PAR
ANATOLE FRANCE
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T heophile- Alex and re Steinlen.
Steinlen efl trop célèbre pour qu’on songe a le faire connaître. C’efî par amitié qu'il nia demandé d’écrire la préface de son catalogue; c efl par amitié que je l’écris cA pour l’honneur de m’afiocier a une belle manifeflation d’art.
Steinlen efl Suifte. Il efl né près de ce lac Léman aux rives aimables , aux beaux horizons calmes. Sa famille, en qui se croisaient plusieurs races , cX qui mêlait du sang français d du sang germain, habitait depuis longtemps ce doux pays. C’était une fa mille d’artifles.
EXPOSITION TH.- A. STEINLEN
Son grand-père, profefleur de deflin a Vèi>ey, eut neuf fils qui tous devinèrent. Pourquoi celui-ci , venu après tant d’autres qui vécurent contents cbeg, eux, eut-il envie de sortir du cercle familier de ces belles montagnes étagées, qui auraient pu borner sa vie ? Comment fut-il pris du désir de Paris ? On dit que très jeune il lut /'Assommoir de Zola, qu’il en reçut la révélation de tout un monde de travail & de souffrance, & qu’ému de cette apocalypse de la misère il se sentit attiré vers nos faubouigs par une irrésiflible sympathie & par un secret avertie ment que la seulement il pourrait développer toute son âme. Ce fl ainsi que, du fond de son pays Vaudois, il nous efl venu ingénu, curieux & charmant, & portant a son chapeau un bouquet de fleurs rufliques. Il efl venu a nous de bonne amitié, d’un élan irrésiflible. Et puisqu’il nous a choisis qu'il s efl donné a nous il efl notre-, il nous appartient, & de l’avoir ainsi conquis nous devons être très contents & très fiers.
Mais il était trop petit. U ne put achever d’une traite la route trop longue & fit étape a Mulhouse où il avait un oncle manufaélu-
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EXPOSITION TH.- A. STEINLEN
rier. Là, il travailla à des dejlius d’ ornements. Jl ne sj attarda pas longtemps <zffi pouffa jusqu'à Paris. La vie, dès le début, ne lui fut pas trop difficile. Il retrouva, dans V industrie, un emploi de deffinateur, & fréquenta presque tout de suite un cabaret littéraire où l’on avait de la jeuneffe, de l’eSprit du talent. Il en peignit l'affiche. Ce chat noir, tranquille magnifique, qui, durant plusieurs années, jeta sur Paris l’ombre hautaine de sa queue en balai, ce chat qui semblait si accoutumé aux gouttières de Montmartre , & n'avait point du tout l’air d’être échappé à quelque sabbat vaudois, cétait un chat d' Alexandre Steinlen, le premier qu'il ait donné aux Parisiens.
Steinlen à Montmartre ! L’appel mjfterieux de Zola ne l’avait pas égaré. Steinlen avait abordé le pays qu'il était fait pour comprendre & pour exprimer, les mes belles de travail de souffrance, la sombre grandeur de la vie populaire.
Jadis Watteau raffemblait dam l’ombre fine dorée d’un parc des compagnies qui, sous les friffons du satin, parlaient d’amour.
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Aujourd’hui les arbres des parcs sont coupés LA ce qui s’offre a l’artidle ému , subtil, impatient d’exprimer la vie le rêve de son époque,
c’efl la me, la me populeuse. Une sensibilité subtile , vive, attentive, une infaillible mémoire de l’œil, dû moyens rapides d’expreflion deffinaient Steinlen a devenir le deflinateur <zA le peintre de la vie qui pafle, le maître de la me. Le flot clair <cA matinal LA le flot sombre LA noéhime des ouvriers LA des ouvrières, les groupes attablés sur le trottoir, que le madtroquet appelle alors la terrafle, les rôdeurs Ea les rôdeuses des noirs boulevards, la me enfin, la place publique, le: lointains faubourgs aux arbres maigres, les terrains vagues, tout cela edi d lui. De ces chose: il sait tout. Leur vie edi sa vie, leur joie edi sa joie, leur tridlefle sa tristefle. Il a souffert, il a ri avec ces paflants. L’dme des foules irritées ou joyeuses a pafïé en lui. Il en a senti la simplicité terrible <fA la grandeur. Et c’edl pourquoi l’œuvre de Steinlen edi épique.
E/i réunifiant, a la demande de ses admirateurs, l’ensemble d’œuvres, tableaux, deflins,
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aquarelles que nous trouvons ici, Steinlen ménageait au public, peut-être, une surprise. On ri était pas habitué a voir en lui un peintre brossant de grandes toiles.
En peigfiant a l’huile, l’artiffe n’a perdu aucune des qualités qui firent la célébrité du defîinateur ri ? 3 de F illustrateur, ri ? 3 il en a acquis de nouvelles , qui résultent de l’emploi d’un procédé riche ri ? 3 fécond entre tous. La maîtrise à laquelle il semble parvenu tout d’un coup eft en réalité le résultat d’une longue ri ? 3 patiente préparation. Il ne s eft mis a peindre de grandes figures que lorsqu'il s’esl senti capable de les enlever avec autant de vigueur, de prestefîe ri ? 3 d’emportement que ses croquis au crayon. Il a appris lentement a peindre vite. C’eft le secret de sa maîtrise soudaine.
Voyeg, par exemple, la page superbe qu’il intitule 14 juillet, où flambe la joie populaire allumée au feu des lampions. C eft rapide comme un crayon.
Mais il me semblerait impertinent de guider les visiteurs ri ? 3 de signaler certaines œuvres a leur attention.
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D'ailleurs, l'art de Steinlen n'a pas besoin de commentaires. Il s'explique de lui-même <ô* se fait sentir a tout le monde. Steinlen est incomparable pour exprimer la souffrance & la joie qui pafient. C’efl pourquoi son œuvre fait frémir & charme aufi par sa douceur. Sur la la ideur, sur la vulgarité des visages, Steinlen met un rayon de pitié divine qui les fait resplendir. Car il a la bonté infinie des simples & des grands. Ce réalifte efl tout enveloppé de poésie. Ce Français, né Vaudois, en qui plusieurs races se confondent, a gardé la fiaîcheur idyllique du pays natal.
Anatole FRANCE.