CHAPITRE XVIII
Arrivée du Pionnier. — MissioDDaJres coaduits àJohanna. — L'évfiquo Mackensîe aous rejoint à l'embouchure de ta Govouma. ^- Iles Comores. — Johanna. — Nous remontons le Chiré. — Efforts de Charles LiviQg' stone pour développer la culture du coton. — Pénurie d'agents sur la côte orientale d'Afrique. — Travaux de l'Angleterre sur la cûte occidentale. — Succès de l'eipéditioD. — Esclaves sauvés. — L'Évëque accepte les offres du chef de Magoméro. — Visite aui Ajahouas. — Mission de l'évéque Mackenzie à Magoméro. — Respons^iJité du docteur Livingstone, — Retour au navire.
Le 31 jaovier 1861, le Pionnier, notre nouveau steamboat, arriva d'Angleterre et jeta l'ancre en vue du rivage. Le vent soufflait avec tant de violence qu'il ne put se hasarder à franchir la barre que le 4 février.
Deux croiseurs de la marine anglaise amenaient en même temps l'évéque Mackenzie, et les missionnaires envoyés d'Oxford et de Cambridge aux riverains du tihiré et du lac Nyassa, Ce groupe était composé de six Européens et de cinq hommes de couleur, pris au Cap. Que faire de tant de monde ! L'estimable évêque, impatient de se mettre à l'œuvre, demandait k .être conduit, avec les membres de sa mission, au village de Chibisa. Hais il y avait à cela de graves empêchements. Le gouvernement portugais refusant d'ouvrir le Zambèse à la navigation étrangère, le Pionnier avait reçu l'ordre d'explorer la Rovouma, et ne devait pas se rendre au Chiré. Nous étions déjà en retard de deux mois; en supposant qu'il fût possible de transporter leR missionnaires, il aurait fallu les abandonner sans secours dans un pays insalubre, au début de la saison la plus malsaine de l'année, et sans moyens de gagner les montagnes, ou de revenir à la côte. Non-seulement ils n'auraient pas eu de médecin ; mais eux-mêmes ignoraient le traitement de la fièvre, et il était à craindre que leur mission ne se terminât comme celle de Linyanti. Il est bien heureux que notre opposition ait
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été assez vive pour que ce projet n'ait pas en de soite ; car nos pilules, (jue l'Ëvéque avait acbetées au Cap, et dont il se croyait sûr, avaient dû être faites avec de la taleti au lieu de médicaments', nous l'avons reconnu plus tard.
Enâu l'Ëvéque se laissa persuader; il fut convenu que le vaisseau de guerre la Lyre transporterait les missionnaires à Jofaanna, et qu'ils y resteraient auprès du consul d'Angleterre, pendant que leur chef viendrait avec nous pour voir si le pays où la Rovouma prend sa source (on croyait alors qu'elle sortait du Nyassa), pouvait convenir à l'établissement d'une mission.
Le iù février, le Pionnier jetait l'ancre à l'embouchure de la Rovouma, qui, loin ae ressembler à la m^'orité des rivières africaines, se verse dans une baie magnifique, et n'a pas de barre. Nous flmes provision de bois en attendant l'Évéque, qui n'arriva que le 9 mars.
Le 11 nous remontions la rivière, qui pendant que nous étions à l'ancre avait baissé de quatre ou cinq pieds.
Tout d'abord la scènerle est bien supérieure k celle du Zambèse ; car de la mer on aperçoit les montagnes. A. huit milles de l'embouchure, vous êtes sorti des mai^liers ; et sur les deux rives s'élève une belle chaîne de collines couvertes de forêts. Un arbre qui ressemble au bois noir d'Afrique, et a le grain plus fin que l'ébène, croit en abondance sur ces rampes, où il atteint de grandes dimensions.
Très-peu d'habitants : les quelques personnes que nous avons vues étaient de race arabe, et ne paraissaient pas riches. Le courant de la Rovouma, à cette époque, était aussi fort que celui du Zambèse; mais le volume d'eau était bien inférieur. En différents endroits, notre petit navire, dont le tirant était de cinq pieds, avait de la peine à rester à flot.
Quand nous fûmes à trente milles de la côte, la rivière diminua de sept pouces en vingt-quatre heures. A partir de ce jour, les eaux ne pouvaient que baisser; la crue de mars est la dernière de la saison ; et pour ne pas courir la chance de rester là jusqu'à l'année suivante, il fut jugé prudent de regagner la mer en toute hâte. Si nous avions été seuls, nous aurions continué la route en barque ou à pied, et nous aurions poussé notre exploration aussi loin qu'il nous aurait été possible. Mais bien que l'entreprise des missionnaires fût une œuvre privée,
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totalement distincte de la nôtre, le but que nous nous proposions étant le môme, nous avions le plus vif désir de seconder nos compatriotes dans leur noble dessein. Il fut résolu que nous repartirions pour le Chiré. Une fois la mission établie, nous irions explorer le Nyassa et la Rovouma, que nous descendrions alors dans toute son étendue. Ramenés à l'embouchure de cette rivière, nous avons jeté l'ancre auprès d'une crique sortant des mangliers, et laâèvre se déclara ù, bord. Elle y resta jusqu'à ce que nous eussions complètement isolé la chambre où se trouvait la machine. La poussière de la houille, en se décomposant, répandait de fortes exhalaisons qui entretinrent la maladie pendant plus d'une ajinée.
Peu de temps après notre départ, la ûèvre ayant attaqué ceux qui conduisaient le navire, ce fut entre nos mains que retomba la direction du Pionnier, et il nous fallut bientôt naviguer sur l'Océan. Pour qui a l'habitude de s'orienter et de relever les po- ^ sitions géographiques, il n'est pas bien difficile de gouverner u n steamer qui n'a que trois ou quatre voiles, surtout quand il , n'y a là personne pour constater vos fautes, et qu'on peut tou- / jours invoquer la présence d'un courant pour excuserune bévue.
Ayant touché à Mohilla, l'une des Gomores, nous y avons trouvé une race mélangée d'Arabe, d'Africain et de Malgache. Le Madëcasse est le conquérant du pays. Cette population, qui est musulmane, a des mosquées et des écoles, où nous avons vu avec plaisir qu'on apprenait aux filles à Ure le Koran aussi bien qu'à leurs frères. L'instituteur nous a dit qu'il était payé à forfait, et recevait dix dollars pour montrer à, lire à un enfant. Les élèves qui ont de l'intelligence apprennent en six mois; il en est d'autres qui ont besoin d'une couple d'années*.
Nous nous rendîmes ensuite à Johanna pour y prendre les
1. Mous recommandona à qui de droit ce système qui ne peut qu'enga^r fia- ] sljtuleurâ perfectionner le mode d'enseignement. Est-ce pirce quo chez nous il a intérêt à multiplier les mois d'école, est-ce p^rca que la mèttiode est viGieuso, nous l'ignorons; mais nous sommes loin d'obtenir d'aussi beaux résultats que les gens des llei Comores. Ce sont lei plus habiles qui, dans nos villages , ne mellsnt que deux ans pour apprendre & lire ; les petits Français n'ont cependant pas moios d'intelligence que les petits Comorois. On a parlé d'une méthode uppelée slati- ■ légie, par laquelle les plus rèfractairea apprendraient k lire en six semaines; on ^ dit qu'elle existe depuis 182Î; nous demandons qu'on l'envoie, par Bayolte, aui i instituteurs deUobilldqui, trts-aisesde gagner leurs dix dollars en un mois, sau- J roui bien en faire usage. (flott «lu iraduciear.)
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missionnaires; et après une halte de quelques jours aux lies Comores, nous nous dirigeâmes vers le Kongoné avec l'Ëvëque et ses compagnons. Sept jours après nous avions gagné la côte et nous remontions le Zambëse pour nous rendre au Ghiré.
Le Pionnier, construit sous la surveillance éclairée des amiraux Washington et sir Baldwin Walker, tous les deux sincèrement dévoués à notre expédition, esl un excellent navire, parfaitement adapté au genre de service auquel il est destiné ; mais ■qui par malheur tire cinq pieds d'eau, ce qui lui rend impossible la navigation du Haut-Chiré. D'après le plan primitir, il ne devait tirer que trois pieds d'eau ; mais la force qu'il a fallu lui donner pour qu'il pût tenir la mer, a fait descendre de deui pieds sa ligne de flottaison ; et c'est une rude besogne et un grand ennui à chaque banc de sable dont il faut l'arracher. La peine ne serait rien encore; c'est le temps que cela fait perdre, un temps précieux qu'on pourrait employer d'une façon plus agréable, et surtout plus fructueuse. Il nous est arrivé de passer quinze jours sûr un sable mouvant, parce qu'il nous manquait deux ou trois pouces d'eau. Nous avions chassé sur nos ancres; le courant nous avait portés sur le banc de sable, et celui-ci avait glissé derrière nous, ce qui ne manque pas d'arriver dès que nous touchons. Quitter le navire en cet endroit, c'était exposer l'équipage à tous tes dangers de la ma* laria; puis comment transporter les effets des missionnaires î
Tous les jours une foule d'indigènes nous apportaient des vivres en quantité beaucoup plus grande que nous ne pouvions en consommer. L'Évfique, ainsi que MM. Horace Waller et Scudamore mettait la main à l'œuvre et nous aidait avec courage à démarrer le navire. Si le Pionnier n'avait tiré que trois pieds d'eau, nous aurions parcouru la rivière en toute saison avec la plus grande facilîlé. Dans l'état des choses, il devenait impossible de regagner le Zambèse avant la crue de décembre. Remonter un banc de sable se pouvait encore; mais quand nous le descendions, le sable s'accumulait immédiatement à l'arrière, tandis que sous l'avant du navire le courant le faisait disparaître.
Depuis notre retour au Chiré, tous les efforts de Charles Livingstone, qui déployait à cet égard le plus grand zèle, tendaient à persuader aux tribus riveraines de cultiver assez de coton pour l'exporter au loin. Avec le Ma-Robert, qui prenait l'eau partout.
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nous n'avions pu eu acheter qu'une quantité insignifiante, encore n'était-ce que pour faire nattre dans l'esprit des indigènes l'idée qu'en en cultivant davantage ils pourraient le vendre aux Anglais ; car nous savions d'avance que celui que nous prenions serait avarié dans ie navire. Toutefois, il en parvint assez en Angleterre pour qu'on y déclarât que c'était précisément le genre de coton dont le Lancashire avait le plus besoin. Le SI de fabrique indigène que nous avions envoyé en même temps, et qui nous avait coûté environ un penny la livre, excila l'admiration des manufacturiers de Manchester.
Ayant, cette fois, un navire qui nous permettait des achats plus sérieux, Charles Livingstone essaya, comme nous l'avons dit plus haut, de tourner l'activité des indigènes vers la production du colon, et le fit avec succès. La bourre fut achetée, nettoyée au batteur ; et bien que nous ayons été restreints à une aire de moins du sept milles, par le tirant d'eau du Pionnier, Charles Livingstone en trois mois put recueillir trois cents livres de coton en laine parfaitement propre, qui ne revint pas à un penny la livre. C'est peu de chose assurément si on le compare aux milliers de balles qui viennent des autres pays ; mais cela prouve néanmoins que du coton de qualité supérieure peut être produit dans cette région par le seul travail des indigènes. Et sans la chasse à l'esclave, qui peu de temps après balaya tous les habitants, il est probable qu'avant peu le coton de cette province aurait figuré avec avantage sur les marchés du monde.
Il n'a jamais été dans nos vues de transformer en opération commerciale un voyage fait au compte de l'État ; ce n'était donc pas à recueillir du coton que devaient se bornernos efforts. Nous avons cherché par des observations attentives à nous éclairer sur tout ce qui concernait ce produit; et nous avons acquis la certitude que cette partie de l'Afrique est l'une des régions qui conviennent le mieux au cotonnier ; qu'on y possède déjà deux espèces étrangères produisant d'excellent duvet; qu'elles y sont assez répandues pour qu'il soit inutile d'y porter de nouvelles semences, et que la culture de l'espèce indigène est exceptionnelle dans le pays.
Le climat n'est pas moins favorable à la production du coton que la qualité du sol ; et il n'est pas à craindre que jamais la récolte soit détruite par la gelée. Enfin, autant qu'il est permis
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de le croire, d'après les renseignemeots que nous avons pu recueillir, le travail libre est aussi productif dans cette contrée que dans aucun autre pays du globe. Mais les avantages si précieux que l'Angleterre a conférés à la côte occidentale n'existent pas ici; on n'y trouve pas un seul de ces chrétiens indigènes que l'on compte par milliers à Sierra-Leooe ; et qui malgré les défauts qu'ils peuvent avoir, sont au moins de fidèles agents commerciaux. Après avoir examiné avec soin, et comparé la situation des deux côtes, après avoirvu que dans l'ouest la sollicitude anglaise a eu surtout pour objet le plus infime des êtres, l'esclave libéré ; après avoir entendu les doléances des marchands qui se plaignent, et souvent très-hnut, de ce qu'on les empêche de traiter les indigènes comme des brutes, nous devons dire que la conduite de l'Angleterre sur la côte occidentale d'Afrique est généreuse, et paraîtra grande aux yeux de la postérité.
Ce que nous voyons ici forme avec cet état de choses un contraste frappant : l'ignorance la plus profonde, sans aucun moyen d'en sortir; nul agent dans lequel on puisse avoir confiance ; et des esclaves que l'on ne peut envoyer au loin qu'en leur promettant le pillage. Espérons que les missionnaires que nous allons installer feront poindre l'aurore de jours meilleurs, dont profiteront à la fois les Portugais et les indigènes.
En dépit des circonstances qui avaient contrarié sa marche, l'expédition avait donc été assez heureuse jusqu'alors pour atteindre le but qu'elle s'était proposé. On verra plus tard que nous avions ouvert à la culture du coton un champ qui, comprenant le bassin du Chiré et du lac Nyassa, n'avait pas moins de quatre cents milles de longueur. La conûance de toutes les tribus chez les(iueiles nous avions passé nous était acquise; et en supposant que la mission d'Oxford et de Cambridge n'ait eu qu'un succès ordinaire, comme le désir des indigènes était de se livrer au commerce, nous pouvions croire qu'une ère nouvelle commençait pour cette région, qui surpasse en étendue la partie cotonnière des États américains.
Mais nous étions arrivés au terme de nos succès. Nous allions nous trouver en contact avec les marchands d'esclaves, et il n'en fallait pas davantage pour que notre espoir fût dé^u. Si l'on réfléchit à ce que font souffrira un pays quelconque les loisqui seulement entravent la liberté du commerce, on comprendra ce
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qui doit résulter d'un système qui fomente la guerre civile, et fait de l'agriculture un danger, même en temps de paix, pour celui qui s'y adonne.
Au village de Ctiibisa, que bous avions fmi par atteindre, on nous apprit que la guerre était dans le pays des Mangaiyas, et que le trafic des esclaves y était des plus actifs. Un chef des environs du mont Zomba venait d'envoyer une députation à Ctiibisa, qui alors était dans une bourgade éloignée, pour le supplier de venir, ou de lui donner un charme qui le protégeât contre les Vouaiaos, Youaiaous, ou Ajahouas dont les bandes armées désolaient le pays. Enfin une troupe considérable de Manganjas, récemment capturés, et que l'on dirigeait sur Tèté,.avait traversé la rivière peu de jours auparavant.
L'ancien, qui administrait le village pendant l'absence de Chibisa, nous fit bon accueil, et nous donna immédiatement la permission de louer autant d'hommes qu'il en faudrait pour porter les bagages de l'Évêque. Suivis d'une escorte sufflsante, nous partîmes donc le 15 juillet pour les hlghlands, afin de montrer à M. Mackenzie la contrée qui, par sou altitude et sa température, convenait le mieux à l'élaïUssement d'une mission- Nôtre première étape fut longue et fatigante, tes quelques | hameaux qui se trouvaient sur notre passage étaient pauvres, et n'avaient pas de vivres h nous fournir. Il fallut aller jusqu'à la petite bourgade de Chîpindoul; et il était plus de quatre heures quand nous y arrivâmes. Les habitants criaient famine; & les en croire, ils n'avaient rien à vendre, et pas de case à nous prêter pour la nuit. * Marchez encore, disaient-ils, vous trouverez un village où il y a beaucoup à manger. >
Mais la course avait été assez longue ; et il fut décidé que nous n'irions pas plus loin. Avant le coucher du soleil, on nous apportait des vivres autant que nous voulions en acheter; et comme la phiie menaçait, on nous donna des cabanes pour nous tous.
Le lendemain, dans l'après-midi, nous nous arrêtions au village ik Mbamé, notre ancienne connaissance, afin d'obtenir de nouveaux porteurs. Les hommes de (Uiibisa, qui n'avaient jamais été loués, et ne savaient pas s'ils devaient avoir confiance en nous, voulaient retourner chez eux.
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Au bout de quelques instants, Hbamé nous dit qu'une chaîne d'esclaves allait traverser le village pour se rendre à Tété. Devions-nous intervenir? Telle était la question que nous nous posions réciproquement. Tous nos bagages personnels, ayant quelque valeur , se trouvaient entre les mains des habitants de Tété. Si nous délivrions les esclaves, il était possible qu'en revanche on s'emparât de notre avoir, et même des objets qui nous avaient été confiés pour les besoins de l'expédition. Mais ces faiseurs d'esclaves, pénétrant grâce à nous dans un lieu où jusqu'alors ils n'osaient pas s'aventurer ; ces chasseurs d'hommes fomentant la guerre civile pour se procurer des captifs, et se disant nos enfants pour mieux atteindre leur but, s'opposaient tellement à la mission dont nous étions chargés, mission qu'avait approuvée le gouvernement portugais, que nous ne pouvions pas nous dispenser d'agir. Il fut donc résolu que nous essayerions d'arrêter ce commerce odieui qui profitait de nos découvertes pour s'étendre.
Il y avait à peine quelques minutes que nous étions avertis, quand une longue chaîne composée d'hommes, de femmes et d'enfants, liés à la file les uns des autres, et les mains attachées, serpenta sur la colline, et prit le sentier du village. Armés de fusils, et parés d'une toilette pimpante, les noirs agents des Portugais, placés à l'avant-garde, sur les flancs, et à l'arrière. de la bande marchaient d'un pas délibéré. Quelques-uns tiraient des notes joyeuses de longs cornets de fer-blanc; tous prenaient des airs de gloire, comme des gens persuadés qu'ils ont fait une noble action. Néanmoins dès qu'ils nous aperçurent ; ces triomphateurs se précipitèrent dans la forêt, et tellement vite, que nous ne ftmes qu'entrevoir leurs calottes rouges et la plante de leurs pieds.
Le chef demeura seul au poste ; il était en avant, l'un de nos hommes le reconnut et lui serra vivement la main. C'était un esclave de l'ancien commandant de Tété ; nous l'avions eu nousmême à notre service, et nous le reconnûmes à notre tour. Aux questions qui lui furent adressées à l'égard des captifs, il nous dit qu'il les avait achetés ; mus les captifs, interrogés ensuite répondirent tous, à l'exception de quatre, qu'ils avaient été pris en combattant. Pendant que nous faisions cette enquête, le chef avait disparu. Les prisonniers, restés seuls avec nous, s'age-
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nouillèrent et battirent des mains avec éaergie pour exprimer leur gratitude.
Nous eûmes bientôt coupé les liens des femmes et des enfants; mais il était plus difficile de délivrer les hommes. Chacun de ces malheureux avait le cou pris dans l'enfourchure d'une forte branche de sis à sept pieds de long, que maintenait à la ^orge une tige de fer solidement rivée aux deux bouts. Cependant, au moyen d'une scie qui, par bonheur, se trouvait dans les bagages de l'Évëque, la liberté leur fut rendue. Nous dfmes alors aux femmes de prendre la farine dont elles étaient chargées, -et d'en faire de la bouillie pour elles et pour leurs enfants. Tout d'abord elles n'en voulurent rien croire ; c'était trop beau pour être vrai. Mais quand l'invitation leur eut été renouvelée, elles se mirent promptement à l'œuvre, firent un grand feu, et y jetèrent les cordes et les fourches, leurs maudites compagnes de tant de nuits douloureuses, et de tant de journées pénibles.
Beaucoup d'enfants avaient à peine cinq ans ; il y en avait de plus jeunes. Un petit 'garçon disait à nos hommes avec la simplicité de son 3ge : * Les autres nous attachaient et nous laissaient mourir de faim : vous nous avez détachés , vous ; puis vous nous donnez à manger; quidonc vous êtesî et d'où venezvous î»
Deux femmes avaient été tuées la veille pour avoir essayé de détacher leurs courroies. Il fut dit à tous les captifs qu'il leur en arriverait autant s'ils cherchaient à s'évader. Une malheureuse mère, ayant refusé de prendre un fardeau qui l'empêchait de porter son enfant, vit aussitôt brûler la cervelle au pauvre petit. Un homme accablé de fktigue, et ne pouvant plus suivre les autres, avait été ex))édié d'un coup de hache. L'intérêt, à défaut d'humanité, aurait dû prévenir ces meurtres ; mais nous avons toujours vu que dans cet affreux commerce le mépris de la vie humaine, et la soif du sang parlaient plus haut que la , raison. - ■'
L'Évéque ayant été se baigner dans un petit ruisseau qui coule • au-dessous du village, n'était pas présent à l'arrivée des captifs. Il avait eu d'abord quelque doute au sujet de notre intervention ; mais à son retour il approuva chaudement tout ce que nous avions fait; et s'il avait été là, il nous aurait prêté main forte. La prudence est bien vite oubliée quand la question qui
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se pose à un homme de cceur est celle-ci : Faut-il oui ou non sauver son semblable?
Quatre-vingt-quatre esclaves, femmes et enfants pour la plupart, furent ainsi délivrés. On leur dit qu'ils étaient libres, et pouvaient aller où ils voudraient; ils aimèrent mieux rester avec nous. L'Évêque eut la sagesse de se les attacher avec l'espoir d'en faire les membres d'une famille chrétienne. Ainsi disparaissait la plus grande difficulté queces messieurs auraîejit eu à vaincre. Ce n'est ordinairement qu'après plusieurs années que les indigènes ont assez de conQance dans les missionnaires pour se laisser guider par des étrangers dont les usages ne ressemblent en rien aux leurs, et qui ne donnent, pour expliquer leur conduite , que des motifs complètement en dehors de tout intérêt personnel.
Nous partîmes le lendemain matin pour le village de Sache, avec nos libérés ; les hommes portaient gaiement les bagages de l'Évêque. Ajant commencé, nous ne pouvions faire la chose à demi ; huit autres captifs, rencontrés sur notre chemin furent donc mis en liberté. En apprenant cela, des marchands qui se trouvaient dans le village, décampèrent aussitôt avec une centaine d'esclaves. Le docteur Kirk, appuyé de quatre Makololos, courut à leur poursuite ; mais en dépit de leurs efforts et de l'énergie qu'ils déployèrent, le docteur et ses hommes ne purentrejoindre les traitants qui arrivèrent sans encombre àTêté.
Six esclaves furent encore délivrés à notre passage chez Mongazi; et deux traitants furent mis en fourrière pour les empêcher d'aller avertir les chefs d'une bande nombreuse qui était sur le point d'arriver. Nos prisonniers nous dirent d'eux-mêmes que cette bande était dirigée par les hommes du gouverneur, et nous proposèrent de nous conduire près des agents de Son Excellence; mais il nous convenait mieux de les tenir sous bonne garde que de les avoir pour guides. Parmi les gens du Cap, formant la suite de l'Évêque, il se trouvait deux noirs, qui, ayant été esclaves, se montraient fougueux émancipateurs, et se chargèrent de garder nos prisonniers. Dans leur désir de ne pas les perdre de vue, au lieu de faire le guet alternativement, ils veillèrent de compagnie, et s'endormirent tous les deux vers quatre heures du matin. Les prisonniers, qui ne dormaient pas, s'enfuirent naturellement. L'un des gardiens s'étant aperçu
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de l'évasion, se précipita hors de la case en criant : ■ Us sont partis! ils ont emmené les femmes, et emporté mon rifle; tirez sur eux. tirez sur euxl > Le fusil et les femmes se retrouvèrent à leurs places; nos fugitifs étaient trop contents de sauver leurs personnes pour s'embarrasser d'autre chose.
Le jour suivant, cinquante nouveaux esclaves furent encore relâchés; et tous, sans exception, étant nus comme la main, reçurent assez d'étoffe pour se vêtir, mieux sans doute qu'ils ne l'avalent été de leur vie. Le chef de cette bande, un bomme connu pour être l'dgentdes principaux marchands de Tété, nous assura qu'il n'avait agi, ainsi que tous les autres, qu'avec l'au- • torisation du gouverneur. Il n'avait pas besoin de nous le dire; il est matériellement impossible qu'une entreprise quelconque ait lieu à Tête sans que le gouverneur le sache, et sans qu'il y y prête les mains.
La partie des hautes terres que voulait visiter l'Évéque avant de choisir t'endroit oîi il fonderait son établissement, appartenait k Chihouaha ou Chibaba, le plus généreux et le plus noble des chefs Manganjas que nous eussions rencontrés â notre précédent voyage. En arrivant chez Nsambo, près du mont Chiradzourou,nousapprtmesque Chibaba était mort et que Chigounda, l'avait remplacé.
Soit qu'il eût connaissance des projets de l'Évéque, soit que de lui-même il en ait eu la pensée, le nouveau chef, engagea M. Mackenzie à venir se fixer avec lui à Magoméro, ajoutant qu'ils y auraient tous les deux assez de place. Cette invitation cordiale influa énormément sur l'Évêque, et parut le décider. Il aurait choisi un terrain plus prés de la rivière, s'il avait pu compter sur celle-ci pour faire arriver ses approvisionnements ; mais les Portugais ayant réclamé la possession du Cbiré, bien que jamais ils n'en eussent occupé même l'embouchure, avaient fermé ce cours d'eau, ainsi que le Zambèse, à la navigation étrangère.
Nos regards se tournèrent donc vers la Rovouma, qui devait nous faire pénétrer jusqu'au lac Nyassa, et nous ouvrir les vastes régions du centre. Un vapeur était déjà commandé pour la navigation du lac; et voyant la salubrité des Highlands qui s'étendent bien loin vers le nord, l'Évêque aima mieux se rapprocher du Nyassa et de la Rovouma que du Cbiré.
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Dès que la saissioD devait s'établir à Magoméro, il devenait important d'empêcher le pays de se dépeupler. Pour cela il fallait persuader au chef des AJahouas de renoncer aus razzias d'hommes et d'enfants, et de tourner l'activité de ses sujets vers une industrie paisible.
Le 22 au matin, on nous dit que les Ajahouas approchaient, et qu'ils avaient brûlé un village à quelques milles de celui où nous étions. Laissant derrière nous les captifs libérés , nous partîmes aussitôt pour rejoindre cette armée dévastatrice. Le chemin était couvert de Hanganjas qui fuyaient en masse devant les chasseurs d'hommes; ces malheureux , abandonnant txtut leur avoir, n'avaient d'autres provisions que ce qu'ils portaient sur leurs têtes.
Les-champs se succédaient sur notre passage; le maïs elles fèves y étaient mars, mais personne n'était là pour les cueillir. Tous les villages étaient déserts ; l'un d'eux où nous avions vu à notre dernière visite tant d'hommes occupés à tisser le coton de leurs jardins, et que nous appellîons entre nous le Paisley des montagnes, avait été brûlé. Des monceaux de grain étaient épars dans la plaine et le long des routes : les vainqueurs, pas plus que les fugitifs, n'avaient pu les emporter.
Vers deux heures, éclatèrent de nouveaux incendies ; et nous entendîmes les chants de triomphe se mêler aux gémissements des femmes qui pleuraient ceux qu'on avait tués. L'Ëvéque nous fît agenouiller, et prononça une fervent* prière. Au moment où nous nous relevions une longue lilc d' Ajahouas, suivis de leurs captifs, descendaient la montagne. Déjà les premiers de la bande avaientgagné leur village; car on entendait leurs femmes les saluer de cris joyeux. Le chef quitta le sentier pour nous voir, et monta sur une fourmilière afin de compter nos hommes. Nous lui criâmes que nous étions venus avec l'intention de lui parler; mais quelques-uns des Manganjas qui nous suivaient, ayant fait entendre ces paroles : « Voilà notre Chibisa, > l'Ajahoua prit la fuite en hurlant; et cria d'une voix. perçante : • Nkondo ! nkondo i • (Guerre I guerre !)
Nous ne savions pas alors que Chibisa, ayant la réputation d'être un capitaine habile, et un puissant magicien, les paroles des Manganjas démentaient notre langage pacifique. Les prisonniers jetèrent leurs fardeaux, et se sauvèrent dans la mon-
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tagne. Uo corps nombreux d'Ajahouas sortit du village en courant, et nous entoura presqu'aussitot , bien que la plupart de ses membres fussent cachés dans l'herbe, ou derrière les saillies du roc. En vain leur disions-nous que ce n'était pas pour nous battre, mais pour leur parler que nous venions à leur rencontre; ils ne nous écoutaient pas.
Encore enivrés de la victoire qu'ils avaient remportée sur trois villages, et croyant avoir facilement raison d'une simple poignée d'bommes, les Ajahouas commencèrent à lancer leurs flèches empoisonnées, qui, décochées avec une grande force, arrivaient à plus de cent yards. L'un de nos gens ayant eu le bras traversé, nous nous dirigeâmes lentement vers le haut de la montagne- Ce mouvement de retraite, qu'ils attribuèrent à la peur, fit craindre ans Ajahouas que nous ne vinssions à leur échapper ; et ils se rapprochèrent de nous par un 'élan furieux. Quelquesuns, n'étant plus qu'à une cinquantaine de pas, exécutèrent une danse hideuse, tandis que le cercle dont les autres nous entouraient se rétrécissait de plus en plus ; et que la réserve emmenait les femmes et les esclaves. Quatre de leurs guerriers avaient des mousquets, et nous obligèrent de répondre à leur feu. Lorsqu'ils virent à quelle distance portaient nos balles, ils prirent la fuite ; mais, du haut de la montagne, quelques-uns nous crièrent qu'ils allaient nous suivre , et qu'ils nous tueraient pendant notre sommeil.
Deux seulement de leurs captifs nous rejoignirent. Il est probable, toutefois, qu'à la faveur de l'alerte qui venait d'avoir lieu, la majeure partie des esclaves avaient pris la fuite.
Affamés et n'en pouvant plus, nous revînmes au village que nous avions quitté le matin. Jamais nous n'avions passé de journée plus désolante. Bien que nous n'eussions pas de reproches à nous faire, nous étions profondément tristes de ce qui était arrivé. C'était la première fois que nous étions attaqués par les indigènes, et qu'il nous avait fallu tirer sur eux. Nous n'étions nullement préparés au combat ; la possibilité d'avoir à nous défendre un jour ou l'autre avait bien ^té reconnue; mais cette fois notre démarche étant toute pacifique, et le pays n'offrant pas de gibier, nos hommes n'avaient reçu chacun qu'une seule cartouche. Nous-mème, nous n'avions pas notre revolver ;
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et le fusil rayé que nous portons ordinairement était resté dans le navire, où nous l'avions laissé à cause de l'humidité de la saison. Si les efTets de cette chasse à l'esclave sur le caractère de ceui qui la pratiquent nous avaient été mieux connus, nous aurions envoyé aux Ajahouas un message et des présents, avant de chercher à les voir.
Le lendemain de cette malheureuse aCTaire, nous eflmes la visite du vieux Chinsounsé qui venait conjurer l'Évéque de s'établir auprèsde lui. ( Chigounda, lui dit-il, n'est qu'un enfant ; c'est avec le père, non avec le fils, qu'il faut vivre. » Mais il était évident que le brave homme ne tenait à la mission que pour s'en faire un bouclier contre les Ajahouas; et sa demande ne fut pas écoutée. Pendant qu'il nous suppliait de chasser les maraudeurs, il avait recours à un moyen qui, pensait-il, nous ferait engager le combat ; il expédiait dans les villages où nous devions passer des émissaires qui, arrivant hors d'haleine, répandaient le bruit que les Ajahouas nous poursuivaient; et qu'ils allaient nous rejoindre. Il lui fut rappelé qu'à moins d'avoir à nous défendre, ainsi qu'on nous y avait obligés la veille, nous ne nous battions jamais; que nous étions venus chez eux pour empêcher la guerre, pour leur apprendre à adorer le Seigneur, à ne plus trafiquer des enfants du Père céleste, et à cultiver des produits qu'ils pourraient échanger, au lieu de se vendre les uns les autres. > En ce cas, répondit-il avec aigreur, je suis un homme perdu. »
L'Évéque, éprouvant ce qu'eût ressenti la plupart des Anglais à la perspective de voir les gens dont il prenait la direction, capturés par ces voleurs d'hommes , proposa immédiatement d'aller délivrer les esclaves qui étaient encore aux mains des Ajahouas, et de chasser ces derniers du pays. Tous les membres de l'expédition applaudirent à ce projet, excepté le docteur Livingstone. Mieux valait, pensait celui-ci, que l'Évéque attendit, et vit le résultat de l'échec que venaient de subir les traitants.
Évidemment les Ajahouas étaient poussés par les marchands de Tété. Peut-£tre, si on leur montrait les avantages qu'ils pourraient retirer d'un autre commerce, en changeraient -ils, bien que ce fût peu probable; car la chasse à l'esclave, qu'ils avaient faite pendant longtemps pour le marché de Quilimaoé,
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était passée dans leurs habitudes. Mais ce qu'il y avait de certain, c'est qu'on ne trouverait aucun appui ctiez les Manganjas. De vieilles querelles de village à village, les faisaient se réjouir des calamités qui affligeaient leurs voisins les plus proches; et leur morcellement les rendait une proie facile pour quiconque voudrait s'emparer d'eux. Suivant nous, il fallait leur prêcher l'union contre l'ennemi commun ; et leur faire comprendre que , sous aucun prétexte, la mission n'interviendrait dans leurs disputes.
L'Évéque ayant demandé si, au cas où les Manganjas réclamaient de nouveau son appui contre les Ajahouas, il devrait faire droit à leur requête, » Non, lui avons-nous répondu, vous en souffrirez ; mais n'intervenez pas dans les querelles des indigènes. » Le digne pasteur a honnêtement inscrit ces paroles dans son journal. Si nous entrons dans ces détails, c'est parce que l'avis qu'on vient de lire n'ayant pas été suivi, nous avons été blâmé des faits qui ont eu lieu, comme si les missionnaires n'étaient pas responsables de leur actes. M. Makenzie avait trop de dignité pour permettre qu'il en fût autrement.
A dater de cette époque, l'expédition du Zambëse n'eut plus aucun rapport avec la mission de l'Évêque. Elle regagna le navire, et se mit en mesure de se rendre au lac Kyassa.
Nous nous déclarons de grand cœur responsables de tout ce quis'est fait jusqu'alors; et sans nous joindre au parti qui l'approuve, si plus tard l'Évêque s'est fourvoyé dans certaines collisions avec les chasseurs d'esclaves, nous qui connaissons les circonstances dans lesquelles il était placé, et la nature sensible et dévouée de cet excellent homme, nous excusons la faute qu'il a commise.
La mission fut provisoirement établie sur un promontoire, formé par un détour du Hagoméro, petite rivière limpide, et tellement froide, qu'on a les membres tout engourdis quand on se les lave dans ses eaux par un matin de juillet.
Cet endroit, d'un aspect agréable, complètement entouré d'arbres feuillus et majestueux, devait être occupé par les missionnaires jusqu'à ce que l'Évêque eût acquis des connaissances positives sur le pays, les habitants, leurs relations politiques ; et pût choisir un lieu salubre, situé de manière h devenir un centre de civilisation chrétienne.
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Tout semblait promettre le succès, le temps était délicieui, pareil à celui des plus beaux jours d'Angleterre; les vivres arrivaient en abondance, et ne coûtaieni presque rien. L'Ëvèque étudiait le langage du pays avec ardeur; M. Waller commençait à bâtir ; et M. Scudamore improvisait une sorte d'école primaire, le meilleur de tous les moyens pour apprendre une langue qui n'a jamais été écrite.
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CHAPUBE XIX.
Nouveau départ pour le lac Nyassa. — Portage du canot au delà des cataractes. — Orateur bossu. — Petit lac de Pamalombé. — iDdices de Malaria.— LacNyassa. — Profondeur, étendue, fonne, baies, montagnes et orages de ce lac. — Population nombreuse. — Gâteaux de moucheroDs. — Poisson. — Indolence apparente des habitants. — Engourdissement de la peau. — Filets de Bouaié. — Étoffe d'écorce. ^ Pélélé.
— Générosité de Marenga. — Atrocités du commerce d'esclaves.
— Premier vol qu'on nous ait fait en Afrique. — Tombeaux. — Mazitous. — Quatre jours de séparation. — Chemins rocaîlleui. — L'homme ennemi de l'homme. — Notre devin. — Ëlâphants.- — Arabes de Katanga.
— Géographie arabe du Tanganyika et du Nyassa. — Le commerce d'esclaves. — Cases en papyrus. — Jeunes filles élevées pour être vendues, — Une vieille femme sensée. — Rencontre d'une bande d'Ajahouas. — Jeux athlétiques.
6 août 1861. Revenus de Magoméro depuis quelques jours, Dous partons pour le lac Nyassa clans une guigue légère, menée par quatre avirons. L'un des matelols anglais, et une vingtaine de serviteurs nous accompagnent. Ctiemin faisant nous louons des hommes pour transporter la guigue, dont les cataractes de Hurchison rendent le portage nécessaire sur un espace de quarante milles. Nos porteurs reçoivent par jour, une coudée de cotonnade ; cet aunage étant considéré comme une très-forte paye, il se présente deux fois plus d'hommes que nous n'en demandons. La difficulté est d'en réduire le nombre ; ils nous suivent en foule, et si le matin nous ne prenions pas par écrit ie nom de ceux que nous avons engagés, nous serions exposés le soir à payer des gens qai n'auraient travaillé que pendant les dernières minutes. Lea hommes d'un village portent le bateau jusqu'au village suivant; dès notre arrivée, nous faisons dire au chef que le lendemain matin de nouveaux porteurs nous seront nécessaires. Il nous voit payer les autres ; et le lendemain, à l'heure dite, ses gens sont prêts à partir; nous n'avons pas besoin de les attendre. Ils font beaucoup de
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bruit, lorsque le fardeau est lourd ; toutefois parier ou crier ne leur fait pas perdre tialeine.
Le pays est rocailleux, le sol peu profond, mais tapissa d'herbe, et couvert de forêts éclaircies. De temps à autres on abat de petits arbres pour faciliter le passage de nos porteurs, qui ont la bonté de considérer notre bateau comme une preuve de nos intentions paciGques.
Nous traversons plusieurs rivières, dont les plus larges sont le Houkourou-Madsé et le Lé&oungoué. Les habitants des deux rives, celte fois, sont polis et obligeants. Notre bateau, qui nous donne la faculté de passer d'un bord à l'autre sans avoir recours à leurs pirogues, a fait apparaître leur courtoisie qui ne s'était pas montrée lors de. notre première visite.
n y a souvent une énorme différence d'un village à l'autre. Dans celui-ci tout annonce la prospérité : les cases sont grandes et bien faites, les vivres abondent, on y fabrique de l'étoffe ; les habitants ont la figure ouverte, ils sont généreux, honnêtes, et vendent leurs denrées avec plaisir. Tandis qu'à càté, les gens sont défiants, mal nouriis, mal logés, à peine vêtus, n'ont aucune obligeance, et rien à vendre, bien que leurs terres ne soient pas moins fertiles que celles de leurs voisins.
Nous cAtoyons le Chiré aQn de mettre à profit tous les intervalles navigables ; mais en s'éloignant de la rivière on trouve un pays comparativement plat, sur lequel on pourrait faire une bonne route.
Du commencement à la fin des rapides, la chute est de douze cent pieds, répartais, comme nous l'avons dit plus haut, sur un trajet de quarante milles; et plusieurs des cinq principales catardctes sont d'une grandeur Imposante, .iprès avoir passé la dernière de ces cascades, nous lançons dèûnitivement notre guigue sur les eaux du haut Chiré, dont le courant est si faible, qu'il indique peu de différence de niveau entre la rivière et le lac, sur lequel en réalité nous sommes dès à présent. Le lit, que nous remontons, est protitod et large; d'abord un peu tortueux, et décrit une longue courbe vers l'est jusqu'au moment où il n'est plus qu'à cinq ou six milles du .Mont Zomba.
Les indigènes considèrent le haut Chiré comme un prolongement du lacNyassa; car à la place où la rivière approche du lac Chiroua, un peu au nord des montagnes, ils disent que les hip-
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popotames, qui sont de grands voyageurs nocturnes, passent d'un lac dam l'autre. A cet endroit le terrain est plat, et il faudrait peu de temps pour franchir la distance qui sépare les deux lacs. ^
II est rare que la vitesse du courant soitici de plusd'un nœud à l'heure ; tandis que pour le bas Cblré elle est de deux nœuds à deux nœuds et demi.
Nos Makololos, <jui font la route h pied, suivent la rive droite ; ils y trouvent des milliers de Manganjas campés dans des huttes provisoires. Ces malheureux habitaient les montagnes de l'autre rive, et ont quitté leurs villages pour fuir les AJahouas.
Le pays est âpre, le sol aride et couvert de bauhinias. Cependant quelques-uns des fugitifs ont commencé à piocher la terre, et sèment le peu de grain qu'ils ont apporté. Les effets du jeûne se font déjà remarquer sur ceux dont les vivres ont été saisis ou brûlés par les chasseurs d'esclaves.
Un nain difforme, orateur et premier ministre de Kalonjéré, l'un des chefs de ces Manganjas, a fait de grands efforts pour nous décider à combattre les AJahouas, et à les expulser du pays. Mais il n'a pas pu nier, qu'en vendant ses sujets, Kalonjéré n'ait engagé ces maraudeurs à venir chasser sur ses terres. C'est le second nain bossu auquel nous voyons remplir ces importantes fonctions ; l'autre était premier ministre d'un chef batoka des rives du Zambèse.
Nous dérangeons sur notre passage une foule de corraorants à poitrine blanche. Nous avions déjà rencontré cette espèce entre les cataractes, où nous l'avons vue pécher. Ces cormorants vivent ici avec beaucoup d'autres oiseaux d'eau ; ils prennent leur poisson pendant la nuit, et passent la journée k dormir sur les arbres, ou au milieu des herbes aquatiques.
Les hippopopotames abondent; l'un d'eux est arrivé sur nous, et a ouvert une si large bouche, quli semblait vouloir avaler notre guigue. Il en était si près, qu'en écartant les mâchoires, l'eau qu'il a fait jaillir, est retombée sur nos cordages ; toutefois il ne nous a fait aucun mal.
Pour éviter les bandes des Ajahouas qui maraudent sur la ■ rive gauche, nous poursuivons notre route sur la rive droite, et nous cûCoyonslePamalombé. Ce petit lac a dix ou douze milles
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de Long, sur cinq ou six de large. II est presque entièrement entouré d'une ceinture de papyrus, tellement épaisse que nous avons eu beaucoup de peine à nous y frayer un passage. Ces roseaux, d'une hauteur de dix h douze pieds, croissent si près les uns des autres qu'ils interceptent l'air ; et il se dégage tant d'hydrogène sulfuré du milieu de cette clôture, que le fond de notre bateau est devenu tout noir pour y avoir été exposé pendant une nuit. Des myriades de moustiques y annoncent la malaria, comme ils le font probablement toi^jours.
Profitant de cette révélation, nous avons quitté ce lieu malsain, et nous sommes allés en toute hâte chercher une résidence plus salubre et plus agréable sur les bords du Nyassa.
Le 2 septembre nous étions sur le lac, où nous nous sentions vivifiés par un air plus frais et plus pur. La profondeur était d'abord ce qu'il fallait examiner. Elle est indiquée par la teinte des ondes, qui, sur une largeur de quatre cent cinquante à neuf cents yards, i partir du rivage, est d'un vert clair, auquel succède le bleu indigo de l'océan Indien ; couleur qui est celle de tout le Nyassa.
Le haut Chiré nous a donné une profondeur de neuf à quinze pieds. A un mille du bord occidental du lac, nous avons trouvé cette profondeur augmentée de neuf à quinze brasses. Ayant ensuite doublé le grand promontoire, que nous avons nommé cap Maclear, en l'honneur de notre excellent ami, l'astronome du cap de Bonne-Espérance, nous n'avons pas rencontré le fond avec une sonde de trente-cinq brasses. Au couchant, le bord du lac présente une série de baies dont le fond est sableux près du rivage; et dont la profondeur, à un mille de la cûte, varie de six à quatorze brasses.
Dans une baie rocheuse, située environ par 11° 40' latitude sud, nous avons eu des sondages de cent brasses, et n'avons pas trouvé le fond, à l'extérieur de la baie, avec une ligne de pèche de cent seize brasses. Toutefois ce dernier coup de sonde n'a pas été satisfaisant, la ligne s'étant rompue comme on la remontait. Jusqu'à présent nous croyons pouvoir dire que ce n'est qu'auprès du rivage qu'un vaisseau pourrait jeter l'ancre.
Le bras d'où sort le Chiré, au midi du lac, a environ trente milles de long sur dix ou douze de large. Quand on a doublé le cap Maclear, si l'on regarde au sud-ouest, on voit un autre bras
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qui se dirige vers le sud, et a une longueur de quelque dix-huit milles, sur une largeur de dix à douze.
Ces deux branches donnent i la partie méridionale duNyassa la forme d'une fourche, qui rappelle un peu la botte de l'Italie. La portion la plus étroite, qui se trouve près de la cheville, a dix-huit ou vingt milles. A partir de cet endroit le lac se développe en s' étendant vers le nord; et dans son dernier tiers ou son dernier quart, n'a pas moins de cinquante à soixante milles de lai^. Sa loi^ueur est de plus de deux cents milles. Il se déploie exactement du nord au sud, ou h trés-peu de chose près. Ni avec la boussole, ni avec un excellent chronomètre, nous n'avons pu découvrir la moindre trace de cette déviation vers l'ouest, indiquée sur les cartes précédentes, où elle est fort prononcée,
La saison nous est très-défavorable ; l'air est obscurci par la fumée ; et les vents d'équinoxe empêchent la traversée du lac ; il nous est Impossible de nous rendre & la cdte orientale. Nous avons fait l'esquisse des montagnes de l'est, et relevé leur situation, chaque fois que nous avons pu voir le soleil au moment où, sortant de derrière ces montagnes, il commence à paraître. Opérés sous différentes latitudes, ces relèvements nûus ont permis d'estimer la laideur du lac en plusieurs endroits, au moins d'une façon approximative. Les mesures que nons avons obtenues par ce moyen, s'accordent avec le temps que les indigènes mettent pour franchir le Nyassa aux différents points où ils vont d'un bord à l'autre, tels que Tsenga et Molamba; Vers le commencement du tiers supérieur ils proStent de l'Ile de Ghizoumara pour traverser le lac. Au nord de celte lie, dont le nom veut dire fin, terminaison, ils suivent la côte pour gagner l'autre rive, bien que ce détour allonge la route de plusierus journées.
Le lac nous parut tout d'abord enfermé dans un cercle de montagnes; mais la belle rampe, couverte d'arbres, que l'on voit à l'ouest, est simplement la tranche d'un plateau élevé.
Gomme toutes les mers étroites, et profondément encaissées, le Nyassa a des tempêtes subîtes et d'une incroyable fureur. Nous y avons passé, il est vrai, les mois de septembre et d'octobre, peut-être les plus mauvais de tous; et l'ouragan nous a surpris plusieurs fois. Nous voguions tranquillement sur l'eau bleue, avec une légère brise; tout à coup, sans que rien nous
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eût averti, on entendait rugir le vent, et il accourait traînant derrière lui des masses àe flots irrités. Un matin, pris subitement par les vagues qui déferlaient autour de nous, et dans l'impossibilité d'avancer ou de reculer, nous avons dû jeter l'ancre à un mille du rivage, par sept brasses de profondeur. Il y avait à la cdte un ressac tellement fort, que notre bateau, d'ailleurs sî mince, aurait été mis en pièces si nous avions voulu at^ terrir.
Les vagues les plus effrayantes se précipitaient trois par trois, avaient leurs crêtes écumeuses réduites en poudre, et rejetêes derrière elles. Un apaisement de courte durée suivait chacun de ces triples élans. Si l'une de ces lames à crinière blanche avait frappé notre esquif, nous étions perdu3;car elles arrivaientavec une force irrésistible, venant du rivage et s'y pressant, roulant à droite et à gauche, accourant de toutes parts, sans cependant nous atteindre.
Six mortelles heures s'écoulèrent en face de ces horribles trios, dont chacun d'eux pouvait emporter la fin de notre expédition dans sa crête neigeuse. Un nuage bas, sombre, isolé, de forme étrange, descendu lentement des montagnes, demeura pendant tout ce temps là directement au-dessus de nous. Une bande d'engoulevents {œmetomU vexillarius), qui, dans nulle autre occasion ne se montrent dans le jour, planaient dans la tempête comme des oiseaux de mauvais présage.
Nos rameurs, saisis du mal de mer, se coucliaient et ne pouvaient plus maintenir le bateau devant la lame. Les riverains du lac et les gens de notre suite, debout sur les rochers, s'écriaient à chaque vague qui semblait devoir nous engloutir : ■ Ils sont perdus! Ils sont morts I ■ Lorsqu'enlin la tourmente se modéra, et que nous pûmes gagner le rivage, ils nous acclamèrent avec chaleur comme après une longue absence.
A partir de ce moment, nous nous en sommes rapportés k l'avis de John Neil, notre matelot, qui, ajant été pécheur sur la côtS d'Irlande, sait ce que c'est que de naviguer sur une côte orageuse. Souvent , par son conseil , nous avons évité de ces grains furieux qui nous forçaient de rester cois pendant plusieurs jours ; mais il n'avait jamais vu de pareilles vagues. Nous étions obligés tous les soirs d'atterrir la guiguepour l'empêcher de sombrer à l'ancre; et si nous ne pensions pas que ces coups
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de vent ne se produisent qu'à une époque de l'année, nous appellerions le Nyassa le lac des Tempêtes.
Aucun affluent de grande importance ne vient tomber dans le Njassa du côté de l'ouest. Les cinq rivières que nous avons vues en longeant la cAte occidentale, ne versaient pas alors toutes ensemble autant d'eau qu'il s'en écoule par le Chiré. Elles ont une largeur de quinze à vingt vards; quelques-unes sont trop profondes pour être passées à gué; mais l'évaporation doit être considérable.
Toutefois ces cours d'eau, joints à ceux de même volume qui descendent des montagnes du nord, et de celles de l'est, peuvent motiver la crue du lac pendant la saison des pluies, sans qu'il y ait besoin pour cela d'aucune rivière importante. Les riverains de la partie septentrionale assurent qu'il n'y a pas de grosse rivière dans leurs parages. Néannloins, pour expliquer le cours permanent du Chiré, il parait nécessaire qu'un affluent considérable ait existé jadis. Des marques blanches, tracées distinctement sur les rocbers, montrent que les eaux du lac s'élèvent, pendant la saison pluvieuse, à trois pieds au-dessus de i'étiage. Les pluies commencent ici en novembre; et le Chiré ne déborde qu'au mois de janvier.
En surplus du grand havre, situé au couchant du cap Maclear, la côte occidentale du Nyassa présente, ainsi que nous l'avons dit plus haut, une série de petites baies, ayant toutes à peu près la même forme, un seuil sableux et une plage couverte de galels; elles sont séparées les unes des autres par des pointes rocheuses, et des rocs détachés qui s'avancent assez loin du côté de la pleine eau. La grande baie, qui se trouve au sud-ouest, formerait un port magnifique, le seul véritablement sûr que nous voyions au couchant.
Le territoire adjacent est bas et fertile, bien qu'il soit coupé en diflêrents endroits par des marais peuplés de hérons, de grues couronnées, de bandes de canards et d'oies sauvages, ainsi que d'autres oiseaux. On trouve dans la partie méridionale des plaines fécondes de dix ou douze milles, bordées autant qu'on peut le croire à première vue, par des chaînes de grandes collines bien boisées, et presque parallèles à la direction du lac.
En s'avançant vers le nord les montagnes deviennent plus hautes; les gradins se succèdent, les sommets s'élèvent et
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s'échelonnent jusqu'à ce que la crête supérieure se dessine vaguement sur le ciel, et ferme l'horizon ; la vue est magnifique. Toujours plus au nord, la plaine se rétrécit, elle disparaît, et les montagnes surgissent directement du lac. Ces dernières forment, nous a-t-on dit, la limite du vaste plateau qu'elles bornent au nord-est; plateau fertile, offrant de bons pâturages, convenant h l'agriculture, et dont une partie seulement est habitée par des Zoulous, venus du midi il ; a quelques années. Ces Cafres possèdent de grands troupeaux de bétes h cornes, et augmentent constamment leur tribu en s'incorporant les peuplades voisines.
Jamais nous n'avons rencontré en Afrique de population aussi compacte que sur les bords du Nyassa. Dans la partie méridionale, les villages forment une chaîne presqu'ininterrompue. I^ rive de chacune des petites baies, dont nous avons parlé, est couverte d'une foule épaisse chaque fois qu'y apparaît notre bateau à voile, qui, pour les riverains, est un spectacle nouveau ; et, quel que soit l'endroit où nous abordions, nous sommes immédiatement entourés d'hommes, de femmes et d'enfants qui se pressent par centaines pour regarder les chirombos, c'est-Â-dire les animaux sauvages.
Mais le grand plaisir, est de voir manger les hôtes; jamais les lions et les singes du jardin zoologique n'ont attiré plus de spectateurs. 11 n'y a que l'effet produit par l'hippopotame sur les civilisés des bords de la Tamise qui puisse se comparer au succès que nous obtenons ici. La foule émerveillée forme autour de nous une forêt de têtes noires, dont les regards expriment le plus vif intérêt. lîéanmoins ils veillent les uns sur les autres, afin que pas un d'eux ne franchisse la ligne que nous avons tracée sur le sable; et ils nous laissent nos coudées franches.
Deux fois les curieux allèrent jusqu'à soulever le bord de la voile qui nous abritait, de même que nos gamins écartent les rideaux d'une ménagerie ambulante; mais au total ils sont polis. S'ils nous appellent chirombos, ainsi qu'ils nomment les animaux sauvages dont ils mangent la chair, non pas les bêtes immondes, c'est qu'ils sont persuadés que nous ne les comprenons pas. Aucune amende, aucune taxe ne nous a été imposée, n n'y a eu qu'un village où ils se sont montrés impudents; et la bière leur avait monté la tête.
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Le sol, cultivé sur une assex grande étendue, produit du maïs, du riz, des patates, du soi^bo et du millet en quantité ' considérable. Au nord du lac, c'est le manioc qui obtient la préférence; et la cassave, unie au poisson faisandé, constitue le fond de la nourriture des habitants.
Il se joint à cela un aliment bizarre, que ces tribas septentrionales récoltent pendant une certaine saison. Gomme nous arrivions au point où nous nous sommes arrêtés, nous vîmes des nuages qui se dirigeaient vers le aud-est, et ressemblaient à la fumée s'élevant des herbes auxquelles on a mis le feu. Nous supposâmes qu'une terre invisible, cachée précisément par ces masses fumeuses, se trouvait dans le voisinage, et que nous approchions de l'extrémité du lac. Toutefois, le lendemain matin, ayant traversé l'une de ces nuées épaisses, nous découvrîmes que ce n'était ni fumée, ni brouillard; mafs des myriades de moucherons, que les riverains appellent Koungo, c'est-à-dire nuage, ou brume. Ils remplissaient l'air jusqu'à une immense hauteur, et fourmillaient sur le lac où ils n'enfonçaient pas, grâce Jt leur légèreté. Obligés de fermer les yeux et la bouche en traversant cette nuée vivante, nous nous sentions frapper la figure comme par une neigé très-fine que fouette le vent. A la sortie du nuage, notre bateau renfermait des milliers de ces moucherons.
Les habitants recueillent ces menus insectes pendant la nuit; ils les font bouillir, et en confectionnent de grosses galettes dont ils sont très-friands. Un de ces gâteaux épais d'un pouce, et de la dimension du bonnet bleu des laboureurs d'Ecosse, nous flit offert; il était brun, et avait un peu le goût da caviar, ou des sauterelles salées.
D'excellents poissons, dont la plupart nous sont inconnus,* abondent dans les eaux du Nyassa. Le tat^jika ou mpaia, qui, d'après le docteur Kirk, est de la famille des carpes, se rend dans les rivières pour y frayer, ainsi que font les saumons. Le plus gros mpasa que nous ayons vu mesurait deux pieds et quelque chose. Ce poisson, qui est d'un éclat éblouissant, est le meilleur que nous ayons mangé en Afrique. C'est aux mois d'aoïlt et de septembre qu'il remonte les afiluents du lac; à cette époque il fournit une pèche abondante aux riverains, qui s'inquiètent peu de savoir si le temps de le prendre est passé.
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Dans tous les cours d'eau s'installent des pêcheries remplies 'd'écluses, et renfermant de grands paniers d'où le poisson, une fois entré, n'a guère de chance de sortir. En outre, au-dessus de chacun de ces établissements, sont placés des Glets qui s'étendent d'une rive i l'autre ; si bien qu'on se demande avec surprise commentlesanjikale plus s^ace peut remonter la rivière. Il est possible que pendant la nuit il trouve moyen de passer; mais dans ce pays-ci le poisson, pas plus que celui qui le prend, n'a ni fête, ni dimanche.
C'est principalement avec des filets que se pêche le poisson du lac ; on voit cependant des hommes, même des femmes, leurs bébés sur le dos, pécher h la ligne du haut des rochers.
Un fîlet à petites mailles est employé pour prendre le fretin d'un poisson argenté qiii ressemble au brocheton, et qui peut af'oir deux ou trois pouces quand on le pêche. On en ramène souvent des milliers d'un coup de filet. Nous en avons mangé une fois; ils étaient amers, comme si on les eût assaisonnés d'un peu de quinine ; cela venait probablement de ce qu'on ne leur avait pas enlevé le fiel.
Quelques espèces, vivant dans l'eau profonde, sont prises avec des paniers en forme de nasse, auxquels sont attachés des flotteurs. On entoure souvent ces paniers d'une couche d'herbe pour attirer le poisson qui vient y chercher de l'ombre.
La pêche du Nyassa occupede véritables floltilles, composées de belles pirogues; les rameurs s'y tiennent debout, et se hasardent quelquefois à prendre le large par une très-forte houle. Nos Makololos avouent qu'ils ne sont pas de force à lutter avec ces canotiers habiles, eux qui n'ont pas voulu traverser le Zambèse parce qu'il faisait grand vent.
' Tout d'abord les riverains du Nyassa vous font l'effet d'être peu laborieux, disons même d'une franche paresse. On les voit dans le jour dormir d'un profond sommeil sous les arbres touffus du rivage, et ils semblent mener une vie facile. Mais quand on les connaît mieux l'impression est différente. Ces gens, qui dorment la grasse matinée, ont fait un rude travail depuis la veille.
Dans l'après-midi ils commencent à se remuer, examinent leurs filets et les réparent, puis les transportent dans les canots, et enroulent les cordes et les lignes. Le soir venu, Us se
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dirigent, à force de rames, vers les meilleures stations de pèche ; et les voilà posant leurs filets, et les relevant à grand'peine, jusque vers la fin de la nuit.
La fièvre ne les épargne pas; on remarque autour de leurs bouches l'éruption qui en indique souvent la fin; et nous avons vu le frisson les saisir et se manifester, bien que les fonctions de la peau soient chez eux beaucoup moins nctives que chez nous.
Faisons remarquer à ce sujet que, pour Hre adoptés par les Européens , comme le recommandent certaines personnes, les usages des naturelsauraient besoin d'être appropriés à l'extrême sensibilité de notre peau , éminenmient excitable. Nos barbes croissent autant d'une semaine à l'autre, que celles des indigènes le font en un mois.
Bien que les crocodiles soient nombreux dans le lac, et y atteignent parfois des proportions extraordinaires, on nous a dit qu'il était rare que quelqu'un fût emporté par ces monstres. Quand ils se procurent facilement du poisson, qui est leur aliment naturel, les crocodiles ne sont guère à. craindre pour les hommes. Mais lorsque l'eau est bourbeuse, ainsi qu'il arrive à fépoque des crues, ils ne distinguent pas leur proie, sont affamés, et deviennent très-dangereux.
Depuis notre arrivée sur les bords du lac nous voyons beaucoup d'hommes et d'enfanis récolter le bouazé, en préparer les fibres, et en confectionner des filets d'une grande longueur. Leur maille n'est pas nouée comme la nâtre ; ils font pour l'arrêter, et cela invariablement, ce que les marins appellent un nœud plat; mais leur navette est la même que celle dont nous nous servons.
A en juger par la quantité de cotonnade qui se porte dans les nombreux villages de la rive méridionale , il est évident que beaucoup de bras actifs, et de mains patientes, doivent être employés à la culture du coton, et aux divers travaux qu'exige celui-ci, depuis la cueillette Ijusqu'au tissage.
Il se prépare, en outre, avec l'écorce d'un arbre qui n'a pas encore, été décrit, mais qui appartient au groupe .des cisalpiniies, une étoffe dont la fabrication est trës-active d'un bout à l'autre du lac. II faut à la fois beaucoup de travail et beaucoup de temps pour se procurer cette écorce, et pour arriver.
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par le rouissage et le battage, à la rendre ijeuce et flexible. La prodigieuse consommation qui se fait de ce cuir végétal annonce qu'il se détruit tous les ans un nombre immense des arbres qui le fournissent; cependant les forêts voisines ne paraissent nullement dégarnies.
La population est loin d'être belle sur les rives du Nyassa ; les femmes sont fort laides, pour ne rien dire de plus, et se rendent littéralement hideuses par les moyens qu'elles adoptent pour s'embellir. Toutes sans exception, portent le pélélé, cet ornement qui transforme la lèvre supérieure en un véritable bec.
Les plus ctiers de ces bijoux sont en étain ; ils ont la forme d'un petit plat. Quelques-uns sont en quartz blanc, et donnent à la beauté qu'ils décorent l'air de s'être planté dans la lèvre un morceau do bougie diaphane, qui lui dépasse le bout du nez. Des élégantes, exagérant la mode, comme il arrive partout, ne se contentent pas d'un pélélé, et s'en insèrent un autre au-dessous de la lèvre inférieure. Un petit nombre de ces horribles machins sont en argile d'us rouge sanglant; c'est ce qu'il y a ' de plus nouveau, le suprême du genre ; et c'est tellement hideux que, malgré l'habitude, nous ne pouvons le regarder sans horreur.
Toute celte population est tatouée des pieds à la tête ; chaque tnbu a son dessin qui la caractérise. Les Matoumbokas ou Atlmbokas, par exemple, se font sur le visage de petits reliefs arrondis, qui leur donnent l'air d'avoir la peau couverte de verrues ou de boutons. Avant d'être défigurées par celte affreuse coutume, qui leur grossit les traits et les fait paraître vieilles, les jeunes Glles ont le visage agréable. Leurs dents sont magnifiques; mais entaillées, ou bien limées en pointes, comme celles des chats. Quant à leur vêtement, l'extrême exiguïté de son étoffe le rend indescriptible.
Au moral, les tribus du Nyassa diffèrent peu des autres peuples. On rencontre chez elles de fort braves gens ; et beaucoup d'individus qui ne sont pas meilleurs que ne le permettent les circonstances. Ils ont la main généreuse; nous ne sommes jamais allés voir tirer un filet, ce qui nous arrivait souvent, sans qu'un poisson nous fût offert. Un jour que nous naviguions sur le Pamalombé, des hommes, qui venaient de déposer sur la rive le produit de leur pêche, nous appelèrent, et nous firent
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ET SES AFFLUENTS. 3il
présent d'une quantité de poissons magnifiques. Arrivés une fois assez tard dans un petit village des bords du lac, nous vtmes des gens démarrer deux pirogues, prendre leur seine, la b'alner, et revenir en toute bâte nous offrir la totalité de leur coup de Glet.
Marenga, un chef de la rive septentrionale, grand et bel homme, ayant un beau nez aquilin, et demeurant à cette époque dans une forêt, où il s'était fortifié par une eslacade, à une vingtaine de milles du mont Kovouiroui, se conduisit à notre égard en véritable gentleman. Son territoire s'étendait à partir de Dambo, jusqu'au nord du mont Makousa. D'une extrême libéralité , il ne se borna pas & nous donner de la bière et des provisions abondantes. ■ Avez>vous de ces choses-là dans votre paysî 1 nous demanda-t-il, en désignant son bracelet de fer, orné de cuivre, l'un de ses bijoux les plus précieux. Notre réponse ayant été négative, il le déût aussitôt, et nous pria de l'accepter. Sa femme, à son tour, nous donna celui qu'elle portait.
Le 7 octobre , en revenant des montagnes qui avoisinent l'estrémitè nord du lac, nous repassâmes chez Marenga. Il lit tous ses efforts pour nous retenir au moins un jour; sa bière, disait-il, était prête; et il voulait nous la faire boire. £nlin quand il nous vit décidés à partir pour profiter du vent qui nous était favorable , il nous chargea de provisions qu'il envoya chercher, avant même que dous lui eussions donné la moindre chose.
Notre bateau à voile était pour son peuple un sujet d'admir ration. Nous n'avons pas de Bazimo, disaient les pauvres gens, ou si nous en avons ce n'est pas la peine d'en parler, puisque nous n'avons pas su nous inventer cela.
Mankambira , nous a également fort bien traités. Mais dans tous les lieux où se pratique la vente de l'homme, on est déshonnète et insolent. Ce trafic maudit ne laisse sur sa route que ruine et corruption. La première parole qui nous est adressée dans tous les endroits où les traitants passent le lac, est celle-ci ; > Venez-vous acheter des esclaves? > Sur notre réponse, que nous sommes Anglais, et n'achetons jamais personne, les questionneurs prennent un air d'arrogance, et refusent quelquefois de dous vendre des vivres. Cette conduite a dû
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35S LB ZAHBÈSB
leur être inspirée par les Arabes, dont les barques négrières ont été saisies à diverses reprises par les croiseurs anglais. Nous avons trouvé chez ces gens-là beaucoup de perles, de fil de laiton, et de cotonnade de fabrique étrangère ; quelques-uns avaient des armes à feu .
C'est aux environs de l'un dts ports fréquentés par les marchands d'esclaves que nous avons été volés pour la première fois depuis que nous sommes en Afrique. Nous savons maintenant par expérience qu'il y a chez ces peuplades des voleurs non moins habiles que parmi les civilisés. Peut être est-ce un hasdrd; mais nous n'avons jamais rien perdu, jamais rencontré de gens insolents, ou couru de dangers de la part des hommes, que dans les lieux où s'exerce la traite.
Le jour dont il est question, nos gens , voulant faire une oi^e de bière, s'étaient éloignés d'une trentaine de yards alîn que nous n'entendissions pas les propos qu'ils tiendraient après boire. Deux d'entre-nous avaient eu un léger accès de fièvre. Vers quatre heures du matin quelques personnages aux doigts subtiles se glissÈrent entre nos lits pendant notre sommeil, et nous débarrassèrent de la majeure partie de nos effets. La voile de notre bateau, sous laquelle nous doroHons , flanqués lâchement de nos rifles et de nos revolvers, était ouverte ; et l'exploit n'avait rien de difficile. L'un de nous sentit bien qu'on remuait son oreiller, mais dans l'état de douce somnolence où il était plongé, il supposa que l'un de nos serviteurs lui arrangeait ses couvertures ; et il le ^aissa faire.
A l'heure habituelle , chacun de nous s'éveilla l'esprit tranquille, ainsi que font les honnêtes gens. > Mon sac, qui n'est plus la! et mes bottesl et mes habitsi s'écria le premier qui ouvrit les yeux. — Et les miens t dit le second. — Les miens aussi I cria le troisième; et le sac de rizl et le sac de perles! — Est-ce qu'on a pris ta cotonnade? * Heureusement que t'un de nous s'en était servi comme de traversin ; et le ballot était sauvé. Perdre notre étoffe aurait été perdre notre bourse.
Les voleurs nous avaient laissé le baromètre anéroïde, et une paire de bottes, qui sans doute ne leur avaient pas fait envie. Des poissons et des plantes séchés qu'ils avaient tirés d'un sac, y avaient été remis à la hAte; mais beaucoup d'autres échantillons avaient disparu.
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ET SB8 APPLUBSTS. 353
Tous nos vêtements se bornaient à ce que chacun portait sur soi. L'un de nousdevaità la curiosité féminine d'avoir conservé ses habits de fête. La veille , qui se trouvait un dimanche, il s'était éloigné avec l'intentinn de prendre un bain et de changer de costume. Entré dans les roseaux, il regarda auto'jr de lui avant d'Ater son pantalon, et aperçut une foule de dames, les yeux braqués sur sa personne, u remit prestement l'habit qu'il avait sous la main, et s'éloigna sans se baigner. Ici vous avez honte de la, pâleur de votre peau; vous vous semblez contre nature : comme un brin de céleri ou comme une souris blanche. De retour au camp notre baigneur reçut des visites qui se prolongèrent; et bref, s' étant 'couché en toilette, il ne perdit que ses effets de tous les jours.
Ce n'étaient pas les gens de la bourgade voisine qui avaient dû commettre ce vol. Il est probable que nous avions été suivis par des voleurs qui attendaient l'occasion de nous dévaliser.
Nos soupçons tombaient sur quelques individus qui venaient de la cAte orientale ; mais n'ayant aucune preuve, pensant en outre, quesi nos effets étaient mis en vente dans le voisinage, nous l'entendrions dire, nous ne fîmes aucun bruit de celte aventure; et chacun de nous se confectionna des habits neufs. Qu'on nous e(!lt laissé nos rifles et nos revolvers, était très-heureux sans aucun doute. Mais nous trouvions fort humiliant, pour des gens armés, d'avoir été dépouillés de la sorte par deux ou trois peaux -noires.
Quelques-unes des meilleures pêcheries semblent être des propriétés particulières. Un matin nous avions cherché un abri contre la tempête dans une lagune spacieuse, qui communiquait avec le lac par un étroit passage. En travers de ce goulet était une rangée de pieux, ne laissant de l'un à l'autre que l'intervalle nécessaire pour y placer les paniers qui servent de nasse. Quinze ou vingt hommes recueillaient le poisson que les paniers renfermaient. Ils refusèrent de nous en vendre, disant que la pêche ne leur appartenait pas, et nous offrirent d'aller chercher le propriétaire. Celui-ci, arrivé peu de temps après, nous céda tout le poisson dont nous avions besoin.
Plusieurs villages ont des cimetières parfaitement disposés, et fort bien entretenus. Nous l'avons remarqué à Chitanda ; mais
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atti LE ZAUBËSE
surtout près du cap Maclear, au sud de la grande baie dont nous avons parlé. Des sentiers assez larges, et tracés avec soin bordent le cimetière au levant et au midi. Un énorme figuier s'élève au nord-est, et répand son ombre épaisse sur le champ de repos. D'autres arbres magnifiques entourent ce lieu sacré. Les tombes forment des tertres herbus, de même que dans nos cimetières; mais elles sont orientées du nord au sud, avec le chevet probablement au nord.
Le sexe du défunt est indiqué par les objets dont celui-ci a fait usage dans ses divers travaux; on les a brisés pour montrer qu'ils ne doivent plus servir. Un lambeau de filet, et les débris d'une rame annoncent qu'ici repose un pécheur. Sur les tombes ' féminines se trouvent les mortiers de bois et les pilons qu'emploient les femmes pour moudre le grain, ainsi que le panier qui leur sert de blutoir ; enfin des calebasses et des vases brisés sont rangés avec ordre autour de la fosse.
L'idée que la vie future ressemble à la vie présente ne parait pas exister chez ces peuplades; cependant il y a des bananiers au chevet de quelques-unes des tombes. Est-ce un ornement pur et simple ; ou faut-il y voir une offrande à ceux, qui dans l'autre monde, ont conservé les goûts d'ici-basî
Les habitants des villages voisins de ces cimetières nous ont fait bon accueil ; ils sont polis , obligeants, et n'ont pas mieux demandé que de nous vendre des provisions.
La partie septentrionale des bords .du lac est souvent le théâtre d'agressions violentes où le sang est répandu. Les Mazités ou Mazitous, qui habitent les hauteurs, fondent subitement dans la plaine, et se jettent sur les villages. Zoulous d'origine, ainsi que les Cafres du Zambèse, auquel les Portugais payent tribut, ils sortent de la région qui se trouve à l'ouest de Sofala etd'Inhambanê. Toutes les bourgades situées au nord du il' 44' latitude sud ont été récemment détruites par ces terribles maraudeurs, qui néanmoins se sont vus repousser chez Mankambira, ainsi que chez Marenga. Protégés par l'épaisseur des bois, et par les estacades qui entourent leurs villages, les archers de ces deux chefs pouvaient tirer sans péril sur les assaillants ; taudis que ceux-ci craignaient de s'aventurer dans les couverts, oii ils n'auraient pas pu se servir de leurs boucliers.
Nous avons trouvé au nord du territoire de Mankambira, les
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huttes incendiées, et les cadavres de nombreux villageois, tombés peu de jours avant sous les lances des Hazitous.
A la vue de pareils tableaux, qu'ils rencontraient à chaque paSjCeux de nos hommes qui voyageaient par terre, ne voulurent pas aller plus loin sans avoir l'un de nous avec eux ; d'autant plus qu'on supposait que les bandes qui avaient dévasté le pays râdaient encore dans'les environs. Il était évident que s'ils se trouvaient seuls en face des maraudeurs, nos gens pouvaient être attaqués. Leur demande étant juste, nous l'accueillîmes favorablement ; mais cette concession faillit avoir pour nous les plus graves conséquences.
Partis dès le matin, nous nous dirigeâmes vers le nord, après avoir dit à ceux qui restaient embarqués, et dont la direction était la même que la nàtre, d'aller nous attendre dans une baie qui se trouvait alors en vue. Arrivés au bout d'une heure au pied des montagnes qui surgissent du lac, il fallut nécessairement nous enfoncer dans les terres. Ceux du bateau, pensant que nous allions. tourner l'obstacle qui nous barrait le passage, continuèrent leur course. Mais bientôt le vent souffla tellement fort, qu'ils furent obligés de gagner la rive pour se mettre en sitreté. Pendant qu'ils étaient là, ils envoyèrent sur la montagne, afin de savoir où nous pouvions être. Les envoyés n'aperçurent aucun de nous; et le bateau remità la voile dès que la chose fut possible. On y était persuadé que nous avions pris de l'avance, et que nous rejoindrions la cdte au-dessus du point indiqué.
Peu de temps après la barque passa à côté d'une tle, ou plutôt d'un massif de rochers, sur lesquels étaient des Hazilous armés en guerre, et accompagnés de jeunes femmes qui semblaient leur appartenir. Le capitaine de cette bande dit à nos amis que, blessé au pied par Hankambira, il attendait sa guérison pour retourner dans son village, qui était sur le plateau . Mais il y avait là plusieurs grandes pirogues; et il étaitévident que ces rochers formaient un nid de pirates, d'où la bande sortait la nuit pour aller en maraude. Toujours est-il que ces Mazitous affirmèrent qu'un sentier doubtaitla montagne; et rassurés sur notre compte nos amis repartirent de plus belle.
A quelques milles de là d'autres pirates furent rencontrés; leur bande était beaucoup plus nombreuse ; et des centaines de
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milans et de corneilles volaient au-dessus des rochers qui servaient de repaire à ces brigands. Le D' Kirk et Charles Livingstooe furentsommésd'une voix impérieuse d'approcher du rivage ; ils poursuivirent leur course ; une quantité de pirogues s'élancèrent du milieu des récifs et leur donnèrent la chasse. L'une d'elles, surtout, montée par neuf rameurs vigoureux, persista alors que foutes les autres avaient renoncé à la poursuite. Néanmoins, un bon vent permit à la guigue de les distancer avec aisance.
Arrivés de la sorte à douze ou quinze milles de l'endroit où nous les avions quittés, nos amis pensèrent avec raison que nous étions derrière eux ; et ils virèrent de bord pour venir au devant de nous. Mais à peine se dirigeaient-ils vers le sud, qu'un nouveau coup de vent les forçait à se réfugier dans «ne baie. Ilstrouvèrent sur la cdte de nombreux fugitifs, venus de l'autre rive pour échapper à la traite. Quant aux habitants du lieu, ils en avaient été chassés l'année précédente par les Mazitous. Dans les champs abandonnés se voyait de très-beau coton, dontla soie avait généralement un pouce et demi de longueur. Quelques-uns des cotonniers avaient de telles proportions qu'ils méritaient d'être classés parmi les arbres. Nos amis voulurent acheter des vivres ; ils ne trouvèrent chez ces fugitifs qu'un petit lot de racines de manioc, et le reste d'une faible pèche, le tout d'un prix fabuleux : deux yards de calicot pour la tête d'un gros poisson.
La bourrasque s'apaisa, et nos amis reprirent le large. Quand ils repassèrent devant les pirates qui les avaient poursuivis, ceux-ci cherchèrent à les attirer, en leur criant qu'ils avaient à vendre une masse d'ivoire. Bref les coups de vent s'éttnt succédé d'une manière désolante, ce ne fut que vers la fin du quatrième jour que le bateau nous rencontra.
Voici quant à nous ce qui nous était arrivé.
Après avoir suivi pendant quelque temps le sentier où l'on nous avait perdus de vue, nous avions appris qu'il nous faudraitplusieursjoumées de marche pour tourner la montagne; et nous étions revenus à la baie, où nous espérions trouver le le bateau,qui, au lieu de nous attendre, filait rapidement vers le nord.
Nous pressâmes le pas autant que possible; mais la pente abrupte, qui, en cet endroit, forme la cdte, ne nous permettait
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d'avancer qu'arec une extrême lenteur ; et nous n'avions fait que cinq milles à vol d'oiseau quand arriva la nuit.
Le lendemain nous étions en marche au point du jour. Au premier roc habité on nous dit que la barque avait été vue la veille, allant toiyours au nord. Nous nous arrêtâmes pour déjeuner. On venait de tuer l'une des quatre chèvres qui nous suivaient, lorsqu'à la grande frayeur des gens qui étaient là, apparurent sept Mazitous armés de lances, et de boucliers, et coiffés de plumes disposées d'une manière bizarre. Moloka, un de nos MiUiololos qui savait le zoulou, vint avec moi afin de parlementer; nous n'avions d'armes ni l'un ni l'autre. A notre approche les Mazitous nous ordonnèrent de nous arrêter, au soleil, tandis qu'ils s'assiéraient sous un arbre. ' Non pas, leur fut-il répondu ; si vous vous mettez à l'ombre nous nous y placerons également. •
Us frappèrent alors sur leurs boucliers avec leurs massues ; procédé qu'ils emploient pour inspirer la terreur. Mais Moloka leur dit avec calme: ■ Ce n'est pas la première fois que nous entendons Betentir les boucliers; > et nous allâmes nous asseoir à côté d'eux. Ils nous demandèrent un présent pour montrer h leur chef qu'ils avaient rencontré des étrangers; quelque chose qui prouvât que les gens qu'ils avaient vus n'étaient pas des Arabes. Nous leur demandâmes à notre tour de nous conduire à notre barque, ou bien à leur chef,attendu que nousn'avions là aucun des objets qui pouvaient leur convenir; et pour qu'ils en fussent bien sûrs, nous vidâmes nos poches devant eux.
Voyant notre livre de notes, ils crurent que c'était un pistolet, se levèrent tous, et nous dirent de remettre cela où nous l'avions pris. Les jeuues gens commencèrent alors à faire du tap^e, et voulurent avoir une chèvre. Nous ne pouvions pas nous dessaisù- de nos bêtes qui étaient notre seule ressource. Ils insistèrent; mais on leur demanda combien des nôtres ils avaient déjà tués qu'ils se partageaient le butin; et ces paroles les firent rentrer en eux-mêmes . Leurs compagnons se montrèrent plus raisonnables; ils craignaient un piège, et n'avaient pas moins peur que nos hommes ; car, en nous quittant, ils se sauvèrent et gravirent la montagne avec la prestesse de daims effarouchés. L'un d'entre eux, probablement le chef de la bande, était marié, ainsi que l'indiquait sa chevelure, dont certaines
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358 LE ZAHBËSE
portions étaient coupées de manière k former des anneaux. On voyait à leurs dents que c'étaient des gens du pays, incorporés dans la tribu des Mazitous.
Notre chemin nous obligea de nouveau à franchir une série de crêtes, divisées pardes goi^es étroites d'une profondeur de cinq cents à mille pieds. Quelques-uns des versants oe pouvaient être escaladés qu'en se traînant sur les genoux; et, à peine avait-on gagné le faite, qu'on rencontrait la descente. Au fond de chaque ravin coulait un ruisseau d'eau vive; mais, bien que tourmenté et déchiré à l'excès, tout le massif avait été laidement peuplé. Le moindre coin de terre y avait élé mis enculture, ainsi que l'attestaient les nombreux bananiers, les buissons de fève du Congo, et les grains que personne ne récoltait. Toute la population avait été chassée ou détruite. Des villages en ruines, des ustensiles brisés, des squelettes rencontrés à chaque pas, faisaient le triste récit de la cruauté de l'homme pour l'homme. Les morts étaient si nombreux que le massacre avait dâ être motivé par les razzias des habitants. Il fallait, pour eipliquer cette boucherie, qu'ils eussent touché aux bestiaux.de leurs redoutables voisins; car.lès Zoulous, d'ordinaire, épargnent les femmes et les enfants; ils les emmènent et en grossissent leur tribu.
Le système qu'ils suivent à cet égard semble offrir toutes les conditions dont on se prévaut pour soutenir l'esclavage. Les membres de petites communes, n'ayant entre elles aucun lien, sont ainsi réunis sous un gouvernement fort, et capable de les défendre. Ils trouvent des maîtres généreux qui leur permettent d'en choisir d'autres parmi les gens de la tribu ; et leurs enfants, élevés comme ceux des vainqueurs, ne grandissent que pour être libres. Hais en dépit de tous les arguments, nos yeux et notre odorat, blessés par ces cadavres, nous disent que c'est un triste système; bien meilleur, néanmoins, que la traite qui, faisant plus de victimes, condamne les survivants h un perpétuel esclavage. Les Zoulous, dit-on, ne vendent jamais leurs captifs.
Nous avions parmi nous quelques hommes de Senna, dont un devin qui prédit l'avenir en interrogeant les dés. Les Mazitous lui ont fait tellement peur qu'il en a pris la fuite. Au moment de partir, ses camarades l'ont appelé, ont crié, ont déchai^
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leurs mousquets à plusieurs reprises ; mais rien n'a pu le décider à nous rejoindre.
11 était nuit quand nous nous arrêtâmes j et n'ayant pas allumé de feu, de peur d'attirer les Mszitous, nous couchâmes sans le savoir au bord d'un précipice. Le lendemain matin la plupart de nos hommes prétendaient ne pouvoir marcher. 11 est probable que la rencontre de la veille augmentait leur boîterie. Cependant quand il leurfut dit qu'ils pouvaient retourner chez Hankambira, à l'exception de Moloka et de Charlie, qui viendraient avec nous, ils n'y consentirent qu'après s'être assurés qu'ils ne seraient pas traités de lâches. Nous leur donnâmes une de nos chè>Tes, afin qu'ils eussent des provisions. On en tua une autre, et la découverte d'une piro^e nous décida à continuer par eau la recherche de nos amis.
Mais cett« pirogue était fort petite, et la chèvre cabriola de telle Eoçon, malgré tous nos efibrts, qu'elle manqua de nous faire chavirer; si bien qu'il fallut revenir à terre. Enfin après une nuit passée de nouveau sans feu, nous eûmes la joie de voir apparaître notre bateau.
Remontés dans la guigne, nous nous rendîmes chez Mankambira où nous nous arrivâmes le soir, ayant refait en quelques heures le tr^et qui nous avait pris trois jours, et nous avait donné tant de peine.
C'est au village de Mankambira, par 11* 44', que nous avons pris notre dernière latitude. Le bateau avait pénétré environ i iV plus au nord.
Ainsi le docteur KirketCharles Livingstonese sontavancés jusqu'à 1 1* 20', et ont pu voir h vingt minutes au delà, c'est-à-dire dans le dixième degré de latitude méridionale. Il est probable que dans la marche que nous avons faite avec nos gens, nous nous sommes arrêtés é. 11* 36'. Mais de la route que nous suivions alors, et qui nous plaçait au moins à mille pieds au-dessus de la nappe d'eau, nos regards ont dû porter aussi loin que ceux de nos amis. Or, de ce point élevé, comme de l'endroit ou a pénétré la guigue, on voit se rejoindre les massifs montagneux qui s'élèvent de chaque côté du lac ; et nous croyons que l'extrémité du Nyassa est à la limite du dixième degré de latitude sud, ou au commencement du onzième.
Hankambira pensait que notre devin mourrait de faim dans
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la montagne ; toutefois il nous promit que si le malheureux venait le trouver, il lui donnerait des vivres et nous le renverrait.
Huit jours après, arriva notre sorcier à la grande satisfaction de tous nos hommes, qui coururent à sa rencontre, le saluèrent de cris Joyeux, dansèrent autour de lui, et déchargèrent leurs mousquets en signe de fête.
11 avait bien entendu l'appel de ses camarades, ainsi que leurs coups de feu ; mais il avait pensé que nous nous battion» avec les Mazitous, et il avait gardé le silence. La faim cependant lui avait fait quitter sa retraite ; et il s'était rendu chez Mankambira. Celui-ci avait tenu sa promesse, lui avait donné des vivres, et nous l'avait renvoyé.
Chemin faisant, notre sorcier avait rencontré des bandits qui s'étaient emparés de sa personne, l'avaient dépouillé, et lui avaient mis la fourche au cou avec l'intention de le vendre. Itfais l'un des brigands, plus égé que les autres, fît observer que les Anglais allaient chercher leur compagnon, qu'ils le trouveraient parmi eux et ne manqueraient pas de punir les voleurs ; sur quoi notre homme fut mis en liberté. 11 alla chez'Marenga, qui lui donna des provisions, un vêtement d'écorce, lui dit la route que nous avions prise; et c'est ainsi qu'il put nous rejoindre.
Les éléphants sont nombreux sur les rives du Hyassa, et tellement peu sauvages qu'on les rencontre souvent près des habitations. Les hippopotames, également peu farouches, abondent dans les criques et les lagunes, et s'avancent quelquefois dans le lac, où on les voit par bandes. La confiance de ces animaux vient de ce qu'ils n'ont rien àcraindre des flèches empoisonnées, qui ne produisent aucun effet sur eux. Pendant notre séjour au bord du lac nous avons tué cinq hippopotames et autant d'éléphants, dont deux femelles, qui n'avaient qu'une seule défense chacune; elles moururent toutes les deux du premier coup de fusil.
Quand pour vivre il faut compter sur la chasse, on passe continuellement de la disette à la satiété ; le plus souvent on fait maigre chère, à moins que le pays ne soit très •giboyeux, comme certaines parties des rives du Zambèse. Mais en général on va d'un extrême à l'autre. Nous avons eu un matin deux hip-
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popotames et un éléphant : quelque huit tonnes de viande ; deux jours après, le dîner se composait d'une sardine.
Une fois, étant sur le lac, nous passions dans un endroit où ta cdte est assez peuplée ; neuf beaux éléphants mâles se tenaient près de la rive , et s'éventaient tranquillement avec leurs grandes oreilles. Désireux d'avoir de la viande fraîche, nous prîmes terre, et l'un des éléphants reçut nos trois coups de fusil. Tous les neuf se retirèrent dans un marais situé entre deux villages. Nos hommes les y poursuivirent ; de la butte où nous étions montés, nous pûmes voir les bètes saignantes se jeter sur le corps des masses d'eau avec leurs trompes. La bande nous fut bientôt renvoyée, et nous choisîmes l'un des blessés pour point de mire. Cependant ni celui-là, ni les autres, ne pensèrent à courir sur nous. Il eut une jambe brisée; nous tirâmes sur lui d'une distance de quarante yards, ne prenant que le temps de recharger nos rifles. A chaque coup il secouait simplement la tète ; et reçut au moins soixante balles coniques avant de tomber. Quelques minutes après,un millier d'indigènes entouraient l'animal abattu.
Lorsque nos gens eurent pris la quantité de viande dont nous avions besoin, les villageois furent engagés à profiter du reste. Hs se précipitèrent sur la béte comme des hyènes affamées ; et le dernier pouce de chair fut enlevé en un clin-d'œil. La cer-. titude de voir utiliser la totalité de cette masse de viande pouvait seule nous justifier du meurtre de la noble créature. Chacune de ses défenses pesait soixante-deux livres.
Les riverains du Nyassa pourraient fournir de l'ivoire en quantité considérable; on nous a souvent dit qu'ils en avaient dans leurs cases'.
1. Pour qu'il y ait de l'ivoire dans les TiUages du Nyassa, il faut que le* riverains alenl tuâ un certain Dombre d'élépbauls. Ce n'est donc pas L la sécutité dont ils jouisseat qu'il faut attribuer te peu de sauvagerie de ces anîmaui et leur extrême douceur. Cette question est assez Intéressantej il ;a dans le caractère des éléphants d'Afriquedes différences très-marquées, et pour ainsi dire oatlonales. Dans telle région il a suffi des premières chasses pour leur faire évacuer le pays. Ailleurs on les poursuit depuis nombre d'années, et l'on en trouve encore. Leur intelligence est plus grande, la tendresse mSme des femelles pour leurs petits est plus ingénieuse , plus dévouée dans telle province que dans telle autre. îki certains Jieui on est lurprls du peu de dég&ts bit par ces colosses, tandis qu'il est des endroits où ils le plaisent i massacrer les arbres. Sur les bords du Cbobé, de la Zouga, du liimpopo, et dans bien d'autres localités, ils se retournent sur le
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36S LE ZAMfiËSE
Retenus le 17 octobre, par une tempête, à l'embouchure du Kaombé, nous y avons reçu la visite de plusieurs individus appartenant à un Arabe, qui depuis quatorze ans, demeure chez Kalanga, au sud du t«rritoire de Cazembé. Ces gens arrivaient de l'intérieur d'où ils rapportaient de l'ivoire, de la malachite, et des anneaux de cuivre ; ils ramenaient en oubre des esclaves qu'ils devaient échanger, pour de l'étoffe, à des traitants venus de la cdte. D'après ce qu'ils nous ont dit, la malachite dont ils étaient chargés avait été prise au versant d'une montagne où il en eiiste une veine importante, et qui est située près du village de Katanga. Ils ignoraient l'existence du Zambèse, n'en avaient pas même entendu parler; mais ils connaissaient bien le Tanganyika, et nous aflirmèrent que les eaux de ce lac débouchaient par l'extrémité opposée à celle du Nyassa'. Comme ils n'avaient vu, ni les uns ni tes autres, l'efQuent en question, nous avons pris ce dernier pour un trait de géograptiie arabe. Le lendemain nous passions devant l'établissement de nos voyageurs ; il se compose de longues baraques dont l'importance nous a fait penser que le négoce de leur maître devait être lucratif.
Il est difficile d'arriver au fait, et d'obtenir des indigènes aucun renseignement digne de foi sur la région qui s'étend au nord du lac. Chez les uns la défiance à l'égard des étrangers est poussée
chasseur, fondent anr lui, et rendeot leur poursuite aicessiTenentdaDgereute. Ptr- Tois au contraire, ainsi que nous venons de le voir, ils se laissent tuer sans ciieTcher à se défendre, Est-ce i Is nourriture, au climat, au souvenir des luttes qu'ils ont soutenues qu'il laut attribuer ces diSïrences notables? On sait qu'il est un fruit qui les enivre; et que cette ivresse qu'ils aiment, et qu'ils savent sa procurer en cueillant, dit-on, d'avance le fruit d'où elle résulte, les pousse t la ftireur. I^a disposition des lieax, qui leur fait chercher soit dans la fiiite, soit dans l'Immobilité un moyen de salut : les sons qu'ils entendent et qui agissent sur eux d'une manière remarquable; ta situation des eaui qui modifie leurs ablutions; les vents qui prédominent, l'aspect du paysage; enfin certains insectes qui savent fort bien les tyranniser, et qui parfois les obligent i changer d'habitat, peuvent inlluer sur leur moral. Oans tous les cas ces différences de mnors prouvent une grande souplesse intellectuelle; et rapprochées des causes qui ont pu les produire, elles foumiraif nt un sujet d'études pleines d'intérït, non pas seulement au point de vue de l'élèphanl. {Note du Iradvcinir.)
1. Thaï iht tenter of lake Tangaiti/ilta Hmced oui by tht oppotiie end to that of Ifyaita. Nous avons traduit littéralement cette pliraae peu eipitclte; elle veut dire sans doute que le Tanganyika se décharge par le nord, puisque le fiyassa, dont le-Cbiré est tout au moins le principal ettluent, s'écoule par le sud. Voir, dans le Voyage aux grandi tatt de l'Afrique arienuXe, du capitaine Burton, Paris, Hachette, 1S61, les pages US-SB, où il est parli de cet écoulement du Tanganyika. (Note du tradueUur.)
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tellement loin, qu'ils craignent de se compromettre, et ne font que des réponses évasives ; chez les autres, l'imagination domine la crainte, et ils vous racontent de ces faits merveilleux ' comme en rapportent les anciens voyageurs; ou bien ils vous répondent ce qu'ils croient vous être agréable.
« Combien y a-l-il d'ici à l'autre bout du lac? demandionsnous à un riverain du sud, dont la figure annonçait une vive intelligence.
— L'autre bout du lac I reprit-il avec un étonnement réel, ou fort bien simulé ; jamais personne n'a entendu parler de cela? - Un enfant qui partirait tout petjt pour aller au bout du lac serait un vieillard à léte blanche avant d'y arhver. Je ne croîs pas qu'on ait jamais entrepris ce voyage. >
On nous avait dit, sur les bords de la Rovouma, que cette rivière s'échappait du Nyassa; et tous les riverains de la moitié méridionale du lac nous aftinuèrent qu'on passait de l'un dans l'autre. Plus au nord, on différa d'avis. Suivant les uns, la Rovouma ne'sortait pas du Nyassa, mais coulait tout auprès; tandis que leurs compatriotes, non moins positifs, assuraient qu'entre la rivière et le lac il y avait plusieurs jours de marche.
Itfanlcambira n'avait jamais entendu dire qu'il y eût dans le nord aucune rivière importante. Il soutenait même qu'il n'y en avait pas ; il en était bien sûr. Pour nous prouver qu'il connaissait les lieux, il nous donna les noms des différentes stations qui bordent la parfîe septentrionale du lac, et nous dit combien il iallait de jours pour gagner le point de l'autre rive situé en face de son village. Ce dernier renseignement s'accorde assez bien avec la distance à laquelle nous avons placé l'extrémité du Nyassa.
Lors de notre séjour sur les rives de celui-ci, la traite s'y faisait avec une eSroyable activité. Deux Arabes, d'humeur entreprenante, avaient construit une daou ', et traversaient le lac à des époques régulières, ayant chaque fois leur embarcation gorgée d'esclaves. Ils étaient passés la veille du jour où nous arrivâmes à leur établissement. Ce dernier est situé soug la même latitude que la ville portugaise d'Iboé, l'un des centres d'exportation de la traite, et approvisionne en partie cet ignoble