Exil et patrie
Des meilleurs, des plus saints, de ceux en qui je crois, Ami, ce que j’admire et que surtout j’envie.
C'est leur force, un matin, à réformer leur vie ;
C’est Dieu les délivrant des noeuds désespérés.
Car d’abord, presque tous, ils s’étaient égarés,
Ils avaient pris la gauche et convuité rabiine -,
Mais quelque évciicnicnt bien simple uu bien sublime, Un vieillard, un ami, les larmes d’une sœur,
Quelque tonnerre au ciel, un écho dans leur cœur, Les replaçait vivans hors des vicissitudes,
Et parmi les cites, au fond des solitudes.
Dans la suite des jours ou sereins ou troubles.
L’éclair ne quittait plus ces fronts miraculés.
A voir les tems présens, où donc retrouver trace Des résolutions que féconde la Grâce,
De ces subits efforts couronnés à jamais.
De ces sentiers si blancs regagnant les sommets?
Où donc ? — La vie entière est confuse et menue , S’enlaçant, se brisant, rechute continue.
Sans un signal d’arrêt, sans un cri de holà I Le port n’est pas ici, l’abime n’est pas là.
On va par le marais que chaque été dcs.sèche.
Que quelque jonc revêt d’une apparence fraîche,
Et qu'un soleil menteur dore de son rayon.
On va : le pied suffit ; ce qu’on nomme raison Nous avertit parfois si trop loin on s’enfonce.
Le sentiment, plus prompt, et qui si beau s’annonce, Amoureux en naissant de voler et briller.
S’évapore bientôt uu se tourne à railler.
Velléités sans but d’une ame mal soumise !
Avertissemens sourds que rien ne divinise.
Sans écho, sans autel, sans prière à genoux.
Et qu’un chacun qui passe a vite éteints en nous!
Le jour succède au jour ; plus avant on s’engage ;
La réforme boiteuse, et qui vient avec l’agc, N’introduit bien souvent qu’un vice plus ruse Â.UX dépens d’un aîné fougueux qui s’est usé,
Les vains honneurs, l’orgueil vieillissant qui s’attriste, Ou les molles tiédeurs d’un foyer égoïste,
— Foyer, — famille au moins, dernier lien puissant. Ainsi le siècle va, sous son faux air décent.
Où donc la vie austère, assez tùt séparée?
O Vous à qui j’écris, vous me l’avez montrée !
Comme ceux d’autrefois dont l’ame eut son retour. Ami, vous avez eu dans votre vie un jour !
Un jour où, comme Paul vers Damas, en colère Vous couriez, insultant ce qu’un doux ciel éclaire, Frémissant de la lèvre aux splendeurs du matin. Accusant le soleil des dégoûts du festin.
Et rejetant votre âme aux voûtes étoilées Comme un fond de calice à des parois souillées ;
Un jour, après six ans de poursuite et d’oubli.
Quand il n’était pour vous de fleur qui n’eùt pâli, Quand vous aviez , si jeune et las de chaque chose, Cent fois l’heure dit non à tout ce que propose L’insatiable ennui -, quand, au lieu de soupirs.
C’était enfin révolte et haine à tous désirs.
Et que, ne sachant plus quoi vouloir sur la terre,
Un matin vous sortiez, funèbre et solitaire ;
Ce jour, le plus extrême et le plus imprévu,
Pour changer tout d’un coup. Ami, qu’avez-vous vu? Vous vous taisez : — la tombe, au lointain cimetière.
Vous dit-elle un secret et s’ouvrit-ellc entière Quel vieillard s’est assis, et puis s’en est allé?
Pour vous, comme à Pascal, un gouffre a-t-il parle? Comme à l’antique Hermas, dans le bleu de la nue, Quelle vierge a penché sa beauté reconnue?
Vos genoux, par hasard heurtés, ont-ils plie.
Et tout ce changement vient-il d’avoir prié?
Le mystère est en vous, mais la preuve est touchante : Votre foi le trahit , le murmure et le chante.
A partir de ce jour, vous avez tout quitté ;
Sur un rocher, sept ans, devant l’Eternité,
Devant son grand miroir et son fidèle emblème,
Devant votre Océan, près des grèves qu’il aime.
Vous êtes resté seul à veiller, à guérir,
A prier pour renaître, à finir de mourir,
A jeter le passé, vain naufrage, à l’écume,
A noyer dans les flots vos dépôts d’amertume, Repuisant la jeunesse au vrai soleil d’amour.
Patriarche d’ailleurs pour tous ceux d’alentour, Donnant, les instruisant, et dans vos soirs de joie Chantant sur une lyre ! — Et pour peu qu’on vous voie Aujourd’hui si serein, si loin des anciens pleurs.
Le front mélancolique effleuré de lueurs.
Epoux d’hier béni, les cheveux bruns encore.
On vous croirait sortant, belle ame qui s’ignore.
De vos vierges forêts et du naïf manoir.
Vous qui sûtes la vie et son triste savoir!
Vous la savez, Ami; mais votre cœur préfère
Ensevelir au fond la connaissance amère,
Ne jamais remuer ce qui tant le troubla.
La prière et le chant sont pour vous au delà,
Au dessus, tout à part. — Oh! combien dépensées Glissent en vous trop bas pour entrer cadencées Dans le divin nuage où vibre votre accent !
Celte voix prie, et monte, et rarement descend. C’est l’arôme léger de votre ame embaumée.
L'excès de votre encens, sa plus haute fumée.
Poète par le cœur, — pour l’art, — vous l’ignorez. L’art existe, pourtant ; il a scs soins sacrés;
Il réclame toute œuvre, il la presse et châtie, Cbnjme fait un chrétien son arae repentie ;
II rejette vingt fois un mot et le reprend;
De nos tyrans humains ce n’est pas le moins grand. Aussi redoutez peu que je vous le conseille.
La gloire de ce miel est trop chère à l’abeille ; L’amour de le ranger en trop parfaits rayons Use un lems que le bien réserve aux actions.
Chantez, chantez encore, à pleine ame, en prière, Et jetez votre accent comme l’œil sa lumière.
Heureux dont le langage, impétueux et doux, ^
En servant la pensée est plutôt au dessous ;
Qui, laissant déborder l’urne de poésie.
N’en répand qu'une part, et sans l’avoir choisie ;
Et dont la sainte lyre, incomplète parfois.
Marque une ame attentive à de plus graves lois ! Son défaut m’est aimable et de près m’édifie.
Kl je sépare mal vos vers de voire vie,
Vie auslcremenl belle, ci beaux vers negligens.
Telje vous sens, Ami, — surtout quand, seul aux champs. Par ce déclin d’automne où s'endort la nature.
Un peu froissé du monde et fuyant son injure.
J’ouvre à quelques absens mon cœur qui se souvient. Kii ce calme profond votre exemple revient.
!N’aura-t-on pas aussi sa journée et son heure,
Sa ligne infranchissable entre un passé qu’on pleure Et le pur,avenir, son effort devant Dieu Pour sortir de la foule et de tout ce milieu?
— Et, marchant, un vent frais m’anime le visage ; •
Le ciel entier couvert s’étend d’un seul nuage ;
Le fond hleu s’entrevoit par places, mais obscur. Presque orageux, si l’œil n’y devinait l’azur.
Sous ce rideau baissé, sous cette vive haleine, ,
A l’heure du couchant je traverse la plaine,
Cùioyant le long hois non encore effeuillé,.. .
Et tout parle d’exil et de bonheur voilé.
Prccy, la oclobic i83'i.