Examen scientifique du végétarisme
Sur la demande qui m’en a été Jatte, je réunis dans ce petit livre la suite d’articles que j’ai récemment consacrée au végétarisme, dans la Quinzaine.
Le problème du régime alimentaire est un des plus graves parmi ceux qui s’offrent à l’esprit de l’hygiéniste. Il serait puéril de chercher sa solution dans les habitudes que la routine, le préjugé et la gourmandise nous imposent. Il ne Jaudrait même pas, pour le choix de ce régime, se laisser conduire soit par quelque vague sentimentalité, soit par des
raisons d ordre purement philosophique ou religieux.
L’alimentation appartient à la physiologie qui nous enseigne les règles de l échange matériel et les lois de la iransjbrmation de l énergie à travers les organismes.
Le végétarisme, régime qui exclut la chair animale de nos menus, est-il oui ou non justijîé par la science? La biologie gêné) ale et la chimie, l anatomie et la physiologie, la médecine et Ihygiène examinées tour à tour justijient-elles ou condamnent-elles son emploi? Le végétarisme est-il bien, comme certains le prétendent, le vrai réghne de force et de santé qui permet à l homme de mettre en valeur, au cours de son existence. tous les ressorts d'nnc puissante activité? Ce régime est-il vraiment capable de donner quelque sali.ffaction à ceux qui chei-chent un remède au mal physique et à la dégénéi-escence impide de noti-e société? Ou bien au cont)-ai)-e les végétariens sont-ils simplement des insensés dont la folle utopie
doit accélérer la chute de l’humanité vers l’erreur et la souffrance? — Il faut le savoir.
Or, en pareille matière, la science seule est maîtresse. Nous devojis do7ic écouter sa critique et d'avance en accepter les arrêts.
Puisse ce travail mstruire, et éclairer tous ceux qui, en le lisant, chercheront sincèrement là vérité. Puisse-t-il les convaincre et les entraîner à réformer convenableme^it leur régime! Le bienfait qu’ils y trouveront sera la justification de ce livre et, pour notre labeur, la meilleure des réco?npenses.
VÉGÉTARISME ET STATISTIQUE
Fondements historiques.
Mouvement et développement actuels.
Il vous est bien arrivé parfois d’assister à quelque discussion sur le végétarisme. — Ce sujet est à l’ordre du jour. Les végétariens, vous a-t-on expliqué, sont des originaux, des maniaques d’un commerce désagréable et parfois dangereux. Nés pour la contradiction, animés d’un esprit de réforme quasirévolutionnaire, ils prétendent décider l’humanité à se nourrir d’herbes et de racines comme le sauvage ou le voyageur égaré dans les profondes forets. Méconnaissant les bienfaits du progrès de notre civilisation moderne, oublieux ou ignorants des données de la science, ils veulent nous conduire à un ascétisme pénible, par une diète répugnante, à peine convenable pour la nourriture des bêles de somme! — Fort heureusement, ces insensés se heurtent au bon sens populaire et ne recueillent guère que sourires ironiques là où ils escomptaient une ample moisson d’adeptes pour le régime des, vaches et des chevaux... Conçoit-on vraiment une pareille folie de foin et d’avoine !...
Prenant la parole à votre tour, vous avez insisté sur l’impossibilité de se passer de viande. — Tous les vendredis, disiezvous, et en général chaque fois que je tente le maigre, je tombe en défaillance. — Mon cas ne fait pas exception et M'^''^ X... ellemême, dont on connaît la belle santé, a renoncé depuis longtemps, malgré son désir de scrupuleusement suivre les règles
de l’Église, à tout essai de jeûne ou de maigre. Ainsi, je vous laisse a penser ce que nous deviendrions, nous les anémiques et les neurasthéniques, si, après notre tasse de café et notre \ erre de chartreuse, on nous ravissait encore la viande, le plus sain, le plus indispensable des aliments offerts par la Providence.
Vous avez bien raison, a-t-on repris autour de vous; il faut respecter les intentions de la Providence et se rappeler que Dieu a créé les animaux pour qu’on les mange. A quoi serviraient-ils sans cela?.... Que deviendraient-ils?... Enfin il ne faut pas oublier que le végétarisme, en amenant la ruine des charcutiers et des bouchers, serait la cause d’une véritable révolution sociale.
Décidément, à quelque point de vue qu’on l’envisage, ce système est dangereux ou absurde!...
C’est sur ces graves pensées que la conversation a pris fin... Le végétarisme était jugé.
Eh bien ! Voulez-vous me permettre de reprendre cette conversation et de vous dire d’abord que l’on vous a trompé, que vous-même vous vous êtes abusé grandement et que votre jugement sur le végétarisme est faux? — Le connaissant pour l’avoir étudié de très près, je dois rétablir la vérité et m’efforcer de fournir, à ceux qui désirent s’instruire autrement que dans les conversations mondaines, des données exactes sur le végétarisme et les végétariens. — Je veux ainsi les mettre en état de * comprendre qu’il y a un mouvement végétarien, que le végétarisme, aussi vieux que le monde, a été soutenu par les plus grands esprits; qu’il n’est pas né de l’imagination d’un cerveau malade, mais qu’il répond bien à une réalité scientifique. — Je veux, en un mot, prouver que c’est la biologie générale, avec l’anatomie, la physiologie, la physique et la chimie des êtres vivants, qui nous l’enseigne; que le problème social le réclame, et que le bon sens lui-même se plaît à l’afFirmer.
Le sujet est vaste. Nous nous contenterons donc, pour le présent chapitre, de tracer rapidementles fondements historiques du végétarisme, en insistant sur la marche accélérée qu’il a prise à notre époque.