SUBJECTIF
Le paragraphe précédent termine tout naturellement la partie scientifique*proprement dite de ce travail. Ce n'est point ainsi cependant qu'il serait convenable ni même prudent de clore celui-ci.
Quatre hypothèses se sont présentées à nous pour l'interprétation logique et rationnelle de l'ensemble des phénomènes statiques et dynamiques de I'Univers inanimé ou du Monde physique. Tl est possible, sans doute, de combiner ces hypothèses deux à deux, trois à trois, de manière à en obtenir d'autres qui affectent un caractère distinct et spécifique. De telles combinaisons ont été faites ; il ne serait pas difficile de nous en assurer , en considérant d'un peu près telle ou telle synthèse particulière posée dans les temps modernes : un examen attentif permettra toiyours de ramener ces sortes de combinaisons aux radicales dont elles se composent, d'où elles dérivent.
L'étude directe et minutieuse des faits nous a conduits à éliminer définitivement deux de ces hypothèses, à ne plus accepter, comme à la hauteur de l'ensemble de nos connaissances actuelles et comme dignes du nom d'interprétation naturelle, que les deux autres, et eniin à constater la supériorité de l'une de ces dqmiëres sur sa parallèle.
Selon cette interprétation, la Forge, considérée génériquement et collectivement, est un Principe distinct et constitutif de l'Univers, au même titre que la Matière, au même titre que la vie. L'une des fonctions essentielles de ce Principe, l'un de ses modes, c'est d'agir comme puissance dynamique sur les parties disjointes de la Matière, de manière à les tirer du repos ou à les y faire rentrer, ou de manière à les maintenir dans des positions relatives déterminées, stables ouinstables d'ailleurs. L'une de ses qualités essentielles, c'est de n'être point soumis iiux conditions finies de l'Espace et du
Temps : tandis que FEspace est alternativement occupé et non oo cupé par la matière, il est partout occupé par la Forge ; tandis que la MATIÈRE est limitée et a une Forme, la Force est illimitée, ne varie qu'en intensité d'un lieu en un autre, et exclut, comme absurde, toute idée de Forme qu'on voudrait y attacher : dans la réalité des choses, la Force est en un mot du même ordre que les fonctions trcmscenda/ntes en mathématique. Mais une seule Force collective ne suffit pas plus pour expliquer l'ensemble des phénomènes de TUnivers inanimé, qu'une seule vie collective ne suffit pour expliquer ceux de I'Univers animé ; et il existe au moins trois Principes transcendants capables de se manifester comme Forces. Deux d'entre eux sont susceptibles d'un second mode de manifestation, affectant la forme générale d'un mouvement, soumis en ce sens aux conditions finies du Temps et de l'Espace. En vertu de ce mouvement, l'intensité de la Force peut se trouver abaissée ou élevée en un lieu déterminée de l'Espace, et prend le caractère d'une variable .
Cette interprétation est-elle douée de ce haut caractère de simplicité, de ces abords faciles, que beaucoup de personnes veulent à toute force trouver dans les œuvres de la nature, et par coptre-coup dans la pensée qu'dles résument?
Pour explorer avec le lecteur des régions si élevées, où les opinions de tant d'hommes érainents se sont déjà heurtées et réciproquement annulées, pour le faire surtout avec l'espoir d'y porter quelque lumière et non d'ajouter de nouveaux doutes à tant d'autres doutes, j'ai cru devoir recourir à peu près exclusivement à la méthode incisive et puissante à laquelle nos sciences exactes doivent leurs plus gmnds progrès, à l'analyse en un mot. D'un bout à l'autre de cette longue étude, aux formes raides et arrêtées, nous n'avons, en effet, cessé de remonter des faits à leur interprétation sans jamais partir d'aucun système préconçu, d'aucun plandéte^ miné à l'avance. A un point de vue personnel, mon intention était, non d'inventer péniblement de nouvelles conceptions, mais de
prouver la supériorité de telle doctrine plus ou moins connue de chacun sur telle autre plus ou moins connue aussi : c'est ce qui m'a permis de parier avec confiance au nom de tout le monde et de substituer le nous collectif et pluriel, au not/^ personnel derrière lequel la vanité trouve un si complaisant refuge. Gomme narrateur, et au risque même de sembler prolij[e ou faHigant, mon but unique était de prouA^er, de démontrer le plus rigoureusement et le plus clairement possible, non point au lecteur, mais (wec le lecteur : et c'est encore ce qui m'a permis de me servir toujours avec confiance du nou^ collectif.
Tout l'ensemble de l'interprétation, à laquelle nous sommes arrivai ainsi, et dont notre dernier énoncé n'est qu'un sommaire imparfait, est sorti peu à peu de l'analyse raisonnée des faits, dont elle n'est au fond qu'une traduction littérale : nous pourrions donc nous dispenser d'avoir égard à l'une ou à l'autre des questions que nous avons posées à la suite de notre énoncé sommaire. La simplicité plus ou moins grande qu'affecte une doctrine, la difficulté plus ou moins ardue qu'elle peut nous présenter dans ses abords, l'impossibilité même où nous pourrions nous trouver temporairement ou définitivement de la concevoir dans tous ses énoncés, tout cela ne forme que des caractères subjectifs qui perdent leur poids lorsque les faits ont parlé. Cependant, comme pour beaucoup d'hommes le subjectif ne l'emporte que trop souvent sur l'objectif, comme il s'agit ici de questions qui ont de tous temps préoccupé les penseurs, il n'est pas inutile de les considérer sous toutes leurs faces et de consacrer un dernier paragraphe à ce qu'elles renferment de purement relatif à nous.
1. Les œuvres de la nature, ses lois, ses procédés, ses éléments, dit-on, sont toujours simples et uns.
Oui certes, pourvu que nous attachions à ces deux mots leur vrai sens, et pourvu que nous ne confondions pas l'unité et la simplicité de la nature avec les nôtres. Une pareille confusion ne serait tolérable que dans un aperçu tout-à-fait élémentaire. Il y a un quart de
siècle à peine , la physique acceptait encore comme exactes an grand nombre de lois des plus simples : l'expérience les avait vérifiées à peu près, et notre propension pour la simplicité arithmétique nous avait fait accepter comme absolu ce qui n'était qu'approximatif. Qu'est-ce que l'observation rigoureuse des phénomènes a laissé debout de ces lois? La lecture de cette exposition de la théorie mécanique de la chaleur nous apprend, par exemple, ce qu'il en est de la prétendue simplicité (arithmétique) des lois de dilatation, d'expansion des vapeurs, des gaz : à peine quelques-unes nous apparaissent-elles encore comme des lois limites ! Et puis, qu'arriverait-il surtout dans la nature, si par malheur ces lois étaient justes? J'en ai cité déjà un exemple frappant, et il serait facile d'en trouver beaucoup du même genre : la loi dé Mariette serait juste si la Force calorique était la seule en action dans les gaz : mais fort heureusement elle n'est pas la seule , fort heureusement cette loi est fausse, car autrement l'atmosphère des planètes se dissiperait dans l'espace! La simplicité évidemment est ailleurs que nous ne l'avions placée; elle est autre que ce que nous avions conçu. Il ne serait difflèile d'apercevoir ni où elle est ni ce qu'elle est : même pour les cas tous spéciaux dont il s'agit iéi. Mais prenons un exemple plus vHste et plus frappant.
Rien n'est plus simple et plus facile à saisir que les lois de mouvement auxquelles on arrive dans la mécanique céleste, lorsqu'on analyse le cours d'une planète supposée unique et très petite, autour d'un soleil supposé unique aussi. Cette simplicité semble même se continuer dans là réalité, lorsqu'on se contente d'un aperçu approximatif. C'est grâce à cette simplicité approximative et apparente que le génie de Keppler a pu apercevoir et formuler les propositions fondamentales auxquelles son nom est resté attaché, et si ce grand homme, qui n'était guidé précisément que par des idées préconçues sur l'harmonie de la nature, avait vu la réahté comme l'homme peut la voir, il eût peut-être rejeté comme fausses ces mêmes propositions. Que devient en effet ^^**^ simplicité des lois,
lorsque de l'approximation on passe à l'exactitude absolue, soit au point de vue de l'observation, soit à celui de l'analyse? N'a-t-on pas douté longtemps de l'exactitude de la loi de la gravitation universelle en raison d'un grand nombre de perturbations qui n'avaient pu être déterminées dans leur cause jusqu'à Laplace et Lagrange ? Newton lui-môme, qui pensait que l'intervention de la volonté du Créateur était nécessaire de temps à autre pour rétablir Tbarmonie sidérale, Newton n'eût-il pas douté et de sa propre découverte et de la simplicité de la nature s'il avait connu dès l'abord l'existence de toutes ces perturbations dont la cause lui était restée inconnue?
La simplicité de la nature évidemment ici est ailleurs que nous ne la cherchions, et il faut lui donner un autre nom. Cette immense complication de mouvement que l'astronome est obligé de décomposer en parties distinctes, et supposées indépendantes les unes des autres, cette complexité que nulle équation algébrique ne représentera, jamais dans son ensemble, se résume finalement en un ordre, en une sécurité parraite; la stabilité du système solaire est à jamais assurée : le désordre apparent se résout en une unité harmonieuse. Voilà où est la simplicité de l'œuvre et voilà ce qu'elle est. Cette simplicité n'est point celle de notre arithmétique, c'est celle de l'art. Entre l'unité que crée notre esprit et celle que réalise la nature existe l'intervalle qui sépare l'intelligence limitée de rifomme, de la pensée infinie que résume la création.
Et maintenant ce qui est vrai quant aux lois de la nature, c'est-àdire quant à l'expression de la forme des phénomènes, est-il autre quand il s'agit des éléments constitutifs à l'aide des quels ces phénomènes s'accomplissent? Évidemment non; et c'est ici surtout que nos idées prennent un caractère tout-à-fait subjectif. Nous voulons à toute force trouver la simplicité de la nature dans la réduction du nombre des éléments dont elle se sert ; à ce compte la plus vraie des doqtrines, la seule vraie même serait celle qui n'admet qu'un seul élé*ment toujours et partout identique à lui-même la Matière; c'est ce qu'a cpinpris une école philosophique entière en Allemagne, où l'on a du
moins le courage d'accepter une doctrine jusqu'à ses dernières conséquences. Ici encore, nous voulons faire de l'arithmétique où la nature fait de l'art, nous imitons un peintre qui croirait arriver à l'unité dans son œuvre en réduisant le nombre de ses couleurs : nous nous écartons en un mot de la grande pensée synthétique que résume l'Dnivers.
Mais, scientifiquement parlant et c'est le seul point de vue où l'on ait le droit de se placer, la détermination du nombre des Principes constituant de l'Univers est une question de faits, une question toute objective. Nous avons prouvé qu'en tout système , on est condamné à admettre au moins deux Forges distinctes agissant sur la Hatière; l'étude rigoureuse des phénomènes nous a conduit ensuite à admettre pour le moment au moins trois Forces, mais quand nous en eussions trouvé mille, nous ne serions pas en droit d'en retrancher une seule en partant de nos idées préconçues, et nous n'aurions pas le droit d'inférer quoi que ce soit contre la simplicité des moyens de la nature. Car la vraie simplicité atteinte dans la nature, c'est que précisément la diversité des éléments et des lois convergent en un tout harmonieux que l'homme ne peut qu'admirer mais qu'il ne peut concevoir à priori.
Que l'interprétation que nous avons tirée des faits paraisse simple ou non, nous n'avons plus à nous en préoccuper : nous pouvons être certain que, si elle est vraie, elle est réellement simple, c'est-à-dire douée d'une unité harmonieuse au point de vue de la nature réeUe des choses dans leur ensemble.
II. Sommes-nous en droit de tirer une objection sérieuse contre une doctrine, de ce fait qu'elle peut sembler difficile à saisir, qu'elle n'est pas douée de ces abords aisés qui permettent à chacun de la saisir immédiatement?
Nous n'avons point à nous arrêter sur ce qui, évidemment, est par trop subjectif et individuel en matière de questions réputées faciles ou difficiles. Ce qui semble admirablement clair à une personne, est obscur pour une autre ; ce qui nous semble abrupt et inabordable à une époque de notre vie devient aisé à une autre époque. Ce n'est
point dans ce genre de caractère qu'il faut donc chercher un critérium pour l'exactitude d'une doctrine.
Dans l'état actuel de développement de nos sciences physiques, il ne faut pas se le dissimuler, ce n'est point sans des efforts soutenus, sans une volonté énergique que l'on peut désormais prétendre s'élever à des vues correctes sur l'ensemble des choses et sur leur essence. Ce serait une ilhision funeste même au progrès que de se persuader que le chemin de la métaphysique rationnelle puisse être aplani, rendu doux et sans peine accessible à chacun, n est des choses difllciles à saisir en elles-mêmes et en vertu de leur propre nature abstraite : il en est même peut-être que l'homme ne pourra jamais qu'entrevoir ici-bas; vouloir leur donner un extérieur facile, c'est s'exposer soit à se payer de mots, soit à aboutir à l'erreur.
Quoi qu'on en ait dit bien souvent, et quoique ce soit là une opinion accréditée dans la masse du public, le rationalisme du bon sens ne consiste en aucune façon à prétendre tout comprendre à l'aide de la raison , mais seulement à déterminer avec son secours exclusif ce que nous sommes aptes ou non à saisir , ce que nous pouvons nous figurer ou comprendre ou seulement concevoir , ce que nous pouvons accepter de confiance et comme nécessité première et ce que nous soDMnes en droit de rejeter , sur la foi d'une démonstration rigoureuse. En ce sens donc, quand bien même une démonstration correcte nous conduirait à un énoncé qu'il nous serait pour le moment impossible de saisir dans son essence, nous devons l'accepter aussi complètement que celui dont nous nous formons l'idée la plus claire.
Nous avons commencé par trouver pour la Forge en général la seule définition logique qu'elle puisse recevoir ; puis nous avons reconnu que toute doctrine est condamnée à accepter comme un fait positif, l'existence de la Force ainsi définie ; nous avons prouvé que les échanges de mouvement qu'on a essayé de substituer à la Forge ne peuvent eux-mêmes pas se concevoir sans elle; enfin, chose t)eaucoup plus importante, à l'aide de l'étude rigoureuse des fait3,
nous avons vu se démontrer pour ainsi dire d'elle même l'ezistencQ de la Forge, non plus à titre de vague et mystique causalité, mais bien à titre de Principe constituant de l'Univers doué de propriétés spéàr fiques, et d'une réalité aussi certaine (fue celle de la Matière. Nous pourrions de plein droit clore la discussion, sans nous occuper le moins du monde de savoir si la moyenne des hommes, ou même si l'homme est apte ou non à se f^re une idée quelconque de ce genre de Principe constituant.
Ici, cependant, nous pouvons faire quelque chose de plus utile, de plus élevé et de plus consolant que de clore une discussion 4 l'aide d'un procédé de démonstration qui fait violence à toutes nos aspirations les plus légitimes*
A la vérité, si nous nous fondons et sur les eOorts désespérés qu'ont faits de tout temps quelques écoles philosophiques pour bannir de la science la notion de la Fobce proprement dite^ et sur les démonstrations subtiles et mystiques auxquelles ont eu recours d'autres écoles pour prouver, la nécessité de cette notion, nous arri* vous à cette conclusion : ou la Force n'est qu'un mot creux, un mythe explicatif invoqué gratuitement , ou sa notion correcte esjt ina^^ sible à. l'intelligence humaine. C'est la triste conviction, que l'on acquiert en. lisant la plupart des livres modernes de philosopl^ie * naturelle : si , dans tout le cours de cette derif iëre partie, je ne m'étais, par esprit dé convenance, posé comme règle absolue de ne faire qpe de la critique générale et de ne citer aucun nom propre, aifcun trar vail particulier, i^me serait bien facile de faire ressortir la vérité de l'assertion précédente. J'ai dit triste conviction : pour tout esprit droit qt. sensé on effet, si la Forge considérée comme principe dis^nqt et spécifique est inutile pour déterminer les phénomëQes^^u Monde ipanimé, la Vie considérée aussi comme un principe spéci* fique distinct est tout aussi inutile dans le règne des êtres organisés, et le terme Univers animé devient un vain mot. dût-on ne le rappqrter qu'au règne humam. Disons-le hautement : un manque de fr^ohise ou une iUiisipn profonde dq raisonnement, peuvent, sguls nous empêcher de tomber ici d'accord avec les écoles matérialistes.
Si, cependant, .au lieu de nous occuper de ce qui s'est formulé en un système, de ce qui s'est pour ain^ dire stéréotypé et immobilisé en une école quelconque, nous portons notre attention sur les idées premières et presque instinctives de la moyenne des hommes intelligents, nous arrivons à des conclusions très différentes, et nous nous convaiocons rapidenient que non seulement notre intelligence est apte à concevoir la Forge, mais que quand nous sommes mis en présence, je ne dirai pas des grands phénomènes de la Nature, mais de ceux de la mécanique la jdus usuelle, notre intelligence cherche toujours d'elle-même un Principe spécifique auquel peut s'attrihuer la manifestation du mouvement des corps, une Puissance douée de réalité et capable de déterminer le mouvement sans mouvement antérieur. Nous perdrions, je le crois du moins, un temps précieux à- vouloir démontrer cette aptitude de notre intelligence , nous sortirions de notre cadre en faisant de la philosophie pure : on n'en a* qne trop fait sur cette question si simple i Nous resterons au contraire parfaitement dans les limites naturelles de notre siget, en montrant pourquoi la notion de Forge de claire et* natur^Ue qu'elle est au premier jet chez tout homme, init chez la plupartides hommes aussi par devenir diffuse et obscure, et en montrant: aussi que si tout homme était apte de tout temps à saisir la. notion de Forge, cette notion ne peut être regardée c(xnme sdentiflque que depuis une époque très récente et que tout ce qui a été dit et écrit sur ce sujet pendant des siècles entiers est comme nul et npn avQpu.
I. A l'homme le moins instruit , mais doué d'intelligeooe et de bon sens, montres le finnainent et demande«-lui ce qui se trouve derrière cette espèce de voûte azurée que ses yeux ne peuvent percer, mais faites-lui clairement comprendre qpe votre question ne porte point sur ce qui existe dan^ l'espace, mais seulement sur l'espace lui-^nôme. n vous répondra immédiatement qu'il ne peut y avoir de limites à cet e^ace; la notion de l'Infini en étendue est ici: des plus claires pour lui, il y arrive sans le moindre efibrt. Ramenez ensuite sa pensée sur ce qui existe dans cet espace; donnez*
lui une leçon élémentaire d'astronomie, et puis donnez-lui, à l'aide de quelque mesure qui lui soit familièje, une idée des distances qui séparent les étoiles : vous verrez déjà cet homme inquiet devant la grandeur des nombres auxquels il arrive ainsi avec vous; reportez maintenant sa pensée sur l'espace infini lui-même, il voudra désor* mais y appliquer l'unité de mesure dont vous vous êtes servis ensemble pour apprécier la distance de deux étoiles, et comme il aura beau sgouter et ajouter ces unités sans atteindre aucun terme , son esprit sera comme frappé de vertige. A partir de ce moment, cette notion de Tlnfini , à laquelle il était arrivé immédiatement et sans effort, va l'oppresser; de limpide qu'elle était, elle sera pour lui une idée d'épouvante dont il détournera son esprit autant qu'il lui sera possible.
Pourquoi? Parce que vous avez induit cet bomme à appliquer une mesure à ce qui par sa nature même est 'en dehors de toute idée de mesures; à vouloir se figurer ce qui n'est susceptible d'aucune figure; à vouloir comprendre, c'est-à-dire embrasser d'un regard ce qui au contraire enveloppe et contient tout regard. Vous avez en un mot, sans vous en apercevoir, faussé le jugement de cet homme.
Portons notre attention sur un sujet beaucoup plus spécial et mieux défini , sur l'un des' instruments les plus puissants de nos sciences mathématiques.
Que sont les éléments dits infiniment petits du calcul différentiel
et intégral ?
Donnez à ces éléments une valeur finie, si petite que vous voudrez d'ailleurs et vous renversez d'un trait les affirmations les plus positives par où débute ce calcul. Vous transformez une méthode absolue en une méthode de pure approximation.
Égalez ces éléments à zéro , et vous frappez le calcul d'absurdité. Car deux zéros sont nécessairement identiques, et le rapport de deux zéros est aussi bien un zéro que l'infini ; deux éléments différentiels ne sont au contraire pas identiques et leur rapport est parfaitement déterminé.
Ces éléments, de quelque ordre qu'on les prenne, sont donc de fait des grcmdeurs trcmscendantes ; par leur essence m^me, ils ne sont point soumis aux conditions finies du Temps et de TEspace ; ils sont soumis à toutes les lois des grandeurs ordinaires, hormis celle de la mesure finie.
Telle est, quant au fond , quoique en de tout autres termes la définition des plus claires que Leibnitz lui-même a donnée. Beaucoup de mathématiciens ont fait, dès l'origine, des eflbrts incroyables pour y en substituer d-autres dégagées du caractère transcendant nettement indiqué ici : ils ne se sont point aperçus que si une telle substitution était réalisable , la méthode de Leibnitz s'écroulerait par sa base, et leurs eflbrts n'ont eu pour résultat utile que de faciliter à certains esprits les abords du calcul diflérentiel et intégral.
Ce calcul est une invention humaine : sa métaphysique est donc aussi abordable à l'esprit humain que celle de l'ancienne géométrie. Je vais beaucoup plus loin, et je dis que si chacun de jious, mathématiciens , se transporte à l'époque de sa vie où il a commencé à étudier c^ calcul , il se souviendra qu'après avoir pendant quelque temps fait des tentatives inutiles pour se dégager des habitudes de la géométrie du fini, une lumière des plus vives s'est faite dans son esprit, et que la métaphysique du calcul infinitésimal lui a apparu dans tout son jour et avec le dernier degré de clarté.
Pourquoi donc alors, ces eflbrts de quelques analystes pour modifier cette métaphysique dans sa base même ?
C'est que nous faisons, tous à peu près indistinctement, par rapport à l'infiniment petit, ce qu'a fait par rapport à l'infiniment grand l'homme pris au hasard à qui vous aviez fait percer par la pensée la voûte azurée du ciel. Après avoir saisi très clairement, nous voulons aller plus loin , nous essayons d'appliquer l'idée de mesure à ce qui n'en est pas susceptible, nous voulons nous fi^gwrer ce qui par sa nature échappe aux conditions finies de toute figure : nous aboutissons nécessairement ou à l'impossible ou à l'absurde, et dès ce
moment la notion, d'abord claire, s'obscurcit et parfois s^efface, si nous ne savons par la pensée r^rendre le dessus.
Eh I bien ce que nous disons de la conception des grandeurs transcendamtes ccmsidérées dans l'espace s'applique rigoureusement à la conception de la fobce, mais sous une forme bien {dus trandiée encore.
La puissance dynamique capable de tirer un corps de son repos et de l'y fait rentrer, la Forge considérée collectivement, que chacun de nous conçoit presque à priori , et cherche dans tout phénomène de mouvement , dans toute machine, la Force à titre dé Principe constitutif de l'Univers, a pour premier attribut spécifique de n'être point soumise aux conditions finies du Temps et de l'Espace. Tous les efibrts que nous faisons pour la concevoir autrement qu'à l'aide de la pensée pure , toutes les tentatives que nous faisons pour nous la fign/rer, pour nous peindre son action aux yeux ne peuvent donc que mener ou à l'absurde, ou à la négation de la Force. La conception de cette notion , toujours très nette au premier abord , finit toujours aussi par se troubler, parce qu'ici encore nous cherchons bientôt à donner une forme , un contour fini à ce qui par sa nature môme échappe à toute idée de forme.
A côté du défaut de raisonnement que nous venons de signaler s'en range un autre bien plus grave. Comme les neuf dixièmes au moins de nos connaissances premières sur le monde externe nous arrivent à l'aide de nos sens et par conséquent afiectent un caractère sensible corporel , figuratif, nous finissons par croire que ce qui n'affecte pas nos sens n'existe pas.
« Je ne crois qu'à ce que je vois , qu'à ce que je puis toucher, sentir,» telle est l'assertion que journellement nous entendons prononcer par ceux d'entre nous qui prétendent au titre d'esprit positif, au jugement droit et sévère. Cette assertion revient à dire : « je ne crois pas à moi-même , qui ainsi affirme, » car personne ne s'est encore ni vu, ni touché, ni senti dans sa propre réalité : elle forme le contre-pied de Celle des personne» qui, à l'aide de la
rmson, nous prouvent tons les jours que la raison est impuissante à rien prouver. Cette manière grossière de prétendre saisir et comprendre les phénomènes , sans être poussée à cet excès chez tous les hommes, est pourtant générale. Lorsque quelqu'un , pris au hasard même parmi le public érùdit, nous dit à nous physiciens, d'un air plus ou moins ironique : « savez-vous ce qàe c'est que le
calorique, la lumière, le magnétisme ? > commençons toujours,
avant de donner une réponse quelconque, par demander à notre interrogateur : «qu'entendez-vous par savoir'! » Et toujours on nous répond par quelque chose qui équivaut à dire : sa/ooir , c'est voir, toucher, palper, se figurer!!! A un point de vue scientifique, et c'est le seul où nous ayons à nous placer ici , l'assertion dont nous parlons implique une absurdité. En effet, en la posant, nous oublions : 1® que nos sens ne sont à vrai dire que des instruments différentiels, qui n'accusent l'existence de ce que nous croyons réel que par ce que ce qui est réel affecte ici une autre forme, une autre manière d'être que là; 2» que quand, par exemple, par la vue, nous sommes devenus certains de l'existence de ce que nous appelons un corps, nous ne nous doutons pas même de l'existence du mouvement lumineux qui a lieu entre ce corps et nous, et sans lequel pourtant ce corps nous resterait à jamais inconnu ; 3® qu'une force ne peut nous devenir directement sensible que lorsqu'on agissant sur la matière qui compose un des organes de notre moteur , elle nous oblige à faire à l'aide d'un acte de notre volonté un effort antagoniste, qui, à aucun, titre n'a jamais constitué pour personne une sensation proprement dite ; 4<* que par exemple l'action d'un aimant ou d'un courant électrique sur un autre aimant traverse notre corps ou l'un quelconque de nos membres que nous interposons , sans que nous éprouvions la moindre sensation , sans que nous ayons la moindre conscience de ce qui pourtant évidemment ici a lieu en toute hypothèse dans Fespace que traverse l'action dynamique, etc. Nous oublions, en un mot, qu'il existe au moins autant de cas où nos sens ne nous apprennent rien du tout sur l'existence bien réelle
de quelque chose qui occupe TEspace, qu'U n'y a de cas où ils nous révèlent cette existence.
Nous l'avons dit» la force proprementdite, à titre de principe constituant de Tunivers, est dans Tordre réel, ce quesont les transcendante^^ mathématiques dans Tordre idéal : ainsi que celles-ci, elle ne peut donc être saisie clairement que par la pensée dégagée de tout secours figuratif, représentatif et sensible ; et toute tentative que nous ferions pour la tirer de cet ordre Tanéantirait pour nous, après avoir obscurci complètement sa notion.
II. Nous venons de voir quelles sont les causes qui de tout temps ont obscurci et de tout temps obscurciront pour nous la notion de FORG£,1orsque par un effort énergique nous ne saurons pas surmonter nos habitudes fautives de jugement. Portons maintenant notre attention sur les causes dont nous sommes en droit de mettre Tintervention au passé.
Nous avons dit que si, au point de vue métaphysique, la notion de la FORCE est à la portée de Tesprit humain, il n'en est pas moins certain que cette notion n'a pu que depuis très peu de temps revêtir un caractère scientifique, et que tout ce qui a été écrit sur ce sujet pendant des siècles doit être regardé comme nul et non avenu. Nous pouvons même aller beaucoup plus loin, et ajouter que la plupart des affirmations qui avaient été posées en ce sens ont été éminemment nuisibles au vrai progrès et pèsent encore lourdement sur la métaphysique moderne.
En effet, par cette raison même que les Principes intermédiaires qui constituent les Forces sont doués d'une existence réelle et distincte, ils ne peuvent être étudiés que dans la réalité, dans les phénomènes où ils se manifestent, c'est-à-dire hors de nous et dans le monde externe. Or c'est pourtant tout le contraire qu'on a prétendu faire, et que d'ailleurs on a été condamné à faire : car les faits nous manquaient entièrement ou du moins étaient connus ^ incomplètement que leur connaissance peut-être était encore plus nuisible que l'ignorance complète. C'est en un mot en nous-mêmes et par
notre seule puissance de pensée que nous avons vouhi déterminer les qualités de la Fosge. Qu'est^il résulté de là? Au lieu de faire de la Fanes quelque ehose de réel, capable de tirer la Matière du repos, sans mouvement antârieuFi on en a fait une Cause, et puis une Causalité l et omnme dans le langage ordinaire ces deux mots ont un sens ou tout^A^fait abstrait.ou tont-à-fait relatif à nos propres idées, la Fobgb dle-môme, considérée coUeotivement, est sortie de l'ordre réel pour devenir unç pure abstraction. Je ne crois utile de citer que deux tristes débris de cette ancienne métaphysique antérieure à Tétude des phénomènes et à l'expérience.
«L'attraction universelle, ditron, est unepropri^ de ULtlATiiniD. » Une propriété qui, par conséquent, s'étend à travers le vide et au delà de l'Élément qui la possède 1 1 Mais à ce compte pourquoi la MATiÈEç ne serait-elle pas tout aussi bien une propriété de la Forge ? D'où il résulterait directement que le vide absolu, le néant serait doué de propriétés et de qualités physiques 1 De semUables définitions, disons-le hardiment, ont été inintelligibles de tous temps, même pour ceux qui les ont imaginées.
« L'attraction universelle, diWn aussi, est une espèce de Vie de » la Matière : elle est à celle*^ ce que la vie est par rapport à Vkmst » D'où il résulterait en premier lieu qu'il pourrait exister des Ames mu vivantes 1 Mais si une qualité peut s'^endre dans le vide, et 4 des millions de Ueues en dehors de Mément qui possède cette quidité, sans pourtant être quelque chose de distinct de cet élément, pourquoi la vie proprement dite ne secait^Ue pas aussi «ne simple qualité da la Matière, et de quel droit ep tous pa^ en £ût^n quelque chose de distînot ? Nous voyons ici comment les excès se touchent, et conmient une dooftrine quîse dit spirituaUste se rallie de Mi aHx écoles matérialistes les plus radicales parce qu^le se {dace avec dédain en dehors des faits, n faut bien en convenir* une fois qu'on accepte des désistions comme les précédentes , un manque de courage ou un défaut radical de raisosnement peuvent seuls empêcher de cQuvew qu'on est d'acprd avec ces écoles^
Dieu merci , les faits aujourd'hui parlent impérieusement à qmconque se donne la peine de les apprendre et de les analyser, et nous permettent de dégager les questions de l'état vague où leur absence les laissait forcément pour l'esprit.
Nous avons démontré que les Espaces isterstellaires sont absolument vides de Matière : mais que quand bien même ils seraient remplis par cette Matièbe diffuse et rare que certaines hypothèses sont obligées d'y supposa, pour ne pas s'écrouler d'elles-mêmes (et que l'on y a supposée pour les besoins d'une cause beaucoup plus que d'après les indications des faits), ce n'est encore pas à cette Matière que nous serions en droit d'attribuer les phénomènes calorifiques, luminiques, éleclro - magnétiques qui ont lieu entre les corps c^estes. Nous avons reconnu, en un mot, que l'espace universel est occupé non pas seulement par la Matière qui y est localisée sous forme de corps, mais encore et partout par des Principes constituants autres que la matière : car ce n'est pas le vide qui peut donner lieu à un phénomène de chaleur, de lumière, ni, ajoutons-le, à aucun phénomène quelconque; et comme la chaleut, l'électricité, se manifestent entre autres comme de vraies forces, nous en avons conclu de plein droit que la Force considérée collectivement n'est pas le moins du monde une propriété de la Matière, mais qu'elle constitue bien positivement un Élément distinct, et cela au même titre que la Matière, que la Vie, considérées collectivement aussi.
A un point de vue subjectif, l'existence de la force et celle de la VIE, considérées comme Eléments distincts, sont deux idées corrélatives, parallèles, qui simpliquent, qui se nécessitent l'une l'autre. Et toute métaphysique qui essaiera encore d'aboKr la première de ces existences, se condamnera fatalement à abolir la seconde: c'est ce que l'on ne saurait assez faire ressortir.
Disons-le maintenant sans orgueil, mais bien haut pourtant : à un point de vue purement subjectif et utiliste, tout comme au point de vue olqectif et scientifique, c'est une des grandes conquêtes, et ce sera la gloire de la science expârimenlaie de notre dix-neuvième
siècle, d'avoir tiré la force, et par contre-coup, la vie du domaine des abstractions pour leur donner une existence réelle et distincte , et d'avoir ainsi donné un appui solide à ce que nos aspirations internes les plus énergiques et les plus élevées ne suffisent pas toujours pour sauver du naufrage.
• Au nous collectif et pluriel, qu'avec raisofl, je l'espère du moins, j'ai employé jusqu'ici, je subslitoe maintenant le j^ personnel, et je termine par un vœu bien humble et bien sincère pourtant.
L'un des grands génies de l'Allemagne, dans un moment de tristesse sans doute, s'écrie : «Qui pourrait se flatter de penserquelque chose de sublime ou d'absurde, qui n'ait été pensé déjà I» Sans porter aussi loin le scepticisme relativement à la puissance créatrice de l'esprit humain, on peut affirmer pourtant que les vérités essentielles au repos et à la sécurité de notre intelligence sont connues aujourd'hui, et l'on est bien obligé de reconnaître que tout énoncé qui, en ce sens, affecte un air de nouveauté est par ce fait même frappé de nullité. La seule prétention légitime que puisse avoir chacun de nous, c'est de parvenir parfois à séparer la vérité de l'erreur, à l'accentuer plus fortement, à l'aide d'une méthode correcte d'examen : mais, lorsqu'il a atteint ce but, nul n'a plus le droit de dire ma métaphysique, ma philosophie, wa synthèse universelle.
Puissent maintenant les pages pfécédentes ne sembler neuves à personne ! Puissé-je ne point avoir nsurpé le droit de dire nous au lieu de je ! Si cet espoir si humble devait être déçu, je détournerais tristement mes regards de mon livre, en me reprochant d'avoir ajouté quelques erreurs de plus à tant d'autres déjà surannées.