J -Y. SIMPSON
Professeur cl' Accouchements à l'Université d'Édimbourg, etc.
Mon cher Monsieur,
Permettez-moi de vous dédier cet écrit, non à cause de sa valeur qui ne peut être digne de vous, mais en mémoire de l’appui que l'autorité do votre parole a donné depuis longtemps à l’ovariotomie , et en souvenir de la parfaite hospitalité dont vous m'avez honoré à Edimbourg.
Votre dévoué,
A. COURTY.
Première Lettre.
De l’Ovariotomie et de quelques autres opérations praticables
chez le sexe.
Mon cher ami,
Vous vous souvenez qu’en vous serrant la main avant de partir, le mois dernier, je vous annonçai mon dessein d’aller jeter un coup d’œil sur la chirurgie anglaise. Le peu de temps dont je pouvais disposer ne me permettait pas d'étudier à fond ses méthodes et ses procédés. Je n’avais donc pas la prétention de donner à mon escapade les proportions d’un voyage scientifique, dans lequel on peut toucher à toutes les questions, sinon les résoudre toutes. A parler exactement, je ne comptais faire qu’une simple exclusion chirurgicale dans la Grande-Bretagne. Cette expression modeste caractérisait d’autant mieux mon projet que, n’ayant à moi qu’une quinzaine de jours, j’avais résolu de borner mes recherches à quelques points de la chirurgie anglaise se rattachant à l’objet spécial de mes études sur les maladies utérines.
Aussi, désirant vous communiquer mes impressions, dès mon retour de Londres, j’ai beau fouiller dans mes notes de voyage pour y chercher des observations justificatives, je n’en rencontre presque aucune sur les questions chirurgicales générales. Elles sont toutes relatives au traitement des maladies utérines ou aux opérations chirurgicales praticables chez les femmes. Parmi ces opérations, il en est une , il est vrai, qui prime toutes les autres et qui a, par sa. gravité, une importance de premier ordre: je veux parler de l’ovariotomie, récemment importée en France, jugée si diversement par nos confrères les plus autorisés, et qui vaut la peine d’être vue d’assez près pour qu’on puisse s’en former une opinion sérieuse. Il est vrai aussi que tout est dans tout, et que, dans les moindres applications d’une science, on peut retrouver ses principes les plus élevés. Ce sera peut-être ma faute si, dans le petit nombre de faits chirurgicaux dont je puis vous entretenir sciemment pour les avoir vus, je ne parviens pas à vous faire découvrir l’esprit de la chirurgie anglaise. Quoi qu’il en soit, je dois me résigner à vous offrir mon fretin, sans chercher à l’accommoder pour lui donner plus d’importance qu’il n’en a. Votre amitié se contentera de mes bonnes intentions, et votre science suppléera facilement à mes lacunes.
Avant de visiter nos confrères d’outre-Manehe et d’assister à leurs opérations, il faut naturellement arriver en Angleterre et parcourir celte ville sans limites qu’on appelle Londres.
Je ne veux pas débuter par une leçon de géographie; mais je tiens à vous faire part d’une réflexion philosophique, sinon pleine de profondeur, du moins importanteàrappelerquand on s’apprête àjuger la chirurgie anglaise. L’esprit d’un peuple se révèle partout , et il n’est pas étonnant que le même souffle inspire ses conceptions ou anime ses actes, soit dans les nombreuses branches d’une science, soit dans les divers arts qui en sont des applications.
Eh bie'n! tout voisins et alliés que nous sommes avec les Anglais (je dirai même et volontiers amis , car on ne peut les voir de près sans être disposé à les aimer sincèrement), il faut commencer par reconnaître que , à tort ou à raison , tout semble différer entre eux et nous. Que cela tienne au climat, aux institutions politiques, à un caractère de race, je l’ignore ; mais cela est , et cette différence est essentielle à constater.
Je ne vous parle pas de leur gouvernement, de leur vie politique et sociale , de leur esprit colonisateur, bien que sur tous ces points la différence soit profonde, pour ne pas dire radicale. Sans nous laisser entraîner sur le terrain glissant de la politique , où ces questions risqueraient de nous pousser malgré nous , il est permis de mettre en opposition leur self-governmeni , leur liberté individuelle et publique, leur initiative et leur confiance en eux-mêmes , leur esprit audacieux et entreprenant , leur fermeté et leur persévérance , avec les qualités toutes différentes qui nous sont propres, et dont l’appréciation nécessiterait une étude par trop extra-scientifique. Mais , pour ne signaler que des différences coutumières, et encore seulement quelques-unes, voyez les Anglais dans la rue, dans les affaires; voyez-les chez eux.
Dans la rue, comme dans les affaires, ils agissent plus qu’ils ne parlent; ce n’est pas qu’ils ne réfléchissent, mais ils pensent vite et se décident promptement. Ils semblent courir au lieu de marcher, leurs voitures brûlent le pavé , elles ne leur suffisent plus; les chemins de fer envahissent Londres, traversent la ville de leur parcours souterrain et débouchent au beau milieu de cette vaste cité, en plein Slrand. Avant tout et par-dessus tout, de l’action, et en avant; mais une action sûre d’elle-même et dont ils no cherchent pas le ressort ou le levier en dehors d’eux.
Pour les voir chez eux , pénétrez dans ces blockhaus , je veux dire dans ces maisons dont chacune , séparée de la rue par une forte grille et un fossé profond, ressemble à une petite forteresse, et vous apprécierez cet intérieur, ce fameux home, où la vie privée se retranche à l’abri des inconnus et dos importuns. Ici, tout est pour le repos et le comfort, comme là tout est pour l’action et le mouvement.
Et ici et là , que de différences entre leurs usages et les nôtres ! Leurs cochers croisent à gauche au lieu de croiser à droite; leurs fenêtres s’ouvrent de haut en bas au lieu de s’ouvrir d’un côté à l’autre; leurs meubles sont solides au lieu d’être élégants ; leurs tables sont carrées au lieu d’être rondes. Ils se nourrissent de rôtis au lieu de sauces; ils mangent la salade avec le fromage et non avec le rôti ; ils servent le Champagne pendant le dîner et le Bordeaux au dessert; ils comptent leurs doigts en commençant par l’index ou lieu de commencer par le pouce , etc. Pour épuiser la matière, il faudrait écrire un volume.
Naturellement, je m’arrête dans cette carrière presque inépuisable, et je reviens à la chirurgie. Mais je n’en suis pas si loin que vous le pensez; car en chirurgie, comme pour tout le reste, toujours des différences à signaler. Et d’abord , pour l’emploi du temps , la journée des chirurgiens anglais diffère entièrement de la nôtre. Nous faisons nos visites d’hôpital le matin, puis viennent nos courses en ville, l’aprèsmidi nous recevons les malades et nous donnons nos consultations dans notre cabinet. Nos confrères d’Outre-Manche reçoivent leurs clients de 11 heures à 1 heure : c’est l’heure de la consultation , ou de la guinée, si vous préférez fixer par cette expression le souvenir du tarif ordinaire. Après le lunch qui la suit, vient l’heure de l’hôpital : c’est seulement alors, c’est-à-dire de 2 à 4 heures , qu’on peut voir ces Messieurs dans leur service ou à leurs opérations; puis viennent leurs courses en ville. La différence m’aurait faiblement touché, si elle ne m’avait causé une perte sérieuse du peu de temps que je devais donner à Londres. Mais vous comprenez que, ne pouvant utiliser dans les hôpitaux, à notre manière française, les heures de mes matinées, j’ai gardé quelque rancune à ces usages britanniques des précieux instants qu’ils m’ont fait perdre.
Ces différences sont, à tout prendre, superficielles. Tiennent-elles aux mœurs, aux exigences d’un climat trop rigoureux ou d’un ciel trop chargé de brouillards pour permettre à nos confrères l’usage des visites hospitalières matinales? Peu importe.
Ce qui nous touche plus, c’est la différence même des hôpitaux et la différence plus importante de l’esprit chirurgical des hommes éminents qui sont à la tête des services.
Sous ce rapport, je n’ai pas tout vu, et cette raison me dispense d’en donner d’autres pour déclarer d’abord que je ne puis tout dire. Mais voici ce que j’ai vu : A côté des grands hôpitaux, que j’ai peu fréquentés, on trouve une multitude de petits hôpitaux comme nous n’en possédons pas en France. Vous savez d’ailleurs que les uns et les autres sont des institutions privées, régies par leurs administrateurs particuliers, ne relevant que d’elles-mêmes, affectées le plus souvent a une classe particulière de malades: hôpital orthopédique, hôpital des cancéreux, hù-
pital pour les accouchements , hôpital particulier pour les accouchements des femmes mariées, hôpital pour les maladies des femmes, etc. etc.; quelquefois même hôpital pai ticulier pour un chirurgien, comme le London surgicat Home de M. Backer-Brown.
Or, ce qui nous frappe au premier aspect, c’est le peu d’apparence de ces établissements. On n’a pas fait des plans dispendieux, encore moins des frais d’architecture, surtout pour les façades; on dirait de simples maisons bourgeoises, le home anglais , la petite forteresse privée dont je vous parlais. Mais à peine entré, on y reconnaît le comfort de ces mêmes maisons : évidemment le dehors est sacrifié au dedans. Ici, pas plus de luxe que là, mais la propreté exquise; de l’eau chaude et de l’eau froide à tous les étages en abondance, une ventilation parfaite à peu de frais par le moyen d’un large foyer et de la fameuse fenêtre s’abaissant de haut en bas au degré nécessaire, une hygiène pratique incontestable, de petites salles renfermant de 4 à 42 lits, des couchettes simples, mais des parquets et des murs bien nets, et sur ces murs, à côté de quelques inscriptions pieuses pour soutenir le courage et la résignation, des gravures coloriées, des imitations d’aquarelles , genre éminemment national, représentant souvent des scènes champêtres, sur lesquelles les malades peuvent reposer agréablement leur vue et égayer leur douloureuse solitude. Et par-dessus tout cela, aucune de ces odeurs fades, aigres, nauséeuses, engendrées par la charpie imprégnée de pus, le séjour prolongé des cataplasmes, les exhalaisons des lieux d’aisance, les miasmes des grandes salles mal ventilées , qui , à défaut de la vue , suffiraient pour caractériser , dans plusieurs de nos grands établissements, l’air insalubre de l’hôpital. J’aurai à revenir sur ces différences, en vous parlant du pansement des plaies après les grandes opérations.
Mais il me reste à vous signaler, parmi ces différences en quelque sorte sommaires, celles qui caractérisent l’esprit même delà chirurgie anglaise. C’est ici surtout que se révèle l’esprit général de la nation, cet esprit qui la pousse, non vers le changement, car peu d’hommes sont aussi constants que les Anglais dans leur chirurgie comme dans leurs coutumes (ils en donnent une preuve par leur attachement de vieille date à la réunion immédiate), mais cet esprit qui la pousse vers le progrès ou plutôt vers l’action. La chirurgie anglaise m’a paru éminemment active, et, par suite, entreprenante, audacieuse, sinon dans tous les sens, du moins dans certaines directions. Malades et chirurgiens s’abandonnent également à cette impulsion, et l’on trouve assurément en France, chez les premiers, des résistances qu’on ne rencontre pas en Angleterre. Ici, le malade tient a être débarrassé de son mal. Pour lui, à ce qu’il paraît, vivre n’est pas exister seulement, c’est agir. Toute entrave à l’action lui est insupportable, et il ne craint pas d’affronter
les hasards de la chirurgie, pour courir la chance de reconquérir la libre possession de lui-même.
Vous sentez bien , mon cher ami , que dans cette digression sur les différences entre l’esprit, les mœurs, les habitudes de la vie commune et de la chirurgie en Angleterre et en France, je cite quelques exemples au courant de la plume. Je n’entends pas dire que tout diffère entre les deux pays, et notamment que la chirurgie s’y pratique d’après des principes opposés. Mais il est impossible que des différences aussi nombreuses et aussi sensibles existent entre l’organisation sociale de deux peuples, et entre mille détails particuliers de leur vie privée, sans qu’elles ne se reflètent dans la conception d’une science, surtout d’une science dont la certitude n’est que relative, comme la médecine, et dans les règles ou la pratique d’un art qui se prête à tant de modifications, comme la chirurgie. — Cela revient à dire que, pour juger impartialement et à sa véritable valeur la chirurgie comme toutes les choses de la Grande-Bretagne, il faut se dégager un peu de ce qu’il y a , pour ainsi dire, de national dans notre science et dans notre art ; il faut se pénétrer de l’esprit des Anglais, se mettre à leur point de vue, se placer dans leur milieu.
Il faut observer aussi que dans une ville aussi grande que Londres, avec une civilisation très-avancée, le goût et le besoin de la spécialité sont encore plus développés qu’à Paris, et que les hommes qui la cultivent, avec l’esprit entreprenant qui les anime, doivent la pousser jusqu’à des limites qui ne nous sont pas familières.
Si je ne me trompe , ces réflexions sur la différence d’esprit scientifique des deux peuples, sur la disposition à l’action, sur le caractère entreprenant des Anglais (malades et chirurgiens), sur le développement forcé de la spécialité chez eux, aident à faire la part des différences sensibles qui distinguent la chirurgie anglaise de la chirurgie française, à comprendre qu’il y a plus de courage que de témérité dans l’entreprise de grandes opérations comme l’ovariotomie, et à expliquer le succès qui couronne celte louable audace.
Vous verrez peu à peu combien, en se plaçant sur leur terrain, on finit par trouver naturelles, chez les Anglais, des tentatives qu’on serait tenté de regarder d’avance comme des excentricités chirurgicales. Je tâcherai de me rappeler , chemin faisant, les autres traits qui m’ont paru être particuliers à la chirurgie de la Grande-Bretagne, et, tout en vous les signalant, de les interpréter à ce point de vue. Mais je n’ai eu jusqu’ici d autre dessein que de vous montrer comment on a pu se familiariser assez vite en Angleterre avec une opération que son étrangeté autant que ses dangers nous ont fait regarder si longtemps en France comme inabordable. Kt puisque ce détour un peu long nous y a pourtant ramenés >
et nous a môme placés, je l’espère, sur un poste favorable à l’impartialité de l’observation , je suis maintenant plus à l’aise pour vous communiquer rues impressions personnelles sur l’ovariotomie.
Je commence par vous déclarer ma sympathie pour cette opération et mon estime pour les hommes éminents qui l’ont conquise à l’art chirurgical, moins encore par leur audacieuse initiative que par la science profonde avec laquelle ils en ont réglé logiquement l’exécution. Celte conquête contemporaine, comme celle de la guérison des fistules Yésico-vaginales , des résections osseuses , eide quelques autres opérations récentes, est due certainement à la connaissance de plus en plus précise des lois de la physiologie pathologique et à l’application plus rigoureuse des règles de la réunion immédiate.
Si l’École anglaise est Gère de cette méthode de pansement de toutes les plaies, et notamment des plaies qui suivent l’exécution des grandes opérations, dont elle a fait depuis Hunter une règle sans exception, l’École de Montpellier s’enorgueillit , à juste litre , d’avoir fait aussi de cette méthode un dogme fondamental de sa pratique chirurgicale. Tandis que Roux, malgré son voyage en Angleterre, Larrey, Uupuytren et l’École de Paris, qu’on a eu le tort de regarder comme représentant à elle seule toute l’École française, la déclaraient inacceptable comme méthode générale et absolue du traitement des plaies, notamment du pansement après les amputations, l’École de Montpellier, au contraire, la défendait ardemment par la pratique et les écrits des Delpech, des Serre, des Estor et de tant d’autres, et s’attachait à la perfectionner au point de généraliser de plus en plus son application et d’assurer son succès.
Or, si les ovariotomies réussissent aujourd’hui comme les opérations de fistule vésico-vaginale par le procédé américain, cela tient assurément à ce qu’on suit enfin dans leur exécution une marche, c’est-à-dire une méthode qui n’est que l’application logique de principes scientifiques connus, mais trop longtemps négligés.
Jusqu’ici on peut dire que , sur ce point , l’art n’était pas conséquent avec la science, la pratique était en désaccord avec la théorie. Aujourd’hui, la conviction de ne pouvoir réussir qu’à la condition de mettre les parties dans une situation vraiment favorable à la réunion, a fait imaginer les procédés les plus efficaces pour obtenir cette condition et y maintenir les tissus. On a suivi rigoureusement ces procédés, et l’on a réussi.
Dans les tentatives de guérison des fistules vésico- vaginales, on voulait réunir des lèvres de plaies trop minces, entre lesquelles rien n’empêchait l’urine de filtrer. En relevant au contraire vers la vessie la muqueuse vésicale, en rafraîchissant seulement le vagin, en affrontant de larges surfaces au lieu de bords, en ajustant l’affrontement de ma-
Diére à empêcher la Coaptation de se détruire , oh ne fait pas autre chose que l’application mécanique des principes, des lois delà i'éuflion immédiate. Mais cette application a été faite avec une exactitude , avec une logique, avec une rigueur, avec une perfection qui placent, par celte seule opération , l’École américaine à la hauteur des Écoles chirurgicales les plus sérieuses.
Dans les extirpations d’ovaires ou d’utérus , dans toutes les plaies abdominales, sachant combien il faut se garer des épanchements de pus ou de fluides étrangers dans le péritoine , sachant comme on obtient facilement i’adbérence des surfaces de cette membrane rapprochées, sachant enfin qu’on n’a d’esjoir de guérir les plaies intestinales qu’en adossant la séreuse à elle-même , on était assez inconséquent pour craindre de débarrasser d’abord la cavité péritonéale du sang épanché, des fluides , de tous les corps étrangers, pour ne pas oser réunir hardiment la plaie par première intention , pour redouter enfin de comprendre le péritoine dans la suture.
Au contraire , le plus sûr moyen d’empêcher la péritonite d’éclater, c’est de ne laisser séjourner ou s’épancher aucun fluide dans la cavité du péritoine et de fermer promptement cette séreuse. Et la meilleure manière de la fermer, c’est de l’adosser à elle-même en renversant les lèvres de la plaie abdominale en dehors, par une suture profonde et qui traverse tous lès tissus; de même que pour la réunion des intestins divisés on renverse en dedans les lèvres de la plaie intestinale. Par cette adhérence hâtive, on empêche de pénétrer, dans la cavité péritonéale, le pus qui peut se former dans une plaie dont la profondeur comprend toute l'épaisseur des parois abdominales , et dont la longueur doit suffire à l’extirpation d’un kyste ovarique. On empêche enfin autant que possible la production même du pus par une suture superficielle, par la dessiccation de la plaie, par l’application du perchlorure de fer, etc.
Vous comprenez maintenant, mon cher ami, tout l’intérêt que présentait pour moi l’élude d’une opération qui n’était pas seulement une précieuse individualité chirurgicale, si je puis m’exprimer ainsi , mais une démonstration de la vérité , une justification de la rigueur de nos principes, et qui s’élevait peu à peu à la hauteur d’un témoignage imposant en faveur d’un des dogmes les plus chers à notre École.
Du reste, à l’attrait causé par tout le bruit qui s’était fait récemment autour de cette opération , à la conviction qu’elle était pratiquée en Angleterre sur une large échelle par des hommes sérieux , s’ajoutait, pour m’inspirer un vif désir de l'étudier de plus près, une considération dont le poids était bien capable de faire pencher la balance en faveur do mon projet: c’est que l’ovariotomie venait d’être importée en Franco, non par un étranger suspect ou par un opérateur sans crédit, mais par un chi-
rurgien dont la prudence est proverbiale et dont la sagesse est garantie par l’habitude du succès.
Ce n’est pas que les premières opérations de M. Nélaton aient été toutes heureuses. Quelques autres chirurgiens français ont éprouvé dans leurs tentatives des revers qui nous ont mis en garde contre un enthousiasme exagéré, et qui nous ont obligé à réfléchir plus mûrement aux véritables conditions de succès.
Mais, depuis lors , l’ovariotomie a réussi entre les mains de MM. Desgranges, Boinet, Kœberlé (de Strasbourg). M. Nélaton a montré, par les succès de sa propre pratique, la justesse de ses prévisions et le droit légitime de cette importation anglaise à s’acclimater en France. Peu de jours avant mon passage à Paris , notre illustre collègue venait de pratiquer à Angers, avec M. Denonvilliers, une nouvelle ovariotomie suivie d’un plein succès.
Ces observations n’ont pas encore été toutes publiées, surtout avec les détails circonstanciés qui permettent d’apprécier les véritables conditions du succès dans les réussites et les vraies causes de la mort dans les cas malheureux. Il est à désirer que chaque opérateur imite M. Spencer Wells , qui a déclaré , dès ses premiers essais, qu’il donnerait sans réticence l’histoire de tous les cas heureux ou malheureux tle sa pratique , et qui , depuis lors , a tenu religieusement sa promesse. En attendant que ces éléments d’un jugement définitif aient le temps (t!éclore chez nous, l’Angleterre est évidemment le terrain le plus favorable à l’observation des faits qui peuvent motiver le plus sûrement cet arrêt. D’autant mieux que nous suivons en France la méthode même instituée à Londres, et que M. Nélaton imite M. Spencer Wells dans les temps principaux de l’opération, dans la position de la malade, dans la constriction du pédicule de la tumeur, dans la réunion du péritoine et de la plaie abdominale.
J’ai été assez heureux pour voir pratiquer, pour la première fois, l’ovariolomie par cet habile opérateur, peu de jours après mon arrivée à Londres, et dans des conditions de difficultés et de complications qui augmentaient pour moi l’intérêt de l’observation. C’est par elle que je commencerai naturellement cette exposition.
L’opération fut pratiqué le 25 juin dans une maison particulière de Orchard Street, près de Portman Square, c’est-à-dire dans un de ces quartiers que le voisinage des Parles rend , à bon droit , les plus salubres de Londres. Malheureusement la patiente n’était pas dans des conditions de santé aussi satisfaisantes que celles du milieu.
La malade, âgé de 57 ans , mariée depuis six ans, sans enfants, était atteinte depuis environ un an d’un kyste multiloculaire de l’ovaire gau-
che, de la pire espèce, avec éléments solides et adhérences multiples, diagnostiqués à l’avance, et n’ayant pourtant pas suffi pour constituer , aux yeux du chirurgien, une contre-indication absolue à une opération qui était la seule chance de salut. Elle était dans un étal d’émaciation et de faiblesse extrêmes. Elle fut couchée sur une table étroite, préalablement chloroformisée et entretenue dans l’anesthésie tout le temps de l’opération, qui dura environ 25 minutes. Une sorte de tablier de caoutchouc largement échancré couvrait les membres inférieurs , le pubis, les flancs et les hypochondres, ne laissant à découvert que la tumeur autour de laquelle il adhérait.
M. Spencer Wells, placé à droite de la malade, fit une incision de 10 à 12 centimètres sur la ligne blanche, entre l’ombilic et le pubis. 11 fut obligé plus tard de la prolonger un peu en haut et en bas pour faciliter l’extraction de la tumeur.
Arrivé sur le péritoine, il souleva cette membrane avec une petite érigne, comme dans l’opération de la hernie étranglée, l’incisa, et passa par cette ouverture, d’abord en haut, puis en bas, une sonde cannelée plate et large, sur laquelle il conduisit le bistouri, pour prolonger dans les deux sens l’ouverture de la séreuse, de manière à lui faire atteindre les limites de l’incision tégumentaire. Avant d’aller plus loin, il appliqua deux pinces à pression continue sur les ouvertures béantes de deux veines qui donnaient suffisamment de sang pour masquer les tissus sousjacents. Du reste, ces pinces furent enlevées avant la fin de l’opération.
Il devint alors difficile de séparer le péritoine de la tumeur, qui lui adhérait si intimement sur presque tous les points qu’on ne pouvait distinguer le kyste de la séreuse. Après avoir rompu avec la main et la sonde cannelée, les adhérences les plus voisines de l’incision, le chirurgien plongea dans la tumeur son trocart, et, à l’aide d’un tube de caoutchouc ajusté sur la canule latérale de l’instrument, il vida la poche principale de plusieurs litres d’un liquide épais, filant, gris verdâtre , très-caractéristique. Les bords du kyste à demi vidé furent saisis et appliqués contre la canule du trocart par les fortes érignes adhérentes à cet instrument , de manière cà empêcher l’évacuation du liquide dans la cavité abdominale.
Le ventre restant volumineux après l’évacuation complète du kyste principal, il était évident que la tumeur contenait d’autres kystes considérables. Sa tension avait pourtant assez diminué pour que le chirurgien dût essayer de rompre les adhérences en passant la main entre les parois de l’abdomen et celles de la tumeur. Mais ce temps de l’opération devint très-laborieux, par le fait de l’intensité des adhérences , et bientôt le kyste se rompit pendant ces manœuvres. Il fallut alors aller successivement â la recherche déboutés les adhérences, soit avec la portion pariétale du péritoine , soit avec sa portion viscérale sur plusieurs
anses d’intestin . Ces adhérences furent détachées avec soin, quelques portions de kyste abandonnées sur les points résistants pour éviter la déchirure des viscères, et, à mesure que le chirurgien cherchait à amener au dehors avec la poche principale les éléments profonds de la tumeur, celle-ci, cédant aux tractions, se laissa rompre alternativement sur plusieurs points, qui furent successivement amenés au dehors.
Plongeant alors la main dans l’abdomen et jusque dans la cavité pelvienne, M. Spencer Wells arracha et amena au dehors, à plusieurs reprises, des portions de tumeur auxquelles les kystes multiples de toute grosseur et les excroissances fongueuses donnaient l’apparence de ces tumeurs en forme de choux-fleurs, résultant du développement de l’encéphaloïde, bien qu’il n’entrât aucun tissu de cette espèce dans la composition de cet ovaire si profondément altéré, dont l’extirpation fut continuée de la même façon jusqu’à la fin, avec une rapidité et une habileté peu communes.
Les déchirures et l’extirpation de la tumeur par fragments donnèrent nécessairement naissance à une hémorrhagie qui s’arrêta lorsque, tout ayant été enlevé et la plus grande poche du kyste ayant été entièrement dégagée, le clamp fut appliqué et serré sur son pédicule.
Le chirurgien s’occupa alors à retirer successivement du bassin tous les caillots et les portions de kyste qui y étaient restés. Il coupa avec soin, à l’aide de ciseaux , toutes les parties du kyste qui étaient encore adhérentes sur quelques points à l’intérieur des parois abdominales. A l’aide d’un siphon en caoutchouc, il essaya d’aspirer et d’évacuer tout ce qui pouvait rester du liquide du. kyste épanehé dans la cavité pelvienne. Puis, avec des éponges fines, il essuya à diverses reprises toute la cavité abdominale, la portion pariétale, l’intestin,, le bassin, ds manière à faire, suivant l’heureuse expression de M. Worms dans la Gazelle hebdomaduire, la toilette du péritoine.
L’hémorrhagie étant parfaitement arrêtée, sans suture et sans l’emploi d’aucun autre moyen, l’opérateur plaça le clamp dans l’angle inférieur de la plaie, coupa toute la portion du kyste qui dépassait cet instrument constricteur ,, et réunit la plate abdominale par plusieurs points de suture profonde, avec une forte soie traversant le péritoine, espacés d’environ 2 centimètres, et par quelques points de suture superficielle. Un peu de l'mt fut interposé entre la face postérieure du clamp et là partie des lèvres de la plaie sur laquelle il reposait. Quelques larges bandelettes agglulinatives, assez longues pour s’éteudre d’un flanc à lfautre, soutinrent l’action des points de suture, plusieurs couches, de coton doux et bien cardé furent: appliquées sur le ventre, et contenues par un large bandage dit* corps modérément serré.
La malade fut rapportée dans son lit, et) entretenue par des vessies de caoutchouc, pleines d’eau chaude, dans un état de chaleur suffisant pour
empêcher ie refroidissement ot les premiers effets du choc auquel elle menaçait de succomber après une si grave opération.
Elie échappa d’ailleurs à ce premier danger ; mais ses forces ne se relevèrent pas , le pouls indiquait par sa petitesse et sa rapidité le danger de la situation , et , malgré des améliorations passagères qui donnèrent quelques lueurs d’espoir, elle succomba le quatrième jour, 80 heures après l’opération. 11 n’y eut ni douleur, ni hémorrhagie, ni gonflement , ni tension du ventre, ni symptômes de péritonite ; la mort ne put être attribuée qu’à l’excès de l’affaiblissement.
M. Spencer Wells, qui n’en est pas à son coup d’essai , puisqu’il a pratiqué aujourd’hui 70 ovariotomies , et qui peut se permettre , sans danger pour sa réputation , des tentatives aussi périlleuses lorsqu’elles sont la seule chance de salut d’une malade vouée d’ailleurs à une mort certaine , ne tarda pas à prendre devant moi sa revanche.
Le 25 juin , il pratiqua sous mes yeux une deuxième opération aussi remarquable par sa simplicité que la première l’avait été par ses complications. C’était dans une maison de Allen Terrace, Kensington , c’est-à-dire encore dans un des quartiers les plus aérés et les plus salubres de Londres.
La malade était une demoiselle de 29 ans, atteinte depuis deux ans environ d’un kyste multiloculaire de l’ovaire gauche. Lé kyste paraissant d’abord uniloculaire et pouvant donner l’espoir d’être guéri par l’injection iodée, fut ponctionné une fois au mois de mars , c’est-à-dire environ trois- mois avant l’opération. Mais son caractère ayant été mieux déterminé à la suite de cette ponction , le liquide s’étant reproduit promptement et l’absence d’adhérences donnant le gage d’un succès probable, l’extirpation fut décidée.
Les divers temps de l’opération : les incisions tégumentaire et péritonéale, la ponction de la tumeur, l’évacuation du liquide , l’extraction du kyste, l’application et la constriction du clamp, la section du pédicule, la suture se composant de quatre points de suture profonde et de trois points de suture superficielle,, furent pratiqués avec autant de rapidité que de précision.
Le 50 juin., la menstruation survint , quatorze jours avant la période menstruelle normale..
Le 1er juillet, j ai vu la malade et je l’ai trouvée très-bien. Le clamp et les points do suture avaient été enlevés la. veille. L’arrivée hâtive do la menstruation, avait causé un peu d’insomnie, de chaleur, de douleur abdominale ; mais la fréquence modérée du pouls, la souplesse du ventre , la facilité de l’alimentation , le contentement de la malade, faisaient augurer une heureuse issuo , avec d’autant plus, de
probabilité que le moment du danger était déjà passé. N’ayant pas reçu de ses nouvelles depuis cette époque, je n’hésite pas à la considérer comme guérie.
Une troisième opération fut pratiquée le 27 juin par M. Spencer-Wells dans des conditions identiques; et, bien que je n’aie pu y assister, les détails que j’en ai recueillis et les nouvelles que j’ai eues de la malade, m’autorisent à la compter comme un nouveau succès des ovariotomies que j’ai vu pratiquer pendant mon séjour à Londres.
Le 29 juin , je fus témoin d’une quatrième opération de M. Spencer- Wells. Cette fois , sans être aussi compliqué que le premier, le cas n’était pas aussi simple que les deux précédents.
C’était à Samaritan Hospital , Edvvard’s Street , près de Hyde-Park , toujours dans des conditions topographiques très-hygiéniques.
La malade était une femme mariée, âgée de 49 ans , ponctionnée une fois avant l’opération, au mois de mai. La quantité de liquide évacué par cette ponction s’élevait à vingt et une livres anglaises. La tumeur était diagnostiquée multiloculaire , adhérente sur plusieurs points.
Les divers temps de l’opération ayant été exécutés, comme dans les observations précédentes, des difficultés sérieuses se produisirent par le fait des adhérences. Plusieurs de ces adhérences avec l’intestin durent être détruites avec des précautions infinies. La tumeur se rompit sur plusieurs points et dut être enlevée par fragments, comme dans la première observation; sa déchirure donna lieu à l’épanchement d’une certaine quantité de liquide dans l’abdomen. Ce liquide, d’une couleur jaune-brunâtre, due sans doute aux matières grasses et à la cholestérine, pouvait être pris, à un examen superficiel et sauf l’odeur, pour de la matière fécale.
Le clamp fut appliqué comme d’habitude. Le péritoine et la cavité pelvienne furent essuyés avec soin et débarrassés des liquides épanchés, par l’introduction successive d’une trentaine d’éponges promenées dans tous les sens. Quatre points de suture profonde au-dessus du clamp et un au-dessous, plus deux points de suture superficielle, réunirent la plaie.
J’ai vu la malade le 3 juillet. Son état était entièrement satisfaisant. Aucun accident n’était survenu, et la guérison paraissait assurée.
La cinquième opération d’ovariotomie à laquelle j’assistai, fut pratiquée le 26 juin, par M. Tyler Smith, avec un succès auquel ce chirurgien paraît être habitué.
La patiente était une malade de Ste-Mary’s Hospital, âgée de 58 ans, portant une tumeur multiloculaire, mais dont tous les kystes étaient
très-petits, sauf un seul qui, par son développement, avait déterminé toute la tuméfaction du ventre. Tout unique qu’il était, ce grand kyste paraissait d’abord double ou triple, et tout autre qu’un opérateur exercé s’y serait trompé. M . Tyler Smith pensa que cette apparence était produite par des adhérences de l’épiploon, et ce diagnostic fut justifié par l’événement pendant l’opération.
M. Tyler Smith chloroformise ses malades comme M. Spencer -Wells; mais il suit, sinon une méthode, du moins un procédé différent dans la position qu’il donne à la patiente, et dans plusieurs des temps de l’opération.
Observons d’abord qu’au lieu d’opérer dans 1 hôpital, il eut soin de loger sa malade dans une maison particulière, située, si j ai bonne mémoire, au nord de Regent’s Park , c’est-à-dire dans un quartier trèsaéré.
Quant à la position, il met la malade demi-assise, demi-couchée dans un grand fauteuil à dos très-renversé, et se place au-devant d’elle, entre les membres inférieurs tenus écartés par deux aides. Il trouve cette position plus favorable à l’évacuation du liquide.
Dans le cas dont je retrace ici le souvenir, M. Tyler Smith pratiqua sur les téguments, entre l’ombilic et le pubis, une incision latérale à G millimètres à peu près de la ligne médiane, d’une longueur d’environ 4 2 centimètres. Il divisa le péritoine sur une sonde cannelée ordinaire et arriva sur la tumeur.
Il passa alors la main, avec beaucoup de soin, de tous les côtés, entre la paroi abdominale et la surface du kyste, qui heureusement n’était pas énorme, ce qui permettait d’effectuer sans trop de difficulté cette manœuvre, à l’aide de laquelle les adhérences furent détruites une à une dans les quelques points où elles existaient. Elles étaient surtout remarquables entre la partie moyenne de la face antérieure du kyste et une bande du grand épiploon qui, par la conslriction qu’elle avait exercée dans ce point, avait déterminé sur la tumeur une dépression selon une sorte de zone équatoriale, d’où l’apparence bilobée du kyste, et l’interprétation que le chirurgien en avait donnée avant l'opération. Ces adhérences épiploïques cédèrent d’ailleurs assez facilement, sauf quelques déchirures de l’omenlum qui n’entraînèrent aucun accident.
La ponction fut faite avec un gros trocart ordinaire à gorge longue et tres-évasée, en bec d’aiguière, par laquelle le liquidejaune-brun sale, filant et caractéristique du kyste, fut évacué dans plusieurs cuvettes placées successivement entre les cuisses de la malade. Les parois du kyste à demi-vidé furent saisies, à une petite distance de la ponction , par de fortes pinces érignes ordinaires, à mors très-résistants et dont la forme évasée des crochets permettait de les tenir appliqués, avec la portion du kyste saisi, contre la canule du trocart.
Après l'évacuation complète, l’extraction de la poche devint facile. On ne put néanmoins la terminer sans rompre quelques adhérences profondes du kyste avec l’intestin.
Le pédicule, saisi à pleine main et porté dans l’angle inférieur de la plaie, fut traversé dans son milieu par une aiguille portant un fil ciré double très-fort. Le fil ayant été dédoublé, un des chefs fut solidement serré autour de la moitié inférieure du pédicule, arrêté par un double nœud et coupé ras; l’autre chef exerça une constriction analogue sur la moitié supérieure du pédicule et fut renversé alors de manière à embrasser, dans une troisième ligature, la totalité du pédicule au niveau des deux premières. Ses deux chefs furent coupés ras. Le pédicule fut excisé immédiatement en dehors des ligatures, et son moignon remis en place dans le bassin, avec les trois anses qui le serraient abandonnées dans la cavité pelvienne comme ligatures perdues.
Les intestins soigneusement refoulés, dans le courant et à la fin de l’opération, à l’aide des mains avec interposition d’une flanelle douce, la plaie fut réunie par première intention à l’aide de huit à dix points de suture métallique , à fil d’argent, à plans superposés: les uns profonds comprenantle péritoine, lesautres superficiels n’embrassant que la peau; tous bien serrés. Un linge huilé, du coton cardé très-doux et un bon bandage de corps complétèrent le pansement.
La malade replacée dans son lit , une sonde d’argent, analogue par sa courbure à celle qu’on emploie à la suite de l’opération de la fistule vésico-vaginale , et munie d’un long tube évacuateur de caoutchouc, fut placée dans la vessie, pour éviter les moindres mouvements.
J’ai vu l’opérée le 3 juillet, sept jours après l’opération. Les points de suture avaient été enlevés ; la plaie, complètement réunie, ne donnait pas de pus. Le ventre peu tuméfié était souple , sans douleur. L’état de la langue , du pouls et de toutes les fonctions était satisfaisant. 11 n’était pas douteux que le rétablissement ne dût être complet.
La sixième opération d’ovariotomie dont je fus témoin, fut pratiquée le 3 juillet par M. Backer-Brown , à London surgi cal Home , hôpital particulier de ce chirurgien, situé à Stanley Terrace 18 , Saint-John’s Church, Nottinghill, c’est-à-dire, comme pour les opérations précédentes et plus encore si l’on peut dire, dans la partie de Londres la plus aérée, la plus hygiénique, et dans une maison de l’apparence la plus confortable.
Elle ne fut pas moins remarquable par les complications qu’elle offrit, que par l’habileté et la hardiesse avec lesquelles elle fut exécutée.
La malade , jeune femme de 23 à 30 ans, portait un kyste multiloculaire d’un moyen volume, qui donnait au ventre une apparence bosselée. Elle fut préalablement chloroformisée dans sa chambre, peu-
dant que M . Backer-Brown pratiquait une autre opération, et fut portée tout endormie dans la salle d’opérations, où elle fut couchée sur un lit étroit, le siège sur le bord du lit, faisant face au chirurgien, qui se plaça entre les membres inférieurs écartés et maintenus à droite et à gauche par deux aides.
Une longue incision pratiquée sur la ligne blanche , prolongée en haut et en bas de l’ombilic au pubis, pénétra rapidement dans la cavité péritonéale. Après avoir passé la main entre la paroi abdominale et les kystes, reconnu les rapports de la tumeur et rompu quelques adhérences antérieures et superficielles, pour arriver sur le kyste le plus volumineux, qui était un des plus profonds, M. Backer-Brown ponctionna celui-ci avec un gros trocart simple, et procéda à l’évacuation d’un liquide filant, jaune verdâtre, dont il remplit successivement deux grandes cuvettes.
Le kyste , saisi alors au-delà du trocart avec de fortes pinces érignes, fut peu à peu ramené hors du ventre. Il dépendait de l’ovaire droit. II adhérait non-seulement à l’épiploon et à l’intestin, mais encore à l’utérus, ainsi qu’à l’ovaire et au ligament rond du côté opposé.
Ces adhérences furent déchirées avec rapidité , et le pédicule fut assez isolé pour recevoir l’application du clamp destiné à en opérer la constriction. Ce clamp est plus grand que celui de M. Spencer- Wells, et la partie qui opère la constriction ne se sépare pas des manches , comme cela a lieu pour ce dernier, ce qui augmente de beaucoup le volume et le poids de l’instrument qui doit rester sur l’angle inférieur de la plaie. Le kyste fut réséqué à une courte distance de l’instrument constricteur.
M. Backer-Brown , examinant alors l’ovaire gauche , y constata le commencement de formations cystiquesqui faisaient présumer, pour un avenir peu éloigné, le développement d’une nouvelle tumeur. 11 n’hésita pas à en pratiquer aussi l’extirpation , en ayant soin d’appliquer préalablement sur son pédicule (trompe et ligament de l’ovaire réunis) une forte ligature de fil ciré , serrée par un nœud double , et dont un des chefs, conservant toute sa longueur, fut placé dans l’angle inférieur de la plaie de manière à être arrêté sur les téguments.
La matrice, d’un volume un peu plus considérable qu’à l’état normal, rouge, congestionnée , légèrement excoriée en plusieurs points sur sa face antérieure, par suite de la déchirure de ses adhérences avec le kyste, fut soulevée hors de la cavité pelvienne pour être soumise, ainsi que ses annexes , à un minutieux examen.
Le ligament rond gauche avait été coupé. Il fut lié, ainsi que deux points déchirés de l’épiploon , dont l’un très-rapproché de l’intestin, qui menaçaient de donner lieu plus tard à une hémorrhagie. Ces trois ligatures , faites avec un fil d’argent assez lip, dont les bouts tordus avaient
été coupés ras, furent abandonnées et renfermées avec les organes dans la cavité abdominale (ligatures perdues).
Le clamp, au-dessous duquel fut placé un morceau de Uni, et le fil de la ligature du pédicule ovarique gauche placés dans l’angle inférieur de la plaie, les intestins doucement repoussés , et la cavité de la séreuse essuyée avec des éponges fines , la plaie fut réunie par sept points de suture en fil d’argent bien serrés et arrivant jusqu’au péritoine, s’ils ne le traversaient pas.
Le leudemain , il n’y avait pas de symptômes de péritonite ; mais le ventre était légèrement tendu et le pouls avait une fréquence qui pouvait inspirer des doutes sur l’issue favorable de l’opération. Ayant quitté Londres ce jour-là , je ne pus suivre la marche des accidents ultérieurs. Mais j’ai su depuis que le 8e jour le clamp fut enlevé : la malade était alors sans douleur, son pouls calme, la plaie d’un très-bon aspect ; la ligature du second pédicule tenait encore.
Vous voyez, mon cher ami, que du 25 juin au 3 juillet, c’est-à-dire dans l’espace de dix jours , j’ai vu faire à Londres six opérations d’ovariotomie , dont quatre pratiquées en une semaine par un seul opérateur. Sur ces six opérations, je puis compter au moins quatre succès, en omettant la dernière opération , dont je n’ai pu constater les suites.
Ces chiffres prouvent suffisamment combien l’ovariotomie est entrée dans la pratique chirurgicale. Ils démontrent qu’elle réalise d’assez beaux succès pour qu’on doive lui accorder un rang honorable dans le cadre des opérations réglées, au même titre que la plupart des autres grandes opérations depuis longtemps en possession de notre confiance.
Ce n’est pas à dire pour cela qu’à Londres même et dans le reste de l’Angleterre elle soit acceptée sans conteste. L’École chirurgicale qui la pratique aujourd’hui sur une si large échelle, vient à la suite de courageux opérateurs, dont les premières tentatives pour la faire entrer dans le domaine de l’art furent vivement disputées. L’ovariotomie a eu sa période militante, avant d’arriver à sa période triomphante. 11 sera curieux de jeter un coup d'œil sur cette première époque.
De plus , il est nécessaire de discuter les raisons puissantes qui font adopter cette opération comme la seule voie de salut, par des chirurgiens ayant suivi avec soin l’évolution d’une maladie dont les ponctions, les injections iodées et les autres traitements ne parviennent qu’exceptionnellementà prévenir l’issue fatale. Il est nécessaire, après le tableau que j’ai cherché à vous retracer d’après les opérations que j’ai vu pratiquer, de dépouiller les statistiques sérieuses qui ont été publiées, pour y déterminer la moyenne des succès que l’on peut raisonnablement se promettre. Enfin, il est bon de faire intervenir à la fois, dans cette exposition, le souvenir des malades que j’ai observés n’ayant pas encore
été opérées , celui des succès récents et anciens que j’ai constatés à Londres et à Ëdimbourg, et même celui de la terminaison funeste de la maladie abandonnée à elle-même.
A l’aide de ces divers éléments d’appréciation, je compte justifier prochainement auprès de vous l’opinion favorable que je me suis formée à cet égard.
Deuxième Lettre.
De l'Ovariotomie et de quelques autres opérations praticables chez
le sexe (suite).
Mon cher ami,
Je vous ai montré l’ovariotomie à l’œuvre. J’allais dire les ovariotomistes; mais les chirurgiens qui pratiquent cette difficile opération ne peuvent pas précisément accepter la qualification de spécialistes, qui semble toujours, aujourd’hui comme autrefois, n’élever l’habileté particulière de l’homme qu’en rabaissant un peu son talent général. Us s’en défendraient, et ils feraient bien ; car l’étendue et la variété de leurs connaissances leur donne droit à la fois à notre estime et à nos égards.
Je vous ai donc montré Y ovariotomie à l’œuvre. Je vais tracer en peu de mots la carrière qu’elle a parcourue, et apprécier, après les indications réelles de son application , les diverses méthodes de la pratiquer qui paraissent lui donner décidément des garanties de succès.
Quelque effroyable que soit celte opération, gardez-vous de supposer qu’elle n’eût jamais attiré l’attention des chirurgiens avant le commencement du siècle. Au contraire, nous sommes autorisés à penser qu’elle avait été conseillée, sinon pratiquée , il y a plus de deux cents ans1. Nous savons qu’il y a plus de cent ans , Delaporte et Morand la conseillèrent formellement, le premier la proposant, le second répondant à sa proposition par une affirmation encourageante*.
1 Voyez Chéreau; Esquisse historique sur l' ovariotomie , dans l'Union médicale , 1847, pag. 394 et suiv. — Consultez aussi, sur l’état de cette question avant ces dernières années : Ch. Bernard; Dr l'ovariotomie , revue critique dans les Archives générales de médecine , 5° série, tom. VIII, Paris, 1856; — et le Bulletin des sciences de l'Académie impériale de médecine: Discussion sur les kystes de l’ovaire, 1856.
- Morand, secrétaire perpétuel de l’Académie de chirurgie, dit, à ce sujet: «Je crois qu’on doit louer M. Delaporte d’avoir osé, le premier, faire cette question, si on ne pouvait point extirper l’ovaire avec la ma-
De Haën la condamna ; et Morgagni , bien qu’il la regardât comme praticable dans quelques cas, la rejeta également par des raisons tirées de ses vastes connaissances anatomiques sur les adhérences et les dimensions du kyste, ou sur les dispositions anormales de son pédicule.
Mais John Hunter, dans ses Leçons sur les principes de la chirurgie (1786-87), dit, en parlant de ce qu’il appelle faussement les hydatides de l’ovaire : « Lorsqu’elles sont encore petites, elles sont peu adhérentes; mais ensuite elles adhèrent l’une à l’autre et deviennent souvent assez volumineuses pour accroître le volume du ventre ; elles constituent alors l’hvd ropisie de l’ovaire.... La ponction est seulement un moyen palliatif; i! faut employer un gros trocart, car le liquide est ordinairement gélatineux ; par cette opération, une seule cellule est ouverte. Au début de leur formation, on pourrait pratiquer l’extraction des hydatides de l’ovaire, car elles rendent la vie pénible pendant une année ou deux, et finissent par amener la mort. 11 n’y a aucune raison pour croire que les femmes ne pourraient pas supporter l’extirpation des ovaires, aussi bien que les autres femelles d’animaux; il ne s’agirait que d’ouvrir la cavité abdominale, ce que l’on fait souvent sans inconvénient sur des sujets sains* 1. »
William Hunter, tout en la condamnant par le danger des trop grandes incisions, de la recherche du pédicule, de la déchirure des adhérences, de la blessure des intestins ou de l’artère ovarique, n’en donne pas moins en substance les préceptes dont on a fait la règle actuelle de l’opération. «Supposé même, dit-il, que l’on proposât de pratiquer une incision telle que l’on n’introduisît dans le ventre que deux doigts, puisque l’on ponctionne le sac et qu’on l’attire au-dehors afin de couper le pédicule près de la plaie abdominale; à coup sûr ce procédé pourrait être admissible, mais encore faudrait-il que l’on pût distinguer les circonstances qui permettent ce mode de traitement2.»
En France, Sabatier et Boyer la condamnèrent. Ce dernier eut le tort d’engager l’avenir, en déclarant que cette opération ne serait vraisemblablement jamais pratiquée; ce qui prouve une fois de plus qu’on ne doit pas condamner sans appel, même les opérations chirurgicales.
Pourtant, en 1795, Power exprimait formellement à son ami Darwin la résolution de tenter l’opération pour une maladie qui finit presque
ladie ba chirurgie moderne, ajoute-t-il en terminant, est capable de
grandes entreprises. » Voyez Plusieurs mémoires et observations sur l’hydropisie enkystée et le skirre des ovaires , dans les Mémoires de l'Académie de chirurgie , 1753, loin. 11, pag. 431-460.
1 Œuvres complètes , trad. Hiehelot, tom. I, pag. C35.
2 Medical observations and lnquiries, tom. 1, pag. 41 et suiv.
toujours par devenir mortelle , et dont une autopsie récente venait de lui montrer à la fois la gravité naturelle et la curabilité chirurgicale probable; et Darwin ajoutait: «Un argument qui paraît en faveur de l'opération que propose lM. Power, c’est que cette maladie allecte souvent les jeunes personnes; que chez elles, en général, elle est locale et idiopathique , et non, comme l’ascite, produite par la lésion de quelque viscere; et enfin, c’est qu’on la pratique avec succès chez les animaux adultes, quoique ceux qui la font n’aient aucune connaissance anatomique.»
L’idée d’extirper l’ovaire malade germait ainsi dans l’esprit des chirurgiens; elle y prit bientôt un certain développement, car elle fut admise par Chambon de Mentaux1 avec une résolution, une hardiesse môme, qui témoignent un peu de son inexpérience chirurgicale, en môme temps que de son érudition et de ses connaissances en anatomie pathologique. Il est curieux de rappeler qu’à cette époque elle fut déendue avec chaleur par deux jeunes médecins de l’École de Montpeler : par Latapie2, et surtout par Samuel Hartmann d’Escher 3, qui décrivit, dans une thèse très-remarquable, la manière dont il conviendrait de la pratiquer, d’après la méthode exposée par feu M. Thumin, docteur en médecine de cette Université, dans un mémoire relatif à l’extirpation du squirrhe de l’ovaire.
C’est peu de temps après la publication de ce dernier travail que la première opération d’ovariotomie fut pratiquée aux États-Unis. On ne peut faire les honneurs dé l’initiative à Laumonier, chirurgien de Rouen, qui, chez une jeune femme accouchée depuis six semaines, prenant pour un dépôt laiteux un abcès de l’ovaire ouvert dans la trompe et se vidant par l’utérus, se décida témérairement à faire, le long du bord inférieur de l’oblique externe, une incision de quatre pouces, à évacuer la poche ovarique , à s’assurer que l’ovaire était atteint dans son organisation de désordres irréparables, à détruire ses adhérences avec les parties voisines et à l’enlever4.
Il parait donc que c’est Ephraïm Mac Dowel (de Dansville, Kentucky) qui, en 1809, extirpa le premier kyste de l’ovaire sur une négresse, par une grande incision, et avec un tel succès, que le cinquième jour on trouva, dit-on, l’opérée faisant elle-même son lit. Il réussit également sur trois autres malades, mais il échoua sur une cinquième.
1 Maladies des femmes, 1rs édit , 1784, tom. II; et 2e édit, 5° partie: Maladies à la cessation des règles. Par is, an VII, pag. 293.
2 Thèses de Montpellier, an V.
3 Thèses de Montpellier, 1808.
4 Mémoires de la Société royale de médecine, année 1782, pag. 290. Paris, 1787.
Il fut imité d’abord par les chirurgiens américains , ses compatriotes , notamment par Natham Smith (du Connecticut) , qui, en 1821 , extirpa un kyste uniloculaire, par une petite incision do trois pouces , avec un plein succès.
Il s’écoula un certain temps avant que l’ovariotomie fût importée des États-Unis dans la Grande-Bretagne. Les progrès de la physiologie ne furent pas étrangers à cette importation. Le docteur James Blundell disait, dans ses Physiological Reseurches : «De toutes les branches de la chirurgie, il n’en e^t pas qui admette de plus grands progrès que la chirurgie de l’abdomen.... L’extirpation de l’hydropisie enkystée de l’ovaire simple ou squirrheuse deviendra une opération d’un usage général.» En effet, en 1823, Lizars (d’Edimbourg) publia quatre ovariotomies pratiquées par lui. Dans la première observation, il y avait eu erreur de diagnostic, il ne trouva pas de tumeur; la malade se rétablit. Dans la deuxième, il ne put enlever qu’un des ovaires, qui étaient tous les deux malades; l’opérée se rétablit aussi. Dans la troisième, une tumeur volumineuse fut enlevée; la malade succomba. Dans la quatrième, les adhérences rendirent l’extirpation impossible; la malade guérit. — A la même époque, Granville fit deux tentatives malheureuses.
En 185b, Jealîreson (de Framlingam, Sufl'olk), pratiqua une opération plus encourageante. Par une incision de un pouce et demi, combinée avec la ponction, il fit l’extirpation d’un kyste multiloculaire avec un plein succès. Il fut regardé par quelques-uns comme l’inventeur du procédé de l’incision courte, quoique Natham Smith eût pratiqué déjà l’opération de la même manière.
Les Anglais avaient pourtant continué cà témoigner de l’éloignement pour cette opération, lorsque deux habiles chirurgiens, Charles Clay ( de Manchester ) , 12 septembre -1842, et Henri Walne ( de Londres), 0 novembre 1842, lui imprimèrent, par leurs tentatives hardies et leurs remarquables succès, une impulsion nouvelle. Leurs opérations et celles des hommes aussi convaincus qu’intrépides qui les suivirent dans cette voie, soulevèrent de vives critiques; mais si la manière dont elles furent accueillies devint plus d’une fois pour leurs auteurs la cause de tristes déceptions et même de découragement, elles n’en décidèrent pas moins, après plus de quinze ans de lutte, le triomphe de la méthode.
Il serait trop long de faire l’histoire de cette période militante de l’ovariotomie. Mais il est facile de s’en former une idée par les témoignages que des chirurgiens considérables ont donnés, à diverses époques, de leur éloignement pour cette opération. Sans parler des hommes détournés naturellement, par leur âge, des innovations que la témérité semble caractériser, ou de ceux que leur défaut d’habitude dos ope-
rations praticables spécialement sur les organes sexuels de la femme, doit tenir dans une incertitude défavorable à l’approbation de l’ovariotomie, il est aisé de citer des autorités qui, même jusqu’à ce jour, ont refusé de l’admettre dans le domaine de l’art.
Ainsi, en 1850. M. Robert Lee 1 donna une analyse, ou plutôt un tableau statistique de 162 cas d’ovariotomie pratiqués dans la Grande- Bretagne, duquel il ressort que dans 60 cas, dont 19 ont été mortels, l’ovaire malade n’a pu être enlevé par l’opération, qui est restée incomplète; que des 102 cas restants, 42 se sont terminés par la mort, et qu’on ne connaît qu’imparfaitement l’état de santé actuel des 60 malades guéries. Il est démontré, dit-il, que dans le tiers environ du nombre total, avant d’ouvrir le péritoine il est impossible de dire s’il y a une maladie de l’ovaire; ou, en admettant qu’il existe un kyste ou une tumeur ovarique, de dire si son extirpation est praticable. On devine quelle est la conclusion de M. Robert Lee, relativement à l’opportunité d’une entreprise chirurgicale qui serait, d’apres lui, aussi hasardeuse.
En 1858, M. Charles West2 conclut d’une longue discussion portant sur 292 cas, que les chances d’achever l’opération sont de deux contre une, et que, si l’opération est menée à bonne fin, elles sont presque égales pour la mort ou le salut de la malade. « Trois raisons, ajoute-t-il : la grande mortalité que l’expérience et la dextérité n’ont pu parvenir à diminuer; le hasard inhérent à ces cas, même quand l’opération est spécialement indiquée; enfin, l’extrême incertitude dans laquelle on se trouve, même dans les cas les plus favorables, relativement à ses résultats probables, ont principalement contribué à former mon opinion, qu’en général l’essai de l’ovariotomie ne doit pas être tenté. »
Par contre, dès 1846, M. Simpson3, sans l’avoir jamais pratiquée, justifiait l’ovariotomie de ces reproches, réfutait les objections qu’on lui adressait, et la déclarait praticable au même titre que toute autre grande opération. Depuis lors, il ne s’est pas contenté d’être favorable à l’ovariotomie et de lui accorder l’appui de son opinion; il vient de l’encourager encore de son exemple : il l’a pratiquée pour la première fois en juin 1865. Le succès qu’il a obtenu justifie son approbation et nous donne de nouveaux motifs d’espérer dans l’avenir de cette opération. J’y reviendrai, en vous parlant des suites de l’ovariotomie, et notamment de celles que j’ai constatées à Édimbourg.
1 Medico-r.hirurrjical Transactions, tom. XXXIV, pag. 10. London, 1851.
2 Lectures of the diseuses ofwomen, pag. 581 etsuiv., 2. édit. London, 1858.
3 Voyez Tlie ohslelric. mémoires and contributions of James F. Simpson, tom, I, pag. 263 et suiv. Edinburgh, 1855.
On peut remarquer aussi qu’à Londres, des chirurgiens étrangers à ce genre particulier d’opérations n’ont pas craint de l’aborder et de lui donner non-seulement l’appui de leur parole, mais celui de leur exemple. Ainsi, dans le tableau analytique de Robert Lee et dans les tables statistiques de John Clay, on trouve, parmi les noms des chirurgiens qui ont pratiqué l’ovariotomie, ceux de César Hawkins, de Paget, d’Erichsen, de Bird, de Dickson, d’IIutcbinson, de Tanner, d’Aston Key, de Philips, de Fergusson, etc. Ce dernier s’est même exprimé à ce sujet dans les termes suivants : < Mon expérience personnelle dans l’ovariotomie est comparativement restreinte ; cependant, malgré les préventions que ma première éducation m’a données contre elle, je me sens disposé à reconnaître que l’extirpation d’une maladie aussi formidable, par l’un ou l’autre des divers procédés exécutés pour la première fois dans ce pays par M. Lizars, et pratiqués depuis par le docteur Clay, le docteur F. Bird, M. J. -B. Brown, M. Walne et autres, est non-seulement justifiable, mais en réalité, dans les cas heureusement choisis, une admirable opération 1 2 . »
Je ne prétends pas, mon cher ami, vous présenter ici une esquisse historique de cette opération; j’ai rappelé quelques citations pour vous donner seulement une idée de la lutte qui a longtemps régné entre les partisans de l’ovariotomie et les chirurgiens dont l’opiûion était défavorable à son introduction. Les documents précédents peuvent vous mettre à même de juger l’état actuel de la question ou plutôt celui dans lequel elle se trouvait avant ces dernières années, qui lui ont fait gagner beaucoup de terrain, même abstraction faite de son importation en France.
Si je voulais faire la simple énumération de tous ceux qui ont pratiqué l’ovariotomie en Amérique, en Angleterre et en Allemagne3, il me faudrait dresser de longues listes dont la lecture offrirait d’ailleurs un médiocre intérêt. Je me borne à constater qu’elle a été souvent pratiquée dans ces pays, tandis qu’elle était restée inconnue ou repoussée en France. Il faut même convenir avec modestie que nous étions d’une prudence à nous faire passer pour rétrogrades, et que nous aurions été hommes à engager l’avenir dans la voie des timidités, en marchant sur les traces de notre trop sage Boyer, si Gazcaux, homme pourtant bien prudent, n’eût fait appel à l’expérience de cette sorte d’ostracisme,
1 Fergusson; A System of praclical surgery, 3e édit., pag. 792.
2 Les Allemands ont été particulièrement malheureux dans leurs tentatives d’ovariotomie. Bien que Ûielfenbach, Kiwisch, Heyfelder, Sicbold , Scanzoni, Langenbeck, l’aient pratiquée, il résulte d’un relevé de Simon que, sur 61 opérations, on n’a compté que douze guérisons radicales.
(J, Worms; De l'extirpation des kystes de l'ovaire , pag. 8. I’aris, 1860.)
et n’eût réservé la question pour l’examen de l’avenir, dans la discussion académique de 1856.
Du reste, vous trouverez tous ces noms avec les documents qui vous intéresseront au sujet de chaque opération, de l’âge de la malade, de la nature du kyste, du procédé opératoire, de la terminaison heureuse ou funeste, non-seulement dans le mémoire de Lee, déjà cité, mais surtout dans l’appendice que John Clay (de Birmingham), le neveu du docteur Clay (de Manchester), a ajouté à sa traduction de Kiwisch \
En France, quelques travaux intéressants peuvent être consultés avec fruit. Je citerai en première ligne celui deM. Jules Worms, qui a paru d’abord dans la Gazette hebdomadaire *: celui du docteur Ollier, qui a paru dans la Gazette médicale de Lyon*; celui deM. Labalbary, qui retrace surtout la pratique de M. Backer-Brown *; celui de M. Gentilhomme, dans la Gazelle médicale de Paris*, etc., sans compter les observations déjà publiées et les préceptes donnés par M. Nélaton et par ceux qui l’ont suivi dans la voie qu’il a ouverte.
Mais je veux parler seulement de ce que j’ai vu , et j’y reviens. Je regrette de n’avoir pu me rendre auprès du docteur Clay (de Manchester), celui de tous les chirurgiens qui a pratiqué le plus souvent l’ovariotomie. Heureusement j’ai rencontré les hommes qui ont marché presque les premiers sur les traces de Mac Dowel et de Lizars'. J’ai vu ceux qui, sur les encourageantes assurances physiologiques de Blundel, ont repris l’opération en 1842 et 1845, avec une conviction qui, tout en produisant un heureux effet, ne suffit pas alors pour faire accepter leurs tentatives. Je puis vous parler do ces hommes et de quelques-unes de leurs malades qui ont été suivies jusqu’à ce jour. Enfin, après cette génération qui n’a pu parvenir à faire pénétrer l’ovariotomie dans la classe des opérations acceptées , j’ai vu les efforts d’une génération nouvelle qui a repris les mêmes tentatives avec autant de courage que son aînée, et cette fois avec un succès dont le caractère parait devoir être plus décisif.
H. Walne fit sa première opération le 6 novembre 1842. Il publia ses trois premiers cas suivis de réussite en 18451 2 3 4 5 6, un quatrième suivi de mort en 1844 dans le London medical Gazette. Je n’ai pu savoir si
1 Diseases of the ovaries. London, 1860.
2 De l'extirpation des kystes de l’ovaire. Paris, 1860.
3 De l'ovariotomie. Paris, 1862.
4 Des kystes de l’ovaire, ou de l’Iiydrovarie et de l’ovariotomie. Paris, 1862.
5 Essai sur l'ovariotomie. ( Gaz . médic. de Paris, 1862, pag. 529 et suiv.)
6 Cases of dropsical ovarian removed by ilie large abdominal section. London , 1843.
tous les autres ont été publiés. Il opérait par la grande section, comme l’indique le titre même de son Mémoire, dans lequel on voit la figure d’un ovaire de 2 pieds 10 pouces de circonférence , extirpé tout entier, le kysleavecson contenu, par une longue incision de 14 à 13 pouces. Il liait séparément les artères du pédicule, puis il opérait sa constriction par une ligature simple ou double, et laissait habituellement celle-ci dans la cavité abdominale.
M. Lane commença ses opérations au mois de novembre 1845. Il en a fait 10, il a eu 8 succès. Les règles qu’il a suivies, d’après les renseignements qu’il a eu l’obligeance de me donner, sont les suivantes : Incision petite, ponction du kyste avec un trocart à canule munie d’un tube llexible pour faciliter l’évacuation du contenu; transfixion et constriction du pédicule par une ligature double , moignon du pédicule rejeté dans le bassin, sa ligature placée et maintenue dans l’angle inférieur de la plaie jusqu’au moment où elle se détache par le travail ulcératif naturel, réunion de la plaie abdominale par des fds de soie à un pouce de distance l’un de l’autre, arrivant jusqu’au péritoine sans le traverser, ôtés du cinquième au dixième jour.
Chez sa première opérée, il s’établit une telle suppuration autour du pédicule et de sa ligature, qu’il en sortit environ un demi-litre de pus par jour pendant quatorze jours. Néanmoins, la malade a guéri, elle a fait depuis lors six enfants, et a joui jusqu’à ce jour d’une bonne santé. Ordinairement il ne se produit qu’une petite quantité de pus sans péritonite. La ligature du pédicule tombe au bout de trois à six semaines.
M. Lane peuso, d’après les résultats de sa propre pratique, que sur cinq opérations on doit avoir quatre succès. La tranquillité est le premier des soins. Presque toutes ses malades ont eu un commencement de péritonite : gonflement du Ventre, hoquet, vomissements. Chez trois des malades sauvées, une saignée de huit onçes a été faite le deuxième jour qui a suivi l’opération. Les deux malades qui ont succombé sont mortes de péritonite le troisième jour; M. Lane regrette de ne les avoir pas saignées. Ordinairement il n’applique pas de sangsues. Dans les cas de péritonite traitée au début par la saignée, il a administré ensuite do l’opium à faibles doses et deux grains de calomel toutes les quatre heures. Du reste, on trouve un exposé des principales circonstances de ces cas dans les tableaux statistiques de Clay, à la suite de sa traduction de Kiwisch.
Après ces deux opérateurs, que j’ai signalés en première ligne comme initiateurs do l’ovariotomie en Angleterre et notamment à Londres , nonseulement parce que la date de leurs opérations le prouve, mais parce qu’on m’a paru les avoir un peu oubliés dans le mouvement que la discussion de cette importante opération a soulevé ces dernières années, on peut nommer, parmi ceux qui les ont suivis de plus près, qui ont le
plus opéré et qui ont, par conséquent, la plus contribué à préparer le triomphe de l’ovariotomie et notre jugement définitif sur cette opération, les docteurs Bird, Hutchinson, et surtout M. Backer-Brown , dont la première opération remonte à 1851.
Depuis cette époque jusqu’au mois d’avril 18G2, M. Backer-Brown a pratiqué 42 opérations dont il a donné l’histoire détaillée , accompagnée d’un tableau statistique '. 11 résulte de ce tableau que de 42 opérées, 22 ont été sauvées; mais il est remarquable que la proportion des succès augmente à mesure qu’on se rapproche davantage des dernières années, et je ne doute pas que cette proportion ne soit plus favorable encore à l’opération pour les derniers cas qui se sont présentés pendant l’année qui vient de suivre la publication de son livre. Je vous ai raconté l’opération que je lui ai vu pratiquer à London snrgical home, et j’ai été heureux de constater que , malgré les accidents qui l’ont compliquée et la gravité des divers temps , la malade était, le huitième jour, dans un état de santé satisfaisant et de nature à faire espérer une guérison définitive.
M. Spencer Wells1 2 a fait sa première opération au commencement de l’année 1888. Depuis cette époque jusqu’au moment de mon départ de Londres (juillet 1863) , il n’en a pas pratiqué moins de 70, sur lesquelles il compte 22 décès. Mais si nous décomposons ce nombre total , noûs remarquons que sur les 50 premières opérations consignées sur un tableau publié par M. Spencer Wells à la fin de 1862 , il y a 53 guérisons et 17 morts; tandis que sur les 20 dernières opérations pratiquées dans les six premiers mois de l’année 1865, il y a 15 guérisons et seulement b morts; c’est-à-dire que la proportion des guérisons augmente d’une manière si sensible, qu’aujourd’hui on peut dire que ce chirurgien sauve 5 opérées sur 4, ou 75 pour 100.
M. Tyler Smith 3 n’a commencé à opérer qu’à la (in de l’année 1860. Son adhésion à rovariotoinie provient, dit-il, des continuelles déceptions que lui ont données les résultats des autres méthodes de traitement durant vingt ans de pratique privée et hospitalière. Les beaux succès qu’il a obtenus dans cette courte période ne lui donnent pas sujet de s’en repentir; car, en comptant l’observation que j’ai rapportée ci-dessus , il a pratiqué en tout 17 opérations, dans lesquelles il compte 14 guérisons et seulement 5 morts ; c’est-à-dire qu’il a sauvé plus de 4 opérées sur 5,
1 On ovarian dropsy, ils nature, diagnosis and treatment, London, 1862.
2 On the treatment of large ovarian rgsts and tumours , reprinted from the Brilish medical Journal. London, 1862. — Table of cases to accompany M. Spencer Wells paper on the liislory of ovariolomy in Great-Britoin. London, déc. 1862.
3 Transactions of the obstétrical Society, toui. 111, pag. 41. London, 1862.