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DE LA CONSERVATION DES BOIS D OEUVRE

ARTICLE lÎ.

Des conditions dans lesquelles les bois sont employés ou mis en œuvre.

Les bois de feu, les bois de service et la plus grande partie des bois de travail ne s’emploient d'ordinaire que lorsqu'ils sont parvenus à un certain degré de desséchement.

Le bois de feu brüle mal lorsqu'il est vert, et ne donne pas, à volume égal, la même quantité de chaleur que lorsqu'il est sec, parce que, dans la combustion, il dépense une partie de sa puissance calorifique à faire évaporer l’eau qu'il renferme. C’est pourquoi on ne brûle généralement les bois de feu dans les foyers domestiques que dans l'hiver qui suit l’abatage, c'est-à-dire, après sept ou huit mois de coupe; c’est pour la même raison que dans les usines on soumet les bois de feu à une forte dessiccation avant de les employer.

Les bois de construction se dessèchent moins vite

et moins profondément que les bois de feu, parce qu’ils ont des dimensions plus fortes. Souvent on les emploie comme charpentes, lorsqu'ils sont encore verts ou du moins peu desséchés, pourvu que ce soit à couvert, dans un lieu sec et aéré; mais alors on.évite de charger les pièces de bois vert d’un poids trop considérable parce qu’elles se courberaient et perdraient de leur force. Les longues pièces peuvent même quelquefois se courber sous leur propre poids, de manière à compromettre la solidité d’une charpente. En général, on estime que les bois de construction ne devraient jamais être employés avant d’avoir deux ans de coupe, ceux de peuplier exceptés. Par contre, on évite aussi d'employer comme charpentes des bois extrêmement vieux et secs, parce qu'ils ont perdu une grande partie de leur élasticité et qu'ils se rompent, sans plier, sous un poids ou un effort moins considérable que s'ils étaient moins desséchés.

Parmi les bois d'industrie, il en est aussi qui ne peuvent être travaillés avec facilité sans se rompre, qu’à la condition de n’être pas trop desséchés. Tel est le merrain que les tonneliers sont obligés d’attendrir, lorsqu'il est sec, par l’action combinée de l’eau et du feu, pour faire prendre aux douves la courbure qu'ils veulent leur donner. Au contraire, les bois de menuiserie qui ne supportent que peu ou point de charge ne peuvent jamais être trop secs, si l’on veut éviter qu'ils ne se déjettent, se fendent et se retirent,

lorsqu'ils sont mis en œuvre; il en est de même des bois qui doivent être employés à des ouvrages de précision.

ARTICLE II

Des procédés ordinaires de conservation des bois d'œuvre.

Les bois de service ou de travail, quelle que soit leur destination, ne sont donc généralement travaillés et mis en œuvre qu'après un temps plus ou moins long, suivant le degré de dessiccation qu'ils doivent atteindre. Mais, pendant ce temps, les bois sont exposés à plusieurs dangers dont les principaux sont : les grosses fentes, la pourriture et la vermoulure. Pour les en préserver, on emploie des moyens différents selon les localités, et aussi selon les dangers qu'on a le plus à redouter.

Les fentes sont dues au retrait que prend le bois en se desséchant. Quoi qu’on fasse, on ne peut en préserver entièrement certains bois, particulièrement les grosses pièces de chêne, qu’en les débitant, aussitôt après l’abatage, en sciages ou en bois de fente. Quant aux bois de charpente, ce qu'on doit chercher à éviter ce ne sont pas les petites gerçures qui ne nuisent en rien à la qualité du bois, mais les grosses fentes qui pourraient diminuer la force et la solidité des pièces. Dans les pays froids et humides où l’on n’a pas beaucoup à craindre les grosses fen-

tes, les marchands se bornent à empiler leurs bois

en plein air, et à prendre tous les soins possibles pour les préserver de l’échauffement et de la pourriture. À ceteffet, on établit sous les piles des sommiers assez forts pour que les pièces du fond ne soient pas en contact immédiat avec le sol et, dans les dépôts bien tenus, on bétonne et on pave l’emplacement des piles pour intercepter les émanations de la terre ; on sépare les bois d’une même pile par des cales, de façon que l'air puisse librement circuler entre chaque pièce, et on les abrite contre la pluie et les ardeurs du soleil, en recouvrant le lit supérieur avec des planches disposées en toit. Ce moyen est le plus communément employé dans les magasins des marchands et dans les chantiers de construction de PEtat.

Mais, dans les pays chauds, les bois ainsi empilés en plein air se fendraient et se tourmenteraient tellement, sous l’action des fortes chaleurs, qu'ils deviendraient souvent hors de service. C’est pour parer à cet inconvénient que dans le midi on abrite les bois sous des hangars bien aérés et construits de facon à préserver, autant que possible, les pièces des alternatives de sécheresse et d’humidité. On remarque, du reste, que les bois du midi, notamment ies chênes de Provence, étant plus nerveux que ceux des départements du nord, sont plus disposés à se fendre, et qu’on risquerait d’en perdre un bon nombre, si l’on ne prenait tou'es les précautions nécessaires pour éviter le dessèchement brusque et inégal de ces bois. Lorsque les bois

équarris ou débités en charpentes, traverses, etc., semblent disposés à se fendre, ce qui apparait ordinairement dans la région du cœur, on arrête et on prévient les grosses fentes, en reliant les parties qui tendent à se séparer avec des S en fer que l’on enfonce dans le bois.

Ces procédés sont ceux qu’on emploie dans les arsenaux de la marine pour conserver une partie des approvisionnements en bois. Mais, quelque soin que l’on prenne, les bois empilés en plein air ou sous des hangars sont toujours exposés à la piqûre, ou bien ils s’échauffent et pourrissent sous l'influence de l'humidité et de la chaleur, ou bien, enfin, ils souffrent de l'excès de sécheresse qui nuit surtout aux bois de mâture en faisant évaporer la résine qu'ils renferment. Pour éviter ces inconvénients, on immerge les bois les plus précieux dans des réservoirs ou des bassins remplis d’eau. L'expérience a prouvé que l’eau de mer était plus favorable à la conservation des bois que l’eau douce ; mais l’immersion des pièces dans l’eau de mer pure les exposerait à un ennemi bien autrement dangereux, le tarêt naval (1), qui pullule dans la mer avec une remarquable fécondité et qui s’attache indistinctement à tous les bois. Or, on a remarqué que le tarêt ne

(1) Tarét naval (yrandeur naturelle) (PI. XII, fig. 2).

a, Mandibules tranchantes ayant la forme de tarières (en calcaire) ; ô, petite coquille bivalve de la queue; c, corps du tarêt, glaireux ; d, tubes ayant constamment un mouvement d'inspiration et d'expiration ; e, logement du tarèt dans une pièce de bois.

peut vivre dans les eaux saumâtres ni dans la vase et, suivant les localités, on s’est basé sur ce fait pour arriver à une conservation parfaite des bois de marine les plus précieux.

À Brest et dans les ports à marée, on enfouit les bois dans les vases molles qui couvrent le littoral et qui sont toujours imprégnées d'eau de mer par la marée. Oa a pu utiliser ainsi des mâtures du nord qui étaient enfouies dans ces vases depuis 100 ans, sans qu’on ait remarqué la moindre altération dans le bois parfait. A Toulon, on a préparé, dans le même but, d'immenses fosses dans lesquelles on introduit à la fois de l’eau de mer et de l'eau douce, jusqu’à ce que le degré marqué par le pèse-sel indique un mélange suffisant pour tuer les tarêts. C’est aussi en partie pour préserver les bâtiments des atteintes du tarêt naval, que l’on revêt d’une feuille de cuivre la face extérieure de la carène jusqu’à la hauteur de la ligne de flottaison.

Les bois que l’on faconne dans les coupes, les sclages, le merrain, etc., sont moins sujets à se fendre que les pièces de charpente en grume ou équarries; ces bois sont aussi moins exposés, surtout le merrain, à la vermoulure et à la pourriture, parce qu'ils sont ordinairement bien purgés d’aubier et de tout principe de maladie. Mais lorsque les planches et le merrain ne sont pas mis à l'abri des injures de l'air, ils se voilent et se tourmentent, si on ne prend soin de les disposer en pile de la manière que tout

le monde connaît. Dans les magasins, les dépôts ou les chantiers, les sciages et les bois de fente s'empilent séparément et par espèce, de même que les bois ronds ou équarris, et l’on prend les mêmes précautions pour aire circuler Pair dans chaque pile.

Les planches et les charpentes du commerce sont, en général, d'autant plus recherchées qu’elles sont plus sèches. Le flottage hâte le dessèchement des bois et, pour les planches comme pour les charpentes, on remarque de plus que celles qui ont été flottées se tourmentent et se déjettent moins quand elles sont mises en œuvre. Mais le flottage altère la couleur des bois, et comme les planches sciées sur maille sont surtout employées en ébénisterie et en menuiserie à des ouvrages de luxe, et que d’ailleurs elles sont moins exposées que les autres à se voiler et à se relirer par suite du dessèchement, on évite, autant qu'on le peut, de les flotter.

ARTICLE IIL

De la conservation des bois d'œuvre par le procédé du docteur Boucherie.

D’autres moyens sont encore employés pour conserver les bois d'œuvre. Les enduits, tels que les peintures à l’huile, le goudron, le brai, dont on a coutume de se servir, sont excellents pour empêcher que les bois ne soient pénétrés et endommagés par la pluie ou par l’humidité de l'air. Mais on ne doit en couvrir la surface entière des bois que lorsque ceux-ci sont parvenus à un certain degré de dessè-

chement, attendu que si les enduits s’opposent à la pénétration de l’humidité extérieure, ils apportent en même temps un obstacle à l’évaporation de l’humidité renfermée dans le bois et provoquent à l’intérieur la fermentation et la pourriture.

Les autres procédés consistent à expulser la séve des bois abattus et à la remplacer par une substance qui assure leur conservation. Après bien des essais, qui furent tentés surtout en Angleterre, le docteur Boucherie, de Bordeaux, a trouvé un moyen simple de résoudre l'important problème de la pénétration des bois.

Les procédés qu’il a employés reposent sur ce principe : que le liquide qui doit donner au bois certaines propriétés particulières doit remplacer la séve qui y existe, pénétrer dans tous les espaces qu’elle occupe et l’en expulser complètement.

M. Boucherie s'était d’abord servi de la force de succion qu'exercent les feuilles pour faire pénétrer dans l'arbre encore vivant le liquide conservateur qui devait remplacer la séve. Bientôt il vit qu’une faible pression de 2 ou 3 mètres d’eau pouvait remplacer l’appel des feuilles, et qu'il suffisait que le bois füt abattu depuis peu de temps pour que le liquide conservateur püt pénétrer dans son tissu, faire écouler la séve qui s’y trouvait renfermée, en occuper la place et y déposer les matières qui doivent assurer la conservation du bois. En agissant sur des bois abattus depuis deux ou trois mois au plus

et encore remplis de séve, on peut, sous cette faible pression, opérer la pénétration dans un temps qui varie de quelques heures à deux jours au plus, suivant la grandeur de la pièce de bois et la nature de l'arbre.

Toutes les solutions aqueuses peuvent ainsi pénétrer le tissu du bois et y déposer ensuite la matière qu’elles tenaient en dissolution ; de nombreux essais ont maintenant constaté que le su/fate de cuivre était le sel qui assurait le mieux la conservation du bois placé dans les circonstances atmosphériques les plus défavorables.

Le liquide injecté pénètre seulement les tissus parcourus par la séve. Ainsi, chez beaucoup d'arbres dans lesquels l’aubier et le bois parfait forment des parties bien distinctes, comme le chêne, le mélèze, les pins, etc., l’aubier seul peut être injecté. Au contraire, les bois dans lesquels la différence entre l’aubier et le bois parfait n’est pas sensible, comme le charme, le hêtre, le sapin, l’épicéa, etc. sont pénétrés dans toute leur épaisseur. Encore observet-on que, parmi ceux-ci, toutes les parties ne sont pas également imprégnées, et c’est là, peutêtre, une des causes qui influent sur le plus ou moins d'efficacité des procédés d'injection.

Le procédé du docteur Boucherie force à opérer sur des bois de fraiche coupe, en grume, et recouverts de leur écorce. On injecte ainsi des parties qui peuvent ne pas être utilisées, puisque elles sont

216 CONSERVATION susceptibles d’être retranchées par l’équarrissage. Pour éviter cet inconvénient, MM. Legé et Fleury- Pironnet ont imaginé de placer dans des cylindres en tôle les pièces équarries, travaillées, prêtes à être assemblées et mises en œuvre, et ils font arriver dans ces cylindres un jet de vapeur qui chasse la séve; puis on fait le vide et, agissant avec une pression de plusieurs atmosphères, on fait pénétrer dans l'intérieur du bois une dissolution de sulfate de cuivre chauffée à près de 70°. De cette manière, ils injectent tout l’aubier et obtiennent même une pénétration superficielle du bois parfait (quelques millimètres).

Quel que soit le procédé employé, nous conclurons, d’après les résultats connus d'expériences déjà anciennes, que les bois les plus exposés à la vermoulure et à la pourriture peuvent acquérir une durée beaucoup plus longue, et remplacer les bois précieux, au moins dans certains emplois, lorsqu'au préalable ils sont injectés de sulfate de cuivre. À ce point de vue, la découverte du docteur Boucherie nous paraît donc très-importante. Mais hâtons-nous de dire que si une dissolution de sulfate de cuivre, substituée à la séve et à tous les principes fermentescibles qu’elle renferme, a pour effet de retarder la décomposition et la désorganisation des tissus ligneux, cette préparation ne peut rien changer à la structure propre du bois et, par conséquent, ne doit rien ajouter à sa qualité sous le rapport de la

DES BOIS D'OEUVRE. 217 ténacité et de l’élasticité (1). Que si, par exemple, une traverse de hêtre injectée de sulfate de cuivre peut remplacer, sous le rapport de la durée, une traverse de chêne, il n’est pas présumable que le hêtre, quelque préparation qu'il subisse, puisse jamais remplacer le chêne ou le pin dans les grands emplois des constructions civiles ou navales (2).

Les procédés de conservation des bois, imaginés par le docteur Boucherie et quelques autres inventeurs, consistent donc à introduire dans les tissus ligneux soit un toxique comme Je sulfate de cuivre, soit des matières empyreumatiques et créosotées. Parmi ces matières, les unes, comme la créosote, sont volatiles, et leur efficacité cesse au bout de peu de temps; les autres, comme le sulfate de cuivre, sont entraînées par les eaux ou peuvent devenir

(1) Certains constructeurs sont même portés à craindre qu’une dissolution de sulfate de cuivre, substiluée à la séve, ne nuise à l’élasticité des bois de charpente en les rendant plus aptes à se dessécher complétement. Par contre, j'ai entendu exprimer l’opinion que l’on pourrait peut-être remédier au défaut d’élasticité du sapin, et à sa trop grande disposition à se dessécher à l’air dans certains emplois comme la màture, si on le pénétrait d’un sel déiiquescent, tel que le chlorure de cuivre ou autre, qui eniretiendrait toujours une certaine humidité dans le bois. Quant à moi, je crois que le plus grand progrès possible à faire dans cetie voie serait d'arriver à utiliser l’aubier des bois de construction, comme le chêne et le pin, en l’injectant d’une substance qui puisse suppléer à ce qui lui manque pour être aussi durable que le bois parfait.

(2) Des renseignements pris auprès des Compagnies de chemins de fer, il résulte que les traverses de hêtre les mieux préparées résistent tout au plus aussi longtemps que les traverses de chêne de qualité ordinaire.

dangereuses quand les bois qui les contiennent sont employés dans des lieux habités. Aucun de ces procédés n’est d’ailleurs applicable à la plus précieuse de nos essences forestières, le chêne, qui est rebelle à l'injection.

Frappé de la prompte décomposition des bois de chêne, qu’une nécessité du service avait fait mettre en œuvre à bord de nos vaisseaux avant leur dessiccation, et du rapide développement de champignons qui en fut la conséquence, M. de Lapparent, directeur des constructions navales, a cherché un moyen de combattre ce danger. Dans ce but il a repris, en le perfectionnant, un ancien procédé qui consiste à carboniser la surface extérieure des bois que l’on veut mettre à l'abri de la pourriture.

Lorsqu'on carbonise le bois au feu libre, l’opération se fait inégalement, par places, et l’action du feu ne pénètre pas dans les fentes ; mais si, par un moyen quelconque, on lance avec force un jet de flammes à la surface du bois, le résultat est tout différent.

Sous l’action énergique d’un jet de flamme à la température de 4,000 à 1,200 degrés, tousles germes de moisissures qui se seraient déjà déposés et accumulés à la surface du bois sont détruits, et la douche de flamme produit une légère couche charbonneuse imprégnée des matières empyreumatiques et créosotées produites par la distillation du bois sur lequel on opère. On parvient ainsi à empêcher le développement des champignons et la fermentation sur les

faces extérieures du bois ; ce procédé est, de plus, applicable à toutes les essences, et enfin les expériences faites jusqu’à présent semblent justifier pleinement les bons effets dus à son application.

C’est ainsi qu’à Cherbourg des barreaux de chêne carbonisés sur la moitié de leur longueur et enfouis pendant un an dans du fumier humide en ont été retirés parfaitement sains dans la partie carbonisée, tandis que l’autre moitié commençait à se décomposer, et que des échalas en peuplier, dont la pointe avait été carbonisée, se sont trouvés en très-bon état après un an de séjour en terre.

Actuellement, dans la plupart des ports de construction français et étrangers, on carbonise en grand toute la surface des couples et des bordages qui entrent dans la construction d’un vaisseau. L'opération se fait alors au moyen du gaz d'éclairage qu’on allume au bout d’un tuyau conducteur, traversé luimême par un second tuyau communiquant à une:

petite machine soufflante. Cette disposition permet de promener la flamme sur toutes les surfaces. Au besoin, on obtient le même résultat à l’aide d’une lampe d’émailleur portative alimentée par des huiles minérales. Enfin, les grandes industries emploient pour la carbonisation des traverses de chemins de fer, des poteaux télégraphiques, des perches à houblor, elc., un appareil spécial alimenté par la. houille.

. On a calculé que la carbonisation de la frégate cuirassée /a Flandre a consommé 5,000 mètres cubes de

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