fait une loi de préférer les produite natio* naux , même à prix de beaucoup supérieurs.
Tout en aimant passionnément ma patrie, j'avoue que je résiste à étendre la sympathie et le dévouement qu eliç m'inspire aux produits des ateliers ou du sol , et voiei mou motif : il me paraît que le bœuf national est celui qui n&m rit aux moindres frais les estomacs , bien et dûment natjot uaux ceux-là , de jqaes compatriotes , et que le fer natiopal est celui que l'agriculteur ou le manufacturier national s* procure le plus aisément, c'est-à-dire en échange de la moisir dre proportion des fruits de son travail , quand bien même ce serait un produit fabriqué au delà des frontières. Ce qui est national , ce sont les populations considérées dajis leurs efforts pour produire Le plus possible, et dans leurs besoins à la satisfaction desquels ces efforts sont destinés. laissons doue ces qualifications de bœuf national et de 1er national ( c'est la résurrection du culte du bœuf Apis , avee lequel il semblait que la civilisation en avait fini depuis longtemps. Le grand souci patriotique , qu'à titre de citoyen français chacun de nous doit ressentir en présence de nos ateliers des champs et des villes, c'est que, parmi nos concitoyens* la proportion entre les efforts et les besoins soit aussi favo* rable que possible à l'humanité souffrante. Il n'y a de boi| système commercial que celui qui améliore cette proportion; tout système qui la vicie est antipatriotique et antinational, quel que soit le nom qu'il ait écrit sur son chapeau .
Mais le tribut à l'étranger? Je n'en aperçois vestige dans un échange librement consenti entre deux hommes, de quelque nation qu'ils soient , où chacun des deux , préciser ment parce qu'il a pu choisir en liberté , obtient en retour de sa chose le maximum possible, en quantité ou en quar lité, de la chose qu'il désire. Au contraire, si par des lois de douane on me force à m'approvisionne? chez un prot ducleur de fer qui, pour la somme de 100 fr., ne me donne de sa marchandise que 300 kilogr., tandis que, au dehors,
j 'en eusse trouvé 600, il aura beau être un Français , mon concitoyen : la loi m'en fait le tributaire, et je me déclare opprimé. Ainsi les protectionistes, qui se donnent tant de mouvement, dans l'intention assurément fort obligeante de nous éviter un tribut à l'étranger, nous dispensent d'un tribut imaginaire et s'en font servir à eux-mêmes un qui est très-substantiel pour eux , très-onéreux pour nous qui pourtant ne leur devons rien qu'à titre réciproque. Voilà tout ce qu'il y a de réel au fond de leur formule prétendue patriotique .
Les personnes qui veulent que la qualité de citoyen français se traduise pour les maîtres de forges, ou les filateurs de coton, ou les fabricants de poterie fine, de glaces, d'acier, etc., par la faculté de se faire payer des redevances par le public, n'ont donc plus aucun souvenir de ce qui se passa en 1789. Les ordres privilégiés étaient français , et bons français ; de même les membres des corporations , toutes privilégiées^ d'arts et métiers. Cela parut-il à nos pères une raison pour maintenir à la noblesse ou au clergé les avantages exclusifs dont ces deux ordres jouissaient, ou pour conserver les maîtrises et les jurandes? Puisque les manufacturière protégés veulent bien faire remarquer au publie qu'ils sont Français, le public est fondé à leur répondre qu'il est flatté de les posséder pour compatriotes; mais que, de leur côté, ils ont à prouver qu'ils sont dignes du titre de citoyen français par leur dévouement à la patrie. C'est ainsi que faisait la noblesse autrefois, messeigneurs ; elle revendiquait le titre de Français en bravant la mort sur les champs de bataille. Votre carrière est celle de l'industrie : montrez votre patriotisme comme il vous appartient, en produisant mieux ou aussi bien que qui que ce soit. Le patriotisme de l'industrie nationale consiste à ne pas laisser à l'étranger la palme du bon marché, à qualité égale, bien entendu : soyez patriotes de cette façon, et vous en recueillerez aussitôt la récompense, sans qu'une loi de l'Etat y soit nécessaire. Nous avons reven-
diqué la liberté et la justice, il y a soixante ans, contre les ordres privilégiés et contre les corporations; nous avions raison, et nous avons triomphé. Sachons à notre tour respecter la justice et la liberté : c'est le moyen d'être respectés nous-mêmes dans notre liberté, c'est le moyen d'obtenir que la justice ne cesse pas d'être observée envers nousmêmes.