CAPPADOCE
LA PTÉRIE,
Boghaz-Keui est un village d'à peu près cent cinquante maisons situé à cinq heures environ vers le nord-nord-ouest de Tusgat, sur le cours d’une petite rivière qui coule vers Soungourlou et de là se rend à l'Halys. C’est deux heures avant d'arriver au village que le chemin commence à suivre les bords du ruisseau. Jusque-là grises et pelées, les hauteurs se couvrent de taillis de chênes: de belles masses de rochers calcaires dominent parfois la gorge étroite. Près du village, cette gorge s’élargit en une plaine ; la montagne qui, sur la rive droite, continue à serrer le torrent, sur la rive gauche le quitte à angle droit, et se dirige vers l’ouest, en s’abaissant, du côté de la plaine, par une suite de larges terrasses qui regardent le nord. Le village de Boghaz-Keuï occupe les pentes inférieures. L'ancienne cité, dont M. Texier a le premier découvert les ruines, descendait jusque-là; mais son enceinte et ses constructions s'élevaient , de terrasse en terrasse, jusque sur les hauteurs. Pour avoir quelque idée du relief du terrain, de l'étendue de cette vaste enceinte, de la manière dont y sont distribuées les ruines, il faut consulter le plan qu’en donne M. Texier (1).
Après avoir suivi le périmètre des murailles, qui a au moins cinq ou six kilomètres, et après avoir oppent, on a de la peine à s’expliquer comment M. Barth a pu croire
parcouru l'espace qu'elles env qu'il n’y avait point ici de maisons, et que ce n'était qu'un vaste camp retranché, où la population de toute la contrée environnante se mettait à l'abri, en temps de guerre, sous des tentes ou des cabanes 2). Une pareille hypothèse est des plus invraisemblables. Tout près du ruisseau se
trouve un édifice considérable, dont on peut lire encore sur le sol les dispositions principales. M. Texier y voit un temple; mais nous penchons bien plutôt vers l'avis de M. Barth, qui y reconnaît un palais. Or un palais suppose un prince ou un sat ape qui l'habitait et une population sédentaire d'employés et de serviteurs. Là où le peuple vit sous la tente, c'est une tente plus ornée et plus grande, mais toujours une tente, qui sert aussi de demeure au chef. Là au contraire où s'élève comme ici un palais où la pierre, artistement appareillée, est employée par grandes masses, on
(1) Description de PAsie-Mineure, t. 1, pl. 73-74. Nous n'avons pas vérifié, pour les parties de l'enceinte les plus éloignées du village, les distances relatives données par M. Texier. M. Barth, qui a fait cet examen, dit que, pour ces parties, ce plan est tout à fait inexact (vanz unrichtig).
(2) Reise von Trapezunt nach Scutari, p. 47.
nn D 3
peut être sûr qu'il y a des ouvriers habitués à la tailler, et un peuple qui vit sous des toits. Enfin, nous sommes ici au centre de l'Asie-Mineure, au milieu d’un massif montagneux ; d’après les observations barométriques de M. Delbet, le village de Boghaz-Keuï , situé dans la partie inférieure du terrain que comprend l'enceinte, serait à 960 mètres au-dessus du niveau de la mer. Dans les premiers jours de novembre, le thermomètre, le matin, est déjà ici à zéro. Dans un mois, nous disent les habitants, la neige tombera et séjournera sur le sol. Les habitants du village seraient fort empêchés si on les chassait de leurs maisons à demi enfoncées sous terre et si on les forçait de passer l'hiver sous la tente.
Ainsi, ne retrouvât-on aucun vestige des maisons, nous n’en affirmerions pas moins qu'elles ont dù exister autrefois. Mais en plus d’un point le terrain présente de nombreuses traces de maisons. Ici, ce sont de petits plateaux couverts de débris de tuiles et de poteries peintes ; suivant que les murs se sont abattus au dehors ou au dedans, les moellons jonchent au loin le sol ou forment un grossier quadrilatère qui dessine l'aire de l’habitation. Ailleurs, ce sont des citernes, des rochers taillés ; les marques qu'y a laissées le ciseau indiquent, comme on le voit sur les collines du Musée et du Pnyx à Athènes, la forme et la grandeur des chambres. Dans un massif de rochers nous remarquons un étroit passage en forme de couloir, des chambres dont toute la partie inférieure est creusée dans la pierre vive, et en avant une aire aplanie en manière de terrasse.
Quel était le nom de la cité dont les ruines sont ici éparses sur un vaste espace ?
On ne peut, nous avons dit pourquoi, songer à Tavium, la capitale des Trocmes ; c'est à Mé/ez- Keuï qu’il faut en chercher l'emplacement (1). Quel renseignement nous fournit done l'histoire que l'on puisse appliquer aux importants débris voisins de Boghaz-Keuï ?
Comme l'a vu M. Texier, les seuls souvenirs que l’on puisse invoquer ici, ce sont ceux qui se trou-
vent très-brièvement rappelés dans un passage du premier livre d'Hérodote, à propos de la lutte engagée entre les Perses et les Lydiens (2
arriva dans la partie de la Cappadoce appelée la Ptérie. La Ptérie, le plus fort canton de ce pays, se
«Après le passage de l'Halys, Crésus, avec son armée,
trouve, à très-peu de chose près, sur la même ligne que Sinope, ville située sur le Pont-Euxin (3), Crésus assit done son camp en cet endroit et ravagea les terres des Syriens. IL prit la ville des Ptériens, et il en réduisit les habitants en esclavage; il prit aussi toutes les bourgades voisines, et ruina tout chez les Syriens, quoiqu'ils ne lui eussent donné aucun sujet de plainte. » Hérodote raconte ensuite comment Cyrus vint au-devant de Crésus, comment les deux armées livrèrent, dans la Ptérie, sans résultat décisif, de violents combats, qui se terminèrent pourtant par la retraite de Crésus. Tout ceci est bien peu de chose; mais au moins cela s'applique de la manière la plus satisfaisante au district qui a sans doute eu autrefois pour capitale la ville dont nous avons trouvé les ruines auprès de Boghaz-Keuïi.
Le Kæsch-Dagh, qui se rattache à la grande chaine parallèle au rivage de la Mer Noire, sépare le bassin de l'Halys de celui de l'Iris, et forme, au nord de Tusgat, un épais massif montagneux qui prolonge ses contre-forts jusqu’à cette dernière ville et s’avance, comme un promontoire, dans la direction du sud, au milieu de vastes plateaux qu'il domine ; au nord d'Iusgat, il forme le Xapak-Tépé, dont le sommet, d’après M. Barth, atteint environ 1700 mètres. Les eaux de ce massif vont d’une part à l'Halys, de l’autre à l'Iris ; on comprend que l'historien l'appelle « la forteresse naturelle de la
(1).Pages 290- — (2)1, $ 76.
(3) 1 y a là, dans la traduction de Larcher, un singulier contre-sens qui, suivant l’usage , a dû passer dans d’autres
traductions. Voici comment il rend cette phrase : à dè IIrepi ù ic
: « La Ptérie , le plus fort canton de ce pays
st près de Sinope, ville presque
vo ITévre péioré n eu
à n'indique pas ici la proximité, mais la direction, l'alignement ; puis pélicré #1
le Pont-Euxin. » D'abord xx rapporte à la Ptérie et non à Sinope. Larcher a lu sans doute x fait sur la mer. M. de Longpérier, dans une note que nous citons plus loin, avait déjà
way ; mais Sinope n’est pas presque , elle est tout à
gnalé le vrai sens de x:
Cappadoce. » C'est de la Cappadoce septentrionale qu'il veut parler. Crésus n’a point dù, de Sardes, conduire son armée à travers les plaines arides de la Phrygie Axylos et de la Lycaonie; il a dû prendre plutôt par la contrée boisée que domine la chaîne des Olympes. Les difficultés qu’il rencontre pour traverser l'Halys prouvent qu’il l'a passé dans la partie moyenne de son cours, là où ce fleuve a déjà reçu de nombreux affluents. Enfin, si Hérodote établit un rapprochement entre Sinope et la Ptérie et non entre la Ptérie et quelque point de la côte méridionale, c'est que la Ptérie est plus voisine de l'Euxin que de la mer de Cilicie. Les expressions xar2 Evérny Tél Ty év Edésivo mévro élioré wn % s'appliquent fort bien au district où nous reconnaissons la Ptérie d'Hérodote. Boghaz-Keuï est, à très-peu de chose près, sous le même méridien que Sinope. Voulant donner aux Grecs qui ne connaissaient point l'intérieur de l’Asie-Mineure quelque idée de la situation de la Ptérie, Hérodote a pris un point de repère sur la côte que fréquentaient leurs navigateurs. Quant à traduire #or% ZEvorny par près de Sinope, comme le fait Larcher, il ne peut en être question; si la Ptérie avait été près de Sinope elle aurait appartenu à la Paphlagonie et non à la Cappadoce.
Le seul écrivain ancien, outre Hérodote, qui mentionne la Ptérie, c'est Étienne de Byzance : « Pté-
rion, ville des Mèdes. Quelques-uns emploient la forme Ptéra, au neutre pluriel, pour désigner l’acropole de Babylone. On dit aussi au féminin la Ptéria. Il y à aussi Ptéria, ville de Sinope. L’ethnique de la ville médique est Prerienos, et de la ville située dans le territoire de Sinope Ptérios. »
Tout ce que ce passage ajoute au texte d'Hérodote, c’est ce rapprochement entre le nom de la citadelle de Babylone et celui des deux Ptéria qu'il cite. Peut-être y a-t-il là un radical commun ayant le sens de forteresse. Quoi qu’il en soit, nous craignons qu'il ne faille réduire à une seule les deux Ptéria d'Étienne de Byzance (1). Il aura appliqué à deux villes différentes des notes prises sur une même cité. Il aura lu quelque part que Ptérion était la place forte la plus importante des Mèdes sur leur frontière occidentale; c’est d’ailleurs ce qui résulte du récit d'Hérodote. En même temps il aurait retenu d'Hérodote cette mention : 2070 Evonnv LÉMOTÉ x0 2
€ 1. De là sa « Ptérie, ville de Sinope.»
inope étaient trop bien connus des Grecs pour que, s’il avait existé sous ce nom un comptoir ou une dépendance de Sinope, ce nom ne se rencontrât pas chez quelque historien ou géographe. Quant à la différence d’ethnique , tout ce qu’elle prouve, c’est qu'Étienne a trouvé les deux formes et introduit entre elles une différence tout arbitraire. Pour désigner les habitants de sa «ville de Sinope, » il emploie l’ethnique qu'Hérodote applique à la population de sa Ptérie cappadocienne. Ceci nous est une raison de plus pour croire que la « Ptéria, ville de Sinope, » ne provient que du passage d'Hérodote lu trop vite et mal compris. Quant à une double forme d'ethnique pour un même peuple, les exemples en abondent.
Les environs de
Hamilton, qui veut placer Tavium à Boghaz-Keuï, s'appuie sur cette pauvreté des renseignements relatifs à la Ptérie ; il en conclut que cette cité des Ptériens devait être une petite ville, une bourgade. Partant des mêmes prémisses, nous arriverons à la conclusion contraire. Ce canton montagneux parait avoir été peu habité, tout au moins n'avoir pas eu de villes pendant toute la période gréco-romaine. De Néfez-Keuï jusqu'à Tehouroum à peine avons-nous trouvé quelques vestiges de villages quelques stèles grossières dans le village de Zukbas près Boghaz-Keuï et dans le cimetière d'Aladja. Au contraire, à Boghaz-Keui et à Euïuk nous avons rencontré partout les débris d’un art qui n’a rien de grec ni de romain, mais qui se rattache à l’/
gre 1
ssyrie; architecture, sculptures,
(1) M. Barth voit dans Treoéx une traduction grecque du nom médique. Il y a pour lui un rapport étroit entre ce nom et le grec IT
y ; ce serait l'aigle aux ailes éployées et à deux têtes, tel que nous le voyons sculpté à Iasili-Kaïa et à Euïuk, qui aurait donné son nom à la ville, Il voit dans ce symbole les armes des Mèdes. Tout cela est une pure hypothèse,
Les monuments de l'Iran ne nous ont pas montré ce sy mbole, et rien n'autorise à lui attribuer une telle importance. Il serait de plus très-étr.
ange de trouver un nom grec dans une région où, au temps même d'Hérodote et à plus forte raison de Crésus, il n’y avait aucune trace d’hellénisme. Hérodote a dû prendre le nom local et se contenter de lui donner, suivant l’usage, une terminaison grecque. Quand il sait le sens d’un mot, et qu'il le traduit, il nous en avertit.
costumes et symboles, tout y a un caractère oriental très-marqué. Dans notre hypothèse, rien de plus naturel. Crésus, dès le début de sa campagne, marche sur la Ptérie; c'est que ce canton était un centre politique et religieux. Les rochers de Tasili-Kaïa ont gardé la trace du culte qui se
célébrait dans ce sanctuaire ; le palais de Boghaz-Keuï, celui d'Euiuk étaient, suivant une conjecture
de M. Barth, l’un la résidence d’été, l’autre la résidence d'hiver du prince vassal qui gouverna pour le roi des Mèdes cette partie de la Cappadoce. La vaste et puissante enceinte qui se développe autour
de Boghaz-Keui offrait à l'armée des Mèdes une base d'opérations excellente quand elle s’apprètait,
dans le cours de ces longues guerres, à envahir la Phrygie ; en cas d'échec et de retraite, les troupes battues pouvaient s’y réfugier avec toute la population des environs. Suivant toute apparence, une des routes les plus importantes de cette région passait par cette gorge étroite qui a donné son nom au village actuel (boghaz, défilé, keui, village) ; c'était par à que du plateau cappadocien on communiquait avec Sinope et son riche marché.
Crésus avait donc toute sorte de raisons d'attaquer la Ptérie avant l’arrivée de Cyrus; il eut le temps de forcer les murailles de la cité et de prendre les bourgades voisines ; il ruina tout dans ce district et, suivant l'usage des conquérants orientaux, il expédia sans doute au-delà de l'Halys des convois de Cappadociens prisonniers. Quand il battit en retraite, il ne devait laisser derrière lui que des ruines et le désert. Que ce district ne se soit ensuite qu'imparfaitement repeuplé , quoi de plus naturel et qui s'explique mieux par des exemples analogues tirés de l’histoire? Pour n’en citer qu'un seul, toute une partie de l'Étrurie, couverte, au temps de l'indépendance, de riches et populeuses cités, a si bien été dévastée par la conquête romaine et par les guerres du dernier siècle de la république que le désert s’y est fait et qu'après vingt siècles les villes ne s'y sont pas relevées,
Tout concourt donc à nous faire reconnaître dans les ruines de la vaste place forte voisine de Bog-
haz-Keui celles de la cité des Ptériens. Nous allons maintenant ajouter quelques observations à ce
que nos prédécesseurs, MM. Texier, Hamilton et Barth, ont dit des monuments de Boghaz-Keuï. Il n’entrait pas dans nos plans de voya
c'était Ancyre et l'Augusteum qui étaient le véritable but de notre expédition scientifique. Nous
d'entreprendre une description complète de ces ruines :
avions dù séjourner à Ancyre pendant près de trois mois; novembre commençait; il fallait nous hâter de gagner la côte avant l'hiver. Tout ce que nous pouvions nous proposer, c'était donc de profiter des derniers beaux jours pour opérer une reconnaissance rapide du terrain situé au-delà de l'Halys, et pour y recueillir quelques renseignements précis sur des monuments qui n’avaient encore été que vaguement décrits ou mal représentés. À Boghaz-Keuï, nous pümes, dès la première heure, nous convaincre que les planches de M. Texier étaient loin de rendre fidèlement la physionomie des figures taillées dans le roc; nous nous proposâmes donc surtout de rapporter une représentation exacte de ces Panathénées barbares. Nous aurions voulu tout photographier; mais certaines figures étaient plongées dans une ombre si profonde (1) que, malgré plusieurs tentatives, M. Delbet n'a pu obtenir d'épreuves passables ; telles autres étaient cachées dans un couloir si étroit que nous n'avions pas le recul nécessaire et qu'il a fallu ou renoncer à les photographier, ou placer l'appareil de côté, de manière à n’obtenir qu'une image déformée (2). Dans ce cas, M. Guillaume a dessiné tout ce que n'a pu photographier M. Delbet. Pour Boghaz-Keuï, ce sont donc surtout nos planches qui ont de l'importance et de l'intérêt; nous nous bornerons à y joindre certaines remarques que nous ont suggérées les efforts mêmes que nous faisions pour arriver à la reproduction fidèle et complète de ces sculptures. Dans les courtes heures de répit que nous laissait ce travail, nous avons aussi parcouru l'emplacement de la cité détruite, et nous y avons relevé quelques détails curieux. Mais nous n'avons pu séjourner à Boghaz-Keui que huit jours, du vendredi 8 au vendredi 15 novembre ; or, pour donner, outre la reproduction intégrale des bas-reliefs de Jasili-Kaïa, un plan de l’ancienne
(1) Voir le plan de l'enceinte, pl. 37. — (2) Planche 57.
cité, de l'enceinte et des forts détachés, il faudrait passer ici au moins un mois; c’est une étude que nous ne saurions trop recommander aux voyageurs futurs.
Il'importe d’abord d'établir un certain ordre dans ces remarques. En jetant les yeux sur le plan de M. Texier, on voit que toute description de ces ruines se diviserait d'elle-même en deux chapitres.
Le premier serait consacré à la ville et à ses défenses; le second aurait pour sujet l'espèce de sanctuaire à ciel ouvert pratiqué dans un massif de rochers à deux kilomètres environ au nord du village, sur la rive droite du torrent. Nous suivrons cette division, sans avoir l'intention de remplir ce cadre.
Le paysan que nous avions pris pour guide nous conduisit tout d'abord aux ruines de ce que M. Texier appelle le Temple d'Anaitis. M. Barth préfère y reconnaitre un palais. Notre impression, à cet égard, est tout à fait la même que celle de M. Barth.
L'édifice paraît avoir été rasé presque au niveau du sol. Nulle part un pan de mur encore debout, mais partout subsiste l’assise inférieure ; parfois il y a encore deux assises en place, mais jamais cela ne dépasse 0"60. Cela suffit pourtant pour que l’on puisse essayer de lire sur le terrain les dispositions intérieures de l'édifice. C’est ce qu'ont entrepris MM. Texier et Barth. Le plan de M. Texier donne à tout ceci une apparence de régularité et d'excellente conservation qui est trom-
peuse (1); ainsi, à voir chez lui le tracé parfaitement rectiligne des murailles, on ne se douterait pas que tous les blocs qui composent cette: assise inférieure sont loin d’avoir la même largeur. De même certains traits caractéristiques lui ont échappé; ainsi il laisse ouvert par ses deux bouts le corridor étroit qui règne à gauche de la grande salle centrale et dont l'extrémité postérieure était fermée, disposition que l’on a déjà rencontrée dans les palais assyriens. Tout l'angle nord-ouest de l'édifice manque aussi dans le plan de M. Texier. Cette partie est moins bien conservée que le reste, mais pourtant, à y regarder de près, on peut reconnaître sur le sol la trace des murs. En revanche, M. Texier indique, en avant de l'entrée, certaines dépendances que M. Barth omet sur son plan (2); celui-ci en prévient d’ailleurs en disant que les murs de ces dépendances n'étant pas en grand appareil comme ceux du palais même, mais en petites pierres, se laissent moins aisément relever. D'autre part, M. Texier, qui seul donne ces constructions, les place, sur son plan, trop près du palais.
Il ÿ aurait donc à refaire un plan détaillé; quelques coups de pioche donnés là où l'assise se cache sous le sol achèveraient de révéler toutes les dispositions intérieures, et peut-être, en fouillant jusqu'au rocher, retrouverait-on quelques débris de l'ornementation, des objets précieux, des restes de l’ancien dallage. Le temps nous a manqué; tout ce que nous avons pu faire, c'est de comparer sur le terrain les deux esquisses de nos devanciers. La veille de notre départ, nous travaillions encore, sur les neuf heures du soir, par un beau clair de lune, à achever cette vérification. Il nous reste à indiquer à quelles conjectures nous a conduits cet examen.
Dans le vaste rectangle, précédé de trois portes et d’un double vestibule, qui occupe le centre de l'édifice, on peut reconnaître une grande salle qui servait aux cérémonies publiques. Les chambres qui sont voisines du vestibule et auxquelles on arrivait par des portes pratiquées à l'entrée
de cette grande salle, auraient été destinées aux principaux officiers, aux secrétaires, etc. L'ensemble
de ces pièces, qui communiquent aisément avec le dehors, aurait formé ce que l’on appelle en Orient le sélamlik, c'est-à-dire la partie ouverte de la maison.
Mais à tout palais oriental il fant une partie réservée, le Larem ; or, si on jette les yeux sur le plan de M. Barth, on y verra que toute la partie postérieure de l'édifice n’est accessible que par une large porte qui s’ouvre sur le fond de la grande salle et peut-être aussi par une petite porte pratiquée dans l’épaisseur du mur oriental. Un large corridor paraît avoir régné derrière la grande salle et
(1) Description, t. I, pl. 80.
(2) Reise von Trapezunt, p- 48.
ds 82
’avoir séparée de tout un système de pièces qui reste ainsi isolé et indépendant. Dans une de
ienoire, est creusé dans le roc. Ce groupe de Le Le}
ces pièces, un bassin rectangulaire, sorte de ba chambres aurait été l'appartement privé du prince ou du satrape. Ce qui confirmerait cette hypohèse, c'est qu'il se trouve, à l'angle nord-est, près de la petite porte dont nous avons parlé, deux ièces qui paraissent avoir donné sur l'extérieur ; or, destinées peut-être à des eunuques qui auraient surveillé les abords du harem, elles n’ont aucune communication avec l'appartement dont les sépare toute l'épaisseur d'un gros mur. En comptant toutes les pièces, petites ou grandes, dont ïa
trace se laisse reconnaître, on arrive au chiffre d’une trentaine environ. À prendre les mesures de
I. Texier, le corps de l'édifice a environ 46 mètres de large sur 63 de long, et la grande salle de large sur 27 de long. Nous ne voyons point quel mode de couverture aurait pu être adaptée à une aussi vaste pièce ; c'était, selon toute apparence, une grande salle hypèthre, analogue à celles yriens, pour parer à l’étroitesse des salles
que ménageaient dans leurs édifices les architectes a couvertes.
Ce sont là des dimensions qui nous donnent l'idée d’un édifice important. De la dé
oration il ne
subsiste d'autre trace qu'une gorge creusée au bas des murailles, à l’intérieur comme à l’extérieur. On n’en sent pas moins ici, dans l'ensemble, une certaine grandeur, et l'instinct de la disposition le palais devait présenter un aspect
architecturale. Porté de toutes parts sur une double terrasse, imposant. La triple entrée, du côté de la ville, paraît avoir été fort bien entendue, et du côté opposé alier. On
on descendait à l’esplanade inférieure, qui a environ 140 mètres de long, par un large esc distingue encore, à l’angle nord-est, la trace de trois gradins. Cet escalier décrivait vers l'ouest une courbe qui en adoucissait la pente. Au milieu, on y remarque une sorte de dé en pierre où M. Texier que l'architecture assyrienne emploie pour couper
veut voir un autel, et M. Barth un de ces pali les lignes des escaliers. Ce qui nous empêcherait d'accepter cette dernière explication, ce sont les dimensions trop restreintes de cette masse cubique et aussi l'existence sur la face supérieure de cinq rangées de trous ronds analogues à ceux dont nous allons parler plus loin. Ce dé n'est d’ailleurs pas dans l'axe du bâtiment, mais un peu plus à l'ouest.
Ce qui donne aussi une haute idée des architectes et des ouvriers qui ont construit cet édifice, c'est l’énormité des blocs dont se composent les assises. Ces blocs de pierre calcaire ont parfois de 5 à 6 mètres de long sur 2 de large. Certains murs de séparation sont même formés d'une seule pierre qui a 7 mètres de longueur. Dans les gros murs, les pierres ne s’ajustent pas par des joints unis, mais jeurs extrémités s'emboitent comme des pièces de bois dans une charpente, ce qui est un des caractères de l'architecture persépolitaine.
Tandis que les deux faces verticales de ces blocs sont restées inégales et rudes, la surface supéée. Elle est toute percée de trous ronds. Ces trous ont
rieure en est partout soigneusement dre:
0"040 à 0043 de diamètre; ils sont profonds de 0"03 à 0"04 et éloignés l'un de l'autre, d'axe en ?
axe, de 0"25 à 0"33. À quoi servaient-i é des poteaux de bois ou des tiges métalliques auxquelles auraient été atta-
Auraient-ils support a se faisait, prétend-on, dans les palais assyriens ? Mais ces trous sont
chées des draperies, comme cel trop petits pour qu'on ait pu y enf lable, c'est que les trous ne sont pas à égale distance l’un de l’autre
roncer des poteaux. Quant à des tiges de métal, ce qui rend aussi
cette supposition peu vraisemb ni sur une même ligne, mais très-capricieusement distribués; on en trouve parfois quatre ou cinq l'un près de l’autre. D'ailleurs exclut l'idée d'une clôture aussi légère. Des portes formées de battants qui tournent sur des gonds Iles adhèrent. M. Texier croit que ces trous auraient contenu des
, aux seuils de plusieurs portes on trouve les traces de gonds, ce qui
supposent des murs auxquels e
crampons de métal destinés à lier cette as à celle qui la recouvrait. Pourtant on ne voit pas ici,
attendre, des amas de débris ; partout l'assise conservée s'arrête à la même
comme on aurait pus 1
hauteur. Cette absence de décombres, cette uniformité dans la destruction, né semblent guère pouvoir
s'expliquer que d'une seule manière : l’assise inférieure ayant été construite en gros blocs de pierre, tout, le reste de la muraille aurait été en briques, sans doute en briques crues. C’est ainsi qu'étaient bâtis les murs des palais assyriens. La rage du vainqueur aura aisément triomphé de cet appareil
moins résistant; quant à la base sur laquelle reposait le monument, il aurait fallu, pour le détacher du sol, trop de temps et d'efforts. On laissa donc l'édifice rasé jusqu'aux fondations ; les briques se
réduisirent peu à peu en poussière, comme cela est arrivé sur les bords du Tigre et de l'Euphrate.
On pourrait être tenté de croire aussi que le palais, au moment de l'invasion lydienne, n'en était qu'aux fondations, et que la construction, ainsi interrompue, ne füt jamais reprise. On s'expliquerait
alors que ni l'esplanade inférieure , ni la supérieure , ne soient encombrées de débris, que partout
ces puissantes assises, blanchissant au milieu de l'herbe qu’elles dépassent, s'offrent à nous libres et
dégagées. Deux faits contredisent cette hypothèse : ce sont les traces laissées aux portes par les gonds, et c’est la présence, sur l’esplanade supérieure, à quelques pas de l'entrée, d'un objet qui
semble avoir appartenu à la décoration d’un édifice achevé; nous voulons parler du trône, orné de
deux lions, qu'a dessiné M. Texier (1). Il est aujourd'hui renversé; nous n'avons pu apercevoir que le siége ; les lions étaient cachés en terre, et nous n'avons pas eu le temps de les dégager. Ce ne peut d’ailleurs être là la place primitive de ce trône; il devait être dans l’intérieur de l'édifice, dans
la grande salle. Il est bon d'en remarquer la technique. Les têtes de lion, vues de face, sont en
ronde-bosse ; le corps de l'animal se prolonge, sculpté en bas-relief, sur la paroi extérieure du trône. On trouve à Euiuk la même convention , dont l’art assyrien nous offre de nombreux exemples.
Ces indications feront, nous l’espérons, partager aux archéologues nos idées sur la destination de
cet édifice. On n'y trouve rien qui trahisse une intention religieuse. Tout au contraire, ces rampes,
ces terrasses superposées, ces pièces secondaires entourant une grande salle centrale, la séparation
intérieure que nous avons cru reconnaître entre les deux parties de l'édifice, tout, jusqu'à ce trône, fait songer aux palais de Ninive et de Persépolis,
Les rochers voisins portent tous la trace du travail humain. M. Texier a décrit un souterrain qui, du lit du torrent, semble se diriger vers l'esplanade du palais; il signale aussi le rocher situé à l’ouest des ruines et « qui a été tranché de part en part de manière à présenter un passage dont les parois sont bien aplanies et verticales. » Nous n'avons pu vérifier ces indications, mais nous appellerons l'attention sur une découverte que nous avons faite à peu de distance, vers le sud des restes du palais. Là, après avoir contourné une éminence, on aperçoit, touchant au sol par son bord inférieur, une large surface de rocher qui a été taillée en talus légèrement incliné et soigneusement aplani. stée brute (2). Dans le champ, long de 6"50 et haut de 1"70,
La partie supérieure du rocher est re on compte dix bandes horizontales séparées par un trait en relief. Dans chacune de ces bandes on
or
distingue des signes également en relief, hauts d'environ 0"20. Sont-ce des caractères, sont-ce des
? Le tout a été tellement usé et effacé par les intempéries qu'il nous a été impossible de
personnage répondre à cette question. Avec notre planche sous les yeux on ne sera guère moins avancé que si
l'on avait fait le voyage. L'épreuve photographique, prise par un soleil frisant qui faisait ressortir toutes les saillies, présente peut-être un aspect plus net que la face même du rocher, toute couverte de taches et de moisissures. Vers le milieu et dans le haut de cette surface, quelques-uns de ces signes sont assez bien conservés ; il semble que si c'était là des lettres et que l'on eùt déterminé l’al-
paraît pourtant bien difficile que l’on parvienne à en tirer quelques-uns des renseignements qu'il était
phabet, on déchiffrerait au moins quelques mots. Dans l’état où les siècles ont mis cet ouvrage
chargé de transmettre à la postérité.
(1) Ce trône nous a paru, non pas en marbre, comme le dit M. Texier, mais en pierre calcaire, comme les assises mêmes du palais. Les dimensions données par M. Texier ne sont pas non plus exactes.
(2) Planche 35.
Plus loin, dans la même direction, on arrive à une forteresse, qui occupe le sommet d’un énorme
massif de rochers : c’est ce que les paysans appellent Sari-kalé ou « la forteresse jaune. » Un autre
massif, plus éloigné vers l’ouest, forme aussi une petite citadelle, qu'on nomme Zénidjé-kalé ou « la forteresse neuve. » C’est ce que M. Texier, nous ne savons pourquoi, appelle l’Acropole. Ces deux forts présentent de frappantes analogies. L'un et l’autre sont compris dans l'enceinte. Les rochers qui les portent se terminent, du côté du nord et de la basse ville, par de formidables escarpements , tandis que vers le sud ils tiennent au corps de la montagne, sur la pente de laquelle s’étageait la haute ville, et s’y rattachent par une sorte d'isthme. Nous avons pris la photographie de l’un et de l’autre, mais ne pouvant les reproduire toutes deux nous avons donné celle où les murs sont le plus apparents (1).
La muraille qui couronne la crête de l’escarpement est construite en assez grand appareil; les assises sont à peu près horizontales et la plupart des joints verticaux. Sur d’autres points, l'appareil est franchement polygonal. À mi-hauteur de la grande face verticale du rocher se trouve dans une anfractuosité une sorte de fenêtre rectangulaire formée, autant que l’on peut en juger à cette distance, de pièces de bois et de pierres. Y a-t-il là trace d’une réparation hâtive et postérieure, comme celle dont nous avons cru reconnaître les restes à Pichmichkalési (p. 144) ?
Du côté où s’interrompt le précipice, l'ouvrage est protégé par des ressauts et des tours qui suivent le mouvement du terrain; on en trouvera, pour l'un de ces forts , le détail chez M. Texier. La partie antérieure de la plus grande de ces forteresses (2) est formée par une saillie du rocher qui domine le reste de cette citadelle; on ne pouvait arriver à ce réduit qu'au moyen d’entailles pratiquées dans le roc, qui formaient une sorte d'échelle presque verticale; il n'y a point de véritables escaliers comme à Pichmichkalési (3). lei, comme dans cette citadelle phrygienne, chaque fort contient une citerne creusée dans la pierre vive.
Hors de cette enceinte, plusieurs autres rocs isolés avaient été aussi garnis de murailles et de tours. ? £
On trouve les débris de ces ouvrages avancés sur les hauteurs, à droite et à gauche du torrent. Du fond de la vallée, on ne pouvait songer à escalader les précipices qui en forment les parois; mais l'ennemi, arrivant par les sommets, aurait pu songer à prendre à revers ces positions importantes ; elles ont donc été protégées, de ce côté, par des murs d'appareil polygonal.
Entre ces ouvrages avancés et ces forteresses intérieures court l’enceinte qui enveloppe la ville. Ce que je n’ai vu nulle part ailleurs, l'enceinte est ici revêtue, extérieurement, d’une sorte de glacis ou talus fort bien conservé en certains endroits. Ce glacis est formé par des pierres d’inégale grandeur qui composent une sorte de pavé ou de dallage sur lequel on aurait quelque peine à marcher sans l'herbe et les buissons qui ont pris racine entre les joints. Il devait être aisé d'y faire rouler des blocs de rocher sur l’assaillant et de le renverser sur cette surface unie, glissante et d’une pente rapide. Ce talus forme l’une des faces d’un fossé profond qui servait à isoler l'enceinte des hauteurs voisines.
L'appareil de cette muraille est loin d’être partout le même, Auprès des portes, il est, au moins extérieurement, très-soigné, et formé de grands blocs qui tendent presque partout à des joints horizontaux. Le parement intérieur, formé de plus petits matériaux, est encore debout sur une hauteur de près d’un mètre. Le rempart a 4"50 d'épaisseur; la partie centrale, entre les deux revêtements,
en est formée par un remplissage en moellons et petites pierres. La porte principale paraît être celle qui est située au sud et dont M. Texier a donné une description et un dessin (4). Ornée de deux
têtes de lions qui faisaient saillie sur le jambage, elle devait être d’un assez bel effet. Aucune pré-
caution n’avait d’ailleurs été négligée pour en rendre l'accès difficile. Elle s'ouvrait dans un rentrant
(1) Planche 35. — (2) Planche 34. — (3) Page 144 et pl. 8. (4) Description de l'Asie-Mineure, t. 1, p. 213 et 228, pl. 81.
de trois mètres, et on y arrivait par un chemin oblique qui s'élevait sur le glacis et que l’on ne pouvait suivre sans prêter le flanc.
On avait voulu aussi ménager à la garnison le moyen de communiquer aisément avec le dehors.
Sur plusieurs points nous remarquons les restes de passages étroits pratiqués au-dessous de la muraille et débouchant en bas du talus, dans le fossé. Le plus remarquable est celui qui avait aussi attiré l'attention de M. Texier et qui se trouve dans la partie la plus élevée de l'enceinte, là où le sol est couvert par un bois de petits chênes ; nous en donnons le plan, la coupe et l'élévation (1). Il est formé par cinq assises doubles de pierres brutes, posées en encorbellement et contre-buttées au sommet par une rangée de blocs qui forment une sorte de clef de voûte, pendante presque partout. La porte qui donne dans le fossé est encore intacte; des trous de gonds y sont visibles; mais, en arrière du bloc qui forme le linteau, la voûte est effondrée. Par cette ouverture on peut entrer dans le couloir, et le suivre jusqu'à 45 mètres de distance : il va du sud au nord, et s'élève suivant une pente assez marquée. À une seconde visite, en suivant avec la boussole sur le talus la direction du souterrain, nous découvrimes l'issue intérieure du corridor, cachée derrière le rempart sur lequel
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Plan de Intrée
passait la muraille et au sommet duquel se trouvait une porte. A cette porte appartenaient des pierres énormes, ornées d’une moulure en forme de doucine grossière et gisant sur le sol. Pour en revenir au corridor souterrain, peut-être l'issue par laquelle il débouchait dans le fossé était-elle masquée par des buissons, de manière à favoriser une surprise. Ce curieux couloir rappelle celui qui règne dans les murs de Tirynthe ; seulement, si les blocs sont ici plus petits, le couloir: a environ 15 mètres de plus qu'à Tirynthe. Sur un petit plateau, dans l’enceinte, à peu de distance du point où y aboutit ce souterrain, se voit une aire qu'entourent des fondations en gros blocs qui dessinent des redans. Entre ces restes de murs, on distingue des traces de scellement et une grosse pierre qui porte une moulure en gorge. Il y avait là quelque édifice public ou peut-être un poste fortifié destiné à surveiller les abords de la porte du corridor.
Ce serait donc une intéressante entreprise que de relever tout ce qui reste de cette enceinte, de ses
(1) Voir Description de l'Asie-Mineure, pl. 82, fig. IV. M. Texier n’a donné que le moins intéressant, la poterne vue du dehors.
ATEANS 83
forts détachés et de ses ouvrages avancés. De ce travail on tirerait toute une étude sur l’art de la fortification tel que l’entendaient les Assyriens et les Mèdes. On rencontrerait plus d’une analogie entre les dispositions dont nous trouvons ici la trace et celles que nous révèlent, outre les ruines mêmes, les bas-reliefs assyriens où sont figurées des scènes de guerre ; ces bas-reliefs aideraient l'architecte à restituer les remparts, les tours et les portes de cette cité cappadocienne.
Il resterait ensuite à voir en quoi les procédés des ingénieurs orientaux diffèrent ou se rapprochent de ceux qu'ont suivis les ingénieurs grecs, et si les Grecs, pour leur architecture militaire comme pour l’architecture et les sculptures de leurs temples, ont eu pour premiers maitres les artistes qui avaient élevé et décoré Babylone, Ninive, Ecbatane et Persépolis.
Le second des chapitres dont se composerait une description complète de ces ruines serait consacré aux bas-reliefs connus dans le pays sous le nom de Zasili-Kaïa, mot à mot «la roche écrite. » Là,
nous serons encore plus brefs, n'ayant pas l'intention de chercher à présenter ici une explication
complète de cette série de bas-reliefs. À ceux qui tenteraient cette difficile entreprise, nous offrons du moins des matériaux plus exacts et plus riches. Aux données que fournissent nos photographies et nos dessins M. Guillaume ajoutera quelques renseignements sur des détails de costume, sur des accessoires qui se trouvent, soit dans la main des personnages, soit dans le champ des bas-reliefs. Beaucoup de ces détails ont aujourd’hui trop peu de saillie pour que le cliché photographique en ait gardé trace, d'autant plus qu'en maint endroit le roc, plongé dans l'ombre, s’est couvert de taches et de plaques de lichen. M. Guillaume a donc dù promener ses doigts sur ces surfaces et ajouter au témoignage de la vue celui du toucher.
Les bas-reliefs que nous avons étudiés se divisent en trois groupes. Le plus important est celui qui couvre les parois d’une sorte de salle à peu près rectangulaire, taillée dans un massif de rochers qui la ferme de trois côtés et qui laisse au sud-ouest, vers la ville, une large ouverture (lettres À à K du plan). Le deuxième groupe se compose de figures qui ornent les deux côtés d’une galerie pratiquée dans le même massif, à l’est de la précédente (N- P). On peut regarder comme formant un troisième groupe deux figures placées dans un renfoncement, à l'entrée d’une sorte de fente qui communique avec la galerie (L-M) (1). Tout cela est à ciel découvert, ce qui explique l'état de dégradation où se trouvent aujourd'hui ces bas-reliefs, malgré la dureté de la roche, un calcaire cristallin. Cette dégradation, les dessins de M. Texier n'en donnent aucune idée. On dirait, à les voir, des bas-reliefs conservés
comme ceux du Parthénon; or ici la pierre, d’un grain moins fin et moins ferme que le marbre, exposée d’ailleurs à toutes les intempéries sous un climat assez rigoureux, donne parfois à peine le contour etle mouvement des figures.
La seule précaution prise pour assurer la durée de ces figures, ç’a été de les couvrir d’une couche d’enduit qui, à certaines places, est encore adhérent à la surface du roc. Ce stuc, de couleur jaunâtre, se détache sous le couteau, en minces et dures écailles. Tout autour des personnages, la surface du roc avait été creusée de quelques centimètres de manière que les figures ressortissent au centre d’une sorte de cuvette verticale. Quelques-uns seulement des bas-reliefs (lettres L, M, O du plan) sont dépourvus de cet encadrement.
Aujourd'hui, le sol de la grande salle est formé par de la terre où poussent du gazon et des broussailles. Il n'en était pas ainsi dans l'antiquité. On voit encore, en plusieurs endroits, au-dessous des bas-reliefs, une sorte de banquette où nous avons cru reconnaître la trace d'une rigole. Au-dessous de cette saillie la paroi est ravalée au ciseau, et, avec quelques coups de pioche, on atteint le roc horizontal et nivelé à la main. Voilà ce que nous avons trouvé à gauche en entrant dans l'enceinte ; mais les tableaux dont se compose la procession ne sont pas tous à la même hauteur. Il y a donc eu, au-dessous des bas-reliefs de droite, place pour une sorte de piédestal en saillie (G& du plan). Plus
(4) Voir pl. 37.
bas se creuse une gorge qui surmonte un banc. De ce côté, la couche de terre végétale s'élève plus haut, et nous n'avons pas eu le temps de pousser une fouille jusqu’à la roche vive. Dans l’état primitif, était partout cette roche, aplanie et nivelée, qui formait le sol de cette enceinte.
Le sujet représenté dans la grande salle, quel qu’en soit le sens, peut se définir comme la rencontre de deux cortéges. Deux processions parallèles, partant de l'entrée, se développent, l'une sur la paroi de gauche, l'autre sur celle de droite; elles font le tour de la salle en marchant à la rencontre l’une de l’autre, et les personnages qui les conduisent semblent s’aborder sur la paroi du fond. Dans tous les personnages du cortége de droite, hors dans un seul, le second, on croit reconnaître des femmes, à la robe longue dont les plis réguliers tombent jusque sur la cheville, aux cheveux qui tombent en tresses sur les épaules. Dans chacune des deux séries, les personnages vont grandissant à mesure qu’ils approchent du point de rencontre ; de 0"73 à 0"80 qu'ils ont près de l'entrée, ils arrivent, dans le groupe central, à près de 2 mètres (1). Cette différence d’échelle s'explique, croyons-nous, par une idée naïve que l’on rencontre chez presque tous les artistes primitifs : c’est le désir de marquer l'importance relative des personnages par la différence de leur taille. Les hommes du commun
ne peuvent être aussi grands que les princes et les rois; les rois même doivent être de moins haute
stature que les dieux. L'artiste traduit tout d’abord ainsi, pour l'œil de la foule, des distinctions qu'un art plus savant marquera par la différence du costume et surtout par le caractère plus ou moins élevé des mouvements et des types.
Expliquer la scène figurée par la rencontre des deux cortéges, c'est chose moins simple que ne paraissait le croire l’académicien qui, chargé de faire un rapport sur la découverte, alors récente, de M. Texier, reconnaissait ici Aséerté appelant à l'immortalité un monarque vertueux (2). On a présenté, de cette grande scène, deux espèces d'explications que résume ainsi M. Vinet: « Vivement frappés du caractère symbolique propre au grand bas-relief du fond, MM. Raoul-Rochette (3) et Lajard (4) se sont accordés à reconnaître dans les deux principales figures les grandes divinités de la
religion assyrienne, le dieu Sandon, transformé en Hercule par les Grecs, et la déesse Mylitta, l’ana-
logue d’Aphrodite.. D'autres savants, notamment ceux qui ont exploré eux-mêmes Ptérion, voient ici l'alliance de deux peuples sous les auspices des dieux. Quels sont ces peuples ? A l’époque où le ciseau a taillé ces figures, tout est obscurité pour nous dans l’histoire de l'Asie ; les dates sont incer-
taines et les personnages à demi fabuleux. L'absence de toute inscription épaissit encore la nuit; aussi est-on loin d’être d'accord, »
M. Texier, dans la première explication qu'il avait donnée de ce monument, avait reconnu à première vue des Paphlagoniens et des Amazones. Plus tard, il y a cherché un souvenir de l'introduction en Cappadoce du culte d'Anaïtis, la grande déesse médique et des dieux Omanus et Anandate qui, d'après Strabon, partagent ses autels ; ces bas-reliefs représenteraient les Sacæa, fêtes où l'on commémorait, dans tout l'empire médique, l'anniversaire d’une victoire remportée sur les Saces, conquérants d’origine scythique (5). Hamilton, lui, incline à voir ici un roi de Pe
rse ef un roi de Lydie qui s’avancent, accompagnés de leurs serviteurs, pour traiter de la paix ; à droite seraient les Perses, à gauche les Lydiens et les Phrygiens. M. Kiepert (6) est aussi frappé des grands bonnets coniques, et insiste sur le passage dans lequel Hérodote signale les tiares terminées en pointe, que portaient
(1) Voir la planche 38, qui donne, réduits à une même échelle, d’après l’ensemble des documents que nous avions entre les mains, tous les bas-reliefs de la grande enceinte.
(2) Nous empruntons cette citation à M. E. Vinet. Son article sur les éssions de Phénicie et d'Asie-Mineure, publié dans la Gazette des Beaux-Arts, nous à mis sur la voie de bien des rapprochements instructifs.
(3) Mémoires sur l Hercule phén
ien et assyrien (mémoires de 1848, vol. XVII, p. 180). (4) Sur le culie de Vénus en Orient et en Occident, 1837-1849, p. 1109.
(5) 4sie-Mineure (Univers pittoresque), p. 615.
(6) 4rchäologische Zeitung, Berlin, 1843, p. 44.
les Saces ou Scythes Cimmériens, race qui domine dans l'Asie antérieure jusqu’au temps d'Alyatte et de Cyaxare I* (1).
M. Barth va plus loin (2). Pour lui, ces bas-reliefs représentent le mariage d’Aryénis, fille d’Alyatte, avec Astyage, fils de Cyaxare. Il trouve même ici, sous forme symbolique, l'indication du singulier événement qui amena la paix. Il s’agit de cette éclipse totale du soleil qui effraya les soldats d'Alyatte et de Cyaxare. M. Barth a cru voir deux disques, emblèmes du soleil et de la lune, tenus
en l'air par les deux figures monstrueuses que représente notre planche 48; ces disques feraient
allusion à l’éclipse. Nous n’avons trouvé rien de semblable. Selon nous, il ne faut point chercher ici la représentation d'événements historiques, et ces bas-
reliefs ont surtout un caractère religieux.
Nous n'appuierons pas sur ce fait que l’un au moins de ces deux cortéges contient des personnages ailés qui n’appartiennent pas au monde réel (lettre D du plan); en effet, dans les bas-reliefs de Ninive et de Persépolis, des génies analogues figurent souvent à côté du roi quand il est représenté offrant le sacrifice ou la prière.
Ce qui est plus significatif, c’est que les accessoires, supports de figures ou d'objets portés par elles, paraissent avoir un caractère symbolique et mystérieux.
Remarquez surtout les taureaux mitrés et affrontés dans le bas-relief du fond, les montagnes et les épaules humaines qui, là, servent de support aux personnages de gauche, les animaux fantastiques qui, au même endroit, soutiennent les personnages de droite. Ce qui pour nous a le plus d'importance, c’est un détail que reproduisent nos planches 45, 50 et 51. Il s’agit de cette pelite figure, faite de deux jambes, d’un buste et d'une grosse tête, qui a l'air d’une maladroite imitation de la forme humaine. Dans cet objet on a déjà reconnn la racine de mandragore (3).
Cette plante, si on l’arrache au moment où le fruit est mûr, présente une capsule de forme arrondie, portée sur un très-court pédoncule qui sort d’un collier de feuilles étalées au ras du sol; ce pédoncule surmonte une racine pivotante qui le plus souvent ressemble tout à fait à une grosse carotte. Parfois il arrive que cette racine soit bifide, qu’elle se divise en deux branches qui vont s’écartant de haut en bas et s'amincissant jusqu'au point où commence le chevelu. Un individu ainsi conformé offre, pour des imaginations naïves, une lointaine analogie avec un fœtus humain qui serait privé de bras. Cette ressemblance avait frappé les anciens, ce dont témoignent plusieurs textes curieux : ainsi c’est Pythagore qui appelait la mandragore dvhpwréuogeos ou la plante à forme humaine (4), c'est Columelle qui la nomme semti-homo (5). On retrouve la pensée de marquer cette analogie dans la représentation toute conventionnelle que donnent de la mandragore les anciens
traités de botanique; pendant tout le moyen âge et la renaissance, ils reproduisent, sans songer à consulter la nature, les figures consacrées par les antiques dessinateurs qui avaient illustré les manuscrits de Théophraste et de Dioscoride. On trouvera un exemple de cette mandragore des botanistes grecs dans la miniature qui sert de frontispice au célèbre manuscrit de Dioscoride, dans la bibliothèque de Vienne (6). Cette plante, qui y est accompagnée de son nom et qui figure là comme sur
comme la merveille du règne végétal, est représentée dans cette peinture à peu prè les rocs de Boghaz-Keuïi; la seule différence, c'est que, dans le manuscrit, les appendices latéraux qui représentent les bras sont plus développés. Des bouquets de feuilles, pendant des deux côtés de la tige, avaient pu servir de prétexte à l'insertion de ces appendices.
On reconnaissait à la mandragore deux espèces de propriétés. Comme presque toutes les autres (1) Hérodote, VII, 64.— (2) Barth, Reise von Trapezunt. p.45. (3) Cette opinion avait été énoncée par M. Waddington dans un mémoire resté manuscrit et dont nous n’avons pu avoir communication,
(4) Dans l’interpolateur de Dioscoride, c. 658 (IV, 76). — (
)X, 19: vesanum gramen semihominis mandragoræ. (6) Cette miniature est reproduite dans l’/conographie grecque de Visconti, t. 1, pl. 36.
solanées, elle contient un principe narcotique dont Dioscoride énumère de nombreuses applications médicales. Mais une superstition très-ancienne attribuait aussi à la mandragore d’autres vertus; on lui prêtait une puissance aphrodisiaque et fécondante. Nous n'avons pas ici à examiner ce que la science moderne pense de ces croyances populaires; il nous suffit d’en constater l’existence. Or, on croit retrouver jusque dans la Genèse la trace de cette superstition (1); divers indices attestent qu'elle était répandue chez les Asiatiques et les Grecs; enfin la célèbre comédie de Machiavel, ainsi que les commentateurs italiens de Dioscoride, nous prouvent que cette idée était encore très-accré-
ditée, au seizième siècle, en Italie. Les charlatans se servaient, pour exploiter les niais, de la racine et du fruit de la mandragore.
Il semble done bien difficile de ne pas reconnaître ici, dans cette figure deux fois répétée
rôles
que tiennent en main deux des personnages qui paraissent jouer dans ces scènes des importants, la mandragore telle que se la représentaient les croyances populaires. Dans ces deux bas-reliefs la tête de la poupée n'offre pas tout à fait le même aspect: tandis que dans le couloir (pl. 50) elle a l'apparence d'une boule aplatie, dans le grand bas-relief (pl. 45) elle est figurée par un ovale que coupe une barre verticale. Cette dernière variante nous éclaire sur le véritable caractère d’un objet que portent en main un assez grand nombre de personnages. Il est assez souvent effacé pour que la photographie n’en ait pas partout conservé la trace. On le trouvera trèsnettement figuré dans la planche 48 (2). C’est encore le fruit de la mandragore, mais cette fois
sans la racine; il est porté sur un mince pédoncule qu’entourent à la base deux ou trois feuilles.
C’est sous cette dernière forme que s’offrirait encore à nous cette même plante sacrée dans le grand bas-relief dn fond; là seulement une disposition particulière des feuilles ainsi que le mauvais état du roc rendent cet objet assez difficile à reconnaitre dans les photographies reproduites pl. 44 et 45. PI. 44, on ne distingue pas du tout les objets que portent les personnages qui s’y rencontrent, et, pl. 45, on croirait voir une fleur dans la main de celui de gauche, et dans la main de celui de droite quelque chose d'assez différent, dont on ne saisit pas très-bien le caractère. Un examen plus attentif nous a convaincus que là encore nous avons sous les yeux, comme dans les planches 40, 41 et 48, cet anneau qui figure la capsule de la mandragore. Voici ce qui déroute au premier abord : à gauche il y a deux feuilles
relevées contre la tige et dont le haut atteint presque l'anneau, ce qui donne à l’ensemble l'aspect trompeur d’une corolle ou d’un calice dessiné en perspective, artifice de dessin dont il n’y a pas trace dans
ces sculptures; à droit
, les feuilles sont au contraire ramassées en paquet au pied de la tige qui porte
le fruit et lui font ainsi une base élargie que nous ne voyons nulle part ailleurs; mais là encore, en y regardant de près, on distingue l'anneau terminal, moins large seulement et plus rond que dans la figure voisine. Peut-être l'artiste a-t-il voulu représenter ou deux variétés de la même plante ou deux états différents qu'elle traverse avant d'arriver à sa pleine maturité, suivant que les feuilles, encore fraiches, se dressent le long de la tige ou que, fanées par la chaleur de l'été, elles retombent et se fl6-
trissent sur le sol. Voici en tout cas ce qui nous paraît certain : c’est bien la mandragore tradition-
nelle que l’on trouve reproduite en divers endroits de ces bas-reliefs, ici avec la tige et le fruit seulement, là, complète, avec racine, tige et fruit mûr.
Certains indices, obscurs il est vrai el vagues, nous avertissaient déjà du rôle que la mandragore avait pu jouer dans les cultes orientaux. Ainsi M. de Longpérier a cru reconnaître la racine de mandragore sur des gemmes à légendes pehlevies ou himyaritiques, et sur des médailles frappées