‹ Excursion au mail Henri IV et distribution géographique des plantes auxChapitre 1 sur 1 · Excursion au mail Henri IV et distribution géographique des plantes aux · texte numérisé non relu

Excursion au mail Henri IV et distribution géographique des plantes aux

La course au Mail Henri IV n'a été qu'une promenade de trois heures, destinée à terminer une journée déjà remplie par les deux séances du matin et de midi. En 1855, la Société botanique, qui ne comptait qu'une année d'existence, avait visité celte localité dans une herborisation qui peut être regardée comme la première des sessions extraordinaires. Nos confrères, sous la direction de M. W. de Schœnefeld, avaient pu récolter le Goodyera repens, plante des Alpes qui venait de se naturaliser sous les pins du Mail Henri IV.

On trouvera peut-être étonnant que la Société ait inscrit en tête de son programme cette excursion classique, faite si souvent par les botanistes parisiens et déjà décrite dans son Bulletin avec une élégance de style dont je ne saurais approcher. Certainement il était intéressant de refaire à vingt-six ans de distance la première excursion de la Société ; mais l'intérêt le plus puissant était dans la question de géographie botanique et dans l'étude de l'influence chimique du sol sur la distribution des végétaux.

Théorie chimique, théorie physique. — On sait que les botanistes ne sont pas tous du même avis sur les causes de cette distribution. Si l'on écarte l'influence du climat, admise par tous, on trouve deux écoles en présence, dont l'une admet la prépondérance de l'action chimique, l'autre croit à la prédominance et même à l'action à peu près exclusive de l'agré-

gation mécanique du sol. Chacune de ces deux théories a été soutenue par des botanistes de grand mérite, et la dernière a été exposée par Thurmann dans une œuvre magistrale à laquelle il a consacré sa vie.

Malheureusement, au temps de Thurmann, la géographie botanique était encore une science trop générale pour ne pas être remplie d'erreurs de détail; les botanistes, ne trouvant pas de documents réunis en vue de cette science, avaient recours, pour les pays en dehors de leur région, aux flores et aux cartes géologiques, qui ne leur donnaient que des renseignements incomplets et souvent erronés. C'est ce qui explique comment Thurmann s'est trompé, malgré les documents qu'il avait réunis en quantité considérable, mais qui étaient trop généraux ou inexacts. Toute la théorie de ce savant botaniste repose sur une petite quantité de faits exceptionnels pris en dehors de sa région et dont M. Contejean (1) a démontré l'inexactitude, et sur des rapports théoriques entre l'humidité du sol et la texture de la roche sous-jacente, rapports que l'expérience est loin de prouver, comme je le démontrerai plus tard.

Discussion de l'opinion de Thurmann. — Dans sa revue des ouvrages pouvant servir à soutenir sa théorie, Thurmann a cité la forêt de Fontainebleau (2). Il avait recueilli dans la flore de MM. Germain et Cosson une liste de plantes, les unes calcicoles, les autres calcifuges, croissant dans cette forêt; puis il ajoute : c< ... Ils (les grès) y forment de nombreuses » collines où les sables quartzeux purs et meubles alternent avec des » grès d'une parfaite compacité. Les uns et les autres sont entièrement » siliceux. Or, tandis que les espèces hygrophilespsammiques y abondent » dans les parties sableuses, les xérophiles prospèrent tout à côté sur les » grès les plus compactes

» On a sur un petit district tout siliceux les contrastes les plus extrêmes » qu'on voit entre les sables de Haguenau et les calcaires portlandiens du » Jura, les hygrophiles et les xérophiles les plus caractéristiques à quelques ]> pas les unes des autres, selon que les grès sont désagrégés ou compactes. » Il est probablement peu de points qui fournissent une démonstration » aussi claire de l'importance capitale des propriétés physiques des roches » et de l'action minime, sinon nulle, de leur composition chimique sur la » dispersion des prétendues espèces calcaires ou siliceuses »

Avant de discuter ces assertions, rappelons que leur auteur appelle hygrophiles les plantes des stations humides, xérophiles celles des stations sèches, psammiques les terrains sablonneux, et péliques les terrains pulvérulents.

(1) Ch. Contejean, Géographie boianiquey influence du sol sur la végétation. Paris

(2) Jules Thurmann, Essai de phytostatique, appliqué à la chaîne du Jura, Berne 1849, 1. 1, p. 393.

En lisant le passage ^que je viens de citer, tout botaniste parisien peut voir que Thurmann n'avait jamais herborisé à Fontainebleau, et que, entraîné par sa théorie, c'était gratuitement et sans aucune vérification qu'il plaçait les plantes calcifuges sur les grès désagrégés et les calcicoles sur les grès compactes. Il suffit d'avoir parcouru la forêt pour voir que cette distribution est inexacte, et que les grès compactes, aussi bien que ceux qui sont sableux, sont habités par des plantes calcifuges, souvent même par des espèces identiques : je citerai, par exemple, l'Erica cinerea, qui habite indifféremment ces deux stations; le fait est si visible et si connu, qu'il n'est pas besoin d'insister davantage. Ainsi donc, contrairement à la théorie de Thurmann, les grès compactes de Fontainebleau ne sont pas habités par des espèces xérophiles, mais ils sont habités par des plantes hygrophiles calcifuges, auxquelles l'absence de calcaire permet de vivre dans ces stations et qui s^y établissent malgré la constitutiondysgéogène de la roche.

L'erreur de Thurmann a été causée par l'existence des plantes calcicoles dont nous avons parlé, qui habitent, non les grès et les sables, mais les calcaires de la forêt, dont ce savant botaniste ignorait l'existence : en effet les environs de Fontainebleau ne forment pas un district tout siliceux, mais ils présentent des grès, des sables siliceux, des sables contenant du calcaire et des roches calcaires. Avant de parler de mes observations personnelles, je vais donner en quelques lignes l'historique de la question controversée du calcaire de Fontainebleau.

Historique et opinions des auteurs. — L'existence du calcaire dans les environs de Fontainebleau est connue depuis longtemps des botanistes. Déjà, en 1854, M. J.-E. Planchon (1) mentionnait plusieurs plantes calcicoles sur la hauteur du Mail Henri IV et sur divers points de la forêt; le fait lui avait été signalé par M. Decaisne, qui attribuait la station de ces plantes à l'existence du calcaire « dissimulé dans une couche très mince de silice ]». M. Gosson avait confirmé ces assertions, et M. Chatin (2) faisait observer que dans la forêt de Fontainebleau la silice est toujours plus ou moins mélangée de calcaire.

En 1855, M. de Schœnefeld (3) était plus explicite, et disait « que les points les plus élevés d'une altitude de 130 à 140 mètres sont couronnés ça et là d'un faible banc de calcaire d'eau douce, dont la présence se révèle au botaniste par l'apparition de quelques plantes caractéristiques des

(1) J.-E. Planchon, Sur la végétation des terrains siliceiix dans le département du Gard et de VHérault (BuU, Soc. bot, de France, 18M, 1. 1, p. 354).

(2) Bulletin de la Soc. bot. de France^ 1854, t. I, p. 360.

(3) W, de Schœnefeld, Rapport sur V herborisation faite par la Société dans la forêt de Fontainebleau {Bull. Soc. boU de France, 1855, t. Il, p. 592}.

terrains calcaires.... » Comme localités présentant ces caractères, il citait le Mail Henri IV, les enviions de Belle-Croix et les rochers de Bouron.

En 1861, M. Le Jolis (1) mentionnail sans commentaires l'opinion de M. Planchon.

En 1867, M. Cosson (2) faisait de nouviBau remarquer que, dans la forêt de Fontainebleau, le grès est, sur quelques points, recouvert d'une couche de calcaire. M. Laisné (3) citait les pseudomorphoses du grès de Fontainebleau.

En 1874, M. Contejean (4) engageait les botanistes à voir si les espèces calcicoles de la forêt de Fontainebleau ne croissent pas exclusivement sur es grès calcarifères faisant effervescence avec les acides.

En 1876, M. Contejean (5) citait Topiniôn de M. Planchon et énumérait, d'après ses observations personnelles, un certain nombre de plantes de a silice, toutes hygrophiles d'après Thurmann, qui se trouvent à Fontainebleau aussi bien sur le grès massif que sur la roche désagrégée. Il pensait (6) qu'il n'y avait à Fontainebleau qu'un seul terrain, le grès, plus' ou moins chargé de calcaire.

Les remarques de M. Contejean provoquèrent des recherches plus précises de la part de M. Fliche (7), qui fit, la même année, une excursion à Fontainebleau dans le but d'étudier ces localités sous le rapport physicochimique. Dans un mémoire détaillé, M. Fliche fait remarquer qu*il y a à Fontainebleau non seulement du grès imprégné de calcaire, mais aussi de véritables bancs de calcaire lacustre, qui sont quelquefois recouverts de sable, notamment au Mail Henri lY.

Les principales conclurions à tirer de ce mémoire sont les suivantes :

1® Les plantes calcifuges se trouvent toujours sur les terrains siliceux, que ces terrains proviennent de la désagrégation des grès ou qu'ils soient constitués par des sables purs.

2° Les plantes calcicoles se trouvent toujours sur des terrains contenant des proportions notables de chaux.

3^ La végétation des sables meubles est tantôt calcifuge, tantôt formée

(1) Aug. Le Jolis, De Vinfluence chimique des terraim sur la dispersion des plantes, 2« édit. Paris et Cherbourg, 1861, p. 46.

(2) Actes du Congrès international de botanique tenu à Paris en août 1867, p. 64.

(3) Ibid. p. 67.

(4) Ch. Conlejean, De Vinfluence du terrain sur la végétation (Ann. se. nat, 5* série. XX, p. 37 du tirage à part, 1874).

(5) Ch. Contejean, De Vinfluence du terrain sur la végétation, i2* mémoire (Ann, se nat. 6* série, t. II, p. 2 du tirage à part, 1876).

(6) Ch. Contejean, De Vinfluence du terrain sur la végétation, 2" mémoire (Ann. se nat. 6» série, t. II, p. 7 du tirage à part, 1876).

(7) P. Fliche, Du sol des environs de Fontainebleau et de ses relations avec la végetalion. Nancy, 1876 (extrait des Mém. de la Soc. des se. de Nancy).

de plantes indifférentes, sans que Fauteur puisse indiquer là cause qui élimine les plantes calcifuges.

En 1879, M. Magnin (1) rappelle les observations de M. Fliche.

Enfin, en 1881, M. Contejean (2) fait remarquer que le grès de Fontainebleau fait souvent eftervescence avec les acides (3).

Questions a résoudre. — Tous les auteu'^s que je viens de citer ont laissé subsister quelque obscurité sur la qu jiion. La plupart se sont contentés de répéter les termes de M. Planchon et ont parlé de calcaire t dissimulé dans une couche mince de siHce ». M. Planchon a-t-il voulu parler du calcaire qui imprègne souvent le grès, ou a-t-il voulu indiquer le banc de calcaire dissimulé par une couche de sable? Je crois, pour ma part, qu'il n'y a là qu'une erreur typographique. Ensuite, aucun des auteurs, sauf M. Fliche, n'a analysé le terrain; cette analyse a pourtant de l'intérêt, car elle montre que des terrains qui paraissent complètement calcaires ne renferment souvent que quelques centièmes de carbonate de chaux, et les analyses de M. Fliche nous montrent que les sols qui, dans la forêt, présentent une végétation tout à fait calcicole, ne renferment que de 2 à 8 pour 100 de calcaire, le reste étant formé surtout de sable siliceux.

Il est nécessaire, dans les recherches de ce genre, de faire des analyses chimiques, et l'on ne doit pas se contenter de l'indice fourni par l'effervescence du calcaire nvec les acides, car cette effervescence n'est visible que si le terrain renferme plus de 1 ou 2 pour 100 de carbonate de chaux. En outre, une autre cause d'obscurité réside dans l'habitude qu'ont les chimistes agriculteurs d'appeler chaux tantôt le calcaire, tantôt la chaux caustique, de sorte que souvent on ne sait pas duquel de ces corps l'auteur a voulu parler. Enfin, nous avons vu que M. Fliche avait laissé une question à résoudre, celle de la végétation indifférente des sables meubles.

Documents géologiques. — Pour bien comprendre les détails, il est nécessaire de dire quelques mots des différents terrains sur lesquels repose la forêt; j'ai puisé de bons renseignements dans la carte géologique détaillée de la France (feuilles de Melun et de Fontainebleau) et dans les notices qui accompagnent chaque feuille de cette carte, et je les ai complétés par mes observations personnelles.

(1) Antoine Magnin, Recherches sur la géographie botanique du Lyonnais. Paris, 1879, p. 156.

(2) Ch. Contejean, Géographie botanique, influence du terrain sur la végétation, Paris, 1881, p. 22.

(3) Note ajoutée pendant Vimpressum — M. Eug. Fournier, dans un intéressant mémoire sur Tensemble de la session extraordinaire de la Société (Revue des Deux Mondes^ 1881, t. XLVI, p. 436), fait ressortir les différences de la végétation du calcaire et de celle de la silice dans la forêt, différences qu*il nous avait constamment fait remarquer pendant la session.

La forêt de Fontainebleau repose presque entièrement sur les terrains miocène et pliocène. Le miocène est représenté par le sable et le grès, qui forment des couches alternatives^ dont les surfaces ne sont généralement pas parallèles. Les grès se sont souvent éboulés, et leur entassement a formé les parties les plus pittoresques de la forêt; ils sont recouverts par une assise peu épaisse de calcaire lacustre, connue sous le nom de calcaire de Beauce. Le pliocène est représenté par le limon des plateaux, très sableux et par le limon des terrasses, généralement sableux et contenant souvent un gravier calcaire. Entre le grès et le calcaire supérieur, on trouve souvent une mince couche de marne.

Partout où le calcaire supérieur a été entraîné, les grès affectent la forme de longues collines couronnées de blocs et dirigées de Test à l'ouest. Les grès des plateaux sont recouverts par le calcaire et ne peuvent se voir que sur les pentes de ces plateaux. La couche calcaire recouvre le grand plateap du sud-ouest, ainsi que la plupart des parties élevées, telles que le mont Chauvet, le mont Pierreux, le mont Merle, le plateau de Belle- Croix, etc. Néanmoins il est rare qu'on puisse voir le calcaire sur ces parties élevées, car il est recouvert par le limon des plateaux ; c'est donc sur les pentes qu'il faudra constater son existence. Le limon sableux qui le recouvre, forme une couche souvent très mince, de sorte que le sol est sableux et le sous-sol calcaire; aussi, en bien des endroits, cette couche limoneuse n'a pas été marquée sur la carte géologique, quoiqu'elle soit mentionnée dans la notice explicative; comme elle a été entraînée par places, on se trouve au sommet de ces plateaux tantôt sur le sable et tantôt sur le calcaire. La carte géologique ne pouvant indiquer ces petits détails, ce n'est que l'inspection du sol qui peut renseigner sur sa composition.

Le dépôt le plus moderne de la forêt, le limon des terrasses, s'est fait sur les parties basses, au-dessous de 120 mètres, sur le calcaire de Brie qu'il recouvre partout; il a généralement une épaisseur beaucoup plus grande que le limon des plateaux. Gomme il contient un peu de calcaire, sa végétation offre de l'intérêt, mais il est peu d'endroits où l'on puisse l'observer, car il forme un sol uni et léger, très propre à la culture et qui a presque toujours été utilisé par les cultivateurs.

Le calcaire de Beauce, se trouvant entre deux couches siliceuses, a pu passer inaperçu sur quelques versants, où il a même été omis sur la carte géologique, comme nous l'avons constaté au bord du plateau de la Charme.

Ciment des grês. — Tous ces faits ne sont pas nouveaux, car je les trouve déjà décrits, sauf pour le sable recouvrant le calcaire supérieur, dans l'ouvrage dé Cuvier et Brongniart (1), qui date de 1810. On peut y

(t) G. Cuvier et Alex, Brongniart, DeKnption géologique des environs de Paris. Pans,

voir, page 218, etc., une longue énumération des localités de la forêt recouvertes par le calcaire de Beauce.

Plusieurs botanistes ont avancé que la cause de la présence des plantes calcicoles à Fontainebleau était la présence du ciment calcaire du grès; cette assertion n'est pas exacte, car le grès à ciment calcaire est très rare dans la forêt et ne s'y trouve qu'accidentellement. Voici, du reste, ce que dit l'ouvrage de Cuvier et Brongniart(l) : t Ces grès ne sont pas calcaires, » comme on l'a prétendu ; très peu d'entre eux font effervescence avec l'a- » cide nitrique ; les cristaux de grès calcaire qu'on a trouvés dans quelques y^ endroits [ et très abondamment aux carrières de Belle-Croix, dans le » milieu de la forêt] (2) sont [trèsj l'ares partout [ailleurs], et leur forma- » tion est due à des circonstances toutes particulières et postérieures au » dépôt de grès qui s'est formé pur et sans mélange primitif de calcaire. » Plus loin (3) : < Le calcaire d'eau douce de Belle-Croix repose sur une 1» marne calcaire jaunâtre. Nous croyons pouvoir attribuer aux infiltra- » tiens calcaires (4) de ce sol supérieur les cristaux de grès calcaire qu'on > trouve si abondamment dans les carrières de ce lieu [et qui sont im- » plantés et groupés sur les parois des cavités qu'on observe dans les » bancs ou entre les bancs, ou disséminés dans le sable qui remplit ces » cavités]. »

M. Scipion Gras (5), dans un intéressant ouvrage sur les terrains agricoles, avance aussi que le ciment est siliceux et non calcarifère, et qu'il ne fait que rarement effervescence avec les acides. J'ai également constaté le fait, et je puis assurer que le grès de Fontainebleau ne contient ordinairement qu'une quantité très minime de calcaire, insuffisante pour former le ciment de la roche. On peut donc dire avec certitude que les localités à plantes calcicoles doivent se trouver sur les calcaires d'eau douce et non au milieu des grès à ciment calcaire. C'est, du reste, ce que l'observation va nous démontrer.

Mail Henri IV. — Lorsqu'on monte au Mail Henri IV par la pente exposée au nord, on trouve d'abord le sable pur où croissent les Châtaigniers et les Bruyères ; le sol est nu et sableux. Mais à mesure qu'on monte, on voit apparaître les Graminées, le Ltgustrum vulgare, VAsperula Unetoria, le Sesleria ccerulea, le Teucrium chamœdrys, le Vincetoxicum officinale et autres végétaux calcicoles, tandis que les Bruyères deviennent rares et finissent même par disparaître complètement, faisant place à une

f édit. 1810, p. 54, Ul, 202 à 203, 218 à 221 ; 2* édit. 1822, p. 62, 270 à 273, 284 à 286, 290 ; 3* édit. 1835, p. 114, 372, 471 à 475, 492 à 497, 503.

(1) Cuvier et Brongniart, hc. ciU, f édit. p. 203; 2» édit. p. 272 ; 3« édit. p. 474.

(2) Les mots entre crochets ne se trouvent que dans la 2' et dans la 3' édition.

(3) Cuvier et Brongniart, hc, dt. 1" édit. p. 219; 2« édit. p. 284; 3« édit. p. 494.

(4) La 2* et la 3* édition mettent « à la présence du calcaire ».

(5) Scipion Gras, Traité élémentaire de géologie agrononUquef avec des applications diverses contrées, et particulièrement au département de V Isère, Paris, 1870, p. 520.

sorte de prairie verdoyante, formée de plantes calcicoles. Le sol est constitué par un sable rempli de pierrailles calcaires, qui, d'après M. Fliche, contient 0,0734 de chaux, abstraction faite des pierres. Cette proportion de chaux est assez forte pour expliquer la physionomie purement calcicole de la végétation.

A certains endroits, on aperçoit des bandes sableuses, descendues du sommet, dépourvues de plantes calcicoles et couvertes de Bruyères rabougries, formant une sorte de tapis de 1 à 2 décimètres d'épaisseur. Ici le sol est formé d'une couche mince de sable sans pierres ni concrétions, reposant sur un sous-sol à pierres calcaires; l'analyse que j'ai faite de la couche sableuse en cet endroit a donné 0,0112 de calcaire. Cette quantité est assez faible pour permettre à la Bruyère de croître ; mais, les racines rencontrant bientôt le sous-sol calcaire, la plante ne peut grandir. En continuant à monter, on commence à retrouver la Bruyère et le Sarothamnus scoparius, et sur le plateau la végétation est redevenue silicicole; le sol y est formé d'une épaisse couche do sable. Si^ au sommet, on se dirige vers une des extrémités du plateau, on rencontre bientôt un mélange de plantes indifférentes et de calcifuges, et même quelques calcicoles; le sable, en couche plus mince, ne contient pas de pierrailles, mais l'analyse y révèle 0,01137 de chaux. Aux extrémités, la couche de sable s'amincit au point de devenir presque nulle et le sol est rempli de pierres calcaires; en même temps la végétation devient tout à fait calcicole. Sur la pente sud et sur la pente ouest, le sol est formé par le sable siliceux pur; la végétation est calcifuge.

Végétation calcifuge. — On peut voir par ces observations que la végétation calcifuge se trouve toujours sur des sols ne renfermant qu'une très petite quantité de calcaire (1). J'ai analysé le terrain en divers endroits où les plantes sont nettement calcifuges, et voici les quantités de carbonate de chaux que j'ai trouvées :

Mail Henri IV, pente ouest 0,0025

Bellecroix, au-dessous du plateau 0,0037

Mont Pierreux, sables supérieurs 0,0035

Vallée de la Cambuse, au fond 0,00:20

Vallée de la Cambuse, sur la pente 0,0035

Ces proportions sont celles qu'on trouve ordinairement dans les sables des grès; un grès de l'Hérault, pris au hasard, m'a donné 0,0032 de carbonate de chaux.

Végétation calcicole. — La végétation calcicole se trouve principale-

(1) Je ne confUère ici que la région de Fontainebleau; les observations faites par M. Gaston Bonnier dans les Garpathes montrent que, par un phénomène encore inexpliqué, une calcifuge devient souvent calcicole sous des climats différents.

ment aux endroits où le sable contient des pierrailles calcaires, car le sol purement calcaire est rare à Fontainebleau. M. Fliche donne la proportion de chaux de ces terrains :

Mont Pierreux 0,0280

Mail Henri IV, versant nord 0,0734

Mais il suffit souvent d'une quantité de calcaire beaucoup plus faible pour chasser les calcifuges, et, dans le sable pierreux à végétation calcicole de la vallée de la Cambuse, j'ai trouvé la quantité suivante de calcaire :

Vallée de la Cambuse, partie calcicole. . . 0,02175

Végétation indifférente. — Mais ce qui était resté inexpliqué, c'est la disparition fréquente, dans les sables meubles, des plantes calcifuges. Nous avons vu que, dans son mémoire, M. Fliche s'est occupé de cette questioii sans la résoudre.

Certaines localités ne présentent que des plantes indifTérentes, avec une tendance un peu calcicole : ces localités se trouvent sur les sables meubles. M. Fliche n'a pas cru pouvoir donner une explication de^'ce fait intéressant, mais je crois qu'un examen plus approfondi peut aujourd'hui me permettre d'expliquer cette étrange répartition.

Selon M. Contejean, lorsqu'il y a mélange de calcicoles et de calcifuges, c'est que le sol renferme assez de chaux pour suffire aux calcicoles et n'en contient pas assez pour repousser les calcifuges. Si cette assertion est vraie, la flore doit être franchement calcifuge sur les terrains renfermant des quantités minimes de chaux, mixte ou indifférente dans ceux qui en renferment un peu plus, et calcicole dans ceux qui en contiennent une quantité notable. Nous allons examiner la forêt de Fontainebleau à ce point de vue.

Nous avons vu que les sables meubles de cette localité proviennent de trois formations différentes : les sables anciens, sous les grès, le limon des plateaux, sur les parties élevées, et le limon des terrasses, dans les parties basses. Les sables anciens ne contiennent que très peu de chaux: M. Fliche a constaté au mont Fessas et au Fourneau-David que leur végétation est calcifuge. Le limon des plateaux est un sable siliceux reposant sur le calcaire ; comme la couche est très mince, les eaux pluviales, après l'avoir traversée, baignent le sous-sol calcaire et remontent par capillarité dans le sable à mesure qu'il se dessèche, Timprégnant du carbonate de chaux qu'elles ont dissous. Je me suis assuré, par des expériences directes, que cette action capillaire est très considérable dans le sable. On peut en conclure que, théoriquement, la quantité de calcaire contenue dans le

sol sera d'autant plus considérable, que la couche de sable sera plus mince, et que la végétation de ce terrain sera calcifuge, mixte ou calcicole, selon que l'épaisseur de cette couche sera plus ou moins grande.

L'observation des faits confirme ces vues théoriques. IJfous avons vu que, sur le plateau du Mail Henri IV, vers le milieu, la couche de sable est assez épaisse : le Sarothamnus scoparius et YErica cinerea y croissent en grande quantité, le sol est nu et sec ; en un mot, la végétation est semblable à celle des sables purs. Mais si l'on se dirige vers les extrémités, la végétation change peu à peu, à mesure que l'épaisseur du sable diminue : les plantes indifférentes apparaissent d'abord, et aux extrémités du plateau les calcifuges disparaissent complètement, laissant la place aux calcicoles. J'ai pris un échantillon de terre à 10 centimètres de profondeur, à l'endroit où la végétation est indifférente, avec une prédominance calcifuge, et j'y ai trouvé 0,01137 de carbonate de chaux. J'ai parlé tout à l'heure d'un endroit, en montant au Mail, où la Bruyère croît très mal au milieu des plantes calcicoles ; l'analyse du soi a donné 0,01125 de calcaire. J'ai observé deux autres localités à plantes indifférentes, avec prédominance calcicole, et j'y ai trouvé les quantités suivantes de calcaire :

Mont Pierreux, partie supérieure 0,0177

Belle- Croix, au-dessous du plateau 0,0092

Quant au limon des terrasses, qui a nivelé les parties basses/ nous sommes avertis, par la carte géologique, qu'il contient du calcaire. M. Fliche cite sur ce terrain deux localités à plantes indifférentes, l'une sur la route de Milly, l'autre sur la route de Médicis; il donne l'analyse du sol de la dernière, qui renferme 0,0036 de chaux, ce qui donne 0,00642 de calcaire. J*ai eu l'occasion d'observer une localité présentant les mêmes caractères, sur le même terrain, au Bas-Bréau ; l'analyse a donné 0,00625 de calcaire.

Rapprochons les teneurs en calcaire des terrains à végétation indifférente :

Mont Pierreux 0,0177

Belle-Croix 0,0092

Mail Henri IV 0,0H37

Mail Henri IV 0,0112

Route de Médicis 0,0064

Bas-Bréau , . . 0,0062

On voit que la teneur en calcaire de ces terains est intermédiaire entre celle des terrains à végétation calcicole et de ceux à végétation calcifuge. Les plantes calcicoles n'y trouvent pas assez de calcaire pour pouvoir s'y établir en maîtres^ les calcifuges y en trouvent trop, et les unes et les autres

laissent ainsi la place aux plantes indifférentes ; néanmoins, comme il y a de la chaux et qu'il y en a peu, les plantes de l'une et de l'autre catégorie viennent souvent, en petit nombre, se mêler aux mdifférentes.

Voilà, selon moi, les conclusions que Ton peut tirer de l'observation minutieuse des faits. Ces conclusions sont ici en faveur de la prépondérance de l'influence chimique du sol, et il en est ainsi chaque fois que l'on étudie des localités d'une étendue peu considérable et situées sous le même climat; mais il n'en est pas de même si l'on considère des régions très différentes, comme le démontrent les nombreuses observations de M. Gaston Bonnier (1). Aucune théorie actuelle n'explique ces derniers faits de dispersion, et ce n'est que la discussion d'expériences comparatives faites dans des régions différentes qui pourra en donner une explication satisfaisante.

(1) Gaston Bonnier, Quelqties observations sur la flore alpine à* Europe {Ann, se, nat, 6* série, Bot. t. X).

Extrait du Bulletin de la Société botaniqtie de France, Tome XXVIII.

(Session extraordinaire à Fontainebleau, juin 1884.)

PARIS. — IMPRIMBRIB EMILE MARTINET. RUE MIONON.J

Page 1