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Exposition Albert Besnard

LBERT Besnard, dont les sensations devant la nature ont la plénitude de Tidée asso- -|^<^j^\r ciée à l'image, excelle à résumer, par une ^^*^^'*^^ claire synthèse, le poème pictural qui surgit des profondeurs de sa divination poétique et philosophique. Car il sait que dans Tart de peindre plus que dans l'art d'écrire, il faut choisir, élaguer^ ramener l'émotion à ce qu'elle a d'essentiel, d'éternel, le peintre ne pouvant pas tout dire, mais son œuvre devant tout impliquer, suggérer surtout, devant frapper fort et profondément, pénétrer dans l'esprit et dans l'àme en s'insinuant par les yeux.

Il ne faut pas confondre avec des œuvres d'art

les nombreux schémas qui ont la prétention de

^représenter des idées et qui ne représentent rien :

. ' ;' une œuvre d'art doit être avant tout une réalisation,

^ et il y a, en contrefaçon des arts plastiques, des

"^ schémas de toutes sortes : ceux de la forme et de la

v^" couleur, les schémas de la beauté et de la grâce et

ceux de l'élégance ou de la poésie. Tant d'autres

schémas encore !...

^ ^ En réalité, une œuvre d'art plastique ne se voit

conférer l'être que si elle réunit les éléments de

logique qui la conditionnent au même titre que le

monde réel. C'est une création dans la création. Les éléments en sont la lumière et l'ombre qui déterminent les volumes et les situent, la ligne, cette arabesque de Tâme des choses, enfin la couleur et la forme qui découlent des combinaisons multiples de la nature et des réactions mutuelles de ce qui la constitue, avec le mouvement qui s'inscrit par le geste et suggère les forces de la vie ; les solidités et les fluides, les lois de la pesanteur et tout ce qui règne éternellement ici-bas.

Conscient des éléments qui composent le monde visible, le peintre a conquis le langage à Taide duquel il pourra désormais extérioriser sa pensée. Son œuvre dira tout à la fois ce qu'il a voulu dire, ce qui est de toute éternité, et les particularités de son propre tempérament, de sa sensibilité et de son àme.

Albert Besnard est un puissant réalisateur, qui sait manier toutes ces forces ; son œuvre entière en est profondément imprégnée, jusqu'à l'exaltation féerique des réalités palpitantes d'idées.

L'assimilation totale des lois qui régissent l'Univers n'est pas le résultat d'un etîort de volonté, mais une faculté surgie de l'inconscient.

L'artiste dont la contemplation et l'exaltation intérieures sont le meilleur de la vie sait écouter l'inconscient, révélateur des significations comme des forces, mais son œuvre sera réalisée au moyen de ses meilleures facultés conscientes. Il devra pénétrer après avoir senti, après avoir deviné.

Ce préambule nous amène à l'analyse de quel-

ques-unes des œuvres qui sont exposées ici; chacune d'entre elles est issue d'une de ces visions synthétisées dont je parlais plus haut. Réunies en gerbes, ces fleurs épanouies des sensations humaines sont tout le butin d'un artiste.

Inlassablement, il a cherché les joies écloses au sein des tristesses et les a cueillies pour nous.

Les voilà toutes dans leur décor et leur signification.

Sous les mille reflets des lumières d'une fête, une femme jeune et parée s'avance. Elle respire le plaisir d'être belle dans ce décor bleuissant d'un long jour. Les joies qu'elle suggère sont des joies fugitives, écloses en un paysage de luxe, où l'artiste n'est qu'un passant. Il a goûté la beauté du spectacle auquel la nature prête sa magnificence.

Mais une œuvre durable a surgi : vous voyez cette jeune femme au souple corsage, à la jupe envolée, diaprée comme une aile de papillon. C'est une vision qui dit bien des émois.

Une figure de femme luit dans la pénombre d'une nuit qui s'achève. Elle dit le mystère des retours. C'est l'image apaisée dans le rêve de la créature entrevue, Eve mystérieuse dont tout homme porte le songe avec lui.

Dans ce décor de pourpre et parmi ses objets familiers, revit la Princesse Mathilde, à cette même place où, pendant un demi-siècle, tant d'hommes d'Etat, d'artistes, d'écrivains, tour à tour vinrent s'incliner devant l'Altesse Impériale.

Telle ils en gardaient au fond de leurs yeux la souveraine image, telle aujourd'hui elle les évoque à notre pensée, dans le cadre de ce portrait historique.

Toute la grâce vibrante, le glissement rapide et rythmé, le geste instinctif d'une femme dont la beauté doit s'éveiller quotidiennement au signal du metteur en scène, surgit dans ce portrait de théâtre qui est aussi Réjane. Il évoque ce qu'il v a d'immuable dans le fugitif, lequel fatalement se répète.

C'est à rendre cela qu'Albert Besnard excelle; toute son œuvre nous raconte les inéluctables retours des passions et des gestes, la continuité de la vie.

Des œuvres comme celles que je viens de décrire sortent des entrailles mêmes de l'artiste; ce sont des arrachements qui le laissent pantelant et dépossédé d'une puissance qu'il lui faut reconquérir directement par l'étude.

Ces nombreuses têtes, ces épaules lumineuses, ces seins charmants que vous voyez émerger de leurs cadres, marquent les étapes des repos de l'artiste. Ils furent l'objet d'études apaisantes et consciencieuses. Ces courts poèmes chantent la chair, le sourire, la lumière, ils sont issus de l'émotion quotidienne devant la nature. D'aucuns préfèrent ces œuvres de moindre envergure à celles de signification plus haute. Elles en sont la conséquence et tout à la fois la cause. Ces études deviennent sous la main de Fartiste de véritables chants d'amour où il réalisera le miracle de vie. Il y mettra l'amoureuse étreinte

de Tombre qui fait saillir la forme au moven du modelé. Le modelé cet aboutissant de tout, qui dit la forme et la substance, et Tombre et la lumière ; le modelé qui doit avoir son équivalent dans nos âmes... autrement, comment feraient-elles jaillir l'idée?...

Amoureux de tout dans la nature, il enrichira ces images de ses couleurs; il les caressera de mille reflets qui chanteront mieux encore la présence éternelle de la lumière par ses réactions avec tout ce qui est.

Parfois, de ces réalités sa fantaisie s'empare pour chevaucher vers le rêve. Voyez ces légères aquarelles repiésentant la souffleuse d'étoile, la gardeuse de paons, les éléments, les éléphants, et tant d'autres. Il a créé tout cela par besoin d'échapper aux réalités immédiates, en quête du paradis terrestre, du paradis perdu par impuissance de bonheur.

Il l'imagine sous toutes les latitudes, ce paradis, et sous toutes les formes, il le découvre dans la vie des animaux et sous la profondeur du vaste ciel.

Le paradis est là où l'on est bien, il est la beauté, il est le rêve, il est aussi la solitude, il est la foule... et c'est toujours là qu'il nous mène.

Je voudrais évoquer le rythme de la production artistique d'Albert Besnard, derrière laquelle on sent des forces en apparence contraires, et en réalité balancées. L'intuition et la logique, l'imagination et le sens absolu des réalités, une volonté d'optimisme en opposition avec l'austérité un peu mélancolique de son être intime, une sensibilité exacerbée s'alliant

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avec la raison la plus pondérée. Toutes ces facultés s'alternant, se combinant à dose inégale, puis venant se contrôler ou s'exalter tour à tour.

Albert Besnard a le sens et le maniement des moyens à employer pour projeter Texpression qu'il poursuit; par exemple dans le portrait, il requiert la collaboration de son modèle. « Comment vous aimez-vous ? » demande-t-il toujours.

La réponse est une indication morale, et les croquis se multipliant avant l'exécution définitive et rapide du portrait, il connaît à fond la personne morale et physique qu'il a entrepris de peindre. Le résultat donne raison à l'artiste, car vous constatez, n'est-ce pas, qu'il n'y a aucun air de famille entre ses portraits, tous de la plus sincère individualité. Et avec quelle liberté charmante il les traite, ayant su se dégager par avance de toute tension d'esprit nuisible à la franchise de leur exécution.

Autour de lui sont épars des dessins tout à la fois légers et précis : silhouettes du modèle, incisives études de morceaux. Une main s'appuyant au fauteuil, le contour précis d'un ovale, la sinueuse arabesque d'un décolleté de femme. Parfois aussi la tète exécutée d'un ferme pastel delà grandeur d'exécution.

S'étant libéré du souci de la forme par ces études préalables, il se libère également de celui de la couleur. Une magistrale grisaille, d'une exécution stricte, le confirme dans l'observation des valeurs ;il ne lui restera plus qu'à l'enrichir, dans une heure de lyrisme joyeux, des magies de la couleur.

Quelques-uns de ces dessins faits en vue des portraits, figurent à cette exposition, parmi ceux qui ont servi à la préparation des vastes compositions décoratives qui sont l'aboutissant de la culture intensive d'Albert Besnard.

Il faudra le recul du temps pour dégager Tunité de cette œuvre si variée, que, pour la comprendre actuellement dans tout son ensemble, nous devons admettre qu'un grand artiste n'est pas forcément un être de volonté.

L'œuvre d'Albert Besnard n'est pas une œuvre de volonté, non, car il serait mort par impuissance de vivre, s'il avait cru devoir s'enfermer dans un système, se spécialiser, composer son personnage, se répéter, pour affirmer la personnalité dont la foule aime à parer les artistes. Sa vaste intelligence et l'ardeur de son émotivité, la rare indépendance de son caractère, ne lui auraient pas permis de traverser la vie sans chercher à la connaître et à l'exprimer dans toute sa plénitude. Ses œuvres sont les impulsions de cette soif de connaître par la création. De là cette souplesse affranchie du métier, qui lui a conquis un langage assimilable à celui du poète.

L'ardeur de son imagination créatrice lui fera pénétrer la signification du geste hiératique des danseuses d'Orient et d'Espagne, geste perpétuant Tidéal traditionnel de leur race ; elle fera remonter pour lui du passé les joies ancestrales des êtres primitifs, joies qui sont encore les nôtres aux heures trop rares de simplicité et de contact avec la création.

Ce contact, il Timaginera toujours dans le passé etTavenir, qu'il embrasse d'une niême étreinte; sans

lui, pas de bonheur sur cette terre, et la mission de Tartiste, et sa joie, est de créer du bonheur. — Le voilà, vous dira-t-il, à Tombre de ces arbres, dans la chaste nudité de ces femmes, sur ces eaux si fraîches, sous ce ciel. Le voilà parmi les croupes reluisantes des chevaux rassemblés là, de même race, sous leur ciel natif, sur le sol qu'ils fouleront bientôt ; les uns emportant leurs cavaliers dans le galop ardent de la fantasia ou d'une course au désert, les autres prêtant leur robuste armature au travail de la terre.

Il nous dira, sur des murailles, les grandes épopées de l'humanité, ou y inscrira les magies de l'univers visible avec leur signification philosophique. S'emparant des réalités pour s'élancer vers le rêve, il fera, de ce qui est, le symbole visible des idées, affranchissant ainsi l'art de son temps des formules toutes faites de la symbolique. Ce hiéroglyphe traditionnel ne restant plus dans son œuvre que le rappel vivant d'un passé auquel nous nous rattachons encore.

Tout dans l'œuvre d'Albert Besnard concourra à cet aboutissant de sa personnalité : la peinture murale.

Ses tableaux, dont il est aisé de dégager la poétique, d'un pittoresque n'entravant jamais le style; ses portraits le fortifiant de la pénétration des types et des âmes; ses études, contact direct avec les réalités d'où s'élancera sa fantaisie; enfin, les incisifs croquis à l'eau-forte aboutissant à cette suite

de la plus obsédante hantise qu'il intitule : Elle. Tout cela joint à son amour de la lumière qu'il poursuit jusque dans la logique de ses réactions sur les choses, développera sa faculté de concevoir des arrangements de la nature et d'en faire surgir des émotions esthétiques au moyen du décor; car il pourra situer les drames ou les idylles qu'il va nous raconter.

A l'Ecole de Pharmacie il nous dira l'histoire de l'humanité. L'homme, surgissant après l'apparition de la flore et de la faune terrestres, s'éveille à sa destinée future; il voit enfin, il regarde, il dessine. Le monde est créé, car un être conscient le reflète et va s'en emparer. Plus tard, devenu maître des forces terrestres, il a bâti des villes, des usines, creusé des ports, construit des vaisseaux... et des idées. L'artiste nous le montre, contemplant son œuvre devant un paysage d'activité moderne, pensif au paisible foyer familial. Il tient un livre fermé.

Que ces images sont significatives, et combien les panneaux qui terminent l'épopée de notre humanité sont touchants ! La maladie, la convalescence ! lis disent les efforts de la science et les miracles de la tendresse, ce qui fait l'homme d'aujourd'hui surgi de l'homme de toujours.

Le paysage de la convalescence est le poème du renouveau, et la joie tendre d'exister encore pour ceux qu'on aime, qu'exprime si bien le personnage alangui de la jeune convalescente, est le suprême achèvement que nos cœurs ont apporté à la civilisation.

Mais il n'a pas tout dit, une œuvre importante est la continuation de celle-là. Ce sont maintenant les tares de la civilisation, qu'Albert Besnard racontera aux pauvres enfants tuberculeux de Thôpital Cazin-Perrochaud, à Berck.

Il inscrira dans leur église le tableau des injustices sociales et des vices qu'elles engendrent. Il dira que leurs maux physiques sont Thérédité douloureuse du mal moral, et que la continuité de la vie des races nous fait un devoir de l'effort collectif. C'est à nous de construire la cité future, la cité idéale dont il ferme ce cycle.

Elle est sur la terre, cette cité, et Thomme y est heureux; il y est sain, parce que, depuis plusieurs générations, s'étant libéré de ses vices, il a compris la grande loi de la solidarité et conquis la science qui éclaire sa route.

La blanche et traditionnelle image du Christ hgure dans chacune de ces huit compositions. N'estelle pas depuis des siècles associée, dans nos âmes occidentales, aux idées de douleur et de rédemption ?

Après avoir exprimé des abstractions dans le mode approprié, Albert Besnard enrichit les murailles de la Sorbonne d'une somptueuse réalité.

Dans la décoration d'une salle de chimie, il prend pour thème la chimie organique, qu'il intitule : la Vie ?^enaissant de la Mort. Il représente en réalité le soleil à la fois vivifiant et corrupteur, le soleil qui active la décomposition d'un cadavre en putréfaction, et la floraison des plantes, qui

s'épanouissent autour de lui, s'enrichissant de sa substance.

Les compléments de cette composition, que je ne décrirai pas ici, renforcent Tidée et la dotent d'une réalité morale essentielle à toute réalité.

C'est par la loi d'amour qu'une fois déjà, dans une salle de mariage, l'artiste avait exprimé cette notion de continuité qui le hante.

Rappelerai-je enfin qu'Albert Besnard a peint des plafonds où sa fantaisie ailée plane au firmament des idées ? Cette fantaisie qui le suit dans l'Ile heureuse ou il nous fait entrevoir une des formes du bonheur : le repos du sage au sein de la nature et de la beauté.

Cette préface est le fidèle témoignage d'une amie d'un quart de siècle et de toujours, d'une camarade d'art, qui a cherché à démontrer l'unité d'une vie dont les œuvres sont les événements importants»

Charlotte BESNARD

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