DEUXIÈME QUESTION
Qaelle conclusion pratique doit-je en tirer?
Ici, j'examinerai ce que je dois faire, les choses étant véritablement telles que je viens de le reconnaître ; et comment je dois conformer ma conduite à cette vérité. Ainsi, sur la maxime de l'Évangile : Que sert à l 'homme... , la première réflexion était que l'acquisition du monde entier n'était pas un bien réel, mais une vanité, si l'on vient à perdre son âme. Quelie conclusion ou conséquence pratique dois-je déduire de cette vérité? Cette conclusion se présente d'elle-même, a Donc, je dois c mépriser le monde entier, avec toutes ses richesses, a tous ses honneurs, tous ses plaisirs ; puisqu'il ne me « servira de rien d'avoir gagné le monde entier, si je « perds mon âme. Donc je ne dois consentir à souffrir
» aucun dommage en mon âme, quand même il s'agirait » de gagner tout l'univers, de jouir de tous ses plaisirs, » de tous ses honneurs, et de posséder toutes ses ri- » chesses. A plus forte raison ne dois-je pas offenser » Dieu et m'exposer à perdre mon âme pour un bien » temporel de peu d'importance, pour une vapeur de » vaine gloire, pour une parole de louange de la part ù des hommes, pour quelque plaisir des sens... »
Il se présente ici une observation de la plus haute importance : c'est que celui qui médite doit tirer des réflexions qu'il a faites une conclusion qui soit en rapport avec son état, et avec les dispositions actuelles de son âme. Car, en premier heu, une conclusion générale est ordinairement sans résultat. Si je me bornais à déduire de la maxime déjà citée la conclusion suivante : Donc il faut mépriser le monde entier, sans descendre à rien de particulier, cette résolution pourrait se comparer avec justesse à l'explosion d'une pièce de guerre vers un but incertain. De pareils coups ne nuisent pas à l'ennemi, ne renversent pas ses murailles. 11 en est de même de ces conclusions générales, sans application particulière ; elles ne frappent pas les ennemis de l'âme; elles ne réduisent pas les passions ; elles ne renversent pas les obstacles. Que font-elles ? Elles frappent l'air. En second lieu, il ne suffit pas même que la conclusion soit particulière; il faut encore qu'elle nous convienne d'une manière spéciale, et que nous en fassions l'application pratique à ce qui est en nous la source de nos péchés et de nos défauts, ou un empêchement dans le service de Dieu.
Ainsi, nous avons tiré de la maxime qui nous occupe la conclusion générale : Donc il faut mépriser le monde entier ; donc je ne dois rien faire qui puisse nuire à mon âme, quand il s'agirait de gagner tout Cunioers ; donc,
je dois renoncer à tout ce que le mon Je m'offre de richesses, d'honneurs et de plaisirs , plutôt que de m' ex poser à perdre mon âme ; je dis que cette conclusion générale devra s'appliquer diversement selon la diversité des dispositions de celui qui médite. Celui qui est sujet aux attaques de la vaine gloire conclura de la sorte : « Si le » monde entier est digne de mépris, à combien plus » forte raison dois-je fouler aux pieds cette fumée de » vaine gloire, qui ternit et corrompt mes bonnes ac- » tions, et cause à mon âme un si grand dommage. » Quand je jouirais de toute la gloire du monde ; quand » mon mérite serait loué et publié par tous les hommes, • dans tous les pays du monde, cela ne me servirait » absolument de rien : que me servira donc que je sois » loué d'un homme ou de deux ? que le peu de per- » sonnes au milieu desquelles je vis me louent et m'es- » liment ? etc. » Il faudra même descendre à celles de nos actions que la vaine gloire empoisonne le plus souvent, aux péchés que le désir de la vaine gloire nous fait commettre, aux défauts dans lesquels il nous fait tomber, comme d'user quelquefois de déguisement dans notre conduite pour être loués, de cacher nos défauts, de les excuser, de les diminuer, d'avoir même recours, pour cette fin, à de légers et artificieux mensonges, etc. Tels sont les défauts auxquels il faudra appliquer cette maxime : Que sert à l'homme... ?
Celui qui éprouve des mouvements de sensualité ou de gourmandise, qui se surprend souvent dans la recherche de ses aises, pourra raisonner comme il suit : « Il est certain que je devrais renoncer à tous les plaisirs » du monde, plutôt que de consentir à commettre lepé > ché ; comment donc, pour satisfaire en un point ou en » l'autre ma sensualité, pour choisir dans la nourriture » ce qui peut flatter un moment le palais, consentirais-je
» à violer mes règles, à porter atteinte aux intérêts de » mon âme? S'il est vrai qu'il ne me servirait de rien de » jouir de tous les plaisirs du monde, que me servira la » jouissance d'un plaisir qui n'est rien î Si je dois méd priser le monde avec toutes ses délices, combien plus 0 dois-je dédaigner la basse satisfaction de la gourmand dise et de la sensualité ? etc. » Puis on descendra aux circonstances qui sont une occasion plus fréquente de péchés ou de défauts dans lesquels on tombe par gourmandise et par sensualité.
Enfin, une personne rencontre quelque épreuve dans la vie religieuse; tel point de sa règle lui cause de la répugnance et est pour elle un pesant fardeau, peut-être jusqu'à lui rendre la vie religieuse elle-même sans saveur et sans goût. Voici comment cette personne doit s'appliquer la même maxime, a II vaut mieux, nous dit » Jésus-Christ, perdre le monde entier que de s'exposer d à perdre son âme ; donc il vaut mieux surmonter cou- » rageusement telle ou telle difficulté, que de perdre le » don précieux de ma vocation et l'assurance de mon » salut éternel. Car, que me servira d'avoir fui cette » peine, de m'être dérobé à cette croix, d'avoir évité ce » qui répugnait à ma nature, si je nuis à mon âme, si je » perds ma vocation, si je perds le ciel, si je suis un » jour condamné à souffrir éternellement les plus cruels » supplices? etc.»
Ici encore nous entrerons dans le détail des difficultés qui se présentent le plus souvent, et qui sont la cause la plus fréquente de nos troubles et de nos dégoûts. — C'est ainsi que chacun s'appliquera la même vérité d'une manière diverse, selon la diversité de ses besoins; et que, d'une même conséquence générale, il déduira des conséquences particulières en rapport avec son état et avec ses dispositions actuelles. Je ne crains pas de le dire, cet
avertissement est d'une si haute importance, que le fruit de la méditation dépend en grande partie de notre diligence ou de notre négligence en ce point.