RAPPORT MÉDICO-LÉGAL
Nous, François Alexandre Hubert Laitue, Docteur en Médecine, Professeur à l'Université-Laval, avons été commis ce quinzième jour du mois de janvier mil huit cent soixante-trois, par Urgèle M. Poisson, écuier,coroner pour le District d'Arthabaska, à l'effet de constater si les organes de dame Julie Désilie contiennent ou non un poison, et notamment de l'arsenic.
Monsieur le Coroner Poisson nous a remis à nous-même en personne, et ce même jour vers les deux heures aprèsmidi, un vase de grès de la capacité.
d'environ deux gallons : ce vase, nous a dit le coroner, contenait les organes suivants de la défunte dame Julie Désilie, à savoir : le cœur, les poumons, le foie, l'estomac, les intestins, les reins, le pancréas, l'utérus, et une portion de la vessie.
Ce vase de grès était fermé par un couvercle de même nature, et ce couvercle était solidement fixé à l'aide d'une forte corde.
Cette corde portait six placards de cire verte : deux sur le couvercle, trois autour du vase, un autre sur un bouchon qui fermait une ouverture située à la partie inférieure du vase. Cette cire était partout intacte.
Au-dessous du couvercle était interposée une peau de cuir rouge.
Nous avons immédiatement, nousmême, et sans le perdre de vue, transporté ce vase à notre laboratoire de l'Université-Laval, où étant, nous avons commencé immédiatement nos recherches.
Après avoir lavé soigneusement nousmême, et avec de l'eau pure, les capsules destinées à recevoir le contenu des viscères, nous avons ouvert le vase de grès.
Tous les organes qu'il renfermait étaient parfaitement intacts, et avaie*nt été soigneusement ligaturés, ainsi que nous avons pu nous en convaincre par la petite quantité de liquide (quelques onces de sang) qu'il contenait.
Nous avons commencé par ouvrir l'estomac et les intestins.
L'estomac était en partie rempli par un fluide brunâtre que nous avons mis de côté.
Lorsque l'estomac fut vidé, notre attention a d'abord été frappée par la présence d'un certain nombre de petits grains, durs au toucher, invisibles à l'œil nu, mais que nous sentions distinctement en promenant nos doigts sur la muqueuse.
A l'aide des doigts et du couteau de platine, nous avons isolé une trentaine de ces grains, qui, mis à sécher sur du papier à filtrer, n'ont pas tardé à se montrer avec un aspect blanc-jaunâtre, brillant et cristallin. Ces petits cristaux, en moyenne, avaient à peu-près le volume d'une tête d'épingle.
Ensuite nous avons cru apercevoir sur certains points de la muqueuse stomachale une poudre jaunâtre, dans laquelle nous crûmes voir quelques cristaux blancs, brillants, extrêmement petits. Nous avons isolé ce que nous avons pu de cette poudre, et l'avons mise à sécher.
A l'aide de manipulations assez longues, nous avons pu encore isoler une assez grande quantité de cette même espèce de poudre jaunâtre des liquides de l'estomac. Nous l'avons encore mise à sécher.
A part ces petits cristaux blancs et cette poudre jaunâtre, le liquide de l'estomac renfermait encore quelques balles d'avoine, le résidu probablement de gruau que la défunte aura mangé.
Les petits intestins, dans une grande partie de leur étendue, contenaient aussi, disséminés par-ci par-là, de ces petits grains blancs cristallins dont nous sommes parvenu à séparer un certain nombre. Nous n'en avons trouvé aucune trace dans les gros intestins.