‹ Excursions sur les bords du RhinChapitre 7 sur 16 · SAINT-GOAR · texte numérisé non relu

SAINT-GOAR

25 A six heures du matin, la cloche du bateau nous appela à bord ; je trouvai, en m'y rendant, monsieur Leroy déjà levé, et qui, en sa qualité de propriétaire administrateur, avait voulu venir nous recommander lui-même au capitaine, afin que, s'il nous prenait l'envie

30 de descendre sur quelque point où il n'y aurait point de débarcadère, on mît la chaloupe à nos ordres. Il m'avait

en outre apporté un charmant album de toutes les vues du Rhin, qu'il me pria d'emporter avec moi en souvenir du beau pays que je venais de parcourir.

En sortant de Coblenz, on aperçoit à droite, et par con-

5 séquent sur la rive gauche du fleuve, une des plus belles ruines des bords du Rhin : le château de Stolzenf els ; et un peu plus loin, la petite ville de Rhens, où se trouve \t fameux Siège royal. C'est sur ce Kœnigsstuhl que se rassemblaient les électeurs du Rhin pour délibérer sur

10 les intérêts de l'Allemagne, et il fut érigé en ce lieu parce que les quatre territoires des quatre électeurs s'y touchèrent comme les rayons d'une étoile. Du haut des sièges on voyait en même temps quatre petites villes : Lahnstein, sur le territoire de Mayence ; Capellen sur

15 celui de Trêves; Rhens sur celui de Cologne ; et enfin Braubach, fief palatin. En face, sur l'autre rive du Rhin, est la petite chapelle où, en 1400, les électeurs, après avoir terminé leur délibération sur le Kœnigsstuhl, déclarèrent l'empereur Wenceslas déchu du trône.

20 A peine a-t-on eu le temps de jeter un coup d'œil sur les ruines du Siège royal et sur la chapelle historique qui s'y rattache par ce grand événement, qu'on se trouve en face du château de Marksburg, appartenant au duc de Nassau. C'est un vieux château féodal fort

25 bien conservé, et qui est aujourd'hui une prison fort pittoresque, où l'on peut voir, pour se récréer, les instruments de torture que l'on y conserve, heureusement dans un simple but de curiosité. On peut visiter le château, mais comme pour obtenir cette faveur il faut

30 un certificat de bonne vie et mœurs, et que je ne m'étais pa§ muni de cette pièce importante, force me fut, à mon grand regret, de passer outre.

Nous perdîmes bientôt de vue le magnifique châteauprison, car le Rhin fait de Marksburg à Boppard un de

EXCURSIONS SUR LES BORDS DU RHIN Sj

ses plus grands détours. A son angle le plus prononcé s'élève la petite ville de Boppard, dont les murs sont bâtis sur les fondements d'un fort de Drusus.

De Boppard; on aperçoit au haut d'une montagne 5 géminée les deux châteaux des Deux frères : ce sont deux des plus vieilles ruines du Rhin, car leur abandon date, dit-on, du xiiie siècle. Elles étaient habitées par deux frères jumeaux qui se ressemblaient tellement, qu'il arrivait parfois à leurs parents eux-mêmes de les

10 prendre l'un pour l'autre. Ils vécurent dans l'union la plus parfaite jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, mais à vingt-cinq ans, tous deux devinrent amoureux de la même femme, et la discorde commença à se mettre entre eux. Bientôt les choses en furent au point que,

15 ne voulant la céder ni l'un ni l'autre, ils résolurent de se la disputer par les armes. Prévenue de cette résolution, la dame de leurs sanglantes pensées accourut pour tâcher de les mettre d'accord, mais on lui dit que les deux frères étaient sortis ensemble en se dirigeant vers

20 la vallée. Elle se fît indiquer le chemin qu'ils avaient pris, et se mit à leur poursuite ; à moitié de la descente de la montagne à peu près, elle entendit le cliquetis de leurs épées ; elle doubla le pas, mais quelque promptitude qu'elle y mît, elle arriva trop tard, et lorsqu'elle parvint

25 au champ de bataille, elle trouva les deux malheureux frères couchés l'un sur l'autre. Désespérée d'être la cause d'un double fratricide, elle se retira dans le couvent de Marienberg, que l'on aperçoit au-dessus de Boppard, et y mourut religieuse. Quant aux châteaux des deux frères,

30 à compter de ce jour ils demeurèrent inhabités.

Saint-Goar est non seulement un débarcadère, mais encore un pèlerinage. Autrefois un beau château fortifié veillait sur la ville, mais en 1 794 nous en avons fait sauter les murailles.

Quant au vieux saint qui avait donné son nom à la ville, voici comment il a mérité sa réputation qui, de nos jours encore, s'étend depuis Strasbourg jusqu'à Nimègue. Saint Goar était contemporain de Charlemagne, et par 5 conséquent assistait à la lutte du grand empereur contre les infidèles. Pendant longtemps le saint regretta amèrement de ne pouvoir aider le fils de Pépin autrement que par ses prières. Saint Goar était non seulement ermite, mais encore batelier. Il se livrait à ce regret

10 tout en allant prendre sur la rive droite du Rhin un voyageur qui lui avait fait signe de le venir chercher, lorsque tout à coup il lui vint une idée qui lui parut être tellement une inspiration du ciel, qu'il résolut de la mettre à l'instant même à exécution.

15 En effet, à peine saint Goar se trouva-t-il avec le voyageur au milieu du Rhin, c'est-à-dire à l'endroit où le fleuve est le plus rapide et le plus profond, que, cessant tout à coup de ramer, il demanda à son passager de quelle religion il était, et ayant appris qu'il avait

20 affaire à un hérétique, il quitta la rame, se jeta sur lui, le baptisa en un tour de main, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et aussitôt, de peur qu'un baptême ainsi administré ne perdît de sa vertu, il jeta le nouveau converti dans le fleuve, qui l'emmena tout droit dans le

25 paradis. La même nuit, l'âme du noyé apparut à saint Goar, et, au lieu de lui faire des reproches sur la manière tant soit peu brutale dont il l'avait forcée de sortir de ce monde, elle le remercia de lui avoir procuré la félicité éternelle. Il n'en fallut pas davantage au saint,

30 avec les dispositions naturelles qu'il avait, pour le lancer dans cette nouvelle voie convertissante ; aussi, à partir de ce moment, y eut-il peu de jours qui ne fussent marqués par une conversion nouvelle. Quand il avait a.ffaire à un chrétien, au contraire, saint Goar ne se çon-

tentait pas de lui faire traverser le Rhin, il le conduisait à son ermitage, et là il partageait avec lui les dons que la piété des fidèles y entassait avec une prodigalité qui, en s'augmentant d'heure en heure, prouvait que la répu- 5 tation du saint grandissait à vue d'œil.

Or il arriva que cette grande réputation parvint jusqu'à Charlemagne, qui, en sa qualité de connaisseur, appréciait le moyen de conversion adopté par saint Goar, et résolut de ne point laisser un si puissant auxili-

10 aire sans récompense. Il vint donc comme un simple étranger pour passer le Rhin, et ayant fait le signe accoutumé, il vit venir à lui le bon ermite ; mais son désir de passer le fleuve incognito fut sans résultat, car Dieu avait empreint sur sa face une telle majesté, que

15 saint Goar le reconnut avant même qu'il n'eût mis le pied dans la barque.

Un pareil hôte devait laisser trace de son passage ; aussi, arrivé à l'autre bord, et ayant bu d'un petit vin qui lui parut agréable, Charlemagne demanda des ren-

20 seignements sur la terre qui le produisait, et, ayant appris qu'elle était à vendre, il l'acheta et en fit don à l'ermite, lui promettant de lui envoyer de plus un tonneau et un collier.

Effectivement, quelques semaines après le passage de

25 l'empereur, saint Goar reçut les deux objets promis. Tous deux étaient l'ouvrage de l'enchanteur Merlin, et avaient chacun une propriété particulière. Le tonneau, tout au contraire de celui des Danaïdes, était toujours plein, pourvu qu'on n'en tirât le vin que par le robinet ;

30 quant au collier c'était bien autre chose.

Dans l'épanchement du tête-à-tête, saint Goar s'était plaint à Charlemagne de la mauvaise foi des infidèles, qui maintenant qu'ils savaient les habitudes de saint Goar, au lieu d'avouer leur hérésie, répondaient tout

bonnement qu'ils étaient chrétiens, traversaient le fleuve, protégés par ce titre, et, quand ils étaient sur l'autre rive, buvaient son vin et s'en allaient en lui faisant des cornes. Il n'y avait pas de remède à cela, rien ne 5 ressemblant à un chrétien comme un infidèle qui fait le signe de la croix.

C'était à cet inconvénient que l'empereur Charles avait promis d'obvier, et c'était pour tenir sa promesse qu'il envoyait le collier préparé par MerHn.

10 En effet, le collier avait une vertu particuHère. A peine avait-il touché la peau, qu'il sentait à qui il avait affaire : Si c'était à un chrétien, il restait dans son statu qiio, et laissait tranquillement passer le vin de la bouche à l'estomac ; si c'était à un infidèle, il se resserrait im-

15 médiatement de moitié, de sorte que le buveur lâchait le verre, tirait la langue et tournait de l'œil. Alors, saint Goar, qui se tenait près de lui avec une tasse pleine d'eau, le baptisait lestement, et la chose revenait au même. C'était donc deux cadeaux inappréciables et

20 bien faits pour aller ensemble que celui du tonneau et du colHer.

Saint Goar sentit la valeur de ce don ; aussi, non seulement pendant toute sa vie en fit-il usage, mais encore ordonna-t-il aux moines, qui s'étaient réunis à

25 l'entour de lui, et qui de son vivant avaient fondé une abbaye dont il était le supérieur, d'en faire usage après sa mort. Les moines n'y manquèrent pas, et le collier et le tonneau miraculeux traversèrent les siècles en conservant leur puissance.

30 Malheureusement, en 1794, les Français s'emparèrent de Saint-Goar tellement à l'improviste que les moines n'eurent point le temps de sauver leur tonneau. En entrant au couvent, le premier soin des vainqueurs fut de descendre à la cave, et comme par un seul robinet le vin

ne coulait pas à leur soif, ils employèrent l'expédient en usage en pareil cas, et lâchèrent trois ou quatre coups de pistolets dans la bienheureuse futaille, sans se donner la peine de boucher le trou des balles. Le soir, 5 le régiment était ivre, mais la tonne, dont le charme se trouvait rompu, était à tout jamais vide.

Quant au carcan, le tambour-maître l'avait pris pour en faire un collier à son caniche, et les amateurs d'archéologie peuvent le voir tel qu'il était encore en 1809, 10 dans le joli tableau d'Horace Vernet, intitulé le CJiicn du Régiment.

Mais depuis 181 2 on ne sait pas ce qu'il est devenu, . le pauvre caniche ayant été gelé avec son maître dans la retraite de Russie.

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