DES CONTRÉES DU SUD-AMÉRIQUE
Dans une expédition en Sud-Amérique , on est admirablement placé pour étudier la constitution des chaînes de montagne, leurs dislocations itératives, leurs érosions continuelles; les formations des vallées, les tremblements de terre, les phénomènes volcaniques, bref, toutes les fonctions telluriques qui résument l'économie générale du globe en conséquence de sa vitalité.
La pression atmosphérique ne doit pas laisser le géologue naturaliste indifférent , car elle exerce une action directe sur tous les êtres vivants. En Amérique , les conditions de vie changent avec l'altitude : les flores et les faunes des régions élevées ne sont pas les mêmes que celles des régions basses.
Dans les Andes, les roches ont une vivacité de tons étonnante en raison de l'intensité de la lumière du jour. Des grès rouges pourront paraître plus foncés dans les vallées que sur les plateaux. Le soleil semble exercer une action chimique sur certaines roches (phénomènes d'oxydation sur des quartz exposés à la surface du sol). Les actions physiques et chimiques du soleil- peuvent être d'un grand intérêt à étudier. Le rôle du géologue voyageur est de recueillir des fossiles et des roches. Pour échantillonner des roches, il faut bien observer si celles-ci se trouvent en place , in situ ; si elles ont été charriées , si elles ont été renversées par des pressions mécaniques. Des échantillons sans indications sur la façon dont ils ont été récoltés ne valent pas la peine d'être examinés ; on ne peut en tirer aucun parti scientifique.
Le fait de remarquer que telle roche est un calcaire , un granité , un schiste, un grès, peut être important au point de vue minéralogique , mais le géoleogue doit s'fforcer avant tout de rencontrer des fossiles pour arriver à dater l'âge des calcaires, des schistes, des grès.
Une roche pourra être pétrographiquement la même sur une aire très vaste et faire partie de terrains d'âges très différents. Des grès rouges pourront en effet appartenir soit au dévonien , soit au permien , soit au trias, soit au crétacé. La faune et la flore doivent donc être recherchées avec le plus grand soin dans ces grès.
Pour faire des observations de poids, il faut avoir beaucoup observé.
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La mémoire des yeux est, chez un naturaliste, sa suprême qualité. Il n'y a guère de science cependant qui demande moins de préparatifs que la géologie en contrée lointaine. Une bonne carte, un carnet, des crayons, une boussole , un marteau , un sac , du papier d'emballage , une loupe , un chalumeau , un baromètre pour mesurer la hauteur des montagnes , voilà sommairement le strict nécessaire du géologue. En Amérique du Sud, il faut en outre une tente démontable, des couvertures, des conserves, une carabine pour parer aux besoins de première nécessité. Les chevaux et les mides servent à transporter voyageurs et bagages à travers des points presque inhabités. C'est alors une bonne fortune pour étudier ce qui est peu connu.
De grands problèmes attendent du géologue une explication. Tels sédiments peuvent-ils être synchronisés fauniquement avec tels terrains de l'Amérique du Nord, de l'Afrique, de l'Europe? Telle série de terrains a-t-elle des solutions de continuité ? Tels dépôts ont-ils existé avant l'érosion ? Tels sédiments ont-ils été traversés par des roches d'injection ? etc. Ces larges vues sur l'histoire du globe s'offrent à tout voyageur qui veut s'appliquer à observer, à interpréter, à comprendre.
Une personne désirant étudier la géologie doit d'abord se familiariser avec les roches. Il est important de recueillir des roches fraîches , c'est-à-dire non altérées, de façon à pouvoir en faire l'étude en coupes minces.
Pour saisir l'altération d'une roche en raison des métamorphismes qu'elle a subis, il faut la casser dans différents endroits. Les livres que l'on pourra consulter avec fruit en voyage sont : le Guide du géologue voyageur, par Ami Boue ; Comment observer, par Sir Harry de La Bêche ; ou encore le livre beaucoup plus récent publié par Filhol en iSg^'^^. On ne saurait trop aussi s'inspirer des rapports et des dessins du D'F. V. Hayden, géologue des territoires Ouest des Etats-Unis.
n convient de prendre certaines précautions dans la manière de récolter les échantillons. Chaque échantillon doit être étiqueté deux fois. C'est long, mais c'est plus sûr. La première étiquette doit être placée entre l'échantillon et le papier qui doit servir à l'envelopper. Le papier extérieur portera aussi , mais d'une façon moins détaiflée , l'explication et la provenance de l'échantillon ; de cette façon, on n'aura pas à débdler plusieurs fois ses échantillons pour se rendre compte de ce que l'on possède. Les boîtes en fer pourront être employées pour les échantiUons déliquescents, et les petites boites en carton avec de l'ouate seront très utÛes pour ranger des échantillons délicats. Le papier
^^^ Conseils aux voyageurs naturalistes, chives des Missions scientifiques, t. Vî. ) par H. Filhol. (Extrait des Nouvelles ar- Paris, Imprimerie nationale, 1894.)
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jaune dit de Norvège est très commode et très profitable; il est soyeux et solide tout à la fois. Le papier gris de Valence , qui sert à embdler les oranges, est excellent, car, étant fibreux et résistant, il peut être utilisé au besoin pour obtenir des surmoulés de sculpture. On pourra aussi se servir de petits sacs en toile pour placer les échantillons une fois que ceux-ci aiu^ont été bien embsdlés.
Poiu* faire de bonnes observations géologiques, pour se rendre compte en un mot de la nature des roches, il n'est nullement besoin de creuser des trous dans la terre. Des personnes peu familiarisées avec la géologie peuvent s'étonner de ne pas voir emporter des instruments, pelles ou pioches, poiu* fouiller le sol; mais l'investigation géologique ne se pratique pas ainsi. La croûte terrestre est suffisamment bosselée pour qu'il soit possible d'étudier à la surface du sol les roches dans leur ordre de superposition, dans leurs plongements ou dans leurs redressements. Cela n'empêche nullement, bien entendu, de mettre à profit les galeries des mines, les carrières, les puits, etc. Les berges des rivières poiu^ront aussi donner d'excellentes coupes.
En pays lointain , il faut prendre de copieuses notes , tenir bien au courant son journal de voyage, récolter beaucoup d'échantillons, même ceux qui paraissent peu intéressants , car ceux-ci peuvent acquérir après coup une réelle valeur.
La photographie en voyage peut rendre de signalés service au géologue, surtout si celui-ci est obligé de s'arrêter peu de temps dans chaque endroit qu'il visite. Les foliations, les failles et les inclinaisons des roches apparaissent très bien sur de bonnes photographies ; aussi , quelles que soient les difficultés d'emporter en voyage des appareils photographiques en raison du poids et de la fragilité des plaques, le géologue se trouvera largement récompensé lorsque, à son retoiu*, il pourra expliquer ses photographies au moyen des notes qu'il aura prises sur le terrain.
Le géologue devra prendre le plus de notes qu'il lui sera possible , sinon poiu* les publier toutes, du moins pour lui servir de guide dans l'élaboration de son texte.
Dans le Sud-Amérique, le géologue devra porter son attention sur les dislocations du terrain pour essayer de comprendre à quel moment elles ont eu lieu. Les fossiles permettront de connaître l'âge des sédiments disloqués.
La plus sûre méthode pour bien observer est de s'habituer à chercher une explication de tous les phénomènes géologiques que l'on rencontre. Le voyageur doit faire à chaque instant intervenir ses propres connaissances, ce qu'il aura vu ou lu, pour se faire une opi-
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nion. Cette opinion sera d'autant plus nette que le géologue sera plus apte à observer, et ainsi des problèmes considérés comme insolubles pourront être résolus sur le terrain.
Les restes fossiles sont importants à recueillir dans les différentes strates pour pouvoir établir leur contemporanéité avec les dépôts les plus éloignés du globe.
Comme les faunes marines présentent pendant chaque ère géologique une assez grande simUitude , on pourra justement apprécier les services que rend la géologie stratigraphique(^). Beaucoup de fossiles mal récoltés seront plus nuisibles à la science que quelques fossiles recueillis dans de bonnes conditions , avec le nom exact des localités et des indications précises sur leur position dans la roche.
Si le voyageur n est pas un naturaliste accompli , il pourra dessiner avec fruit le schéma des strates, indiquer très scrupuleusement les coins où il aura rencontré des fossiles. Des années de pratique sur le terrain apprendront plus de géologie que la lecture de livres trop gros et quelquefois difficiles à assimiler.
fl ne faut pas s'étonner de trouver en Amérique du Sud des formations de plusieurs centaines de mètres d'épaisseur sur une superficie énorme. Il est important de rechercher dans ces formations des ossements, des coquilles, des impressions de feuille, des bois à l'état ligniteux ou silicifié. L'étude géologique bien comprise d'un point ouvrira des vues générales sur une région tout entière.
Le géologue doit connaître quelques rudiments de zoologie et aussi un peu de conchyliologie ; pour cela , une bonne collection de coquilles actuelles lui est d'une grande utilité.
Une découverte est inutile si elle est faite sans observations, sans notes. Les fouilles doivent relever de la stratigraphie , de cette science qui consiste à distinguer les couches suivant leur ordre de superposition. La stratigraphie d'une région est parfois mouvementée , mais l'œil exercé d'un géologue reconnaît bien vite l'incfinaison et la courbiu^e des roches.
Des cailloutis recouverts par des coulées de lave sont des points excellents à connaître pour déterminer l'âge approximatif de l'épanchement lavique.
Les roches foliées, telles que les ardoises, valent d'être examinées avec soin, car ces roches ne semblent pas seulement avoir subi des compressions mécaniques. Leur minérsdisation indique des phénomènes thermiques consécutifs aux phénomènes dynamiques (théorie de Hutton).
^*^ G. CouRTY, Principes de géologie slra- A. Hermann , 6 , rue de la Sorbonne , tigraphiqiie, 1907. (Librairie scientiiique Paris.)