‹ Expéditions autour de ma tente [microforme]Chapitre 9 sur 24 · LE KÉPI · texte numérisé non relu

LE KÉPI

“trempant mon képi dans l'eau, et je fus fort étonné, quand il fut sec, de le voir présentable.

De là date mon attachement pen? ce mémorable couvre-chef.

Lui aussi m'accompagna partout, et s'il n'empêcha pas le soleil de me cuire le visage, du moins fit-il son possible.

Dans nos dernières excursions, ilne marchait jamais seul. Toujours il réclamait, — aidé en cela des ordres du colonel, — le couvre-nuque, qui jadis était blanc.

Un endroit quelconque de la tente le satisfaisait la nuit, et jamais il ne fut nuisible.

Depuis que j'ai entrepris le récit de mon voyage circulaire , une tendance marquée de se loger à l’est s'annonce chez lui. Ce qui explique sa proximité de rapport avec mes godillots.

La provenance de cette estimable coiffure est encore incertaine dans ma pensée. Cependant, je la soupçonne, à certains airs maladroits, de sortir des ateliers d'Alburac.

Ce dernier monsieur est un excellent tailleur militaire, et, comme spécialiste, il est fort.

Dans le genre képi, sauf un écrasement particulier des parois, il ne se distingue que médiocrement. Quelques trous inutiles, préposés à introduire l'air au crâne, semblent bien être percés sur les côtés. Mais cela demande l'œil d’un scrutateur convaincu pour le constater.

Des passe-poils, bleus dans leur début, parent le

képi; mais ils manquent vite à leur mission, et ils ne deviennent pas bleus du tout au bout d'un mois de service.

Le couvre-nuque, tout en faisant fonction de protecteur contre le soleil, réussit énormément à bosseler le képi.

Enfin , tout conspire pour le rendre insignifiant , et le mien, plus que tous, est mal partagé.

Je ne lui en veux pas pour cela. Sa carrière est déjà longue, et dans quelques jours on le verra retourner au néant. Alea jacta est.

Je suis triste comme une feuille d'automne.

Mon installation de trois mois n'était qu'une vague mystification. Demain, la plaine me verra de nouveau engendrer des triangles de mes jambes fatigquées.

C'était écrit que ce Bou-Amema introuvable serait partout au même moment.

Poussant une pointe à l’ouest ; la rumeur l'annonce à l'est, et le petit journal *** contredit ces deux données, et le place aux antipodes.

C'est un rude Bou-Amema que ce révolté-là, et la multiplication des pains de l'Évangile devrait bien se voiler la face devant lui.

Plus nous marchons, plus il se sauve. En cela réside toute la guerre que nous faisons ici.

Le mode d'agir de ce guerrier est quelque peu original. Je me permets de vous instruire là-dessus.

Il arrive près d’une de nos tribus fidèles :

— Voulez-vous me suivre?

— Hein!... vous refusez?... psitt... têtes coupées.

— Vous venez?... rès-bien..…. troupeaux razziès.

Aimable alternative! cous hachés d’un côté, et pillage de l’autre. Voilà où en sont nos Arabes fidèles.

Vis-à-vis des Européens, il est plus et même trop galant.

Il fusille les hommes, embrasse et viole les femmes,

enlève les enfants, se moque des colonnes lancées à sa poursuite, et va tranquillement faire sa sieste dans ses utiles Ksours du Sahara.

Nous, les Français, nous sommes bons, archibons, — je ne dirai jamais bêtes, — pour ce garçon-là, et je conseillerais de le fusiller et de le refusiller, si nous le pinçons , ce qui est problématique.

* Enfin, vogue la galère, et va pour la poursuite !

Cela ne m'empêchera morbleu pas de continuer à édifier le chef-d'œuvre du Voyage autour de ma lente, coûte que coûte.

Et moi qui voyageais si doucement! J'étais bien heureux dans ma tranquillité de sybarite! Que l'alfa de ma couche me semblait tendre !

Sauf les quelques milliers de puces qui me stimulaient, je passais de si belles nuits sans sommeil !

Les jours, se succédant, accumulaient dans mon âme une si abondante dose d’un ennui bienfaisant!

Comme la riante et. boueuse rivière chantait bien, en courant gaiement, entre les roseaux de ses rives vaseuses |

Quelles luttes n'ai-je pas eu à soutenir contre les moustiques, assidus visiteurs de mes pénates!

Quel... Mais j'étais sur le point d'oublier le siroco du désert, le classique siroco du Sahara, le seul siroco qui existe.

Ingrat! j'allais oublier ses passages quotidiens.

Fidèle au rendez-vous, le siroco annonçait chaque soir son arrivée par un je ne sais quoi qui nous faisait immédiatement entrer sous la tente et fermer tout.

Et les scorpions! familiers du voisinage, ils habitaient les sacs, les couvertures, les habits, etexigeaient une hospitalité soutenue qu'ils payaient d'un coup de dard !

Le majestueux cafard, grave, inoffensif et ne demandant que la vie sauve, venait aussi rouler sa boule dans notre camp !

Et les araignées ! Et les tarentules! Et les mouches! Et les coléoptères de tous grades et de toutes espèces, camarades, à effets graduës d'embêtement, dont la présence savait si bien charmer mon réduit! Hélas! je vous quitte tous, et demain je pars !

J'implore votre sensibilité, cher lecteur, car c’est ici, je vous le dis en vérité, l'endroit où vous devez la faire entrer en scène.

Versez donc deux pleurs au moins, et ma musette vous en sera reconnaissante.

Ma musette est voisine de mon képi. Elle infléchit vers le nord-est.

Son ventre regorge d’un monde que je mettrai à découvert plus tard.

Je l'ai un peu négligée dans ce chapitre, mais j'ai

des retours touchants, et je saurai bien me faire pardonner cet oubli apparent.

Je ne sais d'où vient la musette. Dès les temps les plus reculés , la musette existait. On l’appelait besace ou de tout autre nom.

La musetteremplace avantageusement, chez l'humblmilitaire, l'élégante sacoche de nos officiers.

Les billets de banque et quelques luxueux articles de toilctte encombrent la sacoche. Un morceau de pain, plus souvent un biscuit, accompagné de quelques grains de riz et de café, composent toute la cargaison d'une musette ordinaire.

On y ajoute cependant, dans certaines circonstances rares, du lard , des oignons, de l'ail; mais c'est du dernier luxe.

Quelques troupiers, très-belliqueux, arrangent leur musette en un étui long et effilé, dans lequel ils faufilent leurs cartouches.

La proximité de l'ennemi recommande cette mesure. Cependant, j'en suis encore à m'en demander l'urgence en face de Bou-Amema, qui ne nous a pas gâtés de son voisinage.

La musette se porte en bandoulière au moyen d’une banderole d'épaule. Trente centimètres de long sur vingt de hauteur sont les calculs de ses dimensions les plus en vogue.

La partie intérieure dépasse la partie extérieure d'une certaine longueur, qui se rabat et s'attache à deux boutons.

La toile est l’étoffe de sa confection. Voilà la musette.

La mienne n'entre pas dans la catégorie des musettes ordinaires , et je cache dans ses replis une longue liste d'objets, que je tâcherai de déchiffrer plus tard.

Il me faut, pour cela, un peu de recueillement. Là-dessus, croyez-m'en, passons au havre-sac.

Ce meuble occupe le nord de ma tente.

A propos, je vous demande pardon de parcourir ainsi la rosette des vents. Cela entre dans la clarté du récit.

… Ma tente est presque circulaire dans sa base, et, pour l'intelligence des événements, il me faut la boussole.

Sans elle, aucune donnée ne pourrait réussir dans ce travail.

Aussi, c’est entendu, on ne me reprochera ni les points cardinaux, ni les points intermédiaires, et cette concession accordée aux grincheux m'autorise à revenir à mon sac.

IL est au nord, c'est-à-dire vis-à-vis de la porte de ma tente.

Son utilité, en station, réside dans les services qu'il me rend pendant mon repos : il me sert d'oreiller.

J'avouerai, pour être véridique en tout, qu'il est un peu dur, mais l'habitude émousse les sensations, et ma tête se porte un peu moins bien pour cela.

LE HAVRE-SAC. s1

En route, il prend sa revanche et se fait sentir par un attachement variant de vingt-cinq à trente kilogrammes de poids.

Une étape, d'une vingtaine de kilomètres, permet encore de dédaigner le sac, mais trente-cinq l'alourdissent, et en approchant de la cinquantaine, il devient tout à fait exigeant.

J'écris un peu d’après mon expérience personnelle. Cependant, toute abstraction faite du sentiment égoiste, je ne crois pas mentir en affirmant que j'exprime, à peu de chose près, l'opinion générale.

Le soldat s'esf moqué, se moque encore et se moquera toujours du sac, à qui il applique toutes sortes de noms dérisoires : emplâtre, as de carreau, Azor, etc.

Quelquefois, un troupier bien fatigué l'interpelle pendant une halte. Mettant le pied dessus, il lui demande, d’un petit air engageant: « Veux-tu me porter maintenant ? Il y a bien assez D de que je le fais. À ton tour. »

Le sac, restant calme et digne, ne répond pas, comme vous le pensez bien, du reste.

A la halte suivante, un autre soldat facétieux dit aux camarades qui l'entourent: « Ce n'est pas le sac qui me fait mal, ce sont les bretelles. »

Cette farce, lancée je ne sais combien de fois, trouve toujours écho chez les auditeurs, qui rient jaune. Bien entendu, le sac reste digne et ne répond toujours pas.

L'épithète pharmaceutique s'applique quand on veut

réunir le camarade et son sac dans une même insulte : « Regardez-moi donc ce type, il doit être rudement malade, quel emplâtre dans le dos! »

Le soldat interpellé se charge de répondre pour lui et pour son sac. Je vous fais grâce de ses répliques.

L'as de carreau nous vient des Joyeux, d'après la légende. |

Ils firent une chanson là-dessus, et le refrain se termine par ceci :

Portons gaïement (bis) l'as de carreau (bis), Portons-qaiement l’as de carreau. |

Je l'ai dit plus haut, le sac se venge au centuple des quolibets et surnoms dont on le gratifie.

Le havre-sac est ancien, et je ne me rappelle pas quand il fut introduit dans l’armée.

Il se divise en plusieurs modèles, et les habiles directeurs de l'équipement militaire ne cessent de l'inéliorer.

Le dernier paru est fait de toile noire. Il porte d'inextricables courroies, ornementées de boucles nombreuses et d'anneaux de toutes espèces.

Ce sac peut avoir du bon, mais ce qui me chatouille agréablement, c'est que tout le monde le trouve commode, excepté ceux qui le portent.

Cela entrait peut-être dans l’idée de l'inventeur.

Bien d'autres sacs sont en usage. Le meilleur est celui en peau de veau, avec deux simples bretelles.

Celles-ci, attachées au haut du sac, enlacent les

épaules du soldat, et, passant sous les bras, viennent se boucler au bas. Il est simple, ce sac-là, et peut être chargé sans l'aide du camarade.

Si un écrivain intelligent pouvait saisir et traduire les émotions et sensations que le sac causa, depuis qu'il existe, il n'y aurait pas assez de papier, dans l'univers connu, pour les imprimer.

Chaque individu a ses idées là-dessus, et, comme tel, je vais essayer de faire connaitre ce que mon vieux sac, en peau de veau, m'a appris pendant notre accointance.

La première chose par laquelle il se fit connaitre fut la fatique, et celle-ci, il me la prodigqua ferme.

Dans le commencement de mon apprentissage militaire, un engourdissement grave me saisissait aux épaules. Puis venait le manque de circulation du sang, qui me faisait enfler les mains et leur donnait des dimensions à faire roudir n'importe quel géant.

À cela s’ajoutaient de sérieuses crampes dans les reins, accompagnées de désordres dans la respiration.

Peu à peu, l'habitude finit par faire disparaitre ces légers désagréments, et bientôt, à l'arrivée à l'étape, il ne restait plus qu'une vague fatigue, facilement secouée.

Ces ennuis physiques écartés, mon sac me laissa les loisirs de faire quelques remarques philosophiques sur ses agissements.

C'est alors que j'appris jusqu'à quei point la fatique est capricieuse et facile à oublier.

Ainsi, en marche, si la pluie arrose une colonne, l'homme dédaigne tout de suite le sac pour ne jurer que contre l’eau et la boue qui l’ennuient.

Ou bien, après une longue journée de route, quand les jambes ont à peine la force de trainer le corps, tout est oublié, soif, maladie, fatigues , etc., enfin tout, si l'ennemi est signalé.

Le troupier, quelque fourbu qu 1 soit, reprend vigueur au moment du combat et se bat douze heures ‘sans boire ni manger.

Le sac est complétement dans l'ombre pendant ce temps. On n'y pense pas.

J'aiaussi remarqué que l'homme se remonte comme une horloge.

La veille au soir, on annonce, pour le lendemain, une étape de quarante kilomètres. Tout de suite, le soldat se stimule pour les quarante kilomètres en question.

Gare le sac, si, par malheur, le hasard veuille que l'étape soit plus longue que celle annoncée! Pendant les derniers kilomètres non prévus, il règne en maitre et éreinte le malheureux soldat, qui se dit, en perdant courage, qu'on l'a indignement trompé.

La morale de ceci est que l'on doit toujours un peu exagérer la distance à parcourir le lendemain.

Quelle joie quand le soldat s'aperçoit qu'il est à destination avant le moment fixé dans son imagination, le sac ne s'étant pas fait sentir !

Tout ceci prouve que le sac n'est pas une petite affaire.

Actuellement assis en face de lui, dans ma tente, je ne puis lire dans sa physionomie rien qui fasse penser aux drames dont il est souvent la cause.

Ainsi, je sais beaucoup de suicides dus au sac.

En campagne, en Afrique ‘surtout, le trainard met son sac par terre, s'assied dessus, regarde les camarades disparaître dans les brumes lointaines de l'horizon, pense à ce qu'il a de plus cher, arme son fusil et se fait sauter la cervelle.

A l'appel du soir :

— Un tel ?

— Manque.

Encore un suicide probablement, et l’on n’y pense plus.

Voilà des coups du sac.

Il ne faut pas trop lui en vouloir cependant, car le. diable m'emporte si je le crois responsable de ses actes.

Quoi qu'il en soit, ajoutons à ce qui précède : les désirs de quitter l'armée, les pleurs parfois arrachés au conscrit, les regrets d'avoir quitté le tablier de la maman, les désirs ardents de retourner auprès d’une fiancée, les résolutions d'abandonner les aventures guerrières, les souvenirs cuisants d'un passé heureux, les projets de mieux se conduire en rentrant chez soi, les idées de suicide, etc.; ajoutons tout cela, dis-je, et quantités incalculables d’autres choses, et l’on aura une bien faible idée de l'importance du sac.

Je le vante peut-être un peu trop, car je m'aper-

çois que ma vieille pipe s'est éteinte, sur ces derniers mots. Est-ce de jalousie ? Je ne le crois pas.

Pour nous en rendre compte, lisons le chapitre suivant.

La pipe fait intégralement partie de tout troupier qui se vante d'être bien monté en campagne.

Elle est aussi nécessaire que le biscuit, voire même le biscuit de réserve.

Elle est de toutes les sauces. Elle prend part aux joies et aux douleurs. Fidèle jusqu'à la témérité, elle se permet de brûler même pendant le combat.

Elle se place partout et n'encombre jamais.

La pipe est fort répandue dans les armées de terre et de mer. C'est surtout dans cette dernière qu'elle domine en maitresse.

Dans l’armée de terre, elle est actuellement quelque peu en guerre avec la cigarette, qui menace de la détrôner.

Je ne cite pas le cigare, que les guerriers gommeux seuls utilisent.

Cependant, toute chose considérée, la pipe occupe encore un très-haut rang, et ceux qui la connaissent en artistes dédaignent complétement les autres articles.

Enfin la pipe est l'apanage du vrai brave, et, partant, j'en ai une.

Grande est la variété des pipes patronnées.

La Gambier est séduisante, de bon goût, mais, fragile, elle demande beaucoup de soins.

Le Meerschaum est du plus parfait pschutt, et il faut être bien bourré de billets de banque pour arborer un pareil luxe.

Le bois est solide et plus pratique que les autres substances. Aussi est-il très-répandu comme matériel en usage.

La corne sert à orner utilement les tuyaux conducteurs, et s’introduit dans la bouche.

Les pièces d'ambre ne s'adaptent généralement qu'aux tuyaux de luxe, et bien peu figurent parmi les pipes de la menue soldatesque.

Les bols varient de grandeur. Les plus usités peuvent s'offrir de deux à trois grammes de tabac, à chaque feu.

On est peu difficile sur la qualité du tabac.

En France, la fantaisie appelle le tabac d'Algérie, et ici le tabac français fait prime : question de caprice pour le plus grand nombre et de goût pour les fumeurs raffinés.

Le plus familier des tabacs est celui qui se vend le moins cher, et pour cause. La Régie nous expédie ici le tabac gris qui se conserve mieux au soleil et tient plus ferme que le Maryland, lequel s'émiette en poudre.

Quant à moi, j'ai un Meerschaum de grande taille, un tuyau de petite taille et une provision de tabac gris.

Quelques boîtes d'allumettes Azema, d'Alger, complètent mon trousseau de fumeur.

Ne nous étonnons pas trop du Meerschaum chez un simple troupier. J'ai autrefois connu les grandeurs du fumoir, et ma pipe seule m'est restée des splendeurs passées.

Vieille dans l'histoire actuelle, elle entr'ouvrait mes lèvres pour la première fois en 1870.

Qu'elle était belle à cette époque ! Et quel tuyau, mes amis, quel tuyau ! Son merisier odoriférant avait un si délicieux parfum !

Et l’ambre, comme il était bien fumé et doux au toucher !

Hélas ! fragilité des choses ! Un soir, j'agite ma pipe pour en secouer les cendres, et l'ambre, rencontrant un corps dur, au choc, s'égrène en mille pièces.

Depuis, par mesure d'économie forcée, cet ambre ne fut jamais remplacé.

Effilant, à l’aide d’un canif, ce qui restait du tuyau, je le taillai en biseau, et, avec un peu de bonne volonté, je voulus bien m'en satisfaire.

Cette pipe est le plus ancien objet de tout mon matériel de guerre.

Seule du passé, elle est restée stoïque au poste en ma possession.

Achetée au Texas, d’un marchand mexicain, elle combattit les Indiens du Nord et du Sud, fit campagne

aux montagnes Rocheuses, dans le Manitoba, m'accompagna dans un court et brillant pèlerinage à Paris, — où elle fut quelque peu délaissée, — et vint consommer son sacrifice de fidélité dans les déserts d’Afrique.

Elle passa par toutes les couleurs connues.

Elle devint rouge, noire et grise, et de nouveau noire, grise et rouge.

Enfin, elle a un désir bien arrêté de filer encore de longs jours dans son rôle d'abrégation.

Des brèches, assez sérieuses, l’affaiblirent maintes fois, mais, reprenant courage, elle se maintint toujours dans un bon état de vigueur.

Cette pipe possède évidemment l'ambition des antiquités. Elle doit se destiner à orner, un jour, quelque musée historique.

S'il lui était accordé de raconter ce dont elle fut témoin dans sa longue existence, elle aussi ferait un livre.

Le naufrage seul, où elle faillit disparaitre au fond du lac de la Pluie, près du fort Francis, lui fournirait assez de matières pour faire couler des torrents de larmes attendries.

Une chute terrible, qu'elle fit d’un quatrième, lui permettrait aussi, avec du pathétique à la clef, de raconter la gravité d’une blessure dont elle porte les marques au côté droit.

Étonnantes sensations que celles d'une chute ! J'en fis une un jour de quinze mètres.

Je divise les impressions que j'éprouvai en six périodes distinctes de un vingtième de seconde chacune.

1° En tombant, je m'aperçus à l'instant que quelque chose allait mal.

2 Je continuai à m'apercevoir que cela allait bigrement mal.

3° Je pensai fortement que la chose n'était pas du tout claire.

4 Rencontrant un échafaudage qui m'enfonça trois côtes, je fus convaincu que mon affaire était totalement embrouillée.

5° Au contact d’un boulon qui me caressa l’échine, je lâchai mon histoire et abandonnai le raisonnement de la situation.

6° Arrivé au but, la réalité me fit rechercher ma respiration, égarée pendant le trajet, et, ceci fait, je me retirai, avec aide, dans mon logement. j

Raccommodant mes os endommagés, je pensai amèrement qu'il devait exister sur terre quelque chose de moins assommant qu'une chute de quinze mètres.

Et ma pipe, quelles sensations éprouva-t-elle ?... Son mutisme nous empêche de la sonder, mais quelles révélations si elle voulait s'ouvrir à moi!

Voilà où nous en sommes, pauvres mortels ! Notre génie reste confondu devant le silence et se perd dans des conjectures plus ou moins raisonnables.

Elle guérit cependant de sa profonde blessure, grâce à un bandeau forgé par l'horloger de la Grand'rue, et,

un peu de ciment aidant, elle fut entre mes lèvres vingt-quatre heures après.

Par ce qui précède, vous concevez aisément les attaches qui me lient à cette vieille compagne de déboires et de dégringolade.

Comment peut-on admettre, vu ses droits, que mon sac ait pu passer avant elle ?

Hélas! le sort en a voulu ainsi !

Chroniqueur fidèle des péripéties de ce voyage, je me suis attaché à un récit impartial des scènes dont ma. tente est témoin.

Le hasard, jaloux de sa gloire, a jugé à propos de loger ma pipe où elle se trouve, et force me fut de l'y prendre et de lui consacrer ces quelques lignes, appelées à rehausser les vieilles pipes dans l'esprit des gens hostiles. |

Elle est d’ailleurs en bonne compagnie, car tout près d'elle se rencontre mon revolver, que je vous demande d'examiner.

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