‹ Examen médical des miracles de LourdesChapitre 7 sur 8 · Marianne Garrot, — dartre de la face · texte numérisé non relu

Marianne Garrot, — dartre de la face

Quanta ces derniers sujets, affectés de maladies que j'appellerai matérielles, je dois noter un fait important. Tandis que, chez les sept premiers, atteints de maladies nerveuses, la guérison a été instantanée (sauf dans le septième), chez les quatre derniers, au contraire, là où le mal était matériel, l'effet a été moins prompt. Il a fallu un ou deux verres d'eau et quelques lotions pour guérir le n° 8; une nuit pour le n° 9; deux jours pour le n° 10. Il ne fallut pas moins de dix jours pour le n° 11

Cette nouvelle différence est bien faite pour inspirer quelques doutes. Est-il donc plus difficile, faut-il plus de temps a la p uissance divine pour guérir un ulcère, une dartre, que pour faire cesser un spasme ?... Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que, pour la puissance humaine, pour la médecine et pour tous les actes qui sont de son domaine, il faudrait effectivement plus de temps.

Ce qui rapproche encore ces guérisons de

— oo — celles ducs à la nature, c'est leur mécanisme, ce sont les traces qu'elles laissent. Un homme est atteint d'amaurose a la suite de traumatisme. Il guérit de son amaurose en buvant de l'eau de Lourdes; mais « la guérison merveilleuse ne fait disparaître ni les traces profondes, ni les cicatrices. » — Cet autre est guéri de varices de la jambe ; mais, à la place qu'occupaient les veines dilatées, il reste, on voit de petits cordons durs, solides. C'est donc par le mécanisme connu, régulier, chirurgical, usité, de V oblitérât ion des veines que la sainte Vierge a agi. La main a été divine, je raccorde, mais le vestige est tout humain. — Plus loin, un pauvre enfant a un large ulcère au cou. Il guérit, mais il reste à la place du mal une cicatrice ; (?) et M. Lasserre, qui a voulu voir de ses propres yeuxj parle avec une évidente satisfactionde cette vaste cicatrice. — Or, je suis bien loin de vouloir imposer ma manière de voir a qui que ce soit, en ce monde ou ailleurs, a Dieu pas plus qu'à M. Henri Lasserre, mais je ne puis, cependant, me soustraire a cette réflexion : Si les traces matérielles de l'ancien traumatisme avaient instantanément disparu chez Pamaurotique ; si les veines, tout en guérissant, étaient restées perméables chez le variqueux; si, surtout, chez le

scrofuleux, l'ulcère s'était fermé sans laisser de cicatrice, le fait-miracle eût été, par cela seul, iucontestable. Toute enquête sur l'incurabilité du cas, sur la promptitude de la cure, sur la compétence et la sincérité des témoins, devenait superflue, tout soupçon insoutenable, car la nature n'opère jamais ainsi. A moins de nier qu'il y eût eu ulcère, on ne pouvait nier qu'il n'y eût

eu miracle — Mais nous avons une cicatrice,

une vaste cicatrice. Aussi, sur les si, quand et comment, sur la valeur des certificats, sur la précision des témoignages , la discussion est ouverte; et, je le crains, elle ne se fermera pas aussi vite que la plaie.

Sans entrer dans d'autres détails, sans approfondir plus qu'ils ne le méritent les miracles de deuxième et de troisième ordre , ces cas où la guérison fut douteuse ; ceux où elle fut lente, progressive; ceux même où la guérison (Juliette Fournier) n'eut lieu qu'a un second essai; où l'amélioration (enfant Lesbareilles) ne commença qu'après quatre tentatives très-espacées (dont trois complètement infructueuses), je vais achever d'éclairer le jugement du lecteur par un nouveau moyen, en mettant sous ses yeux, immédiatement Tune après l'autre, deux relations, savoir :

1° le récit, raconté par un médecin, de Tune des principales cures, de l*un des vrais miracles de Lourdes; 2° l'observation d'un cas tout semblable, où la guérison , ainsi qu'on en voit des exemples dans les Annales de la science, a été aussi prompte et aussi radicale, sans qu'il ait été fait appel a aucun agent surnaturel. Lisez :

1° Le miracle : « L'enfant Tambourné (1), âgé de cinq ans, présentait les symptômes d'une coxalgie au premier degré : douleurs très-vives au genou , obtuses à la hanche ; déviation en dehors de la pointe du pied; claudication, d'abord, puis impossibilité de marcher sans provoquer de grandes souffrances;... intolérance pour les aliments;... grand amaigrissement. Evidemment, la maladie, parcourant a grands pas sa première période, menaçait, dans un temps plus ou moins éloigné, la vie de l'enfant, lorsqu'on eut la pensée de le porter a la grotte de Lourdes, où sa guérison s'opéra instantanément.

« L'affection du jeune Tambourné appartient à la même famille que celle de Busquet; mais elle est plus grave, car le mal a envahi une grande

(1) C'est celui qui « était tombe dans une sorte d'étal extatique » au moment d'elle plongé dans l'eau de la Grotte.

articulation. Les prévisions ont pris déjà un caractère fâcheux aux yeux du médecin qui sait lire dans l'avenir.

« Il est possible, sans doute, de guérir une coxalgie par les moyens et par les procédés que possède la science. Les eaux sulfureuses naturelles ne comptent plus ces sortes de guérisons ; mais , dans aucun cas , il ne leur est arrivé de les opérer avec la rapidité de réclair. » (Extrait du Rapport d'un des médecins chargés d'examiner cette guérison ; 28e procès-verbal de la Commission épiscopale).

2° L'observation médicale : « Une jeune personne de 16 ans avait, depuis plusieurs mois, à la hanche gauche, — ■ dont elle souffrait déjà, par intervalles, depuis Page de huit ans, — tous les symptômes d'une coxalgie, symptômes qui, en dépit des traitements les plus énergiques et les plus variés (vésicatoires nombreux, badigeonnages iodés , frictions mercurielles 9 immobilisation, eaux minérales), allaient en augmentant. Douleur assez vive au genou; la hanche se tuméfiait de plus en plus; le membre était raccourci de 5 ou G centimètres. Trois confrères lui donnaient leurs soins : un médecin et un chi-

rurgien en chef des hôpitaux de Lyon , et un médecin inspecteur adjoint d'une station thermale importante.

« La maladie ne faisant qu'empirer depuis plus de quatre mois, et la malade ne pouvant quitter le lit, on se décida a appliquer le fer rouge. Mais, à l'annonce de cette décision, et surtout de son exécution prochaine, la jeune personne fut terrifiée. Elle déclara qu elle ne souffrait plus, qu'elle pouvait remuer facilement son membre, et qu'elle se sentait capable de marcher aisément. En effet, le lendemain , bien que , depuis deux mois , elle gardât le lit, elle se leva, quelques heures avant la visite du docteur; et, quand celui-ci vint la voir, il la trouva debout, marchant librement dans sa chambre. L'examen du membre permit de constater que les chevilles et les épines iliaques avaient repris leur niveau, que le raccourcissement avait cessé, ainsi que la déformation de la hanche.

« La guérison a été complète et ne s'est pas démentie depuis six ans. » (Thèse de M. Crolas, (Montpellier, 18G5), dont le récita été complété au moyen de renseignements fournis par Pun des médecins de cette malade.)

Entre ces deux maladies, il n'y a que des ana-

logies : même nom, mômes symptômes (1), même ancienneté du mal, même soudaineté de guérison. Quant aux différences — ■ miracle a part, — je n'en vois, moi, pour l'agent curatif, entre les deux malades, d'autre que celle-ci : l'un a eu foi, l'autre a eu peur.

Il y aurait bien aussi a signaler une petite différence entre les deux médecins. L'un, dont le nom ne nous a pas été révélé, l'honorable docteur de la Commission épiscopale, sait, ainsi qu'il le dit lui-même, « sait lire dans l'avenir ! »

Le second , notre aimé collègue le docteur Crolas, lit, tout uniment, dans le présent. Il a lu les travaux de Brodie, de Lesauvage, de Robert (ce dernier publié en 1859) ; et, sachant, d'après ces auteurs, qu'une simple affection douloureuse de la hanche peut simuler les symptômes d'une inflammation de cette articulation, lorsqu'il voit une contracture de cette région disparaître tout a coup, il enregistre le fait à la colonne des observations, et non au chapitre des miracles.

Ces exemples donnés, je reviens sur mes pas,

(I) On n'a cependant pas noté de raccourcissement du membre sur l'enfant de Lourdes, ce qui impliquerait, chez lui, un cas moins "rave.

et je vais, maintenant, envisager a un point de vue plus général l'ensemble des guérisons racontées par M. Lasserre.

Le moment est venu, en effet, de me prononcer sur leur caractère, leur cause, leur signification .

Je Fai dit, et il ne m'en coûte rien de le répéter : Les guérisons racontées par M. Lasserre sont surprenantes, extraordinaires, dépassent, et de beaucoup, ce que nous avons l'habitude, nous médecins, d'observer et surtout d'obtenir. Des doigts retenus dans une position vicieuse par la rétraction musculaire sont redressés instantanément. — Une vieille femme, atteinte depuis trois ans de paralysie incomplète, recouvre tout k coup la faculté locomotrice. — Une autre, épuisée de douleurs et d'inanition, presqu'à son lit de mort, nous dit-on, est subitement rendue a la santé. — D'anciennes amauroses , rebelles jusque la a

tout traitement, se dissipent soudainement

Assurément, il y a bien la de quoi frapper d'étonnement les spectateurs les plus instruits; et, dans une autre classe, il y a bien de quoi faire crier au miracle. Je le déclare sans arrière-pensée,

si les récits sont conformes à la réalité, cet ensemble de résultats ouvre un vaste champ a la méditation des physiologistes et des psychologistes, et je comprends a merveille, pour ma part, la stupéfaction des témoins, la reconnaissance des heureux privilégiés. Quant a la ferveur enthousiaste des populations, elle est le complément obligé de ces sentiments. Gomment feraitelle défaut dans un milieu moral où l'espérance est une vertu, où le moyen de la réaliser — la foi — est lui-même promu au même rang I

Mais réfléchissons cependant , et tâchons , avant tout, de nous entendre sur le sens du mot incurable. Ce mot revient, a chaque instant, dans le livre de M. Lasserre. M. le docteur Dozous déclare que Bourriette était incurable. Les médecins de Catherine Latapie lui avaient « déclaré que son état était incurable. » Incurable sans phrases, F 'abien-Baron. « Déclarée incurable par la science, » Blaisette Soupennes. Et le Mandement conclut a son tour : « L'eau de Massabielle (1) a guéri des malades abandonnés et déclarés incurables. »

(1) C'est le nom de la grotle située près de la ville de Lourdes.

Or, qu'un médecin affirme qu'il ne peut pas

espérer de jamais guérir tel malade, je le

trouve un peu humble.

Qu'il déclare qu'aucun de ses confrères ne

pourra faire mieux que lui, je trouve qu'il

rachète assez bien, par la, son délaut de tout à l'heure.

Qu'il délivre , dans ces termes , un certificat dont le seul sens possible est que , pour faire mieux que lui , pour réussir la où il avait

échoué, il a fallu un miracle; je ne vois rien

de bien étonnant a ce que, entouré de parents, d'amis, d'intéressés de toute espèce, qui assiègent sa modestie , il subisse cette violence et consente a se signer ainsi, indirectement, a luimême un brevet de capacité.

Mais qu'il déclare que, d'aucune manière, par l'emploi de quelque agent, de quelque moyen empirique que ce soit, par l'effet du temps, de l'influence morale, d'une révolution lente ou subite de l'organisme, etc., il était impossible que le

malade guérit jamais, oh 1 alors, c'est qu'il a

oublié la belle définition classique de son rôle de médecin : « naturœ minister et interpres. »

Et, cependant, c'est dansée dernier sens, tel que je viens de le spécifier, ce n'est que dans ce sens

que Ton peut croire que le mot incurable a été pris,, lorsque ce mot, comme dans les certificats ci-dessus et comme dans le Mandement, est employé sans aucune addition explicative. — ■ Ainsi, tous ces hommes éclairés, il faut bien l'admettre, ont donc déclaré que leurs malades étaient absolument incurables , c'est-à-dire incapables de guérir sans un miracle

Tous ? Non : un seul a inséré dans son certificat la réserve qui, en pareil cas, me semble de droit; un seul, l'honorable M. Bermond, de Bordeaux , ayant constaté la guérison inopinée de Mllc Marie Moreau de Sazenay, s'exprime en ces termes : « C'est un fait hors ligne, qui sort tout a fait des procédés au pouvoir de la science médicale. » Distinction exacte, judicieuse formule, qui dicte aux polémistes actuels, comme aux futurs experts^, les termes dans lesquels ils devront se tenir, s'ils veulent n'être démentis ni par la logique, ni par l'événement.

Pour moi, je ne saurais le répéter trop haut : non, les guérisons qui sont au-dessus du pouvoir de Part ne sont pas, par cela seul, nécessairement, au-dessus du pouvoir de la nature. On connaît, on connaît trop les limites de l'un. Qui, jamais, a sondé les ressources de l'autre ?

Donc — ■ et c'en sera assez sur ce point — donc, tout homme qui, d'un certificat médical d'incurabilité conclura au miracle, cet homme est averti qu'il fait un premier pas hors du rationalisme dans le domaine de la foi ; car, entre l'acte humain et l'acte divin il a oublié de laisser sa place a l'acte de la nature.

Mais la nature peut-elle, nous dira-t-on, peutelle opérer de telles œuvres? Peut-elle, surtout, les opérer avec une pareille promptitude ?

Eh bien ! ce mot qu'on m'oppose, argument ou défi, ce seul mot — peut-elle? — tranche, à mes yeux, la question , et la tranche dans mon sens. — Si vous voulez nous convaincre, répondrai-] e a M. Lasserre et consorts, si vous voulez nous réduire au silence, — pis ou mieux que cela, à la foi, — produisez-nous des faits qui écrasent, qui accablent, qui violent la nature, et non, comme cela a été fait jusqu'à présent, des faits à propos desquels le premier mouvement de tout homme de sens est de se demander : « La nature ne pourrait-elle pas en faire autant? »

Pour répondre directement a votre question, d'ailleurs, je n'éprouve aucun embarras, car la réponse est déjà faite ; vous pouvez la relire au

commencement de ce chapitre. L/hydrocèle de Velpeau, Giovanna Rovere, le fils de Crésus, la coxalgique de Crolas égalent tous vos miracles ; j'en découvrirais sans peine, mais je n'en cherche pas d'autres (1), et j'attends qu'on me réfute.

(1) « Je n'en cherche pas d'autres, » ai-je écrit ; mais je ne puis cependant fermer la poi te à ceux qui viennent me chercher, depuis que j'ai commencé la rédaction de ce livre. Ainsi : 1° Le docteur Mouret (Des erreurs populaires en médecine) raconte que, en 1831, Récamier, chargé par l'Académie de médecine d'expérimenter la doctrine d'Hahnemann, prit toutes les précautions propres à assurer le succès de cet essai. Le moindre symptôme devait être soigneusement et minutieusement indiqué; et chacun des malades fut préparé à la grande expérience qui s'entreprenait.

« Afin, dit-il, que les observations continssent exactement tous les renseignements qu'allaient fournir les malades sur leurs propres sensations, il fut décidé, dans le service, que chaque élève ne serait chargé que de deux malades, que l'on visiterait trois fois par jour.

« Les malades désignés furent pris parmi ceux chez qui un atermoiement de traitement pouvait paraître indifférent. Ce furent trois eu quatre phthisiques, piliers d'hôpital comme on dit, trois chloroliques, deux ou trois rhumatismes chroniques, quelques affections dyspepsiques, etc.

« Le terrain étant ainsi disposé, on commença, sur les prescriptions du maître, l'administration des globules hcmœopathiques. Dès le premier jour, des phénomènes nombreux se produisirent : de l'agitation, de l'insomnie, des sueurs plus

L'effort suprême, décisif, triomphant, tout

j'allais, Dieu me pardonne ! écrire tout-puissant, que réalise l'organisme enflammé par une passion,

copieuses chez nos phlhisiques, de la fièvre chez d'autres ; une de nos chlorotiques, atteinte de suppression de la voix depuis quelque temps, la recouvre dès le troisième jour...

« Au bout de quinze jours, nos cahiers étaient remplis de détails plus ou moins inattendus concernant nos malades. Ce jour-là, notre vénéré maître recueillit les matériaux et, passant à l'amphithéâtre, nous annonça une leçon sur le sujet à l'étude. L'auditoire était nombreux, la curiosité surexcitée, l'attention générale.

« Récamier nous tint une heure sous le charme de sa brillante parole, émus par la nouveauté du sujet, étonnés à l'excès de tous les symptômes imprévus , de toutes les sensations éprouvées par les malades et de l'amélioration que quelquesuns d'entre eux. signalaient dans leur état. En terminant sa leçon , notre professeur examina l'influence de l'imagination sur nos sensations en général et sur les malades en particulier. Ce fut à ce moment qu'il nous déclara que l'expérience qui venait de se tenter n'avait pas d'autre but, et que les globules que |iious avions administrés aux malades n'étaient que de la mie de pain frais, roulée par lui et Mme Récamier depuis queltemps, au moment de leur dessert. » (Pages 106 et suiv.)

2° Le docteur Charcot cite l'histoire d'une femme admise à la Salpétrière comme incurable, chez qui les crises hystériques proprement dites avaient depuis longtemps disparu. « Cette femme fut accusée de vol : la contracture, qui avait duré plus de deux ans, se dissipa tout à coup à l'occasion de l'ébranlé-

fouetté par une impression subite, cet effort, on ne peut le produire , pas plus qu'on ne peut le prédire ; il a lieu ou manque, échoue ou réussit,

ment moral que produisit cette accusation. » (Bourneville et Voulet, De la contracture hystérique permanente, p. 41.)

Les auteurs ajoutent ce qui suit : « Dans les fails réputés miraculeux, il est arrivé, maintes fois, que les malades, persuadées qu'elles obtiendraient un soulagement à leurs maux en se rendant sur le tombeau de tel ou tel saint, parvenaient à se lever de là où elles étaient couchées depuis des mois et des années, et à marcher à l'aide de béquilles. Ainsi fit Péronne Raoul, en 1661. L'amélioration existait donc déjà avant que les débris du saint eussent opéré : l'intervention seule de la volonté avait suffi pour produire une amélioration » (p. 101).

Ils rapportent aussi que, « la cautérisation transcurrente ayant déterminé une violente perturbation morale chez un malade de M. Nonat, la contracture s'évanouit. » — « A ses malades atteintes de contracture hystérique, M. Barwell appliquait des sétons filiformes et leur persuadait que la disparition de la maladie coïnciderait avec celle du séton. L'imagination de la malade était frappée, l'esprit tout entier était attaché à la surveillance de la petite plaie, et souvent, grâce à ce subterfuge, le médecin anglais a obtenu des cures définitives. » Qbid.)

3° Mon collègue des hôpitaux, le docteur D..., m'a invité à publier, en ce lieu, le fait suivant ; je reproduis les termes mêmes de son récit :

« Mme E., âgée de 30 ans environ, femme d'un commerçant, rue de l'Hôtel de Ville, était paralysée depuis plusieurs années. Tout mouvement était impossible. Son mari était obligé de la

déjoue ou comble l'espoir de celui qui s"y livre, e'clate même souvent à son insu ; et crier au miracle dans un cas, garder le silence dans l'autre, voilà toute la tactique 1

porter, le malin, du lit sur un canapé, où elle passait la journée, puis, le soir, de la reporter dans son lit.

« Or, le mari, homme trapu, à cou court, à constitution apoplectique, tombe, un jour, foudroyé par une aitafjue. En voyant tomber son mari, cette femme qui, depuis plusieurs années, ne pouvait faire aucun mouvement, se lève et va lui porter secours. »

4° Enfin, faut-il compter, parmi les témoignages à charge ou à décharge, le fait suivant? Au lecteur d'en juger. Je me borne, moi, à le lui donner pour authentique :

L'un de nos plus intelligents et minutieux observateurs, le docteur R., m'a raconté qu'il avait soigné un ecclésiastique d'une dyspepsie compliquée de gastralgie. Guéri, une première fois, par les soins de notre confrère, il s'était' vu, plus lard, atteint de la même affection, qui, cette fois, résista aux médications ordinaires et s'aggrava au point de l'obliger à cesser ses fonctions actives. Amaigri, incapable de travail, souffrant de douleurs presque continuelles, ne digérant plus, ce malheureux plaçait tout son espoir de guérison dans la possession d'un objet ardemment convoité. « S'il pouvait l'obtenir, disait-il, il serait immédiatement délivré de ses maux! » Cet objet n'était autre chose qu'une pièce d'un vêtement qui eut été porté par N. S. P. le Pape.

Enfin, cet objet si désiré lui fut expédié de Rome, par l'un de ses amis, sous la forme d'un morceau de chaussette. Immé-

Mais quoi qu'il en soit, les effets de cet effort sont visibles; ses conditions génératrices sont connues de la science ; et. s'il appartient a la foi de le réaliser, dans quelques cas, a un plus haut degré et sur une plus large échelle, les exemples que j'ai rapportés ci-dessus montrent assez qu'elle n'en a point le monopole. En dehors de tout état morbide, ne voit-on pas, par exemple, l'angoisse faire, en quelques heures, blanchir les cheveux? Le langage usuel ne sanctionne-t-il pas, lui aussi, par une formule populaire , la vérité de cette observation, quand il dit que la peur donne des jambes, que la colère double les forces? Proverbes auxquels je trouverais aisément, sur l'heure, leur démonstration, en rappelant, quant au premier, la légende des impotents, des paralytiques qui retrouvent instantanément la liberté de leurs mouvements pour fuir l'hôpital. en flammes ; ■ — a propos du second , cette saisissante histoire, racontée par Descuret (Physiologie des passions), d'un tout petit jeune homme, délicat et fluet, qui, un jour, tourmenté, houspillé, maltraité par l'un de ses camarades, — athlète brutal

diatement, notre malade se l'appliqua, en se couchant, à nu, sur le creux de l'estomac. Le lendemain, il était guéri, et bientôt il fut en étal de reprendre son premier genre de vie.

qui, sans provocation aucune, abusait de sa supériorité physique, — trouve, dans son indignation,

dans sa rage, assez de force pour saisir a la ceinture, enserrer le colosse, et, par une étreinte désespérée, l'étendre, du coup, mort a ses pieds ! — Ces faits de Tordre physiologique ne peignentils pas, d'après nature, pour ainsi dire, ce qu'on peut, en fait de nisus curatif, attendre de l'influx nerveux déchaîné, débordant ? Ne le voit-on pas, comme ces fleuves qui, une fois la digue rompue, rentrent a l'instant dans leur ancien domaine, ravivant leur premier lit desséché et fertilisant de nouveau tout ce qu'ils fertilisaient jadis; ne le voit-on pas, ce fluide cent fois plus subtil et plus rapide, reprendre ainsi ses possessions abandonnées et y ramener, du même coup , la force et la vie ?

Mais trêve a ces images : revenons h la question, c'est-à-dire aux miracles a ceux que je

demande, du moins; car j'ai réclamé de vrais miracles, de formelles infractions aux lois de la nature.

Je les ai réclamés ; mais déjà j'entends qu'un

m'engage à spécifier ce qu'il me faudrait donc pour croire

Ce qu'il me faudrait, dans le domaine soit des phénomènes du monde inanimé, soit de la

nature vivante ? Oh! mon Dieu! la moindre

des choses. Et vous allez voir comme je suis accommodant ! Je n'exige rien qui déjà n'ait été accompli le plus aisément du monde; et, pour peu qu'on veuille disposer en ma faveur de ce qui était la monnaie courante à l'usage des anciens thaumaturges, je me déclare satisfait.

J'ai l'air de railler; mais, jamais, l'on peut m'en croire, je ne fus plus sérieux. Et ceux qui me traiteraient de mauvais plaisant ne prouveraient par la qu'une chose : c'est qu'ils ignorent, a un égal degré, les trésors de l'hagiologie et les règles de la logique ; car, dans le programme de mes vœux, que je vais formuler, il n'y a rien dont l'équivalent n'ait été réalisé dans les premiers siècles de l'Eglise. Pauvres dégénérés que nous sommes ! Et que nous veut ce monsieur Lasserre? Que vient-il nous parler de sa foi « ardente et chaude ? » Ce n'est que de la foi réchauffée, si l'on compare ses œuvres a celles qui, dans ces âges bénis, s'exécutaient journellement. Et par qui? Par la Mère de Dieu?..... Allons donc! Par

d'humbles et simples saints, dont le nom n'a pas même été jugé digne de figurer au calendrier; noms obscurs, que j'aime à réhabiliter à cette place : Saintes Jothe, Dulle, Visse, Xite, Grate, Macre , Dode , Odilie , Hazèque , Escangote , Coloquille, Mustiole, Tatone et Bahuta; saints Cucufas, Cunon, Yaudrille, Pupille, Nonnose, Succès, Faconde, Faron , Sabin, Xamphanion, Caere, Frottemond, Spécieux, Gengoult, Primitif, Secondaire , Mercure , Apollon , Mainbœuf , Libertin, Patape, Jacelïn, Pelin, Gaprais, Josse, Dominique l'Encuirassé, Guillaume de rAraignée, Jean Porro , Amateur , Yiateur , Possesseur , Soluteur, Sénateur et Brangualateur. — Il n'y a qu'a puiser, presque au hasard', dans le Livre d'or de cette phalange d'élite.

Eliminons cependant certains prodiges, doot je ne ferais, point fi., assurément, mais qui semblent un peu, difficiles a. contrôler. Ainsi : que saint Hélie, à son gré, «. ouvre et ferme les portes du ciel ; » que sainte Odilie ait « arraché son père du purgatoire,. » d'autres disent « de l'enfer, » c'est, la une neureuse réminiscence des petites escarmouches de l'Olympe :.

Sxvjh', premente 0po, fcri Dvus aller opem ;

et soumettre au pouvoir des miracles l'auteur môme des miracles, certes, c'est ce qu'il y a de plus fort dans le genre. — Oui! Mais... allez-y donc voir.

D'autres, par contre, m'offrent une facilité suspecte. Sainte Félicité, « par les prières de tous ses saints compagnons , obtient d'accoucher au huitième mois. » Mon Dieu I cela s'est déjà vu. — Saint Gengoult, après sa mort, « fît, par miracle, que le ventre de sa femme parlât. Or, le vendredi, pendant qu'elle parlait^ son ventre rendait des sons honteux, que tout le monde entendait. » Hum 1 csla § entend de reste , et , ma foi 1 le miracle inverse serait mieux vu en société. Et puis... c'était un vendredi !

Est-ce parmi les trop ou les trop peu difficiles que nous placerons le miracle de saint Jacelin, qui « défendit a un moine de la Chartreuse, qui était mort, de continuer a faire des miracles? »

Mais, en dehors de ces catégories exceptionnelles, quel vaste champ ! quel assortiment, pourrais-je dire? Nous avons, d'abord ^ les menus miracles d'intérieur. C'est sainte Hasèke qui « rendit a du beurre gâté par le temps sa fraîcheur première ; » — saint Romain qui, « un jour, après avoir prié, et en faisant le signe de la

croix, remplit de bière un tonneau qu'on avait vidé la veille; » bonne recette d'office, répétée avec avantage par saint Bernhaire, sous les yeux de qui « la boisson coulait d'un vase continuellement, sans qu'il cessât d'être toujours rempli, et s'éleva a une extrême hauteur, sans qu'une seule goutte tombât a terre. » — Encore un joli miracle pour ménagère que celui de saint Nonnose, qui, « par ses seules prières, répara une lampe brisée et augmenta l'huile. » De même, saint Donat, « par ses prières, raccommoda un calice en verre qui s'était brisé. »

Après l'article ménage, l'article voyage. Saint Hyacinthe traverse a pieds secs les grands fleuves. » — Saint Gunon « ordonne à un fleuve que l'on ne pouvait traverser de passer ailleurs ; et il en arriva ainsi. » — Saint Sabin eut le même succès en s'y prenant plus poliment : « il écrivit une lettre de remontrance au fleuve du Pô, un jour que, débordé, il avait inondé les champs de l'Eglise ; il fit jeter le papier dans l'eau même, et aussitôt elle arrêta sa marche et n'osa aller plus loin. » — Mais le flot têtu refuse- t-il de céder le

bas du pavéj alors saint Raymond de Penna-

fort étend son manteau sur la mer. saint Sébald place son cilice sur les eaux d'un fleuve, et ils

passent ainsi a Pautre bord. — ■ Sur la prière des disciples de saint Clément, « la mer se retira de trois milles. »• — Plus précautionneux, etprobablement avant de se mettre en route, saint Fridien « fit, par ses prières., abandonner son lit et s'en choisir un autre au fleuve Auserith, qui souvent causait du dommage par ses inondations. » — En cas de fâcheuse rencontre, saint Wilhem nous offre un bon exemple : « Un jour,, il voyageait pour les affaires du couvent, monté sur un âne, quand des voleurs se jetèrent sur lui; mais le saint homme , plein de foi , arracha un pied a l'âne et menaça les larrons, les mit en fuite, tout frappés de stupeur; puis, remettant le pied a l'âne, il continua sa route. » — Voila pour le nécessaire , même pour l'imprévu. Voulez-vous

l'agréable? Saint Caprais et saint Josse font

jaillir une source sous leurs pas. « A l'approche de saint Gerbold, les arbres fleurissent. » Enfin, n'oublions pas — ■ c'est ici le cas — l'expédient de saint Déïcole, qui, « un jour, fatigué de la route, suspendit son manteau aux rayons du soleil, comme sur une perche. » Toute réflexion faite, je m'en tiens à ce dernier, si l'on veut bien le reproduire en ma faveur. Sans être curieux, ce sont là de ces choses qu'on aimerait a voir une fois dans sa vie.

Planons, comme intermède, les effractions miraculeuses. Saint Benoît « fait voler un verre en éclats, en faisant le signe de la croix. » Saint Pelin, « par ses prières, fait tomber le temple de Mars. » Saint Félix, « traîné près d'un grand arbre consacré aux démons, n'eut pas plutôt fait une prière que l'arbre tomba sur le temple, le ruina et fracassa tellement l'idole qu'il la réduisit en poudre. »

Parlerai-je de l'insensibilité aux tortures ?

Non. Il est bien entendu, pour tous les martyrs en général, que les chevalets, les grils ardents, les fouets, les ongles de fer, les chaudières de poix, de cire et de graisse bouillante, ne leur font aucun mal ; qu'ils ne cessent de chanter les louanges de Dieu pendant qu'on leur verse dans la bouche de la chaux, du vinaigre et de la moutarde (saint Quentin), même après qu'on leur a arraché la langue ; que les bètes féroces leur lèchent les pieds; que la flamme des bûchers s'éteint, se change en rosée, ou se retourne contre les bourreaux (sainte Eulalie) ; qu'enfin on ne peut leur ôter la vie qu'en les décapitant. Et encore ne voit-on la que le commencement de la fin, puisque c'est alors que, étranglés et pendus, deux saints moines de l'Abruzze Ultérieure se

mettent a psalmodier devant leurs bourreaux; c'est alors, après la décapitation, que la tête de saint Herculan est « trouvée unie au corps , comme si jamais elle n'eût été coupée ; » que saint Nicaise, « prenant sa tête dans ses mains, et debout devant l'autel, achève son discours ; » que la tête de saint Edmond, « gardée soigneusement par un loup , lorsqu'on Peut retrouvée quelques mois après sa mort, se réunit au corps comme si jamais elle n'en eût été séparée. »

Quant aux personnes ressuscitées, elles fourmillent a un tel point que je commence, seulement à présent, a comprendre, cette source étant aujourd'hui tarie, la principale cause de la dépopulation qui frappe les Etats modernes. Il n'est pas un saint digne de ce nom qui n'ait, a son actif, deux ou trois de oes renaissances. À lui seul, saint Raymond en compte quarante, et saint André quarante et une. — Il y a aussi les résurrections temporaires : saint Sévère « rappela un mort du sépulcre pour un temps, pour convaincre de fausseté le créancier imposteur d'une veuve et de ses pupilles. » — D'autres, pour s'entretenir la main,, opèrent in anima vili : saint. Germain ressuscite son une, et saint Ludger une oie sauvage.

Après tant do prodiges, je n'aurais plus, vous le comprenez, que des lecteurs blasés, si je m'arrêtais a citer les guérisons. Qu'on veuille, cependant, prendre encore note de trois faits qui ont leur importance au débat, et dont la relation va terminer ce long épisode :

1° « Saint François s'unissait a Dieu avec un désir si ardent que les témoins de sa prière le voyaient tout le corps élevé au-dessus de la terre. »

2° « Saint Léon se coupa la main, a cause d"une tentation (qu'est-ce que ça peut bien être?); mais la bienheureuse Vierge, voyant en lui un zélé serviteur de son culte, la lui rétablit. »

3° « Saint Antonin fut saisi parles païens, qui mirent son corps en lambeaux ; mais, bientôt, par un effet de la puissance divine, tous les morceaux se réunissent, et tous les membres, auparavant dispersés , reprennent leur articulation habituelle (1). »

(1) M. Boue de Villers vient de publier sur les pèlerinages normands un curieux volume.

Il termine par l'indication des innombrables pèlerinages dont des centaines de guérisseurs sont annuellement l'objet.

\Ji\ fait à remarquer, c'est que la plupart de ces saints doivent l'influence que la superstition leur attribue, à des ealeni-

Voila ce qu'on faisait, au bon temps. Pouvezvous le reproduire?... Eh bien 1 a l'œuvre! Ni les morts, ni les amputés ne manquent autour de nous. — Ne pouvez-vous que guérir, parfois, un peu mieux que le courant des docteurs?... Alors, ne vous étonnez plus d'être livrés aux disputes humaines.

bours tirés aux cheveux ou à certaines similitudes d'étymologic entre leur nom et celui des maladies qu'ils ont charge de guérir.

Saint Liénard délie les enfants noués et, quelquefois aussi, les prisonniers.

Saint Mammard préserve le sein des nourrices.

Saint Clair fait voir clair, et sainte Luce rend la lumière.

Saint Accroupi guérit les hémmorrhoïdes.

Saint Genou et saint Mein enlèvent la goutte et les rhumatismes.

Saint Sulpice, qu'on prononce supplice, en Normandie, possède le même pouvoir.

Saint Claude supprime la claudication.

Voici le plus étonnant de tous : Un ancien imagier ayant écrit, par un lapsus calami, saint Crampace, sous la statue qu'il avait sculptée de saint Pancrace, ce grand saint fut immédiatement choisi pour présider à la guérison des crampes.

Tous ces pèlerinages sont encore suivis, et procurent quelques guérisons, à ce qu'on dit. (Extrait de la France Médicale. — Novembre 1S72.)

Un dernier point tente ici le moraliste : i je ne puis que l'effleurer. Il s'agit de la règle de conduite a suivre , de ce que, en médecine, nous appelons le chapitre des indications. Cette puissante ressource, cet agent thérapeutique inimitable, faut-il en favoriser, faut-il en entraver (1) l'extension? Y a-t-il avantage a pousser l'esprit public dans ce sens ou a l'en détourner? Pour prendre un exemple., quant a moi personnellement, est-ce que je fais bien, est-ce que je rends un service en éclairant de mon mieux ces mystères? Ou — ainsi qu'on ne manquera pas de le dire — suis-je répréhensible, devant la loi humaine comme devant la loi religieuse, en portant le trouble et le doute en de pauvres âmes simples s qui ne vivent heureuses que par la foi,... et qui peuvent guérir par la foi?

Selon moi, pour le bien de l'humanité, on ne

(1) Je ne parle pas, bien entendu, des interdictions légales, de la répression pénale, des persécutions, en un mot, dont, à tous les points de vue, on ne saurait trop fortement blàinei ( t déplorer l'emploi, mais seulement des moyens propre? à n^ir sur le peuple par l'instruction et "par le conseil.

saurait trop se hâter de saper, de renverser les œuvres du préjugé et de l'ignorance. C'est un droit et c'est un devoir. Les foyers de superstition sont comme les foyers d'épidémies. L'un et l'autre ont un mode de propagation commun ; ils ont aussi leurs communes mesures répressives. Un intérêt supérieur commande de les détruire, même au prix de quelque souffrance momentanément infligée à ceux qui, par n'importe quel motif, s'obstinent a les entretenir; car, avant tout, il faut en prévenir l'extension ; il faut neutraliser les influences délétères qui, irradiant de ce milieu vicié, vont arrêter l'essor de tant d'esprits, qui avaient été créés pour recevoir leur développement normal par le libre exercice, et non pour subir l'atrophie qu'engendre une inaction imposée.

D'ailleurs, j'estime assez l'intelligence humaine pour espérer, pour être sur que, dans un avenir prochain, elle placera son bonheur exclusivement dans les conquêtes de la raison ; qu'elle en aura bientôt fini avec le culte, de plus en plus abandonné, de l'incompris obligatoire ; culte qui, en échange des compromis humiliants qu'il exige, ne donne, ici-bas du moins, ni la félicité, ni même la paix, puisqu'il peuple notre imagination de

plus de spectres que d'anges, qu'il réussit bien

mieux a effrayer les croyants par la perspective du châtiment physique éternel qu'à leur inspirer le désir d'une récompense, éternelle aussi, mais dont l'attrait demeure inaccessible a l'intelligence du plus grand nombre. C'est donc vers un ordre d'idées plus conforme a sa définition d'être raisonnable, plus en rapport avec les conditions de son perfectionnement moral définitif, qu'il faut, dès a présent, guider l'homme; c'est dans son intérêt réel qu'il importe de lui arracher quelques illusions, si elles l'empêchent d'apercevoir son vrai but; de déblayer le terrain enfin, si Ton no peut fonder rien de solide que sur cet emplacement.

Encore, si, de cet essaim de miracles, on pouvait espérer quelque effet moralisateur \ si ces bienfaits, qu'on nous dit émaner d'un Dieu juste autant que puissant, étaient conformes a ridée de justice 1... On se repaît quelquefois de cette chimère ; on arrange les choses, dans sa tête, selon les notions du bien et du mal, telles qu'elles nous sont révélées par la loi naturelle, telles que nous les voyons appliquées dans toutes les sociétés régulièrement ordonnées. « Oui, se dit-on, ces primes miraculeuses doivent appartenir, appar-

tiendront aux plus méritants. Puisque, allant tous Loire à la même source, on voit les uns en rapporter la guérison , les autres une déception, c'est que, la-haut, sans doute, il y a un tribunal aussi souverainement équitable que souverainement éclairé; et, sans doute, le malade qui a guéri est celui qui avait le mieux pratiqué la vertu. Fidèle reflet de la justice éternelle que cette distribution des grâces a chacun selon ses œuvres, montrant a tous pour qui sont ses couronnes, quand il lui plaît de les décerner sur cette terre, et a quel prix on peut être digne d'y participer a son tour 1 »

Eh bien ! je le disais tout a l'heure : ceci n'est qu'une chimère. Le Dieu quon nous enseigne n'a point arrangé les choses ainsi. Il récompense parfois la vertu dans ce monde ; mais, plus souvent, \\Y éprouve! Quant aux guérisons, assurément, pour les obtenir, il faut, par ses principes et sa conduite, n'en être point indigne. Mais, fussiez-vous orné de toutes les vertus (1), elles ne

(î) Par ce mot vertus, j'entends seulement celles qui impliquent l'orthodoxie, et non les vertus de la vie sociale. L'écrivain ici en cause a trop d'esprit pour donner à ma pensée un sens désobligeant, que je désavoue, au besoin, d'avance, de la manière la plus formelle.

vous serviraient de rien, a ce moment, si VOUS n'avez pas la principale: la foi. Que dis-je ! la principale? On Ta vue remplacer toutes les autres; et l'auteur du livre, M. Henri Lasse nv, en sait bien, par lui-même, q lelque chose.

Cette prééminence de la foi, sans laquelle rien ne se peut, et qui a elle seule suffît, cette prééminence arbitraire, la morale en est abasourdie : mais la physiologie la comprend parfaitement, et l'Église encore mieux. Son calcul est bien simple; suivons-le dans sa transparente profondeur. Du moment qu'elle consent a affronter l'épreuve matérielle, il lui faut un résultat, n'est-il pas vrai ? et il le lui faut saisissant. Or, pour l'obtenir, a quelles vertus va-t-elle faire appel? A celles qui son t un mérite?... Non, h celle qui est un levier. — A celles qui adoucissent les mœurs ?... Non, h celle qui exalte les forces. Habile, mais instructif procédé , qui nous fait comprendre et l'absolue nécessité, et, en même temps, le mécanisme réel de cet agent, duquel les textes sacrés — ces textes admirables qui ne laissent rien a découvrir après eux — ■ avaient déjà si bien dit que seul il peut faire au Ciel une sainte vio- \ lence !

Concluons :

J'ai montré, plus haut, que le fait désigné par les historiens de Lourdes, sous le nom dCApparition, rappelle, par toutes ses circonstances, et trait pour trait, l'état décrit sous le nom ft hallucination dans les livres de médecine. Et je viens, en second lieu , de montrer quel rapport existe entre la manière dont agit l'influence dite surnaturelle et les procédés très-naturels qui sont du ressort delà physiologie. — Une dernière analogie menace la source miraculeuse. En serait-il déjà d'elle comme de ces remèdes a la mode, dont un médecin d'esprit, au siècle dernier, disait : « Hâtez-vous de le prendre pendant qu'il guérit ! » L'exemple de tant de sanctuaires, jadis tout aussi célèbres, aujourd'hui délaissés , porte a se demander si le pouvoir curatif qui y opère ne reçoit pas sa mesure de l'enthousiasme public plus qu'il ne la lui donne ? Quant a Lourdes, je ne sais, mais il faudrait quelque hardiesse, ce me semble, ou quelque complaisance pour répéter, aujourd'hui, à son sujet :

Et quel temps fui jamais si fertile en miracles !

Les pèlerinages de 1872 ont soulevé une affluence hors de toute proportion avec ce qui s'était. vu jusqu'à ce jour. Organisé province par province; conseille et soutenu par toutes les passions annexes dans lesquelles la religion trouve un appui qu'elle leur rend si bien ;' facilité par des réductions de tarif, dont d'autres convocations, en ce môme temps, ont vainement sollicité la faveur, ce vaste mouvement a mérité de compter au nombre des événements de l'époque...

Eh bien ! tous les pèlerins , on n'en doute point, étaient surtout conduits, en cette circonstance, par les intérêts du trône et de l'autel ; et, assurément, les premiers vœux, les plus ardentes prières ont eu ce haut objectif. Mais on ne s'oublie jamais tout h fait soi-même. Le petite et accipietis justifie bien des indiscrétions personnelles. Et, comme une bonne guérison, en pareil lieu, a ses échos assurés ; comme ni l'autel, ni le trône, après tout, ne s'en trouveraient plus mal, il est assez probable que le souci du temporel n'a pas figuré en dernière ligne parmi les aspirations intimes des pieux voyageurs.

Puis, on ne demande pas pour soi tout seul. Il est si doux d'être l'intermédiaire des grâces divines! « Pendant que j'y suis, je n'oublie per-

sonne, » me disait, a ce propos, une vieille brave femme. — On ne saurait croire quel flux de charitables intentions est, en pareil cas, la règle d'une âme dévote. Dans mon enfance, tous les soirs, je m'en souviens comme d'hier, on me faisait dire la prière, puis le chapelet en famille. Le tout allait assez bien, c'est-a-dire assez vite, sauf pourtant lorsque , a certains jours , une certaine parente se chargeait de la récitation. Alors , véritablement , c'était deuil dans Israël ; car la vénérable tante, les cinq dizaines faites, se serait voulu mal d'oublier, en supplément, trois Pater et trois Ave pour Notre Saint-Père, un pour Monseigneur, un pour les trépassés, un pour les absents, un pour les âmes du purgatoire, pour les pauvres, pour les prisonniers, et jusque pour les passants; tous clients fort recommandables, je le sais, et que, raisonnablement, on ne pouvait laisser en souffrance, mais qui retardaient désastreusement l'heure du souper. Eh bien ! de tant de gens qui ont demandé et pour qui on a demandé, cette fois, à Lourdes, bien peu, il faut le croire^ se trouvaient dans les conditions requises pour obtenir; car le nombre des élus a été on ne peut plus restreint. Moimême, le 15 octobre dernier, par une proposition

rendue publique, j'avais supplié qu'on me donnât communication de trois guérisons, parmi les innombrables cas annoncés; je promettais même six cents francs en échange de ce service. — 11 y a de cela, aujourd'hui, trois mois et demi complets, et rien n'est venu. Mon offre était-elle donc une de ces tentations auxquelles on prie le Seigneur de ne pas nous laisser succomber? L'argent d'un libre-penseur serait-il maudit ?

Vers la fin d'octobre dernier, une dame trèscroyante revint à Lyon, d'une grande ville voisine de Lourdes ; elle venait d'y passer six semaines, dans le milieu de famille et de société le mieux fait pour qu'elle fût bien renseignée sur les suites des derniers pèlerinages. Dans les conditions où je me trouvais, ce retour était pour moi une bonne fortune. Je l'interrogeai donc, et non sans quelque émotion, il faut l'avouer; car, d'après les récits de certains journaux, en fait d'abondance de miracles on devait s'attendre h

des choses !

— Eh bien 1 Madame, lui dis-je dès l'entrée, quelles nouvelles? Vous avez eu du monde a Lourdes , cette année 1 Est-on satisfait du résultat ?

— On ne peut plus satisfait, cher docteur, me répondit-elle. Il faut se rendre, voyez-vous : le doigt de Dieu est la !

— Vraiment, Madame, insistai-je, plus ému, il y a eu beaucoup de miracles ?

- — • A ne les pouvoir compter, docteur. Tant de sujets d'édification!... des grâces si éclatantes accordées a de pauvres pécheurs !... des conversions si merveilleuses ! . . .

— ' Fort bien, fort bien, repris-je; mais je vous parlais surtout des guérisons, Madame, et j'aurais voulu savoir

— Des guérisons ?... fit-elle d'un petit air détaché. Des guérisons! oh ! il n'y en a presque pas eu, cette fois. Deux sourds-muets , seulement, je crois. — Mais ce n'est pas étonnant : on s'était réservé.

— Réservé !... Et pour qui, s'il vous plaît ? — ■ Vous ne devinez pas? Pour la grande

malade. On s'est entendu, cette année, pour ne demander à la Sainte-Vierge qu'une seule guérison : celle de la France !

A la bonne heure ! et voila parler ! A ce coup, je vous reconnais, mes maîtres. Vous êtes prêts, je le vois, à toutes les concessions, et troqueriez, sans exiger de retour, n'est-ce pas? la fleur

- ^églantier contre la fleur de lis? Je m'étonnais, aussi, de vous voir si dociles a la voifc des faits. Tant qu'ils vous semblèrent favorables, vous les acceptiez tels qu'ils se présentaient, sans bénéfice d'inventaire. Le prodige languit un peu, ces mois derniers ; il est temps d'en reprendre la direction. — Par cette savante manœuvre, l'Église ne fait que rentrer dans sa vieille coutume, dans son inexpugnable forteresse. Lutteur insaisissable, incaténable Protée, l'appui qu'elle trouva jadis dans les miracles, elle saura, n'en doutez pas, le trouver aujourd'hui, s'il le faut, dans l'absence de miracles.

Cette intelligente souplesse, cette rare faculté & accommodation, la longue histoire de Lourdes en est, d'un bout a l'autre, un nouveau témoignage. Repassez-en, a ce point de vue, les principales phases. — On demande., un saint prêtre demande a la dame, pour preuve de son origine céleste, de produire un phénomène contre nature. — Elle sourit, et son commentateur, souriant avec elle : « Oiseuse merveille 1 lui fait-il dire sans façon, oiseuse merveille 1 Quand tant de pécheurs et tant de malheureux couvrent la surface du globe, j'irais amuser ma toute-puissance a des prodiges frivoles, qui ne frappent que les yeux ! » (p. il 2] .

Haute et sublime préoccupation, qui nous vaut, a la place du prodige demandé, une source qui vient a sourdre près d'un ruisseau. Ce qui n'empêche point le mâle contempteur de ces frivolités de crier au miracle, une fois que, plus tard, son héroïne manqua de se brûler les doigts au cierge qu'elle tenait en main.

— Quant a cette source, il a fallu creuser pour n'obtenir, tout d'abord, qu'un mince filet d*eau bourbeuse. Or, si la source avait jailli soudaine, abondante et limpide, le miracle (du moins, on raisonne ainsi parmi les libres-penseurs), le miracle n'en eut été que plus évident, que plus persuasif. — ■ Pauvres niais que nous sommes 1 « Il n'est pas besoin d'être très-versé dans la science du symbolisme, nous est-il répondu, pour comprendre le sens profond, le sens si admirablement actuel de cet ordre, où l'imbécillité philosophique — c'est à nous que ce discours s'adresse — n'aperçoit qu'une bizarrerie. La fontaine augmente à mesure que l'on y puise... « absolument comme arrive le lait au nourrisson qui colle ses lèvres au sein maternel » (p. 165). — « La source est bourbeuse 1... C'est, continue par un piquant apologue notre docteur en symbolisme, « c'est que, si le clergé a besoin d'être amené aux vertus

apostoliques, c'est en participant aux sacrements qu'il distribue que vous le sanctifierez. « Lavezvous dans Vcune de ce prêtre, elle se purifiera en vous purifiant » (p. 164 et 1GG). — Certes, si Peau fut trouble, ceci me parait assez clair, et on ne peut plus obligeant surtout pour Messieurs du clergé.

— L'Apparition, telle que la décrit la petite bergère, tenait « entre ses mains, jointes avec ferveur, un chapelet, dont les grains glissaient l'un après l'autre entre ses doigts. » Elle priait donc ; tranchons le mot, elle disait son chapelet. Or, qu'on encense les dieux, rien de plus juste ; mais que les dieux s'encensent, en vérité, ce serait le... le ciel renversé I Par quelle issue sortir de la? Le récit de l'enfant est formel; et, si l'on va le démentir sur un point, comment , sur les autres, y croire, et surtout y faire croire ? — Pour M. Lasserre, ce n'est qu'un jeu : « Au lieu de réciter le rosaire, elle écoutait peut-être, en son propre cœur , l'écho éternel de la Salutation Angélique et le murmure immense des invocations venues de la terre » (p. 28).

— L'apparition a-t-ellelieu, régulièrement, tous les jours ?.. . C'est une preuve manifeste de sa nature divine. — Manque-t-elle, une fois, au rendez-

vous donné a Bernadette ?... C'est, d'abord, parce que « la Mère des humbles et des petits ne voulait point que ce cœur innocent succombât a la tentation de la vaine gloire » (p. 125). Puis aussi, parce que c'était le lendemain de l'émergence de la source, et que l'évangile de ce jour, faisant mention d'une piscine miraculeuse a Jérusalem, la Yierge « se retirait et se taisait pour laisser parler l'Église I »(p. 126.)

— Manque-t-elle une seconde fois , et sans avoir, ce jour-la, d'aussi bonnes raisons liturgiques ?. . — Eh bien ! quoi ?. . . « Ne sait-on pas que l'esprit de Dieu souffle où il veut !» (p. 85).

— Le 4 mars, Bernadette prie l'Apparition de lui dire son nom ; mais elle ne reçoit pas de réponse. Pourquoi? « Le moment n'était point encore venu. La Reine du ciel voulait être devinée a ses bienfaits » (p. 163). Le 25 mars, on ne l'a pas encore deviné, ce nom, puisqu'on le lui redemande, et avec plus d'insistance. Pourtant, elle

le dit, cette fois. Pourquoi? Parce que, ce

jour-là, « PÉglise célébrait la fête de l'Annonciation » (p. 187 .

— 'Les infirmes baignés ou lotionnés guérissentils?... « Dieu se penchait, sans doute, en même temps que la Vierge sainte, sur cette touchante

et religieuse scène. Il bénissait cetic chrétienne,

cette croyante des premiers temps. La main mystérieuse et toute-puissante de qui tout bien découle avait ranimé et réparé ce corps, naguère encore immobile et glacé » (p. 171). — Tout au contraire, le jour de l'érection de la statue de la Vierge a la grotte, l'abbé Peyramale et Bernadette sont-ils empêchés par la maladie d'y assister? L'abbé, atteint d'une maladie que Ton jugeait mortelle, est-il en proie a d'atroces souffrances '?. . . « C'est qu'il est des joies trop fortes pour la terre et qui sont réservées pour le ciel. Ici-bas, Dieu les refuse à ses fds les plus chers » (p. 446). Quant a Bernadette, « Dieu lui marquait ainsi sa prédilection, comme il a coutume de le faire pour ses élus , en la faisant passer par la grande épreuve de la douleur » (p. 447).

— Les malades guérissent-ils subitement?... C'est que « les guérisons venues directement de Dieu ne sont pas soumises , comme les cures ordinaires , aux lenteurs et aux précautions de la convalescence » (p. 371). — ■ Mais , parfois , la guérison s'effectue plus lentement... Ne serait-ce pas parce que « la Providence dispose les choses pour amener L'orgueilleuse philosophie humaine a se prendre

ainsi dans ses propres filets et à se suicider de ses propres mains? » (p. 243.)

— Si les sœurs chez qui l'enfant allait a l'école ont tardé de croire à ses visions , c'est que « Dieu voulait éprouver Bernadette. » — Si le curé • et Monseigneur l'évêque ont tardé , eux , a y croire, c'est parce que « le démon se transforme, parfois, en ange de lumière, pour nous faire plus facilement tomber dans ses pièges, et que l'homme peut être victime de ses artifices » (p. 396).

Devant tant de versions, toutes contraires et toutes plausibles ; en face de ces explications qui attendent le fait accompli pour s'en déclarer on ne peut plus satisfaites, pour affirmer, quel qu'il soit, que Dieu ne pouvait le vouloir autrement ; manquant, d'ailleurs, moi profane, d'un critérium qui m'apprenne a qui je puis bien avoir a faire, du diable qui me tente ou du bon Dieu qui m'éprouve, je n'ai pas, pour décider entre vous et moi, le choix du moyen ; et je ne demande pas mieux que d'accepter celui que vous proposez. Une difficulté, toutefois, se présente :

Tous parlez de guérir la France ! Mais son

mal seprête-t-il bien a répreuve ? Est-ce la une de ces affections tranchées desquelles le père de la

Médecine a si bien dit que ce qui les guérit révèle 9 à Vinstani, ce qui les causait? Oui! notre patrie est malade, affolée, et un rayon de lumière pourrait lui rendre sa santé première. Mais ce rayon, quand je le demande avec confiance a la raison, quand vous l'implorez, vous, de la fol, qai va juger entre nous? Le malade une fois guéri, quel arbitre fera la part entre nos prétentions

rivales?

Youlez-vous sortir de l'équivoque , rompre avec ces habiletés qui ne vous sauvent auprès des cœurs fidèles qu'en vous compromettant auprès des esprits sérieux? Voulez-vous, grâce a un vrai miracle, grâce a une restauration, non plus seulement de fonctions , mais d* organes . vous imposer par la reconnaissance autant que par révidence? L'occasion, hélas! est propice. Notre grande malade , dans son délire , s'est laissé amputer. Si vous avez hérité du pouvoir qui toucha Constantin, qui fléchit Attila, il est temps d'en faire montre , d'en faire œuvre. La France est mutilée. Rendez-lui ses deux membres !

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