‹ Examen médical des miracles de LourdesChapitre 1 sur 8 · IMPRIMERIE TIMON, RIE DES CAPUCINS · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE TIMON, RIE DES CAPUCINS

INTRODUCTION

Vers le milieu d'octobre 1872, cher lecteur, poussé par une curiosité bien naturelle à vouloir connaître le résultat médical diï aux pèlerinages de Lourdes, à ces pèlerinages, alors terminés, qui avaient pris la proportion et les allures d'une croisade , je mis en œuvre un artifice fort innocent et assez usité en pareille circonstance. Tenant à être exactement renseigné sur les guérisons miraculeuses qu'on disait s'y être

II INTRODUCTION

produites en grand nombre, il me paraissait juste, d'ailleurs, d'indemniser celui qui voudrait bien prendre cette peine. J'adressai donc à un journaliste, qui s'était un peu avancé dans ses affirmations, la proposition suivante :

(( Mettez-moi à même de vérifier trois des guérisons miraculeuses que vous annoncez s'être opérées au dernier pèlerinage de Lourdes , et je verserai entre vos mains la somme de 600 francs, pour être affectée à telle œuvre de bienfaisance que vous jugerez convenable. — - Le jury chargé de constater la réalité et le caractère miraculeux de ces guérisons sera composé de vous, Monsieur, et de deux ecclésiastiques que vous aurez choisis ; de moi et de deux confrères que je m'engage à ne pas prendre en dehors de la Société de médecine de notre ville. Aussitôt l'arrêt du jury notifié, je m'exécuterai, s'il vous donne raison, n'y eût-il même en votre faveur qu'ui>e voix de majorité. »

INTRODUCTION

A cette proposition, qui n'était point un défi, à cette offre, qui n'était point un pari, on opposa quelques doutes sur la compétence du corps médical en pareille matière, quelques considérations sur la valeur de la notoriété publique, bien supérieure en pareil cas, disait-on, à toute constatation scientifique. On promettait cependant de me donner satisfaction, mais en demandant un peu de temps. Bref, la réponse fut évasive.

Evasive ! . . . Mon honorable correspondant ne la jugeait point telle. A ses yeux, elle était péremptoire, du moment que, dans son argumentation, il avait trouvé moyen de me renvoyer à l'ouvrage de M. Henri Lasserre sur Notre Dame de Lourdes. — « Mais je demande des faits récents, aisés à vérifier, répétais-je?... » — Lisez M. Henri Lasserre ! — ((Et mon jury d'enquête ! Son autorité peut-elle être balancée par celle d'un seul homme?... n — Lisez M. Henri Lasserre!

, — (( Eh quoi ! la sève divine est-elle donc

IV INTRODUCTION

tarie qu'il faille me contenter des anciens miracles, d'un siège tout fait, d'une authenticité canonique ?» — Lisez M. Henri Lasserre ! — C'est incroyable vraiment, cher lecteur, le nombre d'articles de journaux, de lettres anonymes, de conseillers bénévoles, qui, à cette époque, me répétaient à tout instant et sur tous les tons : « Lisez M. Henri Lasserre!... Comment! vous n'avez pas lu M. Henri Lasserre !... Essayez donc un peu, pour voir, de réfuter M. Henri Lasserre! . . . » Je ne suis point un saint, cher lecteur, tant s'en faut, hélas ! Pourtant, vaincu par cet unanime toile et lege, j'imitai le Grand Docteur. Très-satisfait, d'ailleurs, je l'avoue, au milieu de mes occupations professionnelles, de tomber sur un dogme unius libri, j'achetai et je lus.

Je lus et ne tardai guère à comprendre la force et le nombre des incitations qui étaient venues m'assaillir. Le livre que j'avais entre les mains est une œuvre de portée réelle.

INTRODUCTION'

Ecrite par un homme qui lui-même fut guéri etl se servant de l'eau de Lourdes, elle reflète, il est vrai, un profond sentiment de gratitude. Mais il est des âmes pour lesquelles un bienfait reçu n'est qu'une occasion d'être justes envers le bienfaiteur. Commencé par entraînement, composé de bonne foi, terminé avec conviction, cet ouvrage respire un rare parfum de sincérité, auquel nul ne saurait échapper, parfum que, du reste, on n'a rien fait pour dissimuler ; car c'est le comble de l'habileté, en se réclamant d'un devoir à remplir, de ne paraître que consciencieuse. Empreint tour-àtour de l'austérité des Ecritures, des grâces du roman, de la vigueur du plaidoyer, du rigorisme de la science, assorti pour tous les goûts, armé contre toutes les exigences, il est impossible de mériter, de plus de manières, le succès énorme qu'il a obtenu. La vérité, si elle est la, la superstition, si c'en est une, ne pouvaient désirer un plus élo-

VI INTRODUCTION

qucnt interprète, un défenseur plus persuasif.

Et la forme î . . . La forme est délicieuse. L'auteur est maître en l'art de dire comme en Fart de prouver. Il ne m'appartient point, à moi, de décider si ses emprunts aux textes sacrés sont toujours bien discrets, toujours bien opportuns. Moins encore aurais-je le courage de signaler quelques sorties un peu brusques contre la librepensée. Quand on sait si bien orner la sienne de fleurs, je comprends qu'on soit fier de pareilles chaînes; et celles-là, je serais le premier à m'enorgueillir de pouvoir les porter comme lui. En somme, le tout donne une lecture attrayante ; tellement attrayante que moi-même, à tous ceux qui veulent être instruits , comme à tous ceux qui veulent être émus, je ne puis mieux faire que de redire, à mon tour, aujourd'hui : a Lisez 31. Henri Lasserre! »

Et pourtant, cet ensemble si bien ordon-

INTRODUCTION

ne, j'y vais porter la main; ce chef-d'œuvre si harmonieux d'aspect, il faut le disséquer; car disséquer est pour le médecin le seul moyen de connaître ; et, vous l'avez deviné, cher lecteur, c'est en médecin , presque exclusivement en médecin, que je vais procéder. Que ceux qui croient, que ceux qui reposent sur l'oreiller de la foi me pardonnent donc de leur faire entendre le cri discordant de la raison. Qu'ils me pardonnent et ne s'en prennent point à moi. En ouvrant — et le premier, ce me semble — une controverse de sang-froid sur ces matières, je ne fais que répondre au pressant appel de celui-là même qui autorisa le culte de Notre-Dame de Lourdes, de l'évêque de Tarbes, qui écrivait à ce sujet : « Est-ce à dire que nous repoussons, sur les faits dont il s'agit, une discussion large , sincère , consciencieuse , éclairée par la science et ses progrès ? Non certes : nous l'appelons , au contraire , de tous nos vœux. Nous voulons que ces faits

soient d'abord soumis aux règles sévères de la

certitude, qu'admet une saine philosophie ; qu'ensuite, pour décider si ces faits sont surnaturels et divins, on en appelle à la discussion de ces graves et difficiles questions des hommes spéciaux et versés dans les sciences de la théologie mystique, de la médecine. de la physique, de la chimie, de la géologie, eto., etc. : enfin, que la science soit entendue et qu'elle prononce. »

Justifié aux yeux des croyants par cette haute autorité, je viens, pour ma part, pour ma part médicale, remplir le programme qu elle a tracé. Sans doute je le remplirai à ma manière; car l'on devine bien que si je prends la plume, c'est que j'ai plus d'une lacune, plus d'une inexactitude à relever dans les conclusions de la Commission épiscopale, qui consulta des médecins, mais ou les médeins n'eurent que voix consultai plus d'une erreur à signaler aussi dans le Mandement qui a consacré la réalité de l'Ap-

INTRODUCTION

parition. J'exposerai ma pensée librement, Sans jamais rendre solidaires des erreurs que je veux éclairer les personnes qu'il m'est doux et facile de respecter, mais sans compromettre non plus en de vains ménagements les droits de la raison. La raison plane en dehors et au-dessus de tous les partis, de toutes les doctrines, au-dessus du christianisme lui-même, puisque si l'homme s'incline devant les mystères, cène peut être que parce que, après réflexion, il consent à" s'incliner; la raison , en ce cas , étant donc tenue de signer sa propre abdication. Tranquille dans sa force, elle laisse à d'autres les formes tranchantes et les allures agressives ; car elle ne suppose autour d'elle que des préjugés, * jamais de la mauvaise foi; ne voit que des ignorants, jamais des ennemis. Instruite à la lente histoire de nos lents progrès, elle sait douter, elle sait concéder, elle sait attendre.

Mais cette réserve, qui est sa loi. elle n'admet pas que qui que ce soit s'en affran-

X INTRODUCTION

chisse : et si elle compatit à toutes les illusions, il lui est bien permis parfois d'en sourire, de montrer du doigt, aux impatients qui s'égarent vers les sphères célestes, l'humble planète où l'on ne fait, hélas ! que marcher, mais où chaque pas rapproche de la vérité.

Un mot encore d'explication personnelle, de justification, si l'on veut. En discutant l'œuvre de M. Lasserre, en le tenant pour un homme véridique, je ne crois que lui faire justice. Quelques-uns trouveront que je lui fais une faveur, une concession tout au moins : « On ne discute pas les miracles, s/écrient déjà les ultras de la libre-pensée ; on passe à côté en levant les épaules ou en pouffant de rire, selon son tempérament, et tout est dit. »

Je connais cette humeur-là : elle est le pendant exact de celle qui engendre la vraie foi. Entre tout croire et tout nier, §ans vouloir regarder, il n'y a que l'épais-

INTRODUCTION. XI

scttrdc la plus mince circonvolution cérébrale. C'est dans l'un et l'autre camp que se recrutent les armées de l'intolérance, et que, jadis se recrutèrent d'autres armées. Pour moi, quand unhomme sensé, instruit, et dont je n'ai nul motif de soupçonner la loyauté, me dit : « J'ai vu, » si l'objet ou le fait dont il me parle dépasse les proportions de ce qui frappe ordinairement nos sens, je ne lui réponds ni: « C'est impossible! » ni « C'est absurde î » mais bien, et le plus paisiblement du monde : « Veuillez m'initier à tous les détails de votre observation; puis vérifions ensemble comment vous avez regardé et ce que vous avez réellement vu. »

M. Lasserre m'a initié. En tant que polémiste, j'admets comme exacts tous ses récits, comme sincères tous ses témoins... et je vais vérifier.

Je ne puis cependant, ni ne veux passer

XII INTRODUCTION

sous silence un très-digne auxiliaire de M. Lasserre. Favorisé, lui aussi, dans sa famille par une guérison du même ordre — car ce royaume-là ne paraît point réservé aux pauvres d'esprit — il a, comme M. Lasserre, pris la plume, une excellente plume, pour raconter et pour rendre témoignage. Mais M. Artus — certains noms obligent — a les allures plus militantes. Yoici comment il procède, lui :

Il dépose chez un notaire, dont il nous donne l'adresse, un enjeu de dix mille francs (quinze mille francs, avec les frais d'enquête), et somme la libj'e-pensée de tenir le pari, c'est-à-dire de risquer pareille somme; avertissant son adversaire que, pour gagner — et pour ne pas perdre — il lui faudra « établir clairement et officiellement la fausseté radicale de deux des faits principaux (M. Artus en nomme six sur lesquels on pourra choisir) racontés par M. Henri Lasserre, » Suit une liste longue

INTUODUCTIOX. XIII

et variée de personnes fort honorables : historiens, érudits, astronomes, médecins, magistrats, ete., parmi lesquels le tenant de M. Artus est libre de désigner ceux qu'il accepte pour arbitres....

Ce défi, très-loyal dans l'intention de celui qui le porta, était surtout destiné, disait son auteur, à « terminer les discussions oiseuses, à commander le silence aux paroles vaines. » Or, comme resté ouvert pendant toute une année, il n'a été relevé par personne, M. Artus conclut en ces termes : <( Il est démontré que Messieurs les libres-penseurs, sur ces mêmes questions où ils engagent si hardiment leur parole et leur honneur de publicistes et d'écrivains, où ils ne balancent pas à jouer avec tant d'aisance l'âme des peuples et le fondement des sociétés, n'osent cependant, malgré leurs prétendues certitudes , et quoique pourchassés par un défi public, hasarder un pari, ni risquer un écu. Ce seul l'ail

XIV INTRODUCTION

les juge définitivement et donne la mesure et de leur bonne foi et de leur valeur. >>

« La cause est entendue, le jugement est rendu. »

Le jugement est rendu ! Rendu sur

la plaidoirie de lune des parties ! Et rendu par cette partie même! Assurément, M. Artus, vous êtes un homme de foi plutôt qu'un homme de loi ; et, fort heureusement pour nous, ce jugement n'est point exécutoire. J'en appelle, quant à moi, oh ! j'en appelle, ou, en termes plus juridiques, je m'y oppose; car il ne s'agit encore, Dieu merci ! que d'un jugement par défaut, toujours susceptible d'opposition.

J'en appelle! C'est bientôt dit. Mais

est-ce tout-à-fait prudent? Et sais-je bien à quoi je m'expose-là? On ne peut en appeler sans plaider, n'est-il pas vrai, ni plaider sans discuter? Or, M. Artus, personnellement, n'est point de cet avis. « Quant à me laisser entraîner à une polémique

INTRODUCTION

quelconque en la place du pari, dit-il, je n'en ai ni la volonté, ni le temps ; et je m'y refuse, a l'avance, avec le plus parfait dédain. Si quelqu'un, au lieu d'accepter le pari que je propose loyalement, veut ergoter à ce sujet et disputer sur la question, je le laisserai s'agiter dans le vide, sans lui faire l'honneur de prendre la plume et de lui répliquer. Je me bornerai à répondre à ce discuteur: m Mon « argent, je viens de le déposer. Mes condi- « tions, je viens de les dire : elles sont à

a prendre ou à laisser Hors de là,

« je considère votre prose comme entiè- « rement vaine, et je n'y vois qu'un ridicule (( verbiage, sans portée et sans bonne foi, « destiné à dissimuler, derrière une force fanterie de parade, votre terreur de « perdre et votre méprisable poltronnerie. » Hum!... M. Lasserre passait pour un dialecticien serré, parfois embarrassant; mais celui-ci est encore moins commode.

XVI INTRODUCTION

Eli quoi ! il lui a plu S'arrêter un programme, de sa pleine autorité; et parce qu'on aura trouvé que ce programme ne comprend pas tous les termes du problème, et parce qu'on se sera permis de lui en faire l'observation, on sera ridicule, ergoteur, déloyal, fanfaron honteux, méprisable poltron ; tout

cela, < et verbeux par-dessus le marché !

Peste! il y a là de quoi faire réfléchir:

Cet homme assurément n'aime pas la critique !

oserai-je lui dire dans le langage des dieux, puisque la prose lui semble vaine. Et je ne suis point assez fou, pouvant rester à l'abri, d'aller recevoir la bourrasque.

Si j'essayais cependant.... Voyons

en me parlant à moi-même ? Mais j'y

songe, cher lecteur. Confident obligé de tout écrivain dans l'embarras, vous ne me refuserez pas, en cette circonstance, votre concours passif. Voici donc ma réponse, mais il est bien entendu quelle est pour

INTRODUCTION

vous seul. — Dans le cas, néanmoins, où il prendrait fantaisie à M. Àrtus de lire pardessus votre épaule, je ne pourrais l'en empêcher; et peut être même, s'il se permet cette licence, apprendra-t-il ce qu'il désire tant savoir, c'est-à-dire pour quels motifs son défi, jusqu'à ce jour, n'a été relevé par aucun de ceux à qui il l'adressait.

1° Je décline la proposition de M. Artus : parce que le chiffre de l'enjeu est trop élevé. Ce n'est, fort heureusement, pas pour moi personnellement que j'ai à demander grâce. Deux motifs d'un ordre général motivent cette première objection.

D'abord, les juges seront retenus par la perspective des conséquences pécuniaires de leur sentence. Si j'avais l'honneur, quant à moi, de siéger à ce tribunal, j'adjugerais bien volontiers 500 ou 1000 francs au parieur le mieux inspiré, au détriment du pauvre diable qui a été un peu présomptueux ; mais j'y regarderais à deux fois avant

XVIII INTRODUCTION

d'appauvrir d'une somme importante celui qui , après tout, n'a eu d'autre tort que de se tromper sur la valeur des preuves qui ont déterminé sa conviction. Son consentement, écrit et signé à l'avance, de supporter les suites du pari ne mettrait pas complètement ma consience en repos; et pour peu que j'y visse un moyen acceptable, j'inclinerais à partager le diiïérend... Et le but du pari ne serait pas atteint.

Ensuite, et certainement, ce qui retiendra les juges attirera les témoins. Je ne soupçonne et ne veux accuser ici personne en particulier. Aussi serais-je fort embarrassé pour formuler ma pensée, si M. Artus lui-même ne venait à mon aide en m'en fournissant l'expression ; expression tellement juste que je n'ai besoin d'y retrancher que deux lettres pour la pouvoir signer, fond et forme : « J'ai trop connaissance de la faillibilité humaine pour ne pas être assuré que, sur une question en laquelle

INTRODUCTION

le fanatisme religieux se croit tout permis, et avec un enjeu de dix mille partes, il serait aise de trouver des témoins pour déposer malgré toutes les évidences. »

2° Je décline la proposition de M. Artus ; parce que les six faits principaux auxquels, aujourd'hui, après réflexion, il limite sa proposition, en d'autres termes les six guérisons dont il nous défie d'établir la fausseté radicale datent de fort loin. En eiïet, trois remontent à 14 ans, une à 12 ans, et l'autre à 10. A une telle distance, quelle confusion ne doit-il pas régner dans les souvenirs du peu de témoins qui survivent? Le fait, dans ces conditions, est passé à l'état de tradition ; et l'on se heurterait, à chaque pas, contre la leçon sue, contre le parti pris. Puis , cinq de ces guérisons ont déjà été l'objet d'une enquête officielle — toutes , de nombreuses investigations et vérifications particulières. Si, jadis, acteurs ou témoins ont exagéré, peu ou beaucoup.

INTRODUCTION

sciemment ou non, ce n'est pas à présent qu'on serait à même de leur prouver qu'ils exagèrent, ce n'est pas à présent qu'ils voudraient se démentir. Engagés par leur première version, ils y adhèrent de toute la force de leurs souvenirs, passés à l'état de conviction, de toute la conscience du péril que leur ferait courir une rétractation tardive. — « Mais ce n'est pas ma faute, pourtant, dira notre honorable adversaire, si l'occasion de lancer mon défi ne m'est échue que longtemps après ces miracles accomplis. » — Etserait-ce donc la mienne, lui répondrai-je, si, depuis lors, vous n'êtes pas en mesure — veuillez excuser la vulgarité de l'image — vous n'êtes pas encore en mesure de renouveler votre répertoire? 3° Je décline la proposition de 31. Artus : surtout parce qu'il entend n'admettre le débat que sur la réalité des guérisons. — « Il s'agit, dit-il, de vérifier purement si le fait matériel est vrai ou faux. Rien n'est

INTRODUCTION

plus aisé que de savoir, par le témoignage de la famille, des médecins, des voisins, par la notoriété publique, par mille preuves : 1° si telle personne était malade depuis bien des mois et des années ; 2e si, à telle époque et à tel jour, elle était notoirement considérée comme incurable; 5° si, cependant, ce jour-là, elle a été brusquement et entièrement guérie en invoquant la vierge Marie et en faisant usage de l'eau de Lourdes ; 4° si, depuis cette époque, la guérison s'est maintenue. »

Pardon, mais il y a un cinquième terme, assez essentiel, que vous omettez, involontairement je pense. Tout ce programme-là réalisé sur le vivant constitue assurément un résultat admirable, surprenant, bors du cours usuel de la pratique. Mais pour qu'on lui donne le nom et le rang que vous réclamez, pour que Ion consente à y voir non pas seulement un fait extraordinaire, mais un miracle, il faut quelque ebose de

XXII INTRODUCTION

plus : il faut prouver non par le bruit public, par l'appréciation des parents, voire même par le témoignage des médecins , mais de par la plus large interprétation des lois qui régissent la matière animée, il faut prouver que le résultat ne pouvait , en aucun cas, de façon , ni sous quelque influence que ce fût, être obtenu par les seules forces de la nature.

Cette exigence vous semble-t-elle excessive ou subtile ?... Ne vous hâtez pas de la condamner. Prenez plutôt la peine de tourner quelques pages, et vous trouverez de quoi la justifier amplement en lisant la relation de plusieurs faits indubitables, où la guérison de maladies non moins anciennes , non moins rebelles par leur nature, non moins légitimement considérées comme incurables, a été obtenue tout aussi promptcment, sans l'intervention d'aucune puissance surnaturelle : frappants exemples, à l'authenticité desquels ajoute encore le désin-

INTRODUCTION. XXIII

tércssemcnt notoire des témoins qui, par l'autorité de leur parole , leur ont donné place dans l'histoire.

M. Arlus persisterait-il à repousser l'addition que je propose?... — Alors, je l'en avertis charitablement, son cas devient mauvais; car il se met en opposition avec deux autorités : l'une à qui i! porte un trèsgrand respect (M. Lasserre), l'autre à qui il le doit (la Commission cpiscopale des miracles de Lourdes). « Il y avait, en cette délicate étude, dit M. Lasserre, deux parts bien distinctes : les faits eux-mêmes et leurs circonstances relevaient du témoignage humain; l'examen du caractère naturel ou surnaturel de ces faits relevait, en grande partie du moins, de la médecine. La méthode du Tribunal d'enquête s'inspira de cette double pensée. » Etplusloin, rappelant les principes qui ont guidé la Commission : a II lui suffisait, dit-il, qu'une explication naturelle, même entièrement invraiscm-

XXIV INTRODUCTION

blable, fût, à la rigueur, possible, pour que le Miracle ne fût pas déclaré. »

La Commission épiscopale a-t-elle bien ou mal appliqué ce principe?... Nous le verrons plus tard. Mais elle le formule, elle le consacre, elle l'adopte pour sa règle de conduite : voilà, pour le moment, tout ce qui m'intéresse, et ce qui intéresse bien davantage M. Artus.

Voyez, en effet, la singulière position de notre faiseur de défi. Pour avoir raison des libres-penseurs — des médecins entr'autres — il en appelle à M. Lasserre ; et M. Lasserre le renvoie à la Commission épiscopale, laquelle le renvoie aux médecins. Ainsi, par un plaisant retour, c'est moi qui suis orthodoxe en proposant de nouvelles conditions, et M. Artus n'est ni plus ni moins qu'hérétique, s'il maintient les siennes...

Je n'abuserai pas de mes avantages, et voilà, en somme, ce que, à mon tour, je propose à M. Artus :

INTRODUCTION. XXV

i° Nous déposerons chacun mille francs.

2° Sur les six faits principaux, que M. Artus a triés dans le grand nombre de ceux que M. Lasserre rapporte (cas de Henri Bus., de Mme Riz., de M"cMo.,de Justin Bou., de Jules Lace, de Catherine Lat.), sur ces six faits, dis-je, j'en désignerai deux, à mon gré. — Deux est le nombre fixé par M. Artus lui-même.

5° Un jury médical aura à apprécier et à décider si, oui ou non, dans ces deux cas, la guérison est « entièrement inexplicable autrement que par une action surnaturelle de la puissance divine? » — Ce sont là, et en propres termes, les conditions fixées par la Commission épiscopale.

i° Le jury sera composé de trois ou cinq membres de l'Académie de Médecine de Paris, tirés au sort, chez le notaire de M. Artus, parmi tous ceux de ces membres qui ont été ou sont médecins ou chirurgiens des hôpitaux de Paris, nommés au

XXVI INTRODUCTION

concours, et qui, en outre, n'ont pas plus de 65 ans. (L'Académie a des sections de botanique, de pharmacie, etc., dans le personnel desquelles l'aptitude à délibérer sur de telles questions ne se rencontrerait qu'exceptionnellement). Une liste de suppléants sera également tirée au sort, pour parer au cas de non acceptation par les membres titulaires.

5° Nous comparaîtrons devant ce jury , M. Àrtus et moi. Il lui sera facultatif de se faire assister d'un médecin. Chacun de nous exposera ses raisons, sous la direction du plus âgé des membres du jury, qui, comme président, aura pouvoir de donner la parole, de poser ou laisser poser des questions, de conduire la discussion, la remettre à une autre séance, clore les débats, etc., sans aucune réclamation admissible de la part de M. Artus, ni de la mienne.

6° Je m'engage à n'argumenter que sur le texte même du livre de M. Lasserre

INTRODUCTION. XXVII

(51e édition, 1872), à ne produire aucune autre pièce, certificat, témoignage, etc. ; et je demande la réciprocité de cette condition.

7° Le jury ne sera astreint à aucune forme. Ses décisions seront en dernier ressort et immédiatement exécutoires, quoique prises à la simple majorité.

Ceci, bien entendu, cher lecteur, est une proposition et point un ultimatum.

Est-elle acceptée telle quelle?... Je m'en réjouis, et je pars aussitôt le jury désigné et convoqué.

M. Artus désire-t-il quelques modiiications ? Consent-il à échanger quelque prose avec moi dans ce but?... Je m'empresserai de concéder tout ce qui me paraîtra raisonnable et possible.

Uefuse-t-il enfin?... Eh bien ! Je penserai qu'il n'a, pour agir ainsi, que de bonnes et très-avouables raisons. Je ne l'en tiendrai pas moins pour l'un des plus honnêtes gens que je connaisse, et me contenterai de dire

Page 1