IV PRÉFACE
car certains symptômes naturels m'annoncent que cette préface fait son effet sur moi, et, bâillant, — (ce qui ménage une transition spirituelle), — je vous pré-
sente ma tente.
Eile n'est pas prétentieuse et n'a encore que très-peu
place dans l'histoire et sur la terre. Sa généalogie
te de sa propre naissance, et elle ne peut se vanter e ses ancêtres.
Ses formes sont peu développées, et l'architecte qui a bâtie n'a pas, que je sache, voulu en faire un chefl'œuvre. C'est ma tente, et là s'arrêtent ses plus grandes étentions.
Beaucoup de tentes affectent des airs plus ou moins
érités. Celles de nos supérieurs se distinguent géné-
lement par une taille démesurée. Elles sont ou co-
ques, ou ‘pyramidales, ou taillées en comble effilé.
Elles peuvent contenir un lit, une table, une cantine et quantité d’autres objets dont la nécessité paraît discutable en campagne.
Ma tente ne contient rien d’élégant et se contente d'offrir l'hospitalité à son propriétaire et à ses accessoires. :
Elle se moque des tentes d'administration où des barils, flanqués de tonneaux d'eau-de-vie, étalent leurs rondeurs engageantes. À l'abri de sa modeste toile, mon bidon seul représente le contenant des liquides, et il en est digne.
Dans ces belles tentes des subsistances et des ambu-
lances, aux réceptacles arrondis décrits plus haut, s'ajoutent des caisses de biscuit de provenance et de qualités diverses ; des cantines médicales, cachant dans leurs vastes profondeurs des remèdes variés et quelquefois utiles. On y trouve aussi des instruments compliqués et parfois nécessaires à dompter une digestion en révolte. En poussant plus loin, on rencontre de beaux petits couteaux, bien brillants, qui aident puissamment certains individus, mal partagés du sort, à se séparer d'un membre récalcitrant.
Je le répète, ma tente n’a rien de tout cela. Un sac, en peau de veau, ancien modèle, maintenant réformé, est la seule cachette de mon biscuit de réserve. Mon quart se permet quelquefois de contenir un peu de thé ou de café. Quant aux clysopompes, je leur en défends l'entrée pour des raisons que la pudeur m'empèche d'écrire. Le lecteur soucieux des convenances com-
rendra d’ailleurs cette répugnance sans explications.
Certaines tentes ont aussi de formidables attaches ui les lient au sol avec des piquets en métal battu. autres possèdent de somptueux auvents que de solides supports protégent des tempêtes. Enfin, plusieurs poussent le raffinement jusqu'à se laisser percer d'œilsde-bœuf, qui alimentent leur intérieur d’un air pur et ouvent renouvelé.
La mienne n'a que des piquets en bois, une mince ente pour porte, et l'œil-de-bœuf n'a jamais pu s'y ixer.
Des ornements variés, des coutures colorées, des ourrelets bleus, blancs et rouges, de petits drapeaux ux couleurs nationales, des zébrages fantastiques ccotés à de larges bandes voyantes brillent souvent ur les tentes d'officiers. |
Sur la mienne, une cravate d'ordonnance, payée inquante-cinq centimes sur la masse, autrefois bleu oncé et maintenant incolore, cingle, sans prétenion, le faite pointu de mon logis de campagne.
Nos supérieurs possèdent des lits.
Quelques-uns de ces objets, dont on a reconnu l’ utiité en certaines circonstances, se piquent d'être, soit n matelas en crin juché sur une charpente habilement étaillée, soit une toile supportée par deux traverses de ois appuyées sur des cantines. On entoure le tout de raps et de couvertures confortables.
Chez moi, dans mon intérieur, une forte brassée de aille ou d’alfa, pressée sous mon couvre-pied de
campement, suffit pleinement à me satisfaire dans mon repos.
Quand il pleut, l'eau a peu de chance de s'introduire dans les tentes de haute lignée.
Par contre, la pluie a pleine et entière liberté d'inonder mon refuge, si elle arrive.en brillante quantité.
Enfin, tout ceci se résume à dire, ce que j'aurais peut-être dü faire plus tôt, que ma tente est petite, serviable, insignifiante, et que je l'aime.
Elle m'a courageusement servi et suivi pendant mes onze fois trente jours de colonne. Je mériterais donc l'opprobre des braves gens, si je ne lui en conservais une grande réserve de reconnaissance, que je vous mets à nu, sous la forme d'une description détaillée.
Ma tente naquit des mains ducouturier le 2avril 1881.
Elle voulait, en naissant, vivre pour faire la lutte kroumirienne, mais, hélas ! le destin, se moquant de ses vœux, la lança à la poursuite de Bou-Amema.
Elle prit donc naissance le 2 avril, au quartier d'infanterie, dans le pavillon de droite. Une chambre, percée de deux croisées regardant, l’une, l'infirmerie régimentaire des chevaux de spahis, l’autre, les baraques du génie, fut le théâtre de sa fabrication. |
Cette chambre est assez vaste pour que ma tente put y étaler à l'aise ses premiers moments, puisque l'enseigne, au haut et en dehors de la porte, indique : Chambre Q pour huit hommes.
Le jeune homme qui dota le monde de ma tente mériterait une mention honorable dans ce livre, mais
le cadre restreint que je me suis imposé dès le début de cette œuvre m'ordonne de négliger les détails biographiques.
Divers matériaux furent employés à édifier le meuble, objet de cette étude. Deux sacs-tentes-abri, marqués : Campement militaire, et deux sacs à distribution timbrés : 3° /rimestre 1880, furent les plus remarquables. D'autres accessoires tels que piquets, vieilles boucles et courroies de rebut, toile d'emballage, soustraite frauduleusement au garde-magasin, viennent en second lieu. On peut aussi ajouter des cordeaux de tirage, des supports, du fil et une cravate d'ordonnance.
Un torchon de cuisine, dont j'ignore la date de la mise en service, y joua aussi un certain rôle, mais ceci sous toute réserve. Même actuellement, les preuves me manquent, à l'appui de ce que je pourrais avancer.
J'ai cependant interrogé le tailleur là-dessus, et ses réponses Jlouches et évasives m'ont fait douter de ce fait contestable. Enfin, j'en suis désolé, mais cette question devra rester en litige dans l'esprit du lecteur, malgré mon intention honnête de l’éclairer en tout.
Laissant donc à regret ce malheureux incident sans être vidé, j'explique les procédés du rattachement en un seul tout des divers éléments décrits plus haut.
Prendre les deux toiles de tente et les unir ensemble par une solide couture, semble être un simple jeu pour l'habile tailleur. Ceci terminé, à l'aide de ciseaux effilés, il hache, il coupe, il découpe les deux sacs à
distribution, les place sur le plancher en forme de triangles et les rattache aussitôt aux tentes-abri.
Vient ensuite le tour de la toile d'emballage. Le tailleur la saisit, en fait une longue bande de vingt centimètres de largeur et l’emploie à orner utilement le bas de son travail comme chasse-poussière.
Pour terminer l'œuvre, il ne reste plus que la cravate d'ordonnance, prise sur ma masse à raison de cinquante-cinq centimes. Le tailleur n'hésite pas. Il la prend, la perce de son aiguille et en pare le sommet de ma tente.
Il est utile maintenant de raconter les opérations de seconde importance.
Il fallait une porte. Un violent coup de ciseaux accomplit cet acte. Un bourrelet, vivement enlevé, donne un solide point d'appui aux vieilles boucles et courroies, dues à la générosité du maître cordonnier, et la porte fut.
Le taïlleur se lance ensuite sur les cordeaux de piquets.
Perçant de petits trous, à égales distances, sur tout le pourtour du bas, il y introduit des cordeaux, ayant pour mission de s’accrocher aux piquets, dans les moments opportuns.
C'était fini. Le couturier, la sueur au front et le sourire aux lèvres, me présente ma tente, et je fus bouleversé.
J'ai toujours admiré le courage et l'adresse de ce jeune ouvrier, à qui je persiste à refuser toute notice
biographique. Quoique confondu de son savoir-faire, je ne l’en remerciai pas moins, avec cent sous de pour boire, de m'avoir construit un abri, appelé plus tard à m'accompagner dans ma poursuite de cet insaisissable Bou-Amema.
L'existence est parsemée de faits aussi étonnants, et il faut que l’âme huinaine soit bien ferrée pour résister aux chocs que la brutalité des choses lui fait si souvent éprouver.
Trève de réflexions philosophiques. C'en était donc fait. Là, sur le plancher de la chambre Q pour huit hommes, gisait l'amas de toile qui devait me dérober aux tempêtes. Je me livrais entièrement à la joie.
Mais, Ô déception ! comment faire tenir cette tente debout ?... Quels piliers pourraient être @ignes de soutenir dans les airs le fruit de tant de travail?
Les supports ordinaires ne suffiraient jamais, — leurs minces contours leur ôtant la force d'accomplir une telle besogne. —Il faut donc trouver autre chose.
Penché à la croisée, ayant à l'œil cette ténacité réveuse qui s'accroche à un objet sans le voir, je me plonge dans de lugubres rêveries…
Mon esprit se perd de plus en plus dans les difficultés du dilemme que j'avais juré de résoudre. Tout à coup retentit un cri sourd, inhumain, féroce. :
Je tourne la tête et vois mon ordonnance. Il y a quelque chose de fatal dans son regard avide, obstinément fixé sur un objet appuyé contre les baraques du génie.
Sauvé! m'écriai-je... mais comment m'en em-
parer ?.. Le génie ne rend jamais son bien... Ce morceau de bois sera à moi, affirmai-je en rugissant. Et dès cet instant, le génie dut trembler.
Il fait nuit. L'orage, secondé par de noirs nuages, fait entendre, dans l'immensité du lointain, le glas funèbre de son approche. Le vide nuir enveloppe la terre et l'espace de son linceul de nuit.
Quelques grosses gouttes de pluie, tombant méthodiquement, font gémir les feuilles affolées. La ville est déserte, ses habitants renfermés.
Seul, un homme aux allures mystérieuses et portant à la bouche le sinistre rictus des criminels, marche, à pas lents, dans le sentier du mal.
Ses yeux lancent les flammes de l'impatience, ses narines, frémissantes, ont un tic horriblement accéléré, son front se contracte dans une résolution fiévreuse, ses mains se crispent nerveusement. C’est mon ordonnance.
Arrivé près du mur où doit se commettre le crime, un sourire sardonique illumine son visage, à la vue de l'isolement qui l'entoure, et... cinq minutes après, il rentrait dans la chambre Q pour huit hommes : la pièce de bois était conquise.
Le lendemain, un menuisier la coupe en trois longueurs.
Deux, mesurant un mètre, servent de piliers et portent des tenons à leurs extrémités supérieures. La traverse, mortaisée aux deux bouts, relie les montants, et ma tente avait des supports.
Il me semble superflu de suivre ma tente dans ses nombreuses pérégrinations.
Lancée dans une campagne aventureuse, elle visita maints endroits et dut se déplacer souvent.
Les paysages qui lui donnèrent l'hospitalité présentent peu de variétés. Tantôt, fichée au sol, dans quelque endroit sablonneux, elle devait faire d'héroïques efforts pour résister aux vents en furie; tantôt, accrochée aux flancs d'une montagne à pic, elle prenait des airs penchés très-intéressants à analyser.
L'alfa et le thym lui firent souvent un entourage épais et odoriférant; par contre, le salpêtre des schotts lui témoignait bien peu de sympathie.
Elle eut maintes fois à maugréer contre les rochers qui se refusaient obstinément à lui accorder droit de demeure, et elle nese trouva réellement solide au poste qu'au lieu où elle vient d'élire domicile pour trois mois.
En cela, elle rivalise de satisfaction avec son propriétaire, qui souvent fut très-ennuyé d’avoir à l'arracher au gite à des heures indues.
Ma tente se présente donc au lecteur avec une installation de trois mois.
J'en profite pour livrer à la postérité un voyage d'exploration descriptive dans ses parages extérieurs et intérieurs.
Une installation de trois mois nécessite quelques difficultés dans le choix du terrain. Aussi n'est-ce qu'à la suite de profondes études qu’un résultat satisfaisant put être obtenu.
La porte est au sud, ce qui est assez dire que la face opposée est au nord. Croyant alors qu'il est inutile d'orienter les autres côtés, j'ajouterai que le terrain, au sud, s'affaisse lentement vers une riante et boueuse rivière qui coule à cent pas d'ici.