FIN
J'avais conduit le Lady Nyassa à Bombay avec la ferme intention de le vendre, ce qui m'aurait été facile; mais au moment où j'allais m'en séparer, je me sentis moins disposé que jamais à abandonner au commerce d'esclaves, la région que je venais de parcourir; et je résolus de consulter mes amis avant de me défaire de ce braVe petit vapeur.
J'avais avec moi deux jeunes Anjouhannais ; ils furent placés dans une école dirigée parle docteur Wilson, missionnaire d'un grand mérite; puis ayant pourvu au rapatriement des Zambésiens, je partis pour l'Europe avec les trois matelots anglais ; et j'arrivai à Londres le 20 juillet 1864.
Déjà Mister et Mîstress Webb, dans une lettre que j'avais reçue à Bombay, m'avaient invité à prendre Newstead-Abbey pour domicile. A mon arrivée» ils renouvelèrent cette offre généreuse; et bien que je n'eusse pas l'intention de faire un long séjour chez ces excellents amis, j'y suis resté jusqu'en avril 1865. Tout ce volume, tiré de mon journal, et de celui de mon frère, a été rédigé sous leur toit; et c'est avec une profonde reconnaissance que je me souviendrai toujours de leur inépuisable bonté.
J'ai connu M. Webb en Afrique, où il chassait, avec non moins de bonheur que d'audace. Son amitié m'est d'autant plus précieuse qu'il a vu les missionnaires à l'œuvre, et qu'il ne m'accorderait pas Lon estime et son affection s'il n'était persuadé que mes collègues et moi nous sommes d'honnêtes gens, essayant d'accomplir notre tâche, et y travaillant avec ardeur.
Le gouvernement a bien voulu acceillir la proposition de la
Société géographique de Londres, et s'unir à ce corps savant pour m'aider à ouvrir TAfrique orientale aux influences civilisatrices. En outre, un de mes amis particuliers a donné mille livres pour cet objet.
Je me propose de pénétrer dans les terres, au nord des possessions portugaises, et d'y introduire le système qui a produit de si heureux eflets sur la côte de Guinée ; système dans lequel l'établissement d'un commerce licite, et celui des missions chrétiennes, se joignent aux efTorts des croiseurs.
J'espère, cette fois, remonter la Rovouma, ou quelque autre fleuve ayant son embouchure au nord du cap Delgado ; et sans négliger le travail doni il vient d'être question, je ferai tout mon possible pour côtoyer le bord septentrional du lac Nyassa, puis la rive sud du Tanganyika, afln de reconnaître la ligne de partage des eaux dans cette portion de l'Afrique.
En entreprenant cette tâche, mon désir n'est pas d'ébranler ce qui a été fait au prix de tant de fatigues et de périls par MM. Speke et Grant; mais plutôt de confirmer leurs célèbres découvertes.
Il a été publié dernièrement à Lisbonne, une série d'articles ayant pour but de mettre à néant les faits que j'ai avancés à Bath dans le meeting de l'Association britannique pour le progrès de la science. Ces articles, dus à la plume d'un M. Lacerda, ont paru dans le journal ofQciel du Portugal ; le ministre portugais des affaires étrangères vient de les faire traduire en anglais, et répandre dans la Grande-Bretagne sous forme de petit livre, d'une édition populaire. Ce qui frappe surtout dans ce document ministériel, c'est l'extrême ignorance (Je la géographie d'une région que les Portugais prétendent non-seulement connaître, mais posséder exclusivement.
Un bruit vague, mentionné par quelque vieil auteur au sujet de deux marécages, situés en aval des cataractes de Murchison, est considéré dans ce petit livre comme une preuve évidente que les anciens habitants de Senna remontaient facilement le Chiré jusqu'au lac, en dépit des douze cents pieds de chute qu*y forment les cascades que nous avons rencontrées.
POST-SGRIPTUM. 565
D'après cet opuscule, le Nyassa n'est pas autre chose qu'une large nappe, sans profondeur, ayant un courant d'une certaine violence, et que le senhor Gandido a déclaré avoir vue au nordouest de Tété ; or le Nyassa qui est un lac étroit et profond, et qui n'a pas de courant, se trouve précisément au nord-est du village indiqué.
Enfin J'ai commis une faute grave en attribuant la découverte de la principale source du Nil à Speke et à Grant, et non pas à Ptolémée, ainsi qu'au Père Lobo.
Mais en publiant ces articles, et en les faisant traduire, le ministre portugais a moins* pensé à la géographie qu'à établir ses droits sur un territoire où l'établissement d'un commerce licite avec les naturels ne rencontre d'autre obstacle que cette revendication.
Les faits qu'on vient de lire en ont donné la preuve; et nous pouvons sgouter que les prétentions du Portugal, prétentions peu fondées, à régir la côte d'Afrique depuis la baie Delagoa, jusqu'au cap Delgado , c'est-à-dire sur une longueur de 1360 milles, est ce qui perpétue la barbarie dans cette région.
Il y interdit formellement tout commerce étranger, excepté sur quelques points où il a établi des douanes , et où l'exagération du tarif, et les droits différentiels qu'il impose, ne laissent aux indigènes d'autre branche de négoce que la vente de l'esclave.
Mais jetons un regard sur cet immense littoral, dont les Portugais s'efforcent de nous faire croire qu'ils sont les possesseurs. A la baie Delagoa, nous leur voyons un petit fort appelé Lorenzo Marquez, et rien au delà des murs. A Inhambané, s'ils ont un lambeau de terre , c'est par la tolérance des indigènes. Sofala est en ruine; et à partir de Quilimané, sur une étendue de 690 milles, nous ne leur trouvons plus qu'une petite estacade, protégée par une chaloupe qui ferme la rivière d'Angoxe aux navires étrangers; et l'Ile de Mozambique, où le fort a été construit; enfin vis-à-vis du fort, sur le continent, une langue de terre d'une longueur d'environ trois mUles, où sont quelques fermes que les in-
digènes s'engagent à respecter, moyennant le tribut qu'on leur
paie tous les ans, ce que les Portugais appellent avoir les natifs
à leur solde.
Il y a de longues années que l'établissement de Mozambique
voit décliner son importance ; il est défendu par quelques centaines de soldats maladifs^ claquemurés dans le fort; et malgré la proximité de Tilot de corail, où s'élève celui-ci, il est tout au plus en sûreté.
Des esclaves sont réunis en très -grand nombre dans Ttle d'Iboe, ou d'Oïbo; néanmoins le commerce de cette tle est presque nul. Un petit fort a été bâti* à la baie de Pomba; mais il est probable qu'il n'existe plus, l'établissement qu'on voulait former dans cet endroit ayant complètement échoué. Sur la rive droite du Zambèse , les Portugais payent tribut aux Landines ; et l'effet le plus certain de leurs prétentions à la souveraineté dé cette province, est d'amener les chefs indigènes à faire la traite de l'homme, seul commerce qui ne leur soit pas interdit.
Lorsqu'on novembre 1864, le commandant du Waspy vaisseau de Sa Majesté Britannique, demanda le châtiment des auteurs d'une insulte faite à l'équipage de la Lyra^ près d'une rivière qui est au sud-ouest de Mozambique, le gouverneurgénéral auquel il s'adressait déclara qu'il n'avait aucun pouvoir sur les coupables.
En effet, les gens qui habitent les bords de cette rivière, située seulement à quarante-cinq milles de la résidence du gouverneur, sont complètement indépendants. D'une belle race, et d'un caractère énergique, ils n'ont jamais été soumis, et s'empresseraient de nouer des relations commerciales avec les étrangers, sans le titre imaginaire au moyen duquel les Portugais, soutenus par le consentement tacite des cabinets européens, éloignent d'eux tout négoce et toute influence civilisatrice.
Cette prétention du Portugal est un fléau pour cette partie de l'Afrique, et serait bientôt mise à néant sans le respect que lui accorde notre pavillon.
L'Empereur Napoléon III n'y a pas eu égard dans Taflaire du
Charles et Georges; tandis qu'en plus d'une occasion la Capitainerie de Mozambique n'a dû son salut qu'à Fassistance des matelots anglais.
L'entretien d'une escadre sur cette côte est pour l'Angleterre une dépense annuelle de plus de 70 000 livres, dépense à peu près inutile ; car, par notre acquiescement à la fausse souveraineté des Portugais, cette escadre ne réprime la traite que d'une manière partielle, et ne nous donne aucun des avantages commerciaux, qui, de l'autre côté de l'Afrique, découlent de nos relations avec les indigènes.
Un nouveau projet de loi pour l'abolition de l'esclavage a été proposé par le roi de Portugal ; mais il nous inspire peu de confiance ; on n'a jamais pris aucune mesure pour faire exécuter les lois qui régissent cette matière; et nous ne voyons dans cette proposition qu'une nouvelle demande d'acquiescement à un système qui perpétue la barbarie.
Par la chaleur de son plaidoyer, M. Lacerda a montré, sans le vouloir, que les sentiments réels de ses patrons sont favorables à Tesclayage.
Après s'être délivrés de ce cauchemar, les États-Unis, probablement, ne toléreront pas la continuation du commerce d'esclaves ; et ceci a plus influé sur le roi de Portugal, et sur son discours récent, que l'opinion de ses ministres.
Jfaévist^ftofjt. f^itHtMJtwLc
EXTRAIT D*DNB DÉPÊCHE DU LIEDTfKANT-COLONEL RIOBY,
CONSUL ET AGENT BRiTAN.'tIQUE A ZANZIBAR,
ADRESSÉE A M. ANDBRSON, BSQ. SECRETAIRE DU GOUVERNEMENT A BOMBAT.
Zanzibar, 1& juillet 1860.
«. Monsieur,
« J'aî rhonneur d'informer le Très-Honorable Govemor in Council que le docteur Albrecl Roscher, chargé par S. M. le roi de Bavière d'une mission scientifique dans Test de l'Afrique, a été assassiné le 19 mars dernier, au village de Eisoungouni, situé au N.-E., et à trois jours de marche du lac Nyassa. »
Après quelques détails sur le voyage du docteur Roscher, la dépêche ajoute :
« Ayant quitté de nouveau Zanzibar au mois de juin 1859, pour explorer le lac Nyassa, il se rendit à Quiloa, d'où il partit avec une caravane le 24 août dernier; et, le 19 novembre, il atteignit le grand lac, dont aucun Européen n^avait jamais vu les bords. »
A cette époque la nouvelle de notre découverte n'avait pas eu le temps de parvenir à Zanzibar; et l'on ignorait alors que le lac visité par le docteur allemand était le môme que celui auquel nous étions arrivé ; ce qui explique l'erreur du colonel Rigby.
Que notre découverte ait précédé celle du D' Roscher, cela ne diminue en rien le mérite de celui-ci, puisqu'il a gagné le lac par un chemin tout différent du nôtre; mais la vérité exige que nous établissions les faits sur lesquels nous nous fondons pour réclamer la priorité.
c Déjà très-malade quand il quitta Zanzibar, continue la dépêche, le docteur devint tellement faible, qu'il fallut le porter sur un brancard pendant toute la durée du voyage.
« Il resla àNoussivoua, sur les bords du lac, pendant près de quatre mois; s'en éloigna le 16 mars 1860, pour gagner la Rovouma, qu'il traversa à douze jours de marche du lac Nyassa, à l'endroit où passe la route de Quiloa.
« Son intention, évidemment, après avoir visité la Rovouma, était de revenir au Nyassa; car il avait laissé presque tout son matériel sous la protection du sultan de Noussivoua, et n'était accompagné que de deux domestiques nègres, ainsi que d'un homme et d'une femme, qui portaient ses bagages. >
La dépêche est longue et remplie de détails sur la mort du voyageur, et sur les poursuites qu'elle fit naître.
Eingomanga, le sultan de Noussivoua, et l'ami du docteur Roscher, demeure à trois jours du lac, probablement en face de la baie de Eotakota, ou même plus au sud, et appartient à la tribu desVouaîao.
D'après les dépositions des indigènes, qui à cet égard sont concluantes, le docteur Roscher avait entendu parler de nous. Le colonel Rigby suppose qu'on avait raconté à ce voyageur notre excursion au lac Chiroua (qu'il appelle Kiroiui)y et, où, dit-il, les gens de Noussivoua s'approvisionnent de sel; mais il est probable que c'est de la pointe méridionale du lac, donnant issue au Ghiré, que la nouvelle de notre présence est arrivée au docteur allemand. Il y a dans cet endroit des lavages de sel considérables; et nous y avons trouvé des Arabes de la côte, qui ont pris la fuite pendant la nuit, et auront traversé le pays des Ajahouas, où le docteur Roscher est arrivé deux mois après ^
La convexité particulière de la face, -et l'énorme dimension des oreilles qui caractérisent l'éléphant d'Afrique , sont représentées si clairement sur un tombeau égyptien du British muséum, tombeau de la vingt-sixième dynastie (quelque cinq cents ans avant l'ère chrétienne), qu'il est probable que le sculpteur a vu l'animal vivant; or, il est plus facile de croire que la bête qui a servi de modèle était do-
l. Voir la découverte du lac Nyassa, chapitre v, page 116.
mestique, que de supposer que l'artiste avait voyagé, ou qu'un éléphant sanvage avait été conduit en Egypte. Dans tous les cas, les éléphants dont on se servait à Rome et à Carthage, étaient certainement africains; et dans un traité désigné par M. R. S. Poole, les Romains imposent aux Carthaginois de ne pas dompter d'autres éléphants : c Perfugas, fugitivosque, et captives omnes redderent Romanis, et naves rostratas, prseter decem trirèmes, traderent; elephantasque, quos haberent domitos, neque domarent alios. > (Liv. XXX, 37.)
Ceci indique l'extinction d'une branche d'industrie africaine. D'autres animaux sauvages étaient également apprivoisés, ainsi que le démontrent les monumenis de l'ancienne Egypte; mais la stagnation intellectuelle, dont les Égyptiens, les tribus de race noire, et les peuples de rinde nous offrent l'exemple, remonte à une époque trèséloignée.
Quand nous parlons des Africains, le lecteur devra se rappeler que nous ne prenons pas les habitants du littoral de la côte de l'ouest pour type de la race noire, comme le font ceux qui n'ont pas pénétré dans l'intérieur du continent, et qui n'en connaissent pas les peuplades.
Parmi les documents sur lesquels s'appuie M. Lacerda pour démentir nos assertions, se trouvent quelques lignes d'une lettre particulière écrite par M. Rowley, l'un des missionnaires de Magoméro. Ces lignes, qui n'étaient pas destinées à voir le jour, ont été citées avec un tel empressement par notre contradicteur, que nous croyons devoir à notre tour publier la lettre que nous avons reçue de M. Rowley lui-môme; on verra quelle est l'opinion de celui-ci, relativement aux causes qui amenèrent les désastres de la Mission dont il faisait partie.
Mon cher livingstone,
Waller m'écrit au sujet de ma lettre à M. Glover; il me dit qu'une certaine publication portugaise, ayant cité cette lettre, ajoute, sinon dans ces termes, du moins en substance :
« Le révérend M. Rowley démontre que l'attaque desAjahouas, par le docteur Livingstone, a été la cause de l'insuccès de la Mission. >
Je n'ai jamais écrit cela, ni jamais dit quoi que ce soit d'où Ton pût inférer pareille chose.
Nos malheors ont été dûs à la perte de nos provisbns, à la tamine qui n'a pas permis de les remplacer; et, par-dessus <ouf, aux pratiques coupables des Portugais, qui font naître la guerre entre les tribusy et qui Tentreliennent, afin de pouvoir acheter les prisonniers pour en faire des esclaves.
Les Portugais nous ont rendu grand service en nous fournissant des vivres; et personnellement nous avons beaucoup à les remercier; mais leur conduite envers les indigènes est criminelle au-delà de tout ce qu'on peut dire; et je me joins entièrement à vous pour dénoncer de pareils actes.
J'ai toujours dit et pônsé que vous avez bien fait de délivrer les captifs, et de contrecarrer les Âjahouas, qui sont tout simplement des chasseurs d'esclaves. Ma lettre à M. Glover n'a pas été écrite avec l'intention de vous blâmer, ni de rejeter sur vous la responsabilité de nos actes; mais pour appropdre à nos amis que nous n'avons fait que ce que vous avez fait vous-même, et le premier de nous tous.
Si, à cette époque, vous aviez eu de notre attaqué des Ajahouas, l'opinion que vous en avez exprimée à sir GulIingEardley, je n'aurais pas écrit ma lettre ; et en voyant le mauvais efiet qu'elle paraît avoir produit, je suis très-fâché de l'avoir écrite.
Votre tout dévoué,
Henry Rowley.