PAR
von LE COQ
La région connue aujourd’hui sous le nom de Turkistan oriental (ou chinois) forme une immense vallée, bornée de presque tous les côtés par des montagnes d’une très grande hauteur, à savoir : le T’ien-chan dans le Nord et dans le Nord-Ouest, le Pamir dans l’Ouest, les immenses chaînes du Kara-Korum dans le Sud- Ouest, et le Kouen-louen dans le Sud. Ainsi le pays n’est ouvert que dans la direction de l’Est ; mais, de ce côté-là, d’effroyables déserts offrent au voyageur autant de difficultés que les hautes passes des montagnes qui, par ailleurs, l’environnent La plus grande partie de cette vallée est aujourd’hui inhabitable et consiste en des
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déserts de sables mouvants ; dans le voisinage des rivières on trouve la jungle de tamaris et de peupliers, et au pied de la montagne s’étale l’immense désert pierreux. La rivière qui amène la vie dans les oasis de lœss, situées surtout dans le Sud-Ouest, dans l’Ouest et dans le Nord, est le Tarim avec ses affluents ; ces oasis sont séparées l’ime de l’autre par des déserts plus ou moins étendus ; elles ne subsistent que par l’irrigation artificielle dont les habitants d’autrefois, comme ceux d’aujourd’hui, ont toujours su tirer fort avantageusement parti.
La population de ce pays, apparemment si inaccessible, a pourtant toujours été assez hétérogène. Selon les vieux annalistes de la Chine, elle ne comptait pas moins de trois races différentes vers le II e siècle environ avant J.-C. Il y avait alors, le long du Tarim, paraît-il, nombre de petits Etats « possédant des villes » dont les habitants avaient déjà fait d’assez importants progrès dans la civilisation. J’assignerais volontiers cette race de citadins à une souche iranienne et je leur donnerais le nom de Soghdiens. Dans le Sud-Est du Tnrkistan, aux environs de Cha-tcheou et de Touen-houang, oasis beaucoup plus vastes et plus fertiles alors qu’à
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présent, il existait une population nomade, rudes archers et pâtres, connue des Chinois sous le nom de Yue-tche, tandis que d’autres nomades, nommés les Sak, occupaient les vallées septentrionales du T’ien-chan.
Vers la fin du III e siècle avant J.-C., commença une forte migration des peuples turco-mongols ; une -grande tribu turque, les Hiong-nou, attaquèrent les Yue-tche et les vainquirent. Une partie de ces derniers se réfugia chez les Tibétains, tandis que d’autres se soumirent aux Hiong-nou. La plupart cependant des tribus Yue-tche quittèrent leurs pâturages, attaquèrent les Sak et occupèrent leur territoire après les avoir chassés vers l’Ouest. Peu de temps après, les Yue-tche furent attaqués de nouveau par les Hiong-nou et leurs alliés, les Wou-souen, et forcés de suivre les Sak. En poussant ces derniers devant eux, ils entrèrent dans la Trainsoxiane et finalement dans la Bactriane, où ils détruisirent, vers 126 avant J.-C., l’empire grec et fondèrent le célèbre royaume des Indoscythes. Quant aux Sak, ils paraissent avoir formé des Etats dans l’Ouest et dans le Sud-Ouest du Turkistan et dans les pays avoisinants à l’Ouest,
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jusqu’à ce que, peut-être, ils se confondirent avec les‘Yue-tche.
Selon Ptolémée, le pays dans l’Est de la Sogdiane était occupé par les Sakai, que nous identifions avec les Sak des Chinois. Quant à la région qui nous occupe, Ptolémée l’appelle Scythia ultra Imaum. Il paraît avoir eu raison d’appliquer le nom de Scythie à ce pays ; du moins un point essentiel, démontré par nos fouilles, me semble être la confirmation de la thèse du grand géographe, à savoir, la présence d’une population scythe dans ces parages. Nous avons trouvé un grand nombre de textes bouddhiques en écriture hrâhmî et dans un langage identifié comme celui des Indoscythes, dans les ruines de Koutcha, à Karachar et dans l’oasis de Tourfan. L’étude de ces écritures par MM. Sieg et Siegling a démontré le fait étonnant que ce langage appartient non au groupe indo-iranien, mais au groupe européen des langues indo-germaniques. Or, les Yue-tche étant assurément le même peuple que les Grecs appelaient Indoscythes, nous trouvons avec surprise une race européenne dans la Chine occidentale au II e siècle avant J.-C. Cela doit nous expliquer, non seulement l’affirmation fortement
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contestée des annalistes chinois, qu’il y avait des gens aux cheveux roux et aux yeux bleus dans ces régions, mais aussi la présence de portraits de ces gens dans nos peintures, et cela nous explique encore aujourd’hui l’aspect quasieuropéen d’une foule d’hommes à Koutcha et à Khotan ; c’est cette observation qui a amené MM. Shaw, Gnenard et Stein à des conclusions confirmées depuis, à savoir, qu’il y a un fort mélange de sang indo-européen dans les veines des habitants actuels de ce pays.
Nous ne pouvons pas encore fixer avec quelque certitude les affinités ethniques des Sak ; ils appartenaient, je pense, au groupe iranien. L’on devra les chercher surtout dans la province archéologique du Dr Stein, à savoir, dans les environs de Khotan. Je ne puis me refuser à exprimer ici ma conviction que les textes écrits dans l’écriture dite « Gupta septentrionale », et dans un langage inconnu, nous révéleront quelque jour le secret de la langue perdue des Sak. Nous n’avons trouvé que très peu de manuscrits de ce type, tandis que le Dr Stein en a trouvé une quantité ; en revanche il n’a trouvé, paraîtil, que peu de traces du langage indoscythe. La présence de ces Scythes dans ces pays me semble
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encore rendre compte du teint blanc et de la beauté physique des soi-disant Turcs de l’Asie centrale, tant vantée par les poètes arabes du temps des Abbassides : ces Turcs étaient simplement des indo-européens turquisés, et le progrès fait dans les arts en Egypte, par exemple sous Touloun et Beibars, tous deux Turcs de naissance, s’expliquerait également par le fait que ces Turcs n’étaient point des barbares, mais plutôt les héritiers de l’art dont nous avons retrouvé les vestiges.
Examinons un moment l’origine de l’art remarquable que nous avons partout rencontré dans cet étonnant pays : dans le coin extrême du Nord-Ouest de l’Inde, dans le pays du Gandhâra, les conquérants grecs avaient apporté leur art, qui fut employé peu à peu par les habitants bouddhistes pour la création de types appartenant à leur mythologie. Ainsi le type classique de Jupiter servit de modèle pour le brahmane, Apollon (ou Dionysos) devint le Buddha lui-même ; et il faut avouer que, tandis que l’on suivait plus ou moins exactement la tradition grecque en ce qui concerne la composition et la draperie, les artistes bouddhistes réussirent à inspirer à leurs chefs-d’œuvre un
sentiment sublime qui n’appartient qu’à eux seuls. C’est ainsi que naquit l’art bouddhique du Gandhâra. Le voisinage de la Perse se fait d’ailleurs remarquer dans cet art par des éléments d’architecture et autres propres à ce pays. Avec la religion du Buddha, ce nouvel art fut propagé, grâce au patronage des puissants rois indoscythes, dans le Turkistan, d’où il pénétra en Chine, en Corée et finalement au Japon, où il constitue le fondement de l’art religieux et est pratiqué jusqu’à nos jours.
Revenons à l’histoire politique ancienne des lieux qui nous occupent. A partir du 1er siècle de notre ère, les suzerains du pays, les Hiongnou, disparaissent graduellement des annales chinoises : leur puissance s’écroula devant la Chine, et, laissant des tribus peu importantes derrière eux, ils se retirèrent dans les' pays d’Occident où leurs descendants se rendirent formidables sous le nom de Huns. Deux des tribus abandonnées parvinrent plus tard à acquérir de la gloire, l’une dans F Altaï, sous la dénomination de T’ou-kiue, l’autre dans la Mongolie et le Turkistan moderne, sous celle de Ouigours, illustre dans Fhistoire de l’Asie centrale.
La domination des Turcs Hiongi-nou ne semble
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pas avoir influencé sérieusement les races sujettes de la partie occidentale du bassin du Tarim; d’après les résultats de notre troisième expédition, il faut se figurer, aux IVe et V e siècles, les habitants du pays de Koutcha, par exemple, comme un peuple bouddhiste possédant une civilisation sassano-persane. Il en résulte que, dans ces régions, l’art gandhârien était exposé de nouveau à des influences persanes, et l’on ne saurait davantage douter que la religion bouddhique y eût reçu, elle aussi, des inspirations iraniennes. La civilisation que nous trouvons à Koutcha et à Karachar forme aussi la couche la plus ancienne dans l’oasis de Tourfan et probablement même à Ha-mi (Komoul), mais dans ces dernières régions elle est cachée et presque effacée par un développement moins ancien, à savoir, la civilisation et l’art des Ouigours.
Ces Ouigours, dont l’otrigine remonte aux anciens Hiong-nou, devinrent puissants vers la fin du Vile siècle ; une de leurs capitales est la ville de Kao-tch’ang, Khotcho ou Idiqout-chahri, près de Tourfan. Il paraît que c’était une race mixte, composée d’éléments scythes, iraniens et turcs ; leur langage était un dialecte turc se rappro-
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chant de celui des T’ou-kiue. Ils formèrent la première tribu turque qui soit parvenue à un haut degré de culture. La plupart d’entre eux étaient des Bouddhistes, mais il y avait aussi nombre de Manichéens et de Chrétiens nestoriens.
Mon expédition a été la seconde qui ait été envoyée d’Allemagne au Turkistan ; la première, sous Grünwedel, visita l’oasis de Tourfan et le voisinage de Koutcha en 1902-1903 ; la mienne a duré du 12 septembre 1904 jusqu’au 1er décembre 1905, où je me joignis à la troisième expédition sous Grünwedel, avec qui j’ai travaillé jusqu’en juillet 1906. Au mois de janvier 1907, je suis revenu en Europe en passant par l’Inde, tandis que des autres membres de l’expédition ont regagné l’Europe en mai de la même année. Les fonds nécessaires à ces deux expéditions ont été fournis par le Gouvernement, grâce à l’intervention de notre regretté ami Richard Pischel ; l’Empereur y a ajouté la somme de 32.000 marks, et cette somme, jointe à 10.000 autres marks du fonds gouvernemental, a été le coût réel de mon voyage.
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Mon excellent compagnon de voyage, M. Bartus, et moi, quittâmes Berlin ail commencement de septembre 1904 ; nous prîmes le chemin de fer sibérien jusqu’à Omsk ; de là nous poursuivîmes notre route par l’Irtysch jusqu’à Semipalatinsk. De cette ville il y a douze jours en diligence jusqu’à la frontière chinoise ; nous en mîmes huit, voyageant souvent nuit et jour en tarantass. Arrivés à Tchougoutchak, nous organisâmes notre caravane et,, par une route affreuse, nous atteignîmes Ouroumtchi en seize jours. D’Ouroumtchi, il nous fallut encore cinq « jours pour arriver à Karakhodja près de Tourfan, situé dans le voisinage immédiat de l’une des anciennes capitales ouigoures, Kaotch’ang ou Khotcho.
Le 18 novembre, nous y prîmes notre demeure dans le serai du fermier Saut, bâti directement contre l’enceinte de l’ancienne ville, et où nous étions appelés à séjourner près de neuf mois. Cette enceinte énorme, d’une surface d’un mille carré anglais, est encore en assez bon état. Elle a une hauteur moyenne d’environ 20 mètres, et, à l’instar des nombreuses ruines de temples de la ville, elle est construite en briques crues sur une sorte de plate-forme ou base de lœss battu.
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Le premier édifice qui attire les regards est une espèce de pyramide à trois étages et de dimensions énormes. Elle mesure à peu près 25 mètres à la base ; chacune des trois terrasses montre six niches jadis occupées par des figures du Buddha, richement peintes et dorées. Cet édifice se trouve dans le voisinage de la grande porte de l’Est et était probablement le mausolée d’un roi ou d’un grand personnage religieux bouddhiste. Tout près de là, vers l’Ouest, on rencontre les ruines d’un grand monastère encore reconnaissable à ses rangées de cellules ; des inscriptions en écriture syriaque sur les murs, et des fragments de manuscrits syriaques et soghdiens, trouvés dans ces ruines, nous apprirent que nous nous trouvions en présence d’un monastère chrétien-nestoriein.
Plus au Sud, sur une petite colline de lœss, se dresse un groupe de ruines remarquables par leurs voûtes élevées et étroites et leurs appartements carrés, jadis surmontés de coupoles» L’architecture de ces ruines rappelle celle des édifices sassanides de Sarvistân et de Farràsâbâd.
A peu près dans le centre de la ville, nous avons rencontré une quantité de ruines que je
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décrirais comme un système de trois énormes pièces rectangulaires, entourées d’appartements voûtés. C’est le groupe K du plan de Grünwedel. Sur la muraille occidentale de la salle septentrionale, se trouvait caché, derrière un mur plus récent, le portrait d’un ecclésiastique manichéen, revêtu de ses robes sacerdotales et entouré de son clergé habillé de blanc. Malheureusement la peinture, qui est en couleur à l’eau, a beaucoup souffert avec le temps. Des Inscriptions en caractères ouigoures et manichéens, tracées sur la poitrine des religieux inférieurs, nous en donnent les noms iraniens ; ces portraits sont beaucoup plus petits que celui du grand prêtre, que nous croyons être une représentation de Manès lui-même, l’auréole étant composée du soleil entouré de la lune. C’est la seule grande peinture murale manichéenne qui ait été trouvée, et, par suite, quoique en très mauvais état, elle est peut-être la pièce la plus intéressante de ma collection.
Nous concluons de ces trouvailles que, dans cette ancienne capitale des Ouigoiurs, des ecclésiastiques bouddhistes, manichéens et chrétiens vivaient paisiblement ensemble, ce qui démontre la force et la tolérance du gouvernement
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Les Manichéens jouissaient peut-être de la plus grande considération* car nous savons que la maison princière avait adopté cette croyance.
Les Chinois ont toujours été opposés à la propagande, dans leur pays, des religions étrangères, pour des raisons politiques et économiques, et je crois que, vers la fin de l’époque des T’ang, ils ont essayé de se débarrasser aussi des sectes qui leur déplaisaient à Kao-tch’ang Nous avons retrouvé des traces de ces persécutions, car l’un des grands appartements à coupole détruite du groupe K était rempli de cadavres momifiés, encore revêtus de leurs robes et entassés dans le désordre le plus effroyable. La rage des destructeurs se tourna surtout, paraît-il, contre les Bouddhistes, car tandis que nous avons rencontré en cet endroit quelques manuscrits manichéens en assez bon état, les textes bouddhiques avaient été déchirés en tout petits morceaux, dont on aurait pu emporter des centaines de kilogrammes, tant ces débris étaient nombreux.
Nous avons trouvé cependant à Kao-tch’ang des statuettes bouddhiques en bronze et en bois, des peintures votives, manichéennes et bouddhiques, des têtes de Bodhisattva en ar-
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gile, des bases de oalonn.es sculptées en bois, des fragments de boiseries dans le style du Gandhâra, des pièces de monnaie chinoises (surtout de la période K’ai-yuan) et des monnaies iraniennes et inconnues ; puis encore des souliers et des bonnets, des étoffes de tous genres et de la poterie. Nous y avons pris aussi quelques peintures murales. Tout compte fait, les résultats des fouilles de Kao-tch’ang ont donc été assez maigres, si l’on considère que nous avons travaillé de cinq heures du matin à six heures du soir, pendant une période de trois mois.
En février 1905, le froid jusqu’alors très rigoureux se tempéra ; nous commençâmes donc à exploiter les collines situées au Nord de la ville, où le défilé de Sângim (Sângim-aghiz) et les ruines voisines du village de Mourtouq promettaient plus de succès.
Le défilé de Sângim est une gorge étroite et sombre ; du côté Ouest, une petite, mais turbulente rivière s’élance dans un profond ravin, tandis que le chemin, qui passe au pied des montagnes du côté Est, est souvent menacé par des avalanches de pierre ou de gravier. En dépit de cet aspect menaçant, la vallée compte un
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grand nombre de monastères et de temples, construits en briques ou taillés dans les flancs de la montagne ; sur les sommets de la chaîne occidentale des collines environnantes se dressent quelques stûpa , qui augmentent la singularité du tableau. Dans plusieurs de ces monastères nous trouvâmes successivement plusieurs bibliothèques contenant des manuscrits, surtout en caractères ouigour et brâhmî, de même que des têtes de Bodhisattva en argile, trahissant des rapports avec l’art antique. Mais, comme la saison s’avançait, les ouragans de sable, sévissant tous les jours, ont beaucoup retardé nos travaux et nos recherches.
Ayant passé par le défilé de Sângim, on arrive par des sentiers peu confortables au grand monastère de Bâzâklik, près de Mourtouq. Ce grand établissement est situé sur une terrasse escarpée dans une sinuosité de la rivière, qui le dérobe aux regards des passants ; derrière les édifices s’élève une seconde terrasse ; le tout est couronné d’une colline de sable blanc. Ici les moines ont creusé des douzaines de caves dans les falaises de pierre tendre, et tandis que la plupart de ces caves donnent sur la terrasse principale, les entrées de beaucoup d’entre elles
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se trouvent dans la face perpendiculaire de la seconde terrasse. Autrefois elles étaient munies de galeries en bois aujourd’hui disparues.
Sur la terrasse principale, nous trouvâmes plusieurs temples complètement ensevelis sous d’énormes masses de sable gris, et dans les corridors d’un de ces temples, nous découvrîmes une série de peintures remarquables et très bien conservées. Dans les entrées assez étroites des corridors, se trouvaient les portraits, en grandeur naturelle, de religieux bouddhistes ; une petite tablette blanche au-dessus de la tête de chacun d’eux en portait le nom. A la suite de ces peintures, les parois à droite et à gauche du corridor sont couvertes de Buddhaô énormes, chacun avec sa suite composée de Bodhisattvas, de Vajrapâni, de religieux et d’adorateurs. Les parois extérieures nous représentent trois de ces tableaux ; les parois intérieures sont plus étroites et n’en contiennent que' deux. Les grandes parois mesurent 9 mètres de longueur sur 3m 50 de hauteur. La plupart des visages sont peints d’une façon conventionnelle, peutêtre même avec des poncifs. Quelques-uns pourtant ne montrent pas ce style de convention, et donnent l’impression d’être de véritables ppr-
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traits. Parmi ces derniers, on peut distinguer deux types, dont le premier représente des gens au nez aquilin, à la biarbe forte et noire et aux yeux noirs et verts : ces gens me paraissent être des Iraniens, d’autant que l’un d’entre eux porte un bonnet en ailes d’aigle que nous savons être sassanide ; le second type nous montre des gens à chevelure rousse, aux yeux bleus ou verts, et aux traits européens : je dirai que c’est le type de nos Scythes. La cella du temple n’était remplie de sable que jusqu’à mi-hauteur ; en conséquence, les peintures non protégées par ses couches avaient disparu. Cependant, il était encore possible de reconnaître les sujets représentés. Il y avait la peinture d’un énorme Avalokiteçvara sur le mur opposé à la porte ; à droite se trouvait une scène mythologique où des garuda succombaient dans une lutte contre des démons et des hommes ; les murs auprès de la porte étaient couverts de peintures d’hommes et de femmes : c’étaient probablement les princes fondateurs ou patrons du temple.
La date de cet édifice doit être du IXe siècle, selon F. W. K. Müller.
Il fallut plus d’un mois de travail ardu pour
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enlever ces peintures : les murs ont été entièrement démolis. Après la découverte d’un groupe de temples très anciens à Tchiqqan Kôl (à 10 kilomètres de Mourtouq), où nous trouvâmes des peintures archaïques indiennes, nous nous décidâmes à visiter le petit village de Toyoq, situé à 15 kilomètres à l’Est de Kaotch’ang. Il est situé dans une vallée étroite et courte, coupée par les eaux d’une petite rivière roulant dans une chaîne aride de rochers escarpés. En quittant cette fissure, l’eau se répand dans la plaine par des milliers de canaux jusqu’à ce qu’elle aille se perdre dans les sables. L’activité des habitants a réussi cependant à créer un immense yignoble sur le terrain arrosé par ces eaux.
Toyoq est un endroit très saint, car il y existe une cave des « Sept Frères Dormants ». Cette cave est un ancien temple bouddhique, mais le sanctuaire a été réclamé par l’Islam et a procuré à Toyoq une grande célébrité comme lieu de pèlerinage. Pendant que j’y travaillais, des Indiens et des Arabes sont venus s’y prosterner. Les rochers environnant cette ravissante vallée verdoyante montrent partout les portes d’anciens temples (la plupart avaient été déjà pillés
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par les habitants) et à rextrémité septentrionale de la vallée, il y a, sur les hautes terrasses des deux bords de la rivière, les ruines de deux très grands monastères bouddhiques. Gomme à Mourtouq, un système de caves est combiné avec des édifices en briques. Les peintures dans l’un de ces temples sont d’un style indien semblable à celui de Tchiqqan Kôl : malheureusement elles étaient très endommagées.
C’est dans un temple du groupe Est que j’ai eu le plus de chance ; j’y ai trouvé un nombre énorme de textes bouddhiques chinois, dont quelques-uns dataient du Vile siècle. Mais parmi oes liasses de beaux manuscrits chinois, j’ai trouvé encore quelques feuilles d’un pothi ou livre indien, en écriture inconnue, mais dérivée peut-être de la kharosthi, des fragments de manuscrits gupta sur écorce de bouleau et feuilles de palmier, et nombre de manuscrits en diverses écritures indiennes. Il y avait aussi des fragments en une écriture sémitique encore inconnue (identifiée depuis comme l’écriture des Hephtalites), quelques manuscrits en « runes » turques, des écritures soghdiennes, des fragments manichéens en turc et en persan, des manuscrits ouigours en quatre sortes d’écritures, des
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fragments syriaques et brâhmî et quelques fragments en caractères tibétains, reconnus par F. W. K. Müller pour être du turc. Noms trouvâmes en outre, mêles aux papiers, des broderies manichéennes et bouddhiques, des miniatures sur soie et sur papier, et un charmant reliquaire bouddhique en bois tourné et peint.
D’autres fouilles, dans une ruine au Nord de Tourfan et près du village de Boulayiq, nous rapportèrent un grand nombre de textes syriaques chrétiens, de même que des manuscrits écrits en divers caractères et dans la langue des Soghdiens, perdue jusqu’alors. Il a été réservé au professeur F. W. K. Müller d’en reconnaître les caractères et de traduire quelques-uns de ces manuscrits remarquables. Il faut encore mentionner un petit livre dans l’écriture pahlavi du V e siècle, telle qu’on la trouve sur les monnaies.
Après ces découvertes, j’ai essayé de faire faire, au mois de juillet, des excavations dans le monastère de Hasa-chahri, situé à une journée à l’ouest de Louk-tchoun. Ce monastère se trouve enseveli dans les sables d’un désert sans eau. J’avais établi un service de porteurs d’eau, mais comme il n’était pas passible d’en apporter
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assez, et comme les bouranes ou ouragans de sable devenaient intolérables, le mécontentement de nos ouvriers ne tarda pas à nous chasser de ees lieux.
Cependant, la chaleur dans la dépression de Tourfan devenant insupportable, je conçus l’idée de gagner Komotul-Hami et d’en examiner les ruines. Les soi-disant chemins mènent à travers des déserts affreux, n’ayant que peu de puits, dont quelques-uns ne contiennent que de l’eau saumâtre. La chaleur nous obligeait à voyager pendant la nuit et nous dormions pendant les heures suffocantes de la journée. Sans l’amitié des « wang » ou princes tributaires turcs de Komoul et de Louk-tchoun, qui eurent l’obligeance de nous envoyer d’avance des fruits et des provisions aux stations les moins bien approvisionnées, nous aurions souffert encore bien davantage.
Arrivés à Komoul, le Wang Shah Maqsoud nous reçut d’une façon très honorable et nous logea dans un de ses jardins. Tous les jours on nous fournit un grand nombre de moutons gras et du riz à discrétion, au plus grand plaisir des ouvriers que nous avions amenés de Kaotch’ang ; quant à Bartus et à moi, nous ne pou-
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vions plus guère supporter l’odeur d’ailleurs très pénétrante de ce mets.
Les ruines situées à quelques lieues au Nord de la ville, sont fort intéressantes ; elles sont bâties en un style quasi indien, et le grand escalier qui y conduit leur a valu le nom de Aratam ou « muraille au milieu ». Malheureusement, ce pays est exposé à des pluies très fréquentes (chose qui manque presque entièrement à Tourfan) et pour cette raison nous n’y trouvâmes rien du tout.
J’avais alors reçu des renseignements sur les ruines de Touenhouang, où j’étais sur le point de me rendre, quand m’arriva subitement un télégramme m’annonçant que le professeur Grünwedel avait décidé d’aller une seconde fois au Turkistan, et qu’il serait à Kachgar en octobre. Comme j’avais reçu auparavant l’ordre d’aller à sa rencontre, je me vis dans l’obligation de renoncer à toute entreprise nouvelle ; je fis donc seller les chevaux sans retard et me rendis à Kachgar, situé à une distance de 2.000 kilomètres environ, que je mis 44 jours à couvrir. En parcourant à cheval le pays d’un coin à l’autre, avec mon compagnon Màmàsit, mîi^âb de Kara-Khodja, je recueillis beaucoup
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feXFLORATiON ARCHÉOLOGIQUE A TOURFAN 23
d’informations qui nous furent d’une grande utilité par la suite.
A Kachgar, j’eus la bonne fortune d’être reçu dans la famille de M. G. Macartney, « political agent » du Gouvernement de l’Inde anglaise, et je ne pourrai jamais oublier les soins touchants dont j’ai été l’objet durant mon séjour sous ce toit hospitalier.
Lorsque Grünwedel arriva, je l’accompagnai encore à Koutcha et à Kara-chahr, où nos efforts furent couronnés du plus brillant succès. Mais, ma santé étant ébranlée, je me. vis forcé de quitter le professeur en juillet 1906. Je me rendis seul à Kachgar, et, les troubles en Russie ayant fermé la route, je passai aux Indes par le Kara- Korum et le Tibet occidental, d’où j’atteignis les Indes et finalement l’Europe en janvier 1907.
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