DROUIN
Siégeant le 23 avril 1856.
Des motifs impérieux et des intérêts qui ne sont pas les miens seuls me forcent d’appeler les tribunaux à prononcer sur une question qu’il n’a pas dépendu de moi de vider autrement.
J’ai tenté depuis plus d’un an tous les moyens
(*) Après plusieurs remises successives, mes adversaires, ayant cru devoir se faire condamner par défaut, ont fait inscrire la cause sur un autre tableau.
D autres considérations nouvelles nous ont alors tout à fait décidés à publier ce Mémoire que le premier avis de Me Cardozo, mon conseil, avait considéré comme superflu.
préalables, j’ai épuisé les démarches et les intermédiaires, ainsi qu’il va être démontré, pour obtenir de mes adversaires une juste satisfaction.
C’est à eux que je veux laisser tout entière la responsabilité morale de l’action que je leur intente aujourd’hui.
L’écrivain et l’artiste cherchent généralement la rémunération de leurs travaux moins dans l’argent que dans la gloire. Si on le leur a même reproché souvent et sous toutes les formes, au moins ne leur a-t-on jamais contesté cette ambition légitime et désintéressée. A côté et au-dessous de quelques noms glorieux, d’autres, ne pouvant atteindre aussi haut, tâchent de se faire leur part de renommée, de réputation ou seulement de notoriété. Quelle que soit cette part, elle constitue une propriété non moins respectable et sacrée qu’aucune autre, dès lors qu’elle a été acquise par le labeur et consacrée par l’opinion, et grâce à l’appui que les droits de l’intelligence ont trouvé dans cette enceinte, la propriété littéraire et artistique est aujourd’hui une propriété.
Nul n’a le droit, si ce n’est Mme la baronne Dudevant, de signer du nom éclatant de George Sand; nul n’a le droit, hors M. Paul Lacroix, de porter le nom du bibliophile Jacob; nul n’a le droit de prendre à M. Chevalier son nom de Gavarni, à M. de Noé, son nom de Cham, à M. d’Arnous son nom de Bertall, etc. ; et si un faussaire voulait vendre une œuvre prétendue posthume du spirituel auteur de la Chartreuse de Parme, les héritiers de Beyle, gardiens naturels du nom de Stendhal, viendraient ici le défendre.
Si on considère, d’un autre côté, la question au point de vue des intérêts matériels, il est évident que le nom de l’artiste est une valeur d’autant plus grande que ce nom est plus et mieux connu. Dans
les arts, comme dans l'industrie et le commerce, la réputation c’est l’argent, et toute renommée a sa formule monnayée équivalente.
Celui qui, pour s’adresser au public dont il est ignoré, prend le nom qu’un autre a fait connaître du public dans les arts, commet une usurpation non moins répréhensible et préjudiciable que le fabricant qui contrefait la marque du fabricant voisin.
Ces doctrines sont tellement élémentaires pour tout esprit juste qu’il y aurait à peine besoin de les énoncer une fois de plus ici, si le procès dont il s’agit ne démontrait qu’il est des gens auxquels il est nécessaire de les rappeler.
Dans ce singulier procès dont la question de mon identité fait le fond, je me trouve d’abord avoir à prouver que c'est moi qui suis moi. Sans me permettre de faire appel à la notoriété publique, je vais donc fournir des faits à l’appui.
J’ai signé pour la première fois en 1838 du pseudonyme Nadar (mon adversaire qui revendique ce nom avait alors treize ans) dans un journal qui paraissait h Paris à l’exemple et avec le titre du journal de Madrid, les Papillotes (1). Je travaillais depuis près de deux ans, connu sous ce pseudonyme quoique sans le signer, la signature n’étant pas d’obligation alors, dans la Revue-Gazette des Théâtres.
J’ai, depuis cette époque, soit comme homme de lettres, soit comme dessinateur, signé de ce pseudonyme dans plusieurs publications périodiques : le Journal pour rire, le Cabinet de lecture, le Musée français-anglais, le Figaro, le Magasin des familles, etc., etc., sans parler d’une foule de publications de librairie (2). Je sentais d’autant mieux la nécessité d’attirer le plus possible l’attention sur mon pseudonyme Nadar, — bref et mnémonique, — que j’avais plusieurs fois précédemment, pour des raisons qu’il serait inutile de citer ici, perdu le
(1) Pièces à l’appui.
(2) Pièces à l’appui.
bénéfice de la publicité de mon nom en signant d’initiales de longs travaux littéraires (la Revue nouvelle, 1845, National, 1850) (3).
Sous le titre Panthéon Nadar, j’ai fait paraître la première feuille d’une publication considérable, représentant les portraits-charges de toutes les célébrités littéraires, artistiques et savantes du dixneuvième siècle, tant françaises qu’étrangères. Je travaille depuis quatre ans aux matériaux de cette collection, dont la première feuille contient seule 250 portraits, dont 6 à 700 esquisses d’après nature sont déjà exécutées pour l’ensemble des quatre feuilles de l’œuvre (4).
J’ai dépensé, outre mon travail d’artiste, une somme de près de sept mille francs pour les annonces de la première feuille parue (5), sans parler de la publicité gratuite que la bienveillante camaraderie des feuilletonistes a faite au nom Nadar (6).
(3) Pièces à l’appui.
(4) rièces à l’appui.
(5) FACTURES E. PAN1S, 31 JUILLET 1854. Pour annonces Pa’-thiïon Nadar, Constitutionnel,
Siècle,
Presse,
Pays .....
Même dale .
(6) Pièces à l’appui.
Je publie depuis quatre ans des revues, textes et dessins, de l’exposition des beaux-arls, sous le titre : Nadar Jury au Salon de... (7) (7) Pièces à l’appui.
Pour ne pas poursuivre cette nomenclature, je puis dire que j’ai créé doublement ce pseudonyme Nadar, puisque j’ai pris le crayon avec la plume pour le faire connaître; qu’il me coûte des années de travail et de veilles; qu’il me coûte jusqu’à de l’argent, ainsi que je le disais tout à l’heure à propos des annonces du Panthéon; qu’il a sa valeur t commerciale, puisque deux ventes que j’ai faites l’an dernier d’un volume de nouvelles intitulé :
Quand j'étais Etudiant, à Michel Lévy, et d’un autre roman en trois volumes, la Robe de Déjanire, en édition belge, n’ont été conclues qu’à la condition expresse que les volumes seraient signés NADAR et non Tournachon, — et qu’enfin le nom Nadar a absorbé à ce point mon nom de famille que sur cent lettres reçues par l’administration des postes à mon adresse, quatre-vingt-dix au
moins sont adressées à M. Nadar, et non à M. F élix Tournaclion.
Je joins ici plusieurs lettres de directeurs de journaux, d’éditeurs, de toutes les sommités des lettres et des arts (8), constatant qu’ils me connaissent depuis longues années, qu’ils ne connaissent que moi et qu’ils ne soupçonnaient pas d’autre Nadar au monde.
Je laisse maintenant à M. Adrien Tournaclion le soin d’établir s’il a jamais signé du nom Nadar livre, article, tableau ou dessin, jusqu’à l’époque où il s’occupa de photographie.
Comme M. Ad. Tournaclion est dans l’impossibilité absolue de répondre à celte proposition, je crois la question de propriété du pseudonyme Nadar tranchée quant au fond. — Je vais au-devant des motifs que M. Ad. Tournaclion a invoqués pour sa justification auprès de quelques intermédiaires que je lui ai adressés.
Bien que j’aie à toucher dans ce bref historique à des points délicats, je tâcherai d’écarter le souvenir de tous autres griefs pour n’examiner que le fait strict du procès.
J’ai voulu, je veux oublier ici tout le reste.
J’avais décidé M. Ad. Tournaclion à accepter, vers la fin de l’année 1853 (décembre), la proposition d’un ami pour la création d’un établissement de photographie. Je lui en fournis les moyens en payant, chez Legray, son apprentissage (9), devant moi-même , selon nos conventions, prendre part à son entreprise.
Son installation à peine terminée, M. Ad. Tournachon me déclara qu’il pouvait se passer de moi. Je ne pus qu’accepter la rupture; mais comme j’utilisai immédiatement et simultanément (10) l'appartement avec jardin que j’occupe pour un éta-
(S) Lettres, au dossier, adressées à M. Nadar par George Sand. — Tliéoph. Gautier. — Paul Lacmix. — Alpli. Karr.
— Alex. Dumas père. — Alex. Dumas fi 's. — Léon Gozlan.
— Méry. — Eug. Scribe. — Michelet. — Sainte-Beuve. — Pliilarète Chasles. — Paul Féval. — [.nuis Viardot. — Laurent Pichat.
— Francis XVey. — Eimn. Gonzalez. — Molé- Gentilhomme. — Ch. Nisard. — Hipp. Lucas. — J. de Prémaray. — Edm. Texier.
— Pierre Bernard. — V. Meunier. — Altaroche. — Maxime Ducamp. — Arsène Houssaye. — De Concourt. — Alex. Weill. — Henry Murger. — Louis Ulbacli. — Daribcnay. — Crétineau-Jolv.
— Pierre Dupont. — Ern. Alby. — Zaccone. — Aug. Luchet. — Ed. Plouvier. — Ch. Monselet. — lt. de Beauvoir. — Ch. Matliarel de Fiennes. — E. de Mirecotirl. — Louis L urine, — De Lalandelle. — Félix Mornand. — Chaulons d’Argé. — Mary Lafon. — Pitre Chevalier. — Villiaumé. — Aug. Vacquerie. — Julien Lemer. — Frédéric Thomas. — Arnould Fremy. — Th. de Banville. — De Vaulabelle. — Jules Lecomte. — Vienne!. — De Cormenin. — Mmes Desbordes-Valmore. — Allais Ségalas. — Ch. Phi lipon. — Eug. Delacroix. — Dauzals. — Chasseriau. — Dan tan jeune. — Philippe Rousseau. — Gavarni. — Cham. — Berlall. — Célestin Nanteuil. — Baron Taylor. — Luminais. — Etex. — Barre. — Oltin. — Durand Brager. — E. Watlier. — Aug. Maquet.
— Eug. Labiche. — Marc Michel. — Brisebarre. — Th. Barrière.
— Clairville. — Eug. Nyon. — Oüeubach. — Thalberg. — Vogel.
— Nadaud. — Berlioz. — Dormeuil. — Marc Fournier. — Louis Boyer. — Arnauld. — Marquis de Varennes. — Prince A. Sollykoff.
— Général Thierry. — Docteur Brièrc de Boismont, — Eug. Delessert. — Ed. Delessert. — Comtesse Dash. — Mme de Balzac. — Plon. — H. Souverain. — L. Perréc. — Léon Plée. — Paulin,
— Panis. — Sylvain Saint-Etienne. — Michel Lévy, etc., etc., etc.
(9) Pièces à l’appui. — Billet ordre Legray, signé Félix T. Nadar, — 18 décembre 18 53, payable au 1er avril prochain.
(10) Pièces à l’appui. — Déclaration de M. Arnaud (Bertsch et Arnaud) constatant qu’il m’a donné des leçons de photographie et installé mon laboratoire rue Saint-Lazare, 1 13, à celle époque (Voir au dossier).
Factures de Dtichesne, menuisier; O. de Lalande et Ce, produits chimiques pour la photographie, etc., etc., mêmes dates (Voir au dossier).
blissement de pholographie, au rez-de-chaussée, je mis M. Ad. Tournachon en demeure de renoncer immédiatement à inscrire mon nom Vadar sur ses montres, puisque je ne devais être pour rien dans sa maison, voulant ainsi, dès l’abord et comme par prescience, éviter toute confusion. Voici, sur ce point, copie d'une partie de la lettre que j’adressai alors à M. Ad. Tournachon (11) :
A cette mise en demeure catégorique M. Ad. Tournachon répondit vaguement qu’il retirerait le nom Nadar. Mais au lieu de cela, il se contenta de signer quelquefois de son nom Tournachon,
nom pour lequel il fit même faire une griffe (*).
Vers la fin de l’été (1854), des amis communs opérèrent un rapprochement entre M. Ad. Tournachon et moi. M. Ad. Tournachon, dont l’état de ses affaires avait bien modifié les dispositions antérieures, me demanda de venir l’aider contre des difficultés auxquelles, seul, il ne pouvait plus faire face. Malgré ses instances pressantes et l’urgence, je ne pus que remettre à l’époque de la conclusion de mon mariage, alors très-proche, mon entrée chez lui, qui eut lieu le 21 septembre 185Î-. — Devant participer également aux bénéfices que nous pourrions faire produire à la maison, j’apportai tout ce qui fut en mon pouvoir : travail, argent, relations personnelles, cl mon pseudonyme qui me suivait.
Quatre mois s’étaient à peine écoulés (16 janvier 1855) que M. Ad. Tournachon mettait fin à ma coopération qu’il avait si instamment demandée. 11 m’apprit que j’étais chez lui : j’avais cru être chez nous; je me retirai sans autres formalités, comptant pour liquider nos comptes, puisque
Mais, QUANT A MON NOM, JE NE PUIS NI NE VEUX ACCEPTER QU’IL FIGURE SUR L’ENSEIGNE DE VOTRE MAISON. CE NOM, C’EST MOI QUI L’AI CRÉÉ ET QUI I/AI FAIT MIEN : c’est ma signature, mon cachet, ma marque de fabrique, mon enseigne, et malgré ce qui se passe, d’ailleurs, je ne doute pas que vous ne vous empressiez de faire immédiatement droit à ma trop juste demande.
(Lettre adressée par M. F. T. Nadar àM. Adrien Tournachon, au commencement de l’été de 1854.)
(*) Nom que portèrent ses deux premières montres à l’ouverture de son établissement du boulevard des Capucines.
nous ne pouvions nous entendre , sur son honnêteté à défaut d’un acte régulier dont l’idée ne m’était pas venue jusque-là vis-à-vis d’un frère.
Mais les difficultés augmentant entre nous, je dus proposer à M. Ad. Tournachon , pour éviter toutes communications avec lui, de prendre parmi nos amis deux arbitres (12).
Je ne veux entrer ici dans aucun détail sur cet arbitrage, les difficultés de sa constitution, les récusations et les lenteurs.
Il me fallut, en désespoir de cause, invoquer pour le constituer l’influence du nouvel associé même qui venait de me remplacer chez M. Ad. Tournachon (13).
Malgré mon insistance, M. Ad. Tournachon ne voulut accepter l’arbitrage que sur certains
LA PREMIÈRE DE CES QUESTIONS, ET LA PLUS IMPOR¬ TANTE, EST LA QUESTION DU NOM NADAR JEUNE. Ce n’est pas par esprit de tracasserie (]ue je demande la suppression de ce nom, car mon intérêt de créancier est que la maison de mon frère fasse ses affaires, et il est bien clair, je pense, que ce serait me nuire à moi-même dans l’état des choses que de lui susciter des embarras ou difficultés. Mais à la suppression du nom Nadar jne que je demande, il y a-des raisons très-sérieuses, que je t’ai communiquées. D’abord, le sort des affaires est chanceux : si mon frère tombe, j’ai tout lieu de désirer que ce pseudonyme, qui est mien, que j’ai créé, ne soit pas compromis par lui. Mon frère, qui m’a déclaré, chaque fois qu’il en a eu l’occasion, que ce nom n’était pour rien dans le succès de sa maison, n’y doit pas tenir, s’il est conséquent. Le nom Tournachon a toujours été accolé sur sa montre au nom Nadar, qui peut donc en disparaître sans inconvénient, et mon frère a des griffes (estampilles) aux deux noms. Je n’ai pas le désir qu’il ait fait tirer, pour ne pas s’eu servir, des cartes et têtes de lettres au nom Nadar : qu’il les épuise, s’il le veut, mais à la condition expresse de n’en pas faire tirer d’autres. Quant à sa montre, il sait qu’en deux heures il peut faire remplacer définitivement le nom Nadar par le sien. Si, ce que je ne crois pas, d’après le peu d’importance qu’il a toujours semble attacher au nom Nadar, il prétendait, pour le garder, que c’est sur mon conseil qu’il l’a pris, je répondrais que je ne consentais à mettre ce nom en commun que dans des conditions qu’il a tout à fait changées entre lui et moi. — Je demande donc la suppression immédiate de ce nom sur les montres, et je suppose que mon frère aura trop de souci de sa dignité pour ne pas s’empresser de renoncer à une chose qui ne lui appartient pas et qui lui viendrait de moi.
( Lettre adressée par M. F. T. Nadar à MM. Cazelles et Trelat, choisis par lui et M. Ad. Tournachon comme arbitres amiables, 16 février 1855.)
(13) Monsieur, j’ai attendu lundi et mardi le mot de réponse que vous m’aviez promis, si je ne me suis pas trompé . . . .
. J’espérais avoir de vos nouvelles d’une façon ou
d’une autre celte semaine. Craignant de la voir se terminer comme tant d’autres précédentes, et d’attendre encore la restitution de mon argent, de mon temps et de MON NOM, puisque j’ai laissé tout cela dans la maison de votre associé, je vous serai très-obligé de me répondre si je dois avoir l’honneur de me rencontrer avec vous, et si votre associé est enfin disposé à prendre les arbitres qu’il a récusés après les avoir acceptés, ou d’autres à leur place.
Tout le monde m’a dit que vous êtes un galant homme. C’est donc à votre honnêteté que je m’adresse pour que vous vous employiez à mettre terme à une situation que je ne peux ni ne veux prolonger plus longtemps... Vous seriez, j’en suis bien certain, d’après ce qu’on m’a dit de votre caractère, plus pressé que moimême d’en finir avec cette situation, qui ne peut convenir ni à
vous ni à moi, mais à un seul homme .
. et qui, triplement nanti de mon argent et
de celui de ma femme, de mon temps et de MON NOM, etc...
. . . „ . . Sinon, veuillez simplement me répondre si
votre associé, au bout de quatre mois, se décide enfin à prendre des arbitres et à terminer. . .
( Lettre adressée par M. F. T. Nadar à M. Jules Lefort, associé de M. Ad. Tournachon, Il mai 1855.)
points (14) : et tout en déclarant qu'il renoncerait au nom auquel il ne tenait pas du tout , il voulait qu’on s’en rapportât à sa spontanéité. Il ajoutait qu’ayant porté mon nom, il se voyait contraint de le garder encore quelque temps pour arriver à ne plus porter que le sien. — Ce moyen, qui consistait à garder le nom Nadar pour habituer le public au nom Tournachon , était au moins bizarre, mais cette question du nom me semblait si claire et si facile à résoudre au premier jour, que pour arriver à quelque chose , comme disaient nos arbitres, comptant que leur arrêt serait respecté, comme on en prenait l’engagement solennel, et que j’allais enfin rentrer dans la somme d’argent avancée à grand’peine par moi pour étayer l’établissement du boulevard et dans le solde de mes émoluments , j’acceptai l’arbitrage tel que M. Ad. Tournachon le limitait, MAIS EN FAISANT EXPRESSEMENT TOUTES MES RÉSERVES SUR LA PROPRIÉTÉ DE MON NOM (15 et 16).
Le jugement arbitral fut rendu seulement le 24 août dernier. 11 condamnait M. Ad. Tournachon. Je n’ai pas à demander ici comment ont été exécutés des engagements pris sur l’honneur, et je laisse de côté des questions d’argent, d’un intérêt bien moindre pour moi que cette question du nom Nadar que M. Ad. Tournachon, malgré ses promesses, voulait, paraît-il, se conserver.
J’appris, en effet, qu’il venait de commander à l’imprimerie Dondey-Dupré un nouveau tirage de plusieurs milliers de cartes au nom de Nadar J“e. J’ai dit que M. Ad. Tournachon avait trouvé un associé : l’usurpation de mon nom servait dès lors non-seulement à lui, mais à un homme qui m’était complètement étranger. Reculant encore devant l’emploi du papier timbré entre M. Ad. Tournachon et moi, j’adressai immédiatement à Mme Ve Dondey-Dupré SOMMATION PAR HUISSIER de
(M) Une troisième question, RELATIVE A LA PROPRIÉTÉ EXCLUSIVE DU PSEUDONYME NADAR, avait etc aussi proposée aux arbitres par M. Félix Tournachon-, mais elle a été repoussée par M. Adrien Tournachon ; de sorte que les arbitres n’auront à donner leur avis que sur les deux premiers points, TOUTES RÉSERVES ÉTANT FAITES POUR LE TROISIÈME.
Approuvé Técriture ci-dessus :
Félix Tournaclioii - Nadar. — Adrien Tournachon.
(Constitution des arbitres choisis par MM. T. Nadar cl Ad. Tournachon , 26 mai 1855.)
( 1 5) Le soussigné (Félix Tournachon-Nadar), qui avait demand avec instance que les arbitres nommés prononçassent sur la propriété qu’il revendique du nom Nadar, créé et porté par lui seul, uniquement et exclusivement depuis 1838, proteste et fait toutes réserves, le sieur Ad. Tournachon ayant décliné les arbitres sur ce point, dont un intérêt facile à comprendre lui faisait désirer de retarder la solution aussi longtemps que possible, contre l’usurpation d’un titre qui est sa propriété.
Privé et empêché de soumettre cette question ainsi que celle du litre de l’établissement du sieur Ad. Tournachon : Photographie artistique centrale. — Photographie des familles, — qui lui appartient, il pre.nd acte de sa demande réitérée de l'arbitrage sur celte question, et se borne, etc., etc.
Félix Tournachon -Nadar.
Paris, 10 juillet 1855.
( 1 6) Quant aux autres comptes présentés par chacune des parties, les arbitres . laissent aux parties à se
pourvoir comme elles l’entendront, tant sur ces comptes que sur la propriété du pseudonyme Nadar,
P. Ch. Cazelles, V. Trelat.
36, rue Trévise. 11, rue Geoiïroy-Marie.
Paris, vingt-quatre août rail huit cent cinquante-cioq.
n’avoir à livrer ni tirage ni cliché à un nom qui était le mien (17). On tenta d’enlever de l’imprimerie les clichés par une supercherie qui avorta.
Je ne sais si M. Ad. Tournachon a fait faire d’autres clichés à mon nom : mais loin de me rendre ce nom ainsi qu’il l’avait d'abord promis, il le signe tous les jours et se présente sous ce nom aux récompenses de l’Exposition de l’industrie.
Un journal veut bien annoncer que le célèbre(?) Nadar vient d’étre nommé photographe de S. M. l’Impératrice. — Un autre raconte que Nadar laisse là ses dessins et ses toiles pour faire de la photographie. (Ce dernier article, signé comte Fœlix e t reproduit depuis dans un autre journal avec le même pseudonyme, a été écrit sur la commande de mes adversaires et au prix de 25 francs, par un employé qui avait quitté alors ma maison.) — l,e directeur d’une autre feuille, M. Muriel, de la Presse théâtrale , m’envoie avec une lettre des plus obligeantes pour mes feuilletons et mes caricatures, le numéro où il « s’est spontanément empressé, me dit-il, d’ouvrir sa publicité en bon confrère à MON nouvel établissement de photographie du boulevard » (18). — M. C..., dont j’ai été autrefois le collaborateur dans un journal, vient me faire gracieusement hommage d’un livre important, intitulé Paris, tiré à 20,000 chez Hachette, et dont la seconde édition va paraître , et où il a trouvé moyen d’insérer un magnifique éloge de MA maison de photographie du boulevard des Italiens, etc. — Je m’arrête. La défense aura le choix dans toutes les autres pièces que j’ai recueillies, pour ainsi dire sans les demander, et qui établissent l’importance du tort matériel et moral que me cause l’usurpation dont je viens me plaindre ici (19).
Certes, il m’était facile de répondre publiquement à toutes ces obligeances irritantes ; je m’abstins pourtant, par un sentiment de répugnance que l’on comprendra, malgré les tentations réitérées , malgré les offres d’amis indignés que j’avaijs peine à empêcher de répondre pour moi. Je m’abstins de signaler person-
( 1 7) L’an mil huit cenl cinquante- cinq, le six mars, à la requête rte M. Félix Tournachon, dit Nadar, homme de lettres et artiste, demeurant a Paris, rue Saint-Lazare, 113, pour lequel domicile est élu en sa demeure,
J’ai, A ndrc-Charles- Victor Chevalier, huissier au tribunal de première instance du déparlement de la Seine, séant à Paris, y demeurant, rue Neuve-des-Petils- Champs, n° 42, soussigné, signifié et déclare :
A madame veuve Dondey-Dupré, imprimeur, demeurant à Paris, rue Saint-Louis, au Marais, i.° 46, en son domicile et parlant à un homme à son service ainsi déclaré;
Que c’csl à tort et sans droit que le sieur Adrien Tournachon, ailisle photographe, demeurant à Paris, boulevard des Capucines, n° 11, se fait appeler Nadar jeune ; que ce pseudonyme appartient au requérant seul et lui a toujours appartenu; que celui-ci entend se pourvoir pour faire cesser cet abus ;
Qu’il vient d’apprendre que le sieur Adrien Tournachon a commandé à ladite dame veuve Dondey-l)upré l’impression de cartes et adresses dont la distribution causerait un préjudice au requérant ;
Qu’en conséquence, défenses lui sont laites d’avoir à imprimer les cartes et adresses dont il s’agit et de les livrer ainsi que tes clichés audit sieur Adrien Tournachon;
Et ce à peine de toutes perles et dépens, dommages cl intérêts.
A ce que ladite dame veuve Dondey-Dupré n’eu ignore, je lui ai, à domicile et parlant comme dessus, laissé copie du pré. eut.
Coût : cinq francs quarante centimes.
A. Cuevalieh, Félix Tournachon-Nadak.
Enregistré à Paris, le sept mars, reçu deux, francs vingt centimes.
Biart.
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(18) Pièces à l’appui.
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(19) Pièces à l’appui.
nellement la moralité de la concurrence qui m’était faite avec mon propre nom usurpé et ma propre signature faussée chaque jour, — et mes anciennes connaissances perdues de vue, — ceux , si nombreux, avec lesquels j’avais eu les vagues relations du monde, — toute cette clientèle bienveillante, et spéciale à chacun de nous qui travaillons pour distraire le public dans les journaux et les livres ;
— mieux que cela, ceux de mes amis qui ne savaient rien de ces querelles purent se rendre à l’appel de ces annonces et de ces décevantes enseignes du boulevard Italien, le lieu le plus fréquenté du monde, — au détriment de mon modeste atelier photographique de la rue Saint-Lazare : et tout en m’irritant à chacun des délais judiciaires que mes adversaires épuisaient , je me consolais en pensant au jour du débat qui finirait bien par venir, puisqu’à défaut de l’arbitrage obstinément refusé, tout mon espoir se trouvait là désormais.
Je reviens aux enseignes de MM. Ad . Tournachon ET COMPAGNIE, — car les fonds d’un nouvel et troisième associé lui permirent de prendre un autre établissement, mieux situé et disposé que le premier, sur le boulevard des Italiens. Une nouvelle pancarte étala alors mon nom en lettres gigantesques et à LEUR bénéfice.
Seulement, comptant par trop sur la répugnance profonde que j’ai toujours manifestée à mettre du papier timbré entre M. Ad. Tournachon (sa société étant sous son nom) et moi, c’est à peine maintenant si on indiquait en caractères microscopiques l’apposition jne dont on avait fait suivre jusqu’ici le nom Nadar (*). La vue seule de cette nouvelle pancarte a pu m’expliquer l’erreur de plusieurs personnes qui sont venues me parler de cet établissement, le croyant mien.
Il n’y a donc plus à se tromper, — ou plutôt, il
(*) Je veux parler d’une énorme enseigne sur loile qui annonçait l’ouverture prochaine des salons et ateliers de NADAR , le J était imperceptible. Un coup de vent, qui se chargea d’être honnête à défaut des autres, enleva celle pancarte que des conseils prudents empêchèrent sans doute de replacer.
n’y a plus à ne pas sc tromper : — demain mon nom pompeusement inscrit sur les enseignes du boulevard, illuminé le soir en arabesques de gaz, mes propres œuvres exposées dans ce même atelier à la place d’honneur auront plus qu’achevé la confusion, et le public aura oublié complètement que le véritable Nadar existe avec son atelier et sa photographie sans enseignes dans un quartier à peu près perdu.
Cette confusion, que MM. Ad. Tournachon et Compagnie ont réussi à établir, serait pourtant, si M. Ad. Tournachon le voulait, comme il le dit quelquefois, m’assure-t-on, bien facile à éviter, puisque moi signant toujours et exclusivement mon pseudonyme Nadar depuis plusieurs années, je lui laisse ainsi à lui seul notre nom de famille Tournachon. Mais en échange de cette concession, toute volontaire de ma part, je peux bien exigerqu’il me laisse uniquement et absolument un nom que j’ai fait mien et auquel il ne pourrait trouver une apparence de droit que dans une répugnance qui a toujours reculé jusqu’au dernier moment devant les moyens extrêmes que je suis réduit à employer aujourd’hui. Puis, je ne veux permettre à personne d’exposer aux chances commerciales ce nom qui appartient à moi seul, ce nom, le premier patrimoine que j’aie à léguer à mon enfant, et, sans entrer dans d’autres raisons déterminantes, la question pour moi est tellement profonde et au-dessus du tort que peut porter à mes intérêts matériels une concurrence, dont d’autres apprécieront, à défaut de moi, la loyauté, que ce mémoire est une des premières pièces de mon instance au Conseil d’État pour obtenir la substitution de mon pseudonyme au nom, si honorable et respecté qu’il soit, que mon père a laissé dans le commerce de la librairie.
M. Ad. Tournachon prétend, me dit-on, que c’est moi aujourd’hui qui veux lui prendre SON
nom Narlar, auquel il a donné un grand éclat en photographie. Il dit que j’ai attendu pour le revendiquer qu’il reluisît de toute sa splendeur, et qu’il fût honoré d’une médaille à l’Exposition.
!.a question foncière et préalable de propriété du nom nie paraît avoir été plus que résolue. Il suffisait de la poser.
Mais comment admettre que M. Ad. Tournachon, photographe depuis deux ans à peine, a fait seul connaître le nom de Nadar, journaliste et dessinateur depuis dix-sept ans? Et quant à l’immense bénéfice qui doit me revenir de rentrer dans mon nom, que M . Ad. Tournachon a bien voulu porter, M. Ad. Tournachon sait trop, et depuis trop longtemps, avec quelle obstination j’ai toujours voulu me dérober à ce bienfait.
On me communique un autre système, et ce système, mon adversaire l’essayerait, me dit-on, depuis assez longtemps vis-à-vis des clients qui vont chez lui croyant venir chez moi, pour avoir fini par y croire lui-même : M. Ad. Tournachon prétend que c’est lui qui est moi. C’est lui qui est Nadar ( l’apposition j"e est ici tout à fait supprimée ) ; c’est lui qui a fait mes dessins au Charivari et qui travaille pour moi au Journal pour rire. C’est lui, et il l’affirme, me dit-on, qui a fait le Panthéon Nadar.
Si l’assertion de M. Ad. Tournachon peut être prouvée, voici ma revendication tout à l’heure compromise. — Je vais pourtant fournir moi-même à M. Ad. Tournachon un moyen excellent de prouver son droit.
Je Veux bien d’abord laisser de côté le Nadar homme de lettres, bien qu’il compte peut-être ici pour moitié, et je ne demanderai pas à mon adversaire d écrire seulement — je suis bien forcé de le dire — une phrase des cinquante ou soixante
volumes que j’ai éparpillés, si imparfaits qu’ils soient, en livres ou on journaux.-— - Je ne lui veux parler, à lui qui est artiste, selon la qualification prise sur ses actes, que du Nadar artiste, et voici le moyen que je propose: — Ce Panthéon Nadar que vous vous appropriez, que vous arborez chez vous, que vous avez fait, dont vous racontez l’enfantement et les difficultés, ce Panthéon et son principal intérêt, sans doute, reposent sur la ressemblance plus ou moins exacte des personnages qui s’v trouvent. Or, six cent vingt poètes, historiens, romanciers, auteurs dramatiques, peintres, sculpteurs, musiciens, acteurs, etc., se sont prêtés à poser pour leur esquisse en cette collection ; six cent vingt esquisses ont donc été faites d’après nature. Nous ne nous ressemblons pas tellement au physique, vous et moi, qu’on ne nous distingue, n’esl-ce pas? Eli bien ! trouvez-moiun, un seul de ces six cent vingt personnages qui vienne dire : « C’est M. Àd. Tournacbon que voici, devant qui, pour qui ou chez qui j’ai posé.
C’est lui qui m’a exécuté; c’est lui qui est Nadar. »
— Produisez-en un, un seul sur six cents passés,
— et c’est moi qui me retire devant vous et qui vous donne gain de cause (*) !
Vous rabattrez-vous sur l’esquisse générale de l’ensemble dont vous revendiquez l’exécution? —
Eh bien, prouvez que c’est vous qui avez dessiné chacun de ces hommes avec leurs habitudes de gestes, de corps et de costume ; expliquez-nous comment vous avez conçu et disposé vos groupes dans ce grand défilé qui a sa logique, telle qu’elle soit; pourquoi vous avez mis cà celte place le groupe des économistes, ici la phalange des critiques de théâtre, derrière eux les critiques musicaux, et dans ce coin les publicistes départementaux ; — veuillez prouver que vous connaissez seulement les noms de ces personnages qui appartiennent tous plus ou moins à l’histoire de notre temps, en dehors de laquelle vous vivez à ce point, que vous me deman-
C) J’ai vendu huit mille francs ces croquis originaux à M. M..., banquier. Ils sontà ma disposition et je les mets à celle de mon adversaire pour qu’il y trouve TUNIQUE dessin fait par lui que je lui demande.
— Ini¬
tiiez un jour, il y a quelque trois ans (si la chose semble peu croyable, ce n’est pas ma faute) : — « de quel journal M. Emile de Girardin était rédacteur en chef ?.. . »
Revendiquez-vous les autres dessins que je livre au public? Prenez garde ici encore! je ne suis pas seul à mon atelier. Voici tel collaborateur qui y travaille sous ma direction depuis sept ans ; en voici un autre que j’occupe depuis trois ans; en voilà bien d’autres encore qui sont là lorsque la commande est trop nombreuse. Ils vont dire s’ils vous ont jamais vu apporter votre concours à notre œuvre, même dans les moments les plus pressés. Assurément, si les éditeurs viennent demander au caricaturiste Nadar autre chose que des idées plus ou moins comiques, des esquisses d’un mouvement plus ou moins heureux et le sentiment de la ressemblance caricaturale, s’ils lui demandent encore une exécution un peu finie et précieuse, un crayonnage agréable et habile, assurément ces collaborateurs que je viens de dire peuvent revendiquer quelque part du pseudonyme Nadar ; je la leur ai faite publiquement et spontanément à l’occasion, cette part, et elle est imprimée vive. Ceci ne fut jamais un mystère, et c’est le secret de presque tous les ateliers de lithographies, dessins sur bois et gravures. Mais ces collaborateurs sont là pour dire que vous n’avez jamais compté parmi nous, cl tels d’entre eux ne vous ont même jamais vu.
Je n’ai plus à insister, et je laisserai mes trois adversaires (*) prétendre qu’ils sont à eux trois mon cadet, et que l’apposition Jne , qu’ils feront ici plus
(‘) Je crois, d’après plusieurs avis, nécessaire de donner ici les noms des deux associés de M. Ad. Tournachon, musiciens tous deux, tous deux répandus selon les relations que leur fait leur profession, tous deux ne me connaissant pas et tous deux naturellement disposés à soutenu' et propager les intérêts d’une maison où ils ont engagé leur argent : on comprend que l’action qu’ils peuvent exercer me serait d’autant plus préjudiciable, qu’elle semblerait désintéressée, si, par exemple, dans un intérêt ou dans un autre, il leur convenait de cacher sous l'anonyme leur qualité très-réelle et légale d'associés commanditaires de la maison A. Tournachon et Compagnie. — es deux messieurs se nomment : JULF1S LEFORT et LEFEBURE-VELY.
grosse que chez eux et sur leurs enseignes, différencie suffisamment leur maison de la mienne. Je m’explique que celle séparation leur paraisse à eux assez large, et je comprends qu’ils s’en contentent; mais je crois avoir établi qu’elle est pour moi par trop insuffisante, et j’ai dit, d’ailleurs, que je ne voyais pas seulement, dans ce procès, une question d’intérêts matériels et immédiats de concurrence photographique. Gardez donc notre nom patronymique, que je vous laisse en réalité jusqu’à ce que je vous l’abandonne complètement devant la loi. Mais votre droit s’arrête là. La parenté de l’un de vous, si proche qu’elle me soit, ne consacre pas votre usurpation , et le titre de frère ne vous permet pas plus de partager mon pseudonyme qu’il ne vous donne le droit de prendre par force la moitié de mon manteau ni de mon lit. Je me réfugie dans mon droit contre cette fraternité que l’on n’invoque que pour me nuire, contre cette fraternité qui ne dit même plus : Sois mon frère ou je te tue, mais : Sois mon frère pour que je te tuel
Quant au dernier argument de la défense, j’espère que la haute expérience pratique du Tribunal en fera prompte justice, comme elle l’a fait dans tous les précédents.
« J’ai donné, prétendent mes adversaires, mon » nom à la maison ; j’ai confirmé ce don par ma » présence dans ladite maison et par mon associa- » tion. Le nom sous lequel la maison s’est fait » connaître lui appartient donc à tout jamais. »
Je vous ai donné mon nom? (donner un nom!) Quand? — Est-ce que j’ai jamais signé Nadar aîné, pour qu’il y ait un Nadar jeune? Est-ce lorsque vous avez fondé votre établissement, en 1854, et que je protestais immédiatement, ainsi que le prouve la pièce 11 de ce Mémoire, contre cette usurpation, plutôt présumée alors que consommée? Mais vous oubliez qu’ici c’est vous qui allez vous
condamner : — vous l’avez pris vous-même, et si bien pris, ce nom, que vous ne saviez pas même l’écrire et que vous y ajoutiez un D final qu’il ne porte pas depuis longues années. Si je vous l’eusse donné, c’eût été tel que vous m’accorderez peut-être que je sais le signer moi-même.
J’ai été associé plus lard dans votre maison, qui portait ce nom.. . J’ai apporté avec moi, chez vous, ce pseudonyme, qui est, comme on sait, plus mon nom que mon nom même. Assurément, et lors même que je ne l’eusse pas voulu*, il m’eût été difficile de faire autrement et de me débaptiser (je ne trouve pas d’autre mot). Mais notre association qui n’a pas beaucoup duré, du 21 septembre au 16 janvier, cette association est rompue depuis longtemps, que je sache. Depuis longtemps vous devriez ne plus le porter, mon nom, et pour poser la question sous un jour bien clair et éviter toute ambiguïté, admettons pour un instant l’association, l’association entre vous, M. Ad. Tournachon, et moi, M. Bernard, qui ne vous suis pas plus parent que le nom Nadar n’est parent du nom Tournachon. Votre association avecM. Bernard se rompt pour une cause ou pour une autre; M. Bernard se relire, et il remporte ses apports et son nom, que vous n’avez plus le droit de garder, le nom de Bernard emporté vous enlevât-il jusqu’au dernier de vos clients. Ce cas se présente tous les jours, et la solution est élémentaire.
Ce n’est pas à vous, je le répète, c’est à nous, à notre association que j’ai donné mon nom. Tout le prouve d’une part, et vous ne pouvez rien produire de la vôtre pour me démentir.
Le préjudice que me cause depuis trop longtemps l’ambiguïté de nom que je me suis décidé à poursuivre est notoire, il est de tous les jours, il s’explique de lui-même, et il appert du simple exposé des faits
et de la position respective de l’établissement de MM. Ad. Tournachon et Compagnie, situé en plein boulevard, avec montres et enseignes, et de mon établissement caché dans une maison bourgeoise d’une rue éloignée. Le public, et j’en ai trop de preuves, ne s’inquiète pas de l’apposition jne. Il ignore si ce n’est pas moi qui ai un frère aîné, et ceux qui désirent leur photographie faite parNadar, vont où est écrit en grosses lettres le nom Nadar. Au reste, mes adversaires eux-mêmes ont placé la cause sur son véritable terrain : la question, telle qu’ils ont bien voulu la poser eux-mêmes, est de savoir lequel de nous, eux ou moi, est Nadar, et ceci appert des termes mêmes de leur opposition au premier jugement qui les condamnait par défaut (audience du mois de mars 1856, M. Lucy Sédillot, président) ; cette opposition est signifiée au nom de MM. Ad. Tournachon- Nadar (tout court, on n’ajoute plus, même en tout petit, les trois lettres jne) à M. Félix Tournachon, SE DISANT NADAR ET HOMME DE LETTRES. Voyons donc si la notoriété du Nadar photographe a tellement éclipsé celle du Nadar, membre de la Société des Auteurs Dramatiques depuis treize ans, membre de la Société des Gens de Lettres depuis douze, membre enfin de la Société des Artistes Peintres et de celles des Artistes et Inventeurs Industriels depuis six ans, qu’il ne doive plus être question de ce soi-disant Nadar' et homme de lettres. Si vous êtes reconnus Nadar aujourd’hui, vous m’aurez biffé, et c’est vous qui demain aurez le droit de me faire un procès pour m’empêcher de porter ce nom.
Je suis bien forcé d’ajouter moi-même qu’il faut que mes adversaires attachent une singulière valeur commerciale, photographiquement, c’est-à-dire artistiquement parlant, à ce nom, puisque, leur maison ayant commencé sous le nom de Tournachon, le nom de Tournachon ayant toujours été accolé sur leurs enseignes au nom de Nadar, leurs épreuves ayant été aussi souvent signées d’un nom que d’un autre, ils sont, comme photographes, aussi connus du public sous l’autre que sous l’un. Or je leur ai
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depuis longtemps abandonné complètement l’un, moi qui n’ai aucun intérêt à une confusion entre eux et moi : s’ils sont dans les mêmes sentiments, et si leur concurrence veut rester loyale, que ne me laissent-ils tout simplement l’autre?
L’évidence du droit m’a paru tellement suffisante que, pour éviter de passionner davantage ce triste débat, jen’aipas voulujoindre ici d’autres preuves justificatives (*) ni invoquer des témoignages trop accablants pour mes adversaires : mais si la question, qui m’a semblé toute tranchée sur le point de droit, doit l’être encore sur le point de fait, s’il peut rester dans l’esprit du Tribunal le moindre doute sur la portée de ce préjudice et sur sa nature, je m'engage et je demande à produire des preuves éclatantes sur lesquelles le Tribunal, complètement éclairé quant à la loyauté et à la moralité de la concurrence de mes adversaires, pourra alors en toute certitude établir sa décision.
Je ne veux cependant pas demander à M. Ad. Tournachon, ni à ses associés qu'il couvre, la réparation de l’incontestable dommage qu’il m’a déjà porté, résolu jusqu’ici à écarter en cette affaire entre lui et moi toute question d’argent, de même que je me suis abstenu de l’intervention légale pour obtenir contre lui l’exécution de la sentence arbitrale qui le condamne. Mais on m’accordera que, devant l’ extension et l’envahissement de cette ambiguïté, il ne m’était plus permis d’hésiter, et puisque MM. Ad. Tournachon et Compagnie se sont constamment dérobés à toutes les mises en demeure