‹ Exposition coloniale de Marseille: La Tunisie et l'œuvre du protectoratChapitre 29 sur 38 · CHAMEAUX LABOURANT · texte numérisé non relu

CHAMEAUX LABOURANT

une mosquée portant le nom du fondateur de Kairouan : Djama Sidi-Okba, et datant des premiers temps de la conquête. Bâtie avec des matériaux anciens, elle compte huit nefs.

il faut remonter vers La Kessera pour trouver un pays à la fois pittoresque et fertile, où l'eau ruisselle, où la verdure s'épanouit, où le touriste, après la traversée des steppes de Feriana et de Sbiba, peut, selon la forte expression des Arabes, «se rafraîchir les yeux» au spectacle d'une nature souriante et aimable. Dans la forêt de pins d'AIep et de chênes verts qui couvrent environ 20.000 hec-

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tares, les smigliers sotil en grand nombre. C'est un admirable pays de chasse.

Les phénomènes d'érosion et de plissement des diverses couches calcaii-es ont amené la formation de tables aux pans abrupts, l'éboulis de rochers gigiinlesqiies, la contorsion des vallées étroites. C'est dans une des parties les plus tourmentées que s'est bâti le village de La Kessera, tout entouré d'oliviers et de sources, près d'une forteresse byzantine établie dans une position incomparable, au bord du plateau, sur la loiite qui met la région de Mactar en communication avec le sud.

De Mactar, il est possible de gagner la haute vallée du Bargou, massif montagneux dont le point culminant atteint près de treize cents mètres. Des bouquets de pins d'Alep, toute une végétation buissonneuse, couvrent les fiancs de la moiilagne, découpés de la fiiçou la plus imprévue par le lent travail des eaux de pluie et des vents. Les sources abondent dans ce terrain jurassique, a tel point que la ville de Tunis est allée chercher dans celte sauvage région distante de 120 kilomètres le complément nécessaire à l'alimentalion de ses habitants, insuKisamment pourvus par Zagbouan et le âjeijel Djouggar. Un tunnel de plus de six kilomètres a été creusé dans la montagne pour livrer passage aux eaux sorties des entrailles du .sol. C^es importants travaux sont dès maintenant une des curiusilés de la région et rivalisent avec les chefs-d'œuvre hydrauliques des Romains.

Si les beaux sites sont nombreux autour du Bargou, on y rencontre également des ruines fort intéressantes. C'est en effet à quelques kilomètres vers l'est que les Byzantins avaient édifié le cbàteaufort de Lemsa.un des mieux conservés de la Régence, celui dont la vue produit Timpression la plus vive. Long de 31 mètres, largede 29 mètres, ayant encore des mui-s de 10 mètres de hauteur partout garnis de créneaux, il est, en somme, presque intact. «A mesure qu'on approclie,dit M.Dield, l'encliantement grandit; sans doute, tout le front sud-est de la citadelle est rasé jusqu'au sol ; sans doute, quelques brèches endommagent partiellement les courtines : l'etïetld'ensemble n'en est pas moins saisissant. Et le soir, lorsqu'à la llamme des grands feux allumés dans le campement,

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les remparts byzantins, noyés d'ombre, s'ôcluircnt parfois îles tueurs fantastiques; lorsque, dans la vaste plaine déserte, nul bruit, nulle présence importune ne réveille la notion du temps un moment abolie, alors, pour quelques instants, le passé semble revivre, et l'on s'étonne, entre les massifs créneaux, de ne plus voir scintiller l'armure des archers, de n'entendre plus sur le chemin de ronde résonner le pis des sentinelles et par la porte ouverte de ne plus voir défiler le solide escadron des catapliractaires byzantins ».

Vision des temps passés, dernier anneau de la chaîne de souvenirs qu'évoque cette étrange région de laTunisie centrale, autrefois si vivante, si prospère, puis recouverte pai-Ies envahisseurs arabes d'un linceul de mort! Mais les temps sont proches où les touristes d'abord, les colons ensuite, rendront à la vie ce » pays de ruines» où tant de grandes choses furent accomplies par nos lointains devanciers.

Cet arête montagneuse formant la dorsale qui, de Tébessa, s'allonge dans la direction du cap Bon, s'incline doucement vers le sud pour se confondre peu à peu avec la plaine où sommeille Kairouan sous les blanches coupoles de ses mosquées.

Elle reste assez éloignée de la cité sainte pour que celle-ci apparaisse comme isolée dans un désert sans lin.

Dans le vaste espace dénudé où un caprice de son fondateur l'a placée, Kairouan a un aspect saisissant avec ses hautes murailles, ses innombrables dômes, ses minarets carrés, lourds et massifs.

Reliée par un court embranchement à la ligne qo[ va de Sousse à Aîn-Moularès, la ville renferme 20.000 liabitants, dont 250 F'rançais environ. Cinq portes principales mènent à l'intérieur, où l'on retrouve le spectacle de toutes les villes arabes, c'est-à-tlire des nielles tortueuses et étroites hordéeii de boutiques grandes comme des boîtes, où les marchands sont accroupis à la turque. Kairouan a également des souks où l'on vend des étoiles, des tapis, de la sellerie ornementée de broderies d'or et d'argent, où l'on fabrique des milliers de babouches en cuir jaune, mais ce quartier si vivant ne produit pas l'impression d'une visite aux souks de Tunis. Ce qui fait l'originalité de Kairouan, ce sont ses édifices religieux : koubba, zaouïa, mosquées. De ces dernières, la plus célèbre est la Djemaà-

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Kebira, « la grande mosquée «jClonta te haut minaret domioe la ville et le désert qui l'isole du rnoode. C'est un immense et pesant bâtiment soutenu par d'énormes contreforts, une masse blanche, lourde, imposante, belle d'une beauté inexprimable et sauvage. En y pénétrant apparaît une cour magnifique enfermée par un double cloître que supportent deux lignes élégantes de colonne romaines et romanes.

UN DBS FILIKHS DB LA GRANDB HOSQUER DE KAIROOAN

•I La mosquée proprement dite est à droite, prenant jour sur cette cour par dix-sept portes à double battant. C'est un temple démesuré qui a l'air d'une forêt sacrée, car cenl quatre-vingts colonnes d'onyx, de porphyre et de marbre supportent les voûtes de dix-sept nefs correspondant aux dix-sept portes.

« La chaire, en panneaux curieusement fouillés, donne un ellét très heureux, et le mihrab, qui indique La Mecque, est une riche

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niche de marbre sculpté, peint et doré, d'une décoration et d'un style exquis. ><•'

Le minaret a cent quatre-vingt-neuf meut;hes. C'est de là-haut que Kairouan apparaît bien dans son majestueux isolement, toute éblouissante de blancheur au milieu du vaste désert jaune, t Cet horizon vide et triste est plus poignant que le Sahara lui-même, i Hors de la ville, à un kilomètre à peine, s'élève la mosquée de Sidi- Sahab Qe barbier du Prophète), édifice coquet, gracieux, où l'on peut admirer de merveilleux panneaux de faïence antiques, de fines sculptures sur plâtre ajouré et une grande belle cour aux arcs eii fer à cheval retombant sur des colonnes romaines.

La mosquée des Sabres, avec ses cinq dômes, est moins originale; quant aux zaouïa, elles sont trop nombreuses pourétre citées. Dans l'une d'elles, les Aissaoua se livrent à leurs exercices de jonglerie sauvage.

Entre le rempart et la station de la voie ferrée, le Gouvernement du Protectorat a construit quelques édifices publics autour desquels se sont groupées des habitations particulières. C'est la nouvelle Kairouan, vivant auprès de l'ancienne sans la pénétrer.

Il n'y a plus guère d'industries dans la cité sainte. La réputation des fameux tapis aux teintes éclatantes est compromise depuis l'emploi des couleurs d'aniline. Cordonniers, selliers et tisserands ne satisfont guère qu'aux besoins locaux.

Le mouvement commercial dépend de l'abondance ou de la rareté des pluies. Quand les immenses plaines qui entourent la ville laissent mûrir le grain, de longs convois de céréales se dirigent vers Kairouan, où se tient pendant plusieurs semaines un important marché; quelques halles d'alfa, de laines et de peaux y sont aussi l'objet de transactions. Longtemps négligé, l'élevage du cheval tend à reprendre son importance première. De magnifiques échantillons de la race barbe apparaissent aujourd'hui dans les foires annuelles.

L'accroissement de trafic du port de Sousse et l'amélioration

HlGot DB Maupassant: La vie errante.

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générale de la situation économique du Sahel ne peuvent manquer d'a%'oir une heureuse répercussion sur l'avenir de Kairouan.

Fondée en 669 par Sidi Okba, Kairouan devint le siège des grandes administrations quand les Ai-abes organisèrent rATiique du Nord. Souvent prise et reprise, détruite presque entièrement p;ir les Kharedjites, Kairouan eut à subir bien des assauts avant que la dynastie aghlabile Ht d'elle une véritable capitale (ix« siècle), en la dotant de la plupart de ses monuments et en y amenant les eauK dans d'immenses citernes connues sous le nom de Madjeb-el-Kebtr, aujourd'hui bassins des Aglilabites. La Tonilation de Mahdia (916) porta un premier coup à la prospérité de Kairouan. Au xi^ siècle, elle était encore grande ville et renfermait quarante-huit bains. Quand Tunis eut été choisie par les Hafsiilcs comme capitale de leur empire, le caractère de cité sainte qu'avait la ville de Sidi Okba s'affirma davantage.Kairouan devint uneautre La Mecque. En 1881, les troupes françaises y pénétrèrent sans coup féiir. Nos tirailleurs indigènes se précipitèrent pour faire leurs dévotions dans les mosquées; d'autres soldats les suivirent, et depuis lors les mosquées sont ouvertes aux non-musulmans.

Tandis que Kairouan oITre le speclacle d'une ville poussée en plein désert, Zaghouan procure l'illusion de quelque site ravissant d'Italie ou d'Espagne que la baguette d'une fée aurait brusquement transporté en Afrique.

Bâtie au pied de la montagne, en une situation très pittoresque, la ville de Zaghouan, peupléededeux mille indigènes et d'unecentaine de Français, est entourée de jardins où se pressent d'innombrables arbres fruitiers couverts au printemps d'une neige de fleurs.

L'abondance des eaux permet d'actionner un certain nombre de moulins arabes qui ajoutent au clianne du paysage. Aux environs, les ruines romaines sont nombreuses. La plus fameuse est le Templedes Eaux'" construit pour abriter la suuicequi alimentait

I') Le Service des Antiquités en a eiposé un modèle en plâtre donnaot tont à la fois une idée précise de ce qu'est ce monument k l'iieui-e présente et montrant aussi par une habile restauration de certaines parties ce qu'il devait être au temps de sa splendeur passée.

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autrefois Carthage et dont on use encore aujourd'hui pour Tunis et sa banlieue.

< Adossé à la muraille rocheuse qui se dresse à pic derrière lui, s'ouvre, sur une plate-forme qui domine le pays, un hémicycle de trente mètres de rayon; on y accède par deux escaliers latéraux (le quinze marches, de part et d'autre d'un hassin de forme originale qui reçoit les eaux de la source avant leur entrée dans l'aqueduc.

« Au fond de l'hémicycle se dresse le sanctuaire. 11 se compose de deux parties : le vestibule, recouvert d'une coupole,et la « cella », au fond de laquelle est ménagée une niche cintrée. Au-dessus de la porte d'entrée de la cella règne une architrave surmontée d'un mur qui couronnait une corniche et peut-être un fionton.

(( A droite et à gauche du sanctuaire s'airondissent en fer à cheval les deux ailes de l'hémicycle. Elles forment un vaste portique circonscrit par un mur plein en grand appareil ; il s'ouvreau contraire, sur la terrasse intérieure.par vingt-quatre arcades; chacune d'elles abritait jadis une statue. » '"

Ici comme à Dougga, les Romains ont fait preuve d'un véritable sens pittoresque en construisant un édifice sur un point d'où l'on domine une immense étendue de pays parmi a les massifs d'orangers, de cyprès, de platanes séculaires qui donnent aujourd'hui tant de grâce à ces ruines b et « formaient autrefois autour du sanctuaire comme une sorte de bois sacré, faisant valoir par leur verdure opaque la transparence de l'eau, la blancheur des colonnes et des statues de marbre. » ^i

Les jardins de Zaghouan font oublier le mot de Salluste, disant de l'Afrique qu'elle est la terre de la soif, que le ciel lui refuse ses ondées bienfaisantes, que les sources elles-mêmes semblent se dérober à la rcchci'che de l'homme. Nulle part la nature ne s'est montrée plus clémente, et nulle part l'homme n'a mieux utilisé les multiples éléments de richesse qu'elle offrait à son activité.

'•) Gauckler r I/Archcologie de la TiiniS'

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