II. Une demi-heure
I). Avez-vous vomi hier?
R. Non, monsieur. %
D. Eh bien ! M. Husson vous voit pour la dernière fois aujourd’hui. Il faut que , pendant la demi-heure de sommeil que vous vous prescrivez, vous le satisfassiez.
R. O Dieu ! comme vous me tourmentez !
vous me poussez à boulet rouge. Si j’étais médecin comme vous, je vous dirais de suite ce qu’il me faut; je vois bien mon mal; et je ne puis vous dire encore ce qu’il me faut pour me guérir.
D. A-t-il changé?
R. Oui; j’ai du mal dans l’estomac, j’ai des boutons, ils sont rouges; mon cœur n’est pas en révolution comme il y était , il s’en faut de beaucoup !
D. Et la fibre ?
R. Elle n’est plus dans la même direction, je vous l’ai dit l’autre jour.
D. N’avez-vous plus rien à me dire ?
R . Non , monsieur.
D. Avez-vous trouvé le remède ?
R. Non.
D. Le trouverez-vous quelque jour, enfin?
R. Oui, certainement! j’en suis très occupée.
Elle est réveillée en une demi -minute, soupire et tousse , comme aux autres séances.
XXIIIe, SÉANCE.
16 novembre.
Ici la scène change. M. Geoffroy reprend son service à l’Hôtel-Dieu ; M. Husson passe à l’hospice de la Pitié.
Je demandai à M. Geoffroy la permission de continuer les expériences magnétiques, pour répondre au voeu des spectateurs habituels , espérant d’ailleurs moi-même obtenir de plus amples renseignemens de la Dlle Samson sur sa maladie , et parvenir enfin , par ses révélations, à cimenter sa guérison • il y consentit. Cette première séance se passa donc en sa présence, et en outre devant plusieurs autres médecins qui suivaient sa visite. On répéta les expériences des jours précédens • la malade fut encore pincée ; mais on ne fit aucun essai nouveau , M. le médecin en chef et personne des assistans n’ayant témoigné ce désir, ni rien indiqué qui leur parût plus concluant que ce qui s’était fait.
La malade fut réveillée au bout d’une demiheure.
XXIVe SÉANCE.
17 novembre.
Cette séance ne fournit aux observateurs rien de plus remarquable que les précédentes.
Depuis le 26 octobre que laD!le Samson axait été magnétisée pour la première fois, elle n’avait pas vomi : car les deux vomissemens des 1er et 4 novembre, survenus dans l’intervalle , 11e peuvent être considérés que comme des nccidens résultés de circonstances particulières, sans lesquelles ils n’eussent pas eu lieu. La fièvre l’avait absolument quittée; elle n’éprouvait plus que rarement des palpitations; elle se levait, mangeait, digérait bien et se promenait une partie de la journée; enfin sa santé s’était améliorée sensiblement. Je devais me flatter de détruire les impressions pénibles dont tant d’expériences douloureuses avaient frappé la malade, de faire disparaître tout-àfait les maux d’estomac et de côté; enfin, de la voir aller, chaque jour, de mieux en mieux. Je me promettais d’apporter à sa guérison finale plus de soins, plus de prudence et non moins d’énergie magnétique. J’exprimai cet espoir
SUR LE magnétisme. 65
avec quelque transport devant l’assemblée, croyant que je serais libre de me livrer à tout ce que l’intérêt qu’inspirait la malade exigeait encore de moi. Quelles furent ma surprise et ma douleur quand, le lendemain i8,M. Geoffroy me pria de suspendre les séances et tout traitement magnétique ! Je craignis que la même calomnie tentée sous M. Husson ne fût revenue pour triompher de ma persévérance et de mon dévouement ; mais je fus rassuré par l’exposition d’autres motifs auxquels je devais condescendre sans réplique.
Sentant alors combien la santé de la DUe Samson allait souffrir de la suspension ordonnée , je crus devoir avertir M. Geoffroy et ses internes de ce qui allait arriver, c’est-àdire, du retour des vornissemens et des autres symptômes menaçant la conservation de l’individu. Mes craintes ne tardèrent point à être justifiées.
La malade s’était préparée pour venir à la séance , lorsqu’on lui dit qu’elle ne serait pas magnétisée. Elle se recoucha en éprouvant le plus vif regret , et mangea comme à l’ordinaire ; mais, dans le cours de la journée, elle vomit tout ce qu’elle avait pris, et , le soir, elle eut un peu de fièvre.
Le lendemain 19, les vomissemens continuèrent* des palpitations fortes se manifestèrent : elle sentit des douleurs très vives à
l’épigastre, et elle ne put se lever le 20. M. Geoffroy ne prescrivait rien contre ses souffrances. Tout ayant été essaye infructueusement, devait-on revenir aux mêmes traitemens?
La malade resta sans soulagement jusqu’au 28 ; elle était alors très mal, à peu près dans le même état où elle se trouvait quand je la magnétisai pour la première fois.
M. Geoffroy qui la vit, ému de sa position, invita M. Robouam , encore interne, à la magnétiser sans aucun appareil quelconque et le plus secrètement possible. Celui-ci, qui ne demandait pas autre chose , profondément convaincu du bien qui devait en résulter, commença à la magnétiser le 29.
Aussitôt elle s’endormit et lui présenta de nouveau tous les phénomènes déjà observés dans le cours des séances. Elle lui dit, en sommeil magnétique, qu’il lui faisait beaucoup de bien, mais qu’elle serait plus long-temps à guérir cette fois, à cause de l’interruption qui avait eu lieu : ce sommeil fut de trois quarts d’heure.
On lui fît prendre ensuite quelques alimens, et elle ne les vomit pas.
M. Robouam continua de magnétiser cette fille tous les jours. J’avoue que, malgré l’injonction que m’avait faite M. Geoffroy, j’allais quelquefois unir mes soins à ceux de M. Piobouam,maisje n’étais plus que magnétiseur accessoire.
Peu à peu tous les symptômes fâcheux disparurent : elle commença à manger le quart de portion, à boire de l’eau de gomme, du lait; tout était bien digéré, la maigreur disparaissait à vue d’œil ; elle put se lever et n’éprouvait plus de palpitations que de loin en loin. Dans le courant du mois de décembre , les douleurs à l’épigastre disparurent presqu’entièrement ; le rétablissement nous semblait tout-à-fait assuré. Quelques vomissemens et des palpitations s’étant montrés de nouveau , nous reprîmes notre tâche magnétique ; l’époque mensuelle vint â se déclarer, et dura cette fois trois jours, avec abondance. Dès-lors la . malade se trouva beaucoup mieux et n’eut plus besoin que de quelques soins. Aucun accident ne s’étant renouvelé, elle pouvait faire le service de la chambre et se livrer, sans ressentir d’incommodités, aux travaux de sa condition.
La D!le Samson sortit enfin de l’Hôtel-Dieu,
dans an état de santé suffisamment consolidé , le 20 janvier 1821. (Voyez, à la fin de cet exposé, d’autres détails relatifs à la D,lH Samson.)
J’ai promis une narration fidèle des faits; l’exactitude scrupuleuse que je m’étais imposée m’a rendu prolixe : mais on excusera ce tort, en raison de la nécessité où je me suis trouvé de relater quelques-uns des procèsverbaux presqu’en entier.
Je dois pourtant encore entrer dans quelques considérations générales sur tout ce qui vient d’être dit.
Je ne clBiiie point que la malade n’eût donné des signes cfe sommeil lucide beaucoup plus prompts et plus satisfaisans,
i°. Si elle n’avait jamais été entourée que de deux ou trois personnes, au plus, se tenant dans un repos absolu et passif, à une certaine distance d’elle ;
2°. Si, à la place cl’assistans presque tous incrédules ou même déclarés contre le magnétisme, les spectateurs eussent, quoiqu’ignorant les effets généraux du somnambulisme, mis une bonne foi complète dans l’ exploration
qu’on se proposait de faire méthodiquement des phénomènes du magnétisme animai ;
3°. Si , attendant de la nature des effets extraordinaires, on eût eu la patience de les laisser se développer chaque jour, à l’aide de la provocation magnétique pendant chaque séance, au lieu de montrer un empressement extrême
de les faire arriver coup sur coup ;
4°. Si on se fût laissé persuader que l’on aurait été bien mieux éclairé parles circonstances nées naturellement de l’état sans cesse modifié de la malade et des progrès journaliers de sa lucidité , que par des expériences qui, presque toutes, étaient douloureuses pour elle, et qui contrariaient constamment la méditation interne dans laquelle toutes mes questions et les actes de ma volonté tendaient à la plonger.
Ainsi, au lieu de voir et d’entendre une somnambule très lucide, on n’a vu que les effets d’un somnambulisme assez borné dans ses manifestations extérieures ; on n’a pas eu toutes les révélations qu’on pouvait en attendre.
Je regarde donc comme extrêmement heureux que la malade ait été guérie ; mais je crois devoir faire remarquer que l’amélioration positive de sa santé ne date réellement que du moment où elle a été magnétisée par M. Ko-
70' ïxpMiehcês
bouam , et ofi il a su régulariser son action, de manière à ne pas troubler le lendemain les bienfaits de la veille.
~ Dès-lors , docile à mes conseils, il a pu reproduire à son gré , après l’action immédiate , celle à distance, celle interceptée par une cloison , soit à l’effet d’obtenir le sommeil, soit de le dissiper; mais il s’est exposé à détruire tout son ouvrage, lorsqu’il a soumis la malade à des expériences pénibles, quoique sans lui nuire Visiblement. Je suis persuadé qu’alors la conviction infime et le désir ardent de faire du bien ont neutralisé, autant que possible, les effets préjudiciables qu’auraient eus ces essais, s’il n’eût voulu que faire des expériences. Aussi, la Dlle Samson m’a-t-elle dit plusieurs fois , durant cette dernière série de son traitement, que je lui faisais beaucoup plus de bien que M. Robouam, quand je venais la magnétiser.
Mais je conviens que les séances entreprises à l’Hôtel -Dieu, avaient pour but principal d’observerles divers phénomènes magnétiques, et, de plus, de s’assurer jusqu’à quel point ils modifieraient les propriétés vitales du corps humain. Tout désir de ma part de travailler uniquement et avec persévérance à la guérison de la malade dut donc céder au désir de s’ins-
truire qu’apportaient, de leur côté, des spectateurs avides des progrès de la science physiologique.
En conséquence, toutes les expériences qui m’ont été proposées dans le cours de nos séances ont été faites au gré des assistans, et je n’en ai arrêté par fois que les excès trop prolongés.
Le résultat des observations sera donc que la malade arrivait dans la salie des séances , avec une toux fréquente et opiniâtre qui était toujours calmée dès la première atteinte magnétique, et ne se reproduisait qu’au sortir du sommeil qui s’ensuivait.
Les pulsations qui, dans l’état de veille , étaient de soixante -cinq à soixante -dix par minute, s’élevaient alors de cent quinze à cent vingt, dans le même espace de temps.
Les inspirations, au nombre de vingt-deux à vingt-cinq par minutedans la veille, se réduisaient au contraire à quatorze et même à douze.
La malade , une fois soumise â l’action du magnétisme , a été toujours endormie ou par un léger contact , ou par un geste fait â diverses distances, même malgré l’intermédiaire d’une cloison épaisse; et ce sommeil particulier,
durable, a différé en tout du sommeil naturel ordinaire.
Dans cet état , elle est toujours demeurée impassible au bruit des cloches de Notre-Dame et de tout bruit fait autour d’elle avec diverses matières plus ou moins sonores, ou avec la voix fortement poussée dans ses oreilles. Elle est restée absolument insensible à tout contact extérieur qui ne venait pas du magnétiseur. Ainsi, le contact violent et les pincemens sur les membres , les chatouillera ens faits meme aux lèvres et au nez avec des barbes de plumes , exercés à diverses reprises par quelques-uns d’entre les observateurs , n’ont jamais rien changé à son attitude , ni pu exciter aucun mouvement. Au réveil, des convulsions plus ou moins fortes en ont toujours été la conséquence, et jamais elle n’a eu la mémoire de ce qui s’était passé durant son sommeil.
Pendant tout le temps qu’elle a été magnétisée par son premier magnétiseur, aucun effort pour la mettre en rapport avec quelque assistant n’a eu de succès.
Au contraire, elle entendait le magnétiseur de près ou à distance , qu’il lui parlât haut ou bas.
Elle était sensible â la direction de sa main
SUR UE MAGNÉTISME. y3
vers elle , sans qu’elle en vît l’action , sans même qu’elle pût la supposer agissante.
Elle était mobile au gré de la volonté du magnétiseur, auquel, cherchant à résister d’abord, elle finissait toujours par céder en très peu de temps; toutes les douleurs avec lesquelles elle arrivait, ou qui survenaient pendant la séance, étaient toujours calmées, et elle se félicitait chaque fois du bien-être qu’elle éprouvait d’un état qui lui était imposé comme malgré elle.
Dans cet état de sommeil magnétique , elle a nassé bientôt à un somnambulisme lucide à un
JL
certain degré, et le magnétisme a été pour elle dès ce moment un remède auquel elle s’est attachée , en déclarant que c’était tout ce qu’il lui fallait pour guérir.
Les accidens graves de la maladie ont en effet disparu à mesure que la malade a été magnétisée , et ils se sont manifestés de nouveau aussitôt qu’on a cessé de le faire.
Après cet exposé fidèle des phénomènes produits, tant par M. Ptobouam que par moi, sur la Dlle Samson, et des observations importantes auxquelles ils ont donné lieu, pourquoi faut-il que je quitte le simple rôle de narrateur pour prendre celui d’accusé et pour repousser des inculpations que des hommes mal instruits
ou malveillans pourraient vouloir élever sur ma bonne foi ! Ne négligeons cependant rien de ce qui peut contribuer à faire triompher la vérité , et ne dédaignons pas, dans une question si importante pour la science , peut-être même pour l’humanité entière, de nous arrêter un instant pour détruire, dans l’esprit de personnes défiantes, jusqu’à la possibilité des soupçons de connivence avec la malade, de supercherie de sa part, ou enfin d’infidélité dans la narration des faits.
Je l’ai déjà dit : je ne connaissais nullement la malade quand on vint me proposer de faire des expériences sur le magnétisme ; et ce fut M. Husson qui fit choix du sujet sur lequel je devais opérer. Je ne connaissais pas même personnellement M. Husson. Toute connivence était donc impossible au moment où l’on commença les expériences. Elle ne le fut pas moins dans le courant du traitement ; car la malade ne sortit pas une seule fois de l’Hôtel -Dieu pendant cet intervalle , et là je ne la vis jamais que devant un grand nombre de témoins , tous empressés à recueillir mes paroles et à observer mes moindres actions.
La malade n’avait jamais entendu parler du magnétisme ni du somnambulisme \ elle ne soup-
connaît en aucune manière ce quePon attendait d’elle. Si elle jouait un rôle, personne n’avait pu le lui dicter : ce ne pouvait être ni moi , qui , ainsi qu’on vient de le voir, ne lui parlais jamais en particulier, ni les assistans , qui tous étaient prévenus contre le magnétisme ou en ignoraient les effets. Comment se fait-il donc qu’elle ait successivement manifesté tous les phénomènes que tous les magnétiseurs ont décrits? Comment une comédie de l’invention de cette fille si simple et si naïve, aurait-elle été si parfaitement d’accord avec la vérité ? Et d’ailleurs, il est des faits que le meilleur comédien du inonde ne pourrait simuler. Comment rester insensible aux outrages et aux mauvais traitemens les plus sensibles? Comment supporter sans sourciller les plus cruelles opérations? Le plus ferme et le plus courageux des stoïciens ne ferait pas ce que nous aurions vu faire tant de fois à une pauvre fille, souffrante, et réduite par une longue maladie au dernier degré de l’affaiblissement.
Enfin, pour mettre ma véracité à couvert, ai-je besoin d’autres preuves que de rappeler que toutes les expériences ont été suivies par plusieurs médecins, et présidées par un homme dont les lumières sont universellement connues, M. Ilusson? Tous se seraient-ils trompés