‹ Exposition Claude MonetChapitre 1 sur 9 · VIE ARTIS MOQUE · texte numérisé non relu

VIE ARTIS MOQUE

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25, boulevard de la Madeleine et 15, rue Richepance, Paris

Un an : 24 francs. Six mois : 12/francs.

Quatre Générations

devant l'œuvre de Claude Monet

L'exposition qui s’ouvre ici d’un choix de tableaux de Claude Monet, pris parmi les plus beaux de ses principales « séries », aura plus d'importance, de signification, et nous dirons presque de solennité que n’en ont d'ordinaire les manifestations de ce genre.

Elle se présente, en effet, avec ce caractère de sérénité et de certitude des grandes tâches sans faiblesse et en tout honneur accomplies. C’est donc non seulement un magnifique spectacle d’art qui est proposé au passant réfléchi et sensible, mais encore, véritablement, une page d'histoire qui se développe devant ses méditations.

Histoire d’une œuvre des plus fortes et des plus captivantes dans l’évolution de l’art moderne: histoire, aussi, d’une passion et d’une volonté comme on en compte peu de notre temps.

Dans de telles occasions, le premier devoir du visiteur est de regarder, de comprendre, de se recueillir, avant de prononcer un de ces jugements rapides parce qu'ils sont faits d'avance, qui ne sont que trop un de nos travers.

On songera avant tout (et cette vus n'a peut-être pas encore été aussi nettement précisée) que quatre générations déposent leur témoignage ou leur hommage devant ce résumé de l’œuvre de Monet, — et qu'il sera sage à la quatrième de garder devant ses yeux, en même temps que tout ce qu’un maître a pu faire, le souvenir de tout ce que la première n’avait pas su voir.

Cette première génération fut celle qui accueillit, principalement entre 1866 et 1875, les débuts de Monet d’abord par de l'indifférence, puis par des risées, et enfin par des injures. Rares sont alors les clairvoyants et les braves; ceux-ci défendant l’artiste par la plume à leurs risques et périls; ceux-là osant consacrer quelques modiques sommes à l'achat de ses peintures parce qu’elles leur plaisent, et en dehors de toute idée (de toute vraisemblance!) de spéculation.

La seconde génération est celle qui, déjà plus initiée et plus enthousiaste, gagne les décisives batailles, depuis les rives de Vétheuil, jusqu'aux champs où s’érigent, puissantes et rayonnantes, les Meules, et aux antiques assises sur lesquelles s’élève la magie des Cathédrales et de tous les jeux de l’air, de la lumière et des reflets sur leurs délicats et innombrables reliefs. À ce moment, l’on commence à saisir l'inébranlable unité de cette carrière et

l'incessante diversité dans la passion de nature et d'art qui l’anime. Ceux qui refusent de comprendre Monet sont dorénavant aussi peu nombreux que ceux qui, dix ans auparavant, le comprenaient.

Vient la troisième génération, qui jouit pleinement d’une œuvre pour laquelle désormais il n’est plus besoin de défenseurs. L'on apprécie dignement le robuste et ardent transcripteur de toutes les grandes sensations de la terre et de l’espace; celui qui a su choisir et non subir, comme on l’a dit, les prétextes de la joie qu’il ressentait à analyser la couleur, à synthétiser les volumes et les aspects; celui qui, après avoir construit majestueusement, se complaît à délicatement scruter, en prenant pour thèmes, non plus seulement les spectacles, en quelque sorte, les plus positifs, les plus richement solides, mais aussi les plus aériens et les plus subtils. Il n’est aucune admiration qui soit refusée au maître de Giverny dans le monde entier, mais il n'est, non plus, aucun de ces témoignages qui altère sa robuste simplicité. Il refuse, lui, tous les honneurs de convention, toutes les soi-disant récompenses, et il atteint en plein labeur, labeur plus ample et plus difficile que jamais, parmi les nympheas qui s’épanouissent sur le chatoyant miroir des eaux, ces quatre-vingts ans que l’on fêta en novembre dernier par un élan de pensée, bien plus touchant et plus glorieux qu’une manifestation de vides et sonores discours.

La quatrième génération s'était développée pendant que la troisième poursuivait son parcours. Obéissant à ce légitime besoin de changement par quoi l’art continue de

vivre, elle s’est éloignée, non pas de Monet, car il demeura toujours isolé comme tous les créateurs, mais de ceux qui l’avaient trop copieusement imité. On ne saurait que l’approuver de chercher à créer à son tour, même si elle n'y parvient qu’au prix de tâtonnements contradictoires. ['outefois elle n’affaiblira pas ses mérites, si elle en acquiert, en se montrant compréhensive et réconnaissante envers un des hommes qui ont le plus hautement reconquis depuis soixante ans, pour l'artiste, la liberté de créer.

Au contraire, laissant de côté les formes trouvées par Monet et qui font la beauté de son œuvre, pour mieux observer ses vertus d’action, admirer son indépendance et sa sincérité sans égales, s'identifier avec sa sensibilité merveilleuse aux perceptions et aux sensations de nature, plus cette génération nouvelle marquera de déférence et de perspicacité envers lui, et plus elle se prouvera digne de lui succéder.

Beaucoup de jeunes artistes n’ont pas besoin qu’on leur tienne ce langage. Il ne s'adresse qu'à de très rares débutants de la critique, qui croient que l’invective est un signe de force, et qui pensent donner plus de valeur à leurs admirations en les restreignant à la minute où ils vivent. Mais considérées dans leur ensemble, les quatre générations au cours desquelles s’est succédée, suivant des lois harmonieuses comme celles même des saisons, la splendide floraison de cette œuvre, ont exprimé chacune à sa manière, par l'honneur qu’elles lui rendaient, les joies qu'elles en avaient reçues.

Même la première, celle de l’opposition et du rire, se présente devant l’histoire avec son contingent nécessaire et efficace d’intelligences et de sympathies. Il suffit d’inférer des divers écrits de Baudelaire que le plus grand et le plus profond des critiques français avait entrevu ce que Monet allait apporter et se serait lumineusement prononcé pour lui comme il l’avait fait pour Delacroix. Il importe à notre bon renom que notre impatience de nouveau ne se fassé pas sans s’en douter l’écho dela haine du nouveau qui seule excitait simultanément les académiciens et les boulevardiers de 1875.

Ainsi tous auront rendu tour à tour au grand peintre demeuré si ardent et si vigoureux dans son fier isolement les meilleurs et les seuls hommages qui lui conviennent. Ceux qui le croient rude et superbe ne savent pas combien ils lui iront au cœur.

Les éléments et les raisons de ces hommages se montrent ic1 dans leur beau et logique développement. L’on y suivra le peintre à mesure qu’en se pénétrant toujours aussi passionnément des effluves, des rythmes et de toutes les forces viviñiantes de la nature, il découvre de plus en plus, et applique sur-le-champ, les moyens d’en exprimer à la fois l’équilibre et le charme.

L'étude de cette longue carrière et ses étapes chaque fois plus fructueuses est trop complexe pour être même résumée en ces lignes déjà nombreuses. Elle sera tentée bientôt plus amplement. Nous n'avons eu ici pour bu’ que de vous accompagner jusqu’au seuil d’où vous est

ouverte une éblouissante échappée sur les féeries réelles de la nature, interprétées par un des plus grands harmonistes

- de l’art moderne, et de vous dire seulement : « Regardez, comprenez, jouissez de ces beautés sans vous embarrasser des étiquettes qui ne signifient plus rien, ni de celles qui ne signifient pas encore grand'chose. »

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