MONSIEUR DE METTERNICH ET CHARLEMAGNE
Les extrêmes se touchent. Après la pauvre Lore-Lei victime de son amour, viennent les sept vierges victimes de leurs rigueurs ; ces sept vierges sont autant de sœurs qui s'amusaient à faire mourir les beaux jeunes gens 5 d'amour. Saint Nicolas, sans doute l'antique protecteur des garçons, les changea en autant de roches qui sortent de l'eau, et qu'on ne manque pas de montrer en passant aux jeunes filles, pour les guérir de la même maladie, si par hasard elles en étaient atteintes.
10 Presque en face du château de Gutenfels que l'on aperçoit à la hauteur de la montagne, et au milieu du Rhin, s'élève une bâtisse massive et de forme étrange, qui de loin semble un navire à l'ancre, tout prêt à descendre le fleuve. C'est le Pfalz. Maintenant qu'il
15 n'y a plus de Palatinat, le château appartient au duc de Nassau. Un puits creusé dans le roc, et avec lequel ne communiquent pas les eaux du Rhin, a été chercher une source à vingt pieds au-dessous du lit du fleuve.
Cent pas au-dessus du Pfalz on rencontre Bacharach :
20 trois choses le recommandent à la curiosité du voyageur, ses ruines, son « das Wilde-Gefâhrt » et son vin. Les ruines sont celles de l'église de Werner ; son « das Wilde-Gef àhrt, » ou passage furieux, est une espèce de tourbillon que forme le fleuve, peu dangereux dans les
25 temps calmes, mais terrible dans les jours orageux ; enfin son vin, dont l'empereur Wenceslas faisait si grand cas, que moyennant quatre foudres de ce vin il accorda la liberté à la ville de Niirenberg.
Quant aux ruines de l'église, dont nous n'avons dit
30 qu'un mot, elles demeurent, toutes délabrées qu'elles sont, un lieu de pèlerinage fort fréquenté : leur réputation leur vient des miracles que saint Gualbert fit, non
seulement pendant sa vie, mais encore après sa mort. Ayant été assassiné à Wesel, par des juifs qui voulaient lui faire renier sa religion, et jeté dans le Rhin, son cadavre, au lieu de descendre le fleuve, remonta le
5 courant jusqu'à Bacharach, si bien que, le lendemain du jour de son assassinat, lorsque ses meurtriers le croyaient au moins à Coblenz, on le retrouva en face de son église, couché et comme endormi sur le rivage.
Au reste, à mesure que l'on remonte le Rhin, les tra-
10 ditions passent du poétique au matériel ; c'est que peu à peu les rivages s'abaissent, et que les coteaux couvert^ de vignes succèdent aux montagnes surmontées de vieux châteaux ; et le poète n'a rien de mieux à faire que de laisser là son cicérone et de prendre quelque commis
15 voyageur d'une bonne maison de Cologne ou de Mayence, et de s'informer des meilleurs crus qu'il lui reste à rencontrer. Et alors, selon qu'il préférera le vin rouge au vin blanc, il fera son choix entre l'Ingelheim, planté par Charlemagne, ou le Johannisberg, exploité par mon-
20 sieur de Metternich.
La première de ces deux célébrités doublement historiques, que l'on rencontre sur sa route, est le Johannisberg : c'est une hauteur avancée et saillante du Taunus, remarquable par sa convexité, et qui, de terrasses en
25 terrasses, descend presque au niveau du fleuve. C'est sur ces terrasses que croissent les vignes qui fournissent le fameux Château-Johannisberg, qui jouit d'une si haute réputation, que, si peu gourmet que nous soyons, nous ne pouvons nous dispenser de consacrer quelques lignes
30 à son histoire.
Le fameux Johannisberg était d'abord surmonté par un prieuré fondé en 1109; vingt et un ans après sa fondation, l'archevêque de Mayence en fit une abbaye qui fleurit pendant quatre siècles,
Mais ce qui faisait la richesse du mont Saint-Jean n'était ni ses prieurés, ni ses abbayes : c'étaient ses vignes. C'est en 1641 que l'exploitation de ce fameux vignoble commença à être faite selon les règles de l'art ; 5 et de quinze ou seize tonneaux qu'il rapportait, il en produisit en peu de temps jusqu'à vingt-trois et quelquefois même jusqu'à vingt-quatre. Or, comme chaque tonneau contient treize cents bouteilles, et que, dans les grandes années, comme dans celles de 1779 et de
10 1783, par exemple, la bouteille fut vendue jusqu'à 24 francs, on comprend que le revenu ne laisse pas que d'en valoir la peine. En 1803, le prince d'Orange acquit ce précieux domaine : malheureusement, à peine avait-il eu le temps de déguster son produit, que Na-
15 poléon le lui emprunta comme il fit depuis du royaume de la Hollande, et le donna au maréchal Kellermann, en souvenir, sans doute, de sa belle charge de Marengo. Le duc de Valmy le garda jusqu'en 18 16, époque à laquelle l'empereur d'Autriche, qui ne devait naturelle-
20 ment pas avoir envers lui les mêmes motifs de reconnaissance que Napoléon, l'en dépouilla au profit de monsieur de Metternich, qui le reçut à titre de fief et à la condition d'en payer le dixième. Le célèbre diplomate en agrandit les jardins, rehaussa d'un étage le
25 corps de logis du château, et fit peindre dans la chapelle ses armoiries sur verre. A-t-il voulu indiquer par là la fragilité des possessions humaines }
Outre son goût pour la diplomatie et pour l'agriculture, monsieur le prince de Metternich avait encore la
30 passion des autographes. Ses relations pendant trente ans avec tous les souverains de l'Europe, dont quelquesuns lui doivent leurs couronnes, lui donnèrent la facilité de réunir une assez belle collection de lettres royales et impériales, et à plus forte raison, comme on le comprend,
de tous ces petits princes dont huit ou dix fois les Etats lui sont passés et repassés par les mains. De plus, comme les odes des poètes allemands et les soiinets des improvisateurs italiens ne durent pas lui faire faute, il
5 n'avait encore rien à désirer sous ce rapport, lorsqu'il s'aperçut que, dans une époque où la presse est devenue une puissance, il lui fallait au moins quelques autographes de journalistes. Or, comme en Italie et en Allemagne, grâce à la censure, il y a bien des journaux,
10 mais pas de journaUstes, force lui fut de recourir à la France. Monsieur Jules Janin fut un de ceux qui reçurent, avec toutes les formes d'aristocratique politesse qui le distinguent, la requête du rival de monsieur de Talleyrand.
15 Monsieur Jules Janin prit à l'instant même la plume, et il écrivit spirituellement ce laconique autographe :
« Reçu de monsieur le prince de Metternich vingtquatre bouteilles de Johannisberg, première quahté.
« Paris, ce 15 mai 1838. »
20 Un mois après, le journahste recevait de monsieur de Metternich les vingt-quatre bouteilles de Johannisberg, dont il avait, avec une confiance qu'apprécia sans doute le prince, accusé d'avance la réception.
Monsieur de Metternich a gardé précieusement le
25 spirituel autographe de Janin. Quant à Janin, je doute qu'il ait gardé le vin de monsieur de Metternich.
L'Ingelheim, qui est le Johannisberg de la petite propriété, peut, malgré l'infériorité où les gourmets le tiennent, se vanter d'avoir une origine non moins aristo-
30 cratique que son rival, car, s'il n'est pas vendu par un prince, il fut planté par un empereur. Ce fut Charlemagne qui, ayant remarqué l'excellente exposition du terrain, y transporta les ceps du meilleur cru d'Orléans,
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et, selon son espérance, la vigne gagna cent pour cent par la transplantation. Ce fut une grande joie pour l'empereur d'avoir si bien réussi, attendu qu'après Aixla-Chapelle, sa résidence préférée était Ingelheim ou la 5 maison de l'Ange. Voici à quelle occasion ce château fut baptisé de ce poétique et céleste nom.
Vers l'année S68, Charlemagne avait résolu de se faire bâtir un palais qui commandât le Rhin, et en 874 ce palais était bâti. C'était un magnifique édifice, moitié
ro forteresse, moitié château, qui était soutenu par cinquante colonnes de marbre et cinquante colonnes de granit. Quand la nouvelle demeure impériale fut achevée, il résolut d'y tenir une diète. En conséquence, les princes et les seigneurs environnants furent convoqués à cette
[5 grande solennité.
La nuit qui précéda le jour où la diète devait avoir lieu, et comme l'empereur venait de s'endormir, un ange lui apparut et lui dit ces paroles : « Charles, Icve-toi et vole.y> Charlemagne se réveilla aussitôt et sentit un
20 parfum céleste dans sa chambre. Mais comme les paroles que l'ange lui avait dites lui paraissaient médiocrement en rapport avec les Commandements de Dieu et de l'Eglise, il se figura avoir fait un rêve, et se rendormit.
25 Mais à peine l'empereur avait-il les yeux fermés, que la même vision lui apparut de nouveau, et qu'avec un visage sévère comme celui d'un messager qui a droit de s'étonner qu'on n'obéisse pas à ses ordres, l'ange répéta une seconde fois, d'une voix sévère, les paroles
30 qu'il avait déjà dites et que l'empereur croyait avoir mal entendues. Il ouvrit aussitôt les yeux, et vit la chambre pleine d'une lumière céleste, qui alla peu à peu s'affaibhssant et finit par s'éteindre tout à fait.
Cependant, l'ordre était si étrange, que Charlemagne
hésita encore d'y obéir, et reposant la tête sur l'oreiller, se rendormit une troisième fois. A cette fois encore, le même ange lui apparut, mais avec un visage si menaçant, et il lui réitéra le même ordre avec une voix si impéri-
5 euse, que l'empereur, qui cependant n'était point facile à effrayer, en tressaillit de terreur, et se réveilla en sursaut. Cette fois, non seulement la même céleste odeur était répandue et la même lumière éclatante brillait, mais encore l'ange était debout près de son lit, et ce ne fut
10 que lorsqu'il eut été certain que l'empereur ne pouvait
pas douter de la réalité de sa présence, qu'il étendit ses
ailes d'or et disparut. Cette fois, Charlemagne n'eut
plus aucun doute que l'ordre ne lui vînt du ciel.
Charlemagne n'hésita donc plus ; il se leva aussitôt,
15 s'habilla à tâtons, tout en déplorant ce commandement du ciel qui lui ordonnait de commencer si tard un métier si infâme. Mais l'empereur était, comme Abraham, décidé à tout sacrifier à Dieu, même son honneur. En conséquence, il revêtit sa cuirasse, ceignit son épée et
20 prit son casque à sa main, comme s'il allait commander une de ces expéditions guerrières pour lesquelles il avait autant de sympathie que pour celle-ci il avait de répugnance ; enfin, il sortit de sa chambre, et s'arrêtant sur une galerie qui dominait tout le pays, il fit une pause
25 pour décider de quel côté il irait commettre ce vol qui l'embarrassait tant à accompHr.
La nuit, au reste, était sombre, et comme il convient à une telle expédition ; mais, si inspiratrice que fût l'obscurité, l'empereur était tellement novice dans le nouvel
30 art qu'il lui fallait exercer, que, quoiqu'il se promenât de long en large depuis près d'une heure, il ne lui était pas encore venu la moindre bonne idée, lorsque, tout à coup, il s'aperçut qu'on venait de lui voler son casque, qu'il avait posé sur la balustrade de la galerie. L'em-
pereur chercha bien de tous les côtés, regarda en dedans et en dehors; mais toute recherche fut inutile: le casque avait disparu.
Plus le vol était audacieux, plus le voleur était adroit ; 5 et, plus le voleur était adroit, plus, en pareille circonstance, il pouvait donner un bon conseil à l'empereur. Aussi il lui parut que ce vol était une nouvelle faveur du ciel qui, voyant son embarras, en avait eu pitié. En conséquence, élevant la voix :
lo — Que celui qui m'a volé mon casque, s'écria-t-il, se présente devant moi, et, sur ma parole royale, au lieu d'être puni, il recevra une récompense de cent ducats.
Aussitôt, un éclat de rire aigu retentit dans la galerie même, et, de dessous le tapis qui recouvrait une table,
15 Charlemagne vit sortir son nain, qui s'approcha de lui et lui tendit le casque afin qu'il y jetât la somme promise.
— Ah ! c'est toi, infâme voleur, dit Charlemagne ; j'aurais dû me douter qu'il n'y avait que toi capable de faire un pareil coup, et ordonner qu'on te donnât cent
20 coups de verges, au lieu de te promettre aussi imprudemment que je l'ai fait cent ducats.
— Oui, maître, dit le nain, c'eût été plus économique: c'est vrai ; mais un honnête homme n'a que sa parole. Voilà ton casque ; où sont les cent ducats ?
25 — Tu les auras tout à l'heure, quand tu m'auras donné un bon conseil.
— Les cent ducats, dit le nain, ont été promis pour le casque et non pour le conseil; donne-moi les cent ducats pour le casque, et tu auras le conseil gratis.
30 Charlemagne étendit la main pour empoigner le drôle qui lui parlait avec tant de hardiesse; mais le nain vit le mouvement, et, rapide comme la pensée, il sauta sur la balustrade, et, avec l'adresse et l'agilité d'un singe, il se mit à grimper le long d'une des colonnes, et ne s'arrêta
que lorsqu'il fut à cheval sur une des feuilles du chapiteau. Là il se mit à chanter une chanson dont il composait à la fois l'air et les paroles. Cette chanson disait:
«J'ai déjà un casque, un beau casque, un casque sur- 5 monté d'une couronne royale : un casque qui me coûte cent ducats.
« Et je vais tâcher d'avoir au même prix une cuirasse et une épée, et alors je me ferai armer chevalier par quelque empereur qui n'ait jamais manqué à sa parole. 10 «Puis, quand je serai armé chevalier, que j'aurai une grande épée et une bonne lame, je m'en irai par monts et par vaux faisant justice, car dans les pays de Germanie et de France justice a grand besoin d'être faite. « Mais, hélas! où trouverai-je, pour m'armer chevalier, 15 un empereur qui n'ait jamais manqué à sa parole.»
Le bruit d'une bourse qui tombait sur les dalles interrompit l'improvisation du chanteur; le nain comprit que sa morale avait produit son effet, descendit de sa corniche et alla ramasser la bourse, un œil sur elle et un 20 œil sur l'empereur.
— Allons, viens ici, drôle, dit Charlemagne, et ne crains rien. J'ai besoin de toi.
— Oh ! alors, dit le nain, si tu as besoin de moi, c'est autre chose, et je n'ai plus peur.
25 — Je voudrais voler, dit Charlemagne.
— Mauvais métier, dit le nain, surtout lorsqu'on a affaire à des gens qui promettent et qui ne tiennent pas; aussi, si tu m'en crois, puisque tu as le malheur d'être né honnête homme, reste honnête homme.
30 — Je te dis que je veux voler, dit Charlemagne d'un ton qui prouvait qu'il commençait à se lasser des réflexions philosophiques de son interlocuteur.
— Oh ! alors, dit le nain, si c'est une vocation décidée, il n'y a plus rien à dire. Que veux-tu voler }
— Ah ! voilà ce que je ne sais pas, dit Charlemagne. Mais je veux voler quelqu'un, et cela tout de suite, cette nuit.
— Diable ! dit le nain, eh bien ! volons.
5 — Mais qui voler ? demanda Charlemagne.
— Tiens, dit le nain en étendant la main, vois-tu cette pauvre cabane }
— Oui, dit l'empereur.
— Eh bien ! il y a là un bon coup à faire. Si pauvre 10 qu'elle te paraisse, elle renferme aujourd'hui cent florins;
depuis près de dix ans le paysan qui l'habite travaille tous les jours de cinq heures du matin à huit heures du soir, de sorte qu'à force de remuer la terre, il a mis de côté cette somme. La porte ferme mal, le brave homme 15 a le sommeil dur, tu vois qu'il est facile à voler.
— Misérable ! s'écria Charlemagne, tu veux que j'aille prendre à un malheureux le fruit de dix ans de travail, un argent tout trempé de sa sueur !
— Moi ! dit le nain, je ne veux rien ; tu me demandes 20 un conseil, je te le donne, et voilà tout.
— A un autre, à un autre ! s'écria Charlemagne.
— Vois-tu cette maison de campagne, dit le nain en étendant le doigt dans une autre direction ?
— Je la vois, répondit l'empereur.
25 — C'est celle d'un riche commerçant ; celui-là, ce ne sont point des florins que tu trouveras chez lui, ce sont des ducats, et ce ne sera point par centaines que tu les trouveras, ce sera par milliers.
— Et sans doute, dit Charlemagne, c'est en faisant 30 l'usure et en vendant à faux poids qu'il a acquis une
pareille fortune.
— Non, dit le nain, non. C'est, au contraire, en faisant pour lui comme pour les autres des calculs tellement exacts, que sa probité est devenue un proverbe, et que
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par hasard, à celui-là, la probité a rapporté ce que rapporte aux autres la friponnerie.
— Comment ! gredin, dit l'empereur, et c'est justement un homme qui a fait fortune d'une manière si hon-
5 orable que tu veux que je ruine.
— Je ne veux rien, dit le nain ; c'est toi au contraire qui veux voler. Je te dis quels sont ceux qui ont de l'argent, voilà tout.
— Oui, sans doute, je veux voler, dit l'empereur, mais lo non pas le pauvre laboureur, non pas le commerçant
industrieux; j'aimerais mieux voler quelqu'un de ces mauvais chevaliers qui ne vivent que de pillages et de roberies ; qui trahissent ceux qu'ils devraient servir, et qui oppriment ceux qu'ils devraient défendre. 15 — Oh ! alors, c'est autre chose, que ne t'expliquais-tu toute de suite, dit le nain. J'ai ton affaire. Vois-tu ce château-fort ^
— Oui, dit Charlemagne.
— Eh bien ! c'est au seigneur Harderic, le plus grand 20 brigand que la terre ait jamais porté.
— Tant mieux, dit l'empereur.
— Mais là ce ne sera pas chose facile. Il a le sommeil léger et la main lourde. Il y aura des coups à gagner.
25 — Tant mieux, tant mieux ! dit l'empereur.
— Eh bien ! alors, va-t'en mettre une autre cuirasse, une cuirasse sombre comme la nuit dans laquelle il faut que nous nous gUssions. Va prendre un poignard court au lieu de cette longue épée. L'épée est une arme de
30 jour pour atteindre de loin. La nuit on ne frappe que ce qu'on touche. On a les yeux à la main, et il ne faut pas que les yeux soient trop loin de la lame. Va et reviens, je t'attends ici, en comptant les ducats pour voir si mon compte y est.
L'empereur ne se le fit pas dire à deux fois ; il rentra chez lui, et revint bientôt couvert d'une cotte de mailles d'acier bruni, qui lui prenait le corps comme un pourpoint, et lui emboîtait la tête comme un capuchon. Il 5 avait de plus à sa ceinture un couteau, large, court et tranchant comme le glaive romain. Le nain l'examina des pieds à la tête et fit un signe approbatif.
— Allons, dit Charlemagne, en route.
— En route, dit le nain.
10 Et tous deux sortirent du palais ; et dans la route la plus directe, c'est-à-dire à travers terre, s'avancèrent vers le château de Harderic.
Chemin faisant, Charlemagne ayant rencontré une borne qui servait à marquer les limites d'un champ,
15 l'arracha de terre et la mit sur son épaule.
— Que diable fais-tu là ? dit le nain.
— Crois-tu que nous trouverons la porte ouverte ? demanda l'empereur.
— Non pas, répondit le nain.
20 — Eh bien! j'emporte de quoi l'enfoncer. Le nain éclata de rire.
— C'est cela, dit-il, et au premier coup que tu frapperas, toute la garnison sera sur pied, et alors que trouveras-tu à prendre ? quelque poule effarouchée qui se
25 sera sauvée dans les fossés. Je te croyais plus fort, maître ?
— Comment faut-il donc faire.-' demanda Charlemagne un peu confus de son inexpérience.
— Cela me regarde, dit le nain.
30 Charlemagne laissa tomber sa borne, et continua sa route sans dire une seule parole.
Arrivés à la porte, comme l'avait pensé Charlemagne, ils trouvèrent la porte fermée. Alors il regarda son nain comme pour lui demander ce qu'il fallait faire ; le
Il6 EXCURSIONS SUR LES BORDS DU RHIN
liain kii fit signe de se tenir le plus près de la porte qu'il lui serait possible ; et s'élançant sur un figuier qui croissait dans les fossés, et du figuier se cramponnant à la muraille, il monta, enfonça successivement ses mains et 5 ses pieds dans les intervalles des pierres jusqu'aux créneaux, et disparut. Un instant après Charlemagne entendit une clef grincer dans la serrure : la porte s'ébranla lourdement, mais sans bruit, puis s'entrebâilla juste ce qu'il fallait pour laisser passer un homme. Charlemagne 10 passa ; le nain repoussa la porte avec les mêmes précautions qu'il avait prises pour l'ouvrir, et les deux voleurs se trouvèrent dans la cour du château.
— Voilà votre chemin, dit le nain en montrant à Chalemagne l'escalier qui conduisait aux appartements
15 du château; voilà le mien, continua-t-il en montrant l'écurie.
— Pourquoi ne viens-tu pas avec moi .'* demanda Charlemagne.
— Parce que j'ai aussi mon coup à faire, moi, dit le nain. 20 Et se mettant à courir à quatre pattes comme un chien,
afin de ne pas être reconnu pour une créature humaine dans le cas où il serait vu, il traversa le préau, et entra dans l'écurie.
Cette confiance du nain piqua d'honneur Charle-
25 magne ; il monta l'escalier le plus doucement qu'il put, entra dans les appartements, et grâce à un rayon de la lune qui justement parut au ciel en ce moment, il parvint jusqu'à la chambre qui précédait celle où Harderic couchait avec sa femme. Arrivé là, il étendit la main
30 pour voir s'il ne trouverait rien à prendre, et sa main tomba sur un coffre cerclé qui lui parut devoir contenir de l'argent ou des bijoux. En ce moment le cheval du châtelain hennit si violemment, que Charlemagne en tressaillit.
— Holà! dit Harderic en s'éveillant en sursaut, que se passe-t-il dans mon écurie ?
— Rien, répondit la voix de sa femme, c'est ton cheval qui hennit.
5 — Mon cheval n'a pas l'habitude de hennir ainsi, dit Harderic, il faut que quelqu'un qu'il ne connaît pas essaie de le détacher.
— Et qui veux-tu qui essaie de détacher ton cheval ?
— Qui, parbleu ! un voleur.
10 Et à ces mots, Charlemagne entendit Harderic descendre de son lit et prendre son épée. Alors il se retira en arrière, et grâce au rayon de la lune, il le vit passer. Charlemagne demeura dans son coin, en maudissant le nain, et en tenant à tout hasard sa main sur la garde de
15 son épée.
Au bout d'un instant le châtelain rentra.
— Eh bien ! lui dit sa femme, qu'y avait-il dans l'écurie ?
— Il n'y avait rien, répondit Harderic, mais depuis 20 trois ou quatre nuits je ne puis pas dormir.
— Et tu ne peux pas dormir parce que tu médites sans doute quelque chose.
— C'est vrai, dit le châtelain.
— Et que médites-tu ?
25 — Je puis te le dire maintenant, répondit Harderic, car le moment où notre projet doit s'accomplir est presque arrivé ; demain, moi et onze autres comtes, barons et seigneurs, nous devons tuer le roi Charles, qui nous empêche d'être les maîtres chez nous, ce que nous
30 sommes las de supporter, et ce que nous ne voulons plus souffrir.
— Ah ! ah ! fit tout bas Charlemagne.
— Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! dit la châtelaine désolée, et si votre complot échoue, vous êtes tous perdus.
Il8 EXCURSIONS SUR LES BORDS DU RHIN
— Impossible, dit le châtelain, nous sommes liés entre nous par les serments les plus terribles ; demain, convoqués à la diète avec tous les autres, nous entrons au palais sans exciter aucun soupçon ; nous serons bien
5 armés, et il ne le sera pas, nous entourons son trône, nous le frappons, et il tombe.
— Et quels sont les conjurés ?
— C'est ce que je ne puis pas dire, même à toi ; mais leur engagement signé de leur sang est ici dans la cham-
10 bre à côté, enfermé dans la cassette qui se trouve sur la table. Charlemagne allongea la main, la cassette était bien là où l'avait dit Harderic.
— Hélas ! dit la châtelaine, Dieu veuille que tout cela tourne bien !
15 — Amen, dit le châtelain.
Et il se remit à dormir : pendant quelque temps encore on entendit les soupirs de la châtelaine, mais bientôt sa respiration douce et égale se mêla aux ronflements de son mari : tous deux avaient repris leur sommeil interrompu.
20 — Alors Charlemagne prit la cassette, la mit sous son bras, traversa les appartements, descendit l'escalier, et arriva dans la cour. Là, il vit son nain qui se débattait sur le cheval de guerre du châtelain qui hennissait et piaffait, comme s'il jugeait indigne de lui d'obéir à un si
25 misérable écuyer. Mais alors le bon empereur s'élança dessus, et à peine le cheval eut-il senti le poids d'un homme, et eut-il compris à quel cavalier exercé il avait affaire, qu'il devint doux comme un mouton. Alors Charlemagne prit le nain par le collet de son habit, le
30 mit en croupe, et partit au grand galop.
En arrivant au château, Charlemagne ouvrit la cassette qu'il avait volée, et y trouva les engagements des douze conjurés signés de leur sang. Alors il fit éveiller ses gens et ordonna qu'on dressât dans une des cours du
palais onze potences de taille ordinaire, et une douzième plus élevée que les autres, et au haut de chacune de ces onze potences, il fit clouer sur un écriteau le nom d'un des douze conjurés, et sur la potence la plus élevée le 5 nom de leur chef Harderic.
Puis, comme il y avait deux entrées au palais, il ordonna de recevoir tous les autres barons convoqués par une autre porte et dans une autre cour, et de ne recevoir que les conjurés par la porte et dans la cour des potences.
10 Et il fut fait ainsi que Charlemagne l'avait ordonné, si bien que lorsqu'il vit tous les barons réunis, il leur raconta le complot tramé contre lui, leur montra l'engagement signé du sang des douze conjurés, et leur demanda quelle peine ils avaient mérité : et tous les barons,
15 d'une seule voix, dirent qu'ils avaient mérité la mort.
Alors Charlemagne fit ouvrir les fenêtres qui donnaient sur la seconde cour, et les barons virent les douze conjurés pendus aux douze poteaux.
Et en mémoire de l'apparition céleste à laquelle il
20 devait la vie, il nomma le palais où elle avait eu lieu Ingelheim, ou la maison de Vange.
Au reste, à peine a-t-on dépassé Ingelheim, que les montagnes disparaissent, que la vallée s'élargit presque à perte de vue, et que le Rhin s'étend comme un im-
25 mense lac. On a laissé derrière soi la partie la plus pittoresque, et l'on a à sa gauche le château de Bibrich, et, en face de soi, comme fond d'horizon, la ville de Mayence, qui semble barrer le fleuve.
Bibrich est la résidence du duc de Nassau. Le matin
30 même du jour où nous passâmes devant le château ducal, Son Altesse y était arrivée revenant de présider ses états, qui n'avaient duré qu'une heure, attendu que le souverain les avait ouverts et fermés par le même discours. Voici l'allocution qu'il avait faite à ses chambres :
« Messieurs, « Nous sommes à peu près trois cent cinquante mille âmes dans le duché de Nassau.
« Depuis les Romains jusqu'à nous, il a été fait à peu 5 près, par mes prédécesseurs et par les prédécesseurs de mes prédécesseurs, trois cent cinquante mille lois ; c'est une loi par homme, ce qui me paraît fort raisonnable. Je vous donnerai donc le conseil de vous en tenir à nos anciennes lois, et de ne pas en faire de nouvelles. 10 « Quant à ma liste civile de cette année, comme il me reste encore à peu près la moitié de la somme que vous m'avez votée l'année dernière, il est inutile que nous nous en occupions avant l'année prochaine.
« Sur ce, messieurs, je prie Dieu qu'il vous ait en sa 15 sainte et digne garde. »
Et sur ces paroles les états avaient été fermés.
C'est ainsi qu'on pratique le gouvernement parlementaire en Allemagne.
Dix minutes après avoir dépassé Bibrich, nous abor- 20 dions sur le quai de Mayence.
Notre premier soin, en arrivant à Mayence, fut de visiter la place de la Parade, où l'on venait de dresser la statue de Gutenberg, fondue à Paris sur un modèle de Thorwaldsen. J'en suis désolé pour l'inventeur de 25 l'imprimerie, mais il méritait mieux que cela, et il n'a pas gagné grand'chose à passer du grès au bronze.
Au reste, j'ai à me reprocher d'avoir contribué pour ma part à cette méchante œuvre. Tous les moyens d'encouragement qui ont ordinairement action sur les 30 souscripteurs épuisés, par cela même peut-être qu'on avait eu l'imprudence de montrer au grand jour le résultat de la souscription, il restait un déficit de 8000 francs ; on eut alors l'idée de donner une représentation
à bénéfice pour couvrir cette somme, et l'on fit choix d'un drame français qui venait d'être traduit en allemand. Ce drame était Keaii.
La recette avait dépassé de deux mille francs le vide
5 qu'elle était destinée à combler, ce qu'il faut très certainement attribuer au patriotisme des Mayençais.
Je fis trois fois le tour de la statue pour bien m'affermir dans mon opinion, et je revins à l'hôtel parfaitement fixé.
o Deux heures après, nous roulions sur le chemin de Francfort. »