PRÉFACE
tJlEN que la présente Exposition d'art russe , comme il -U vient d'être dit , n'ait pas la prétention d'être absolument complète , toutefois , en dehors de son mérite purement esthétique, elle a , pour certaines époques de l’histoire de notre art , une importance documentaire de premier ordre. Essayons donc de rappeler, en quelques mots, les phases principales de son évolution.
La peinture russe , avant Pierre le Grand, c'est-à-dire jusqu à la fin du XVIIe siècle, n’était, en quelque sorte, qu’une des manifestations du rite religieux de l'église grecque et, à ce titre, elle fut dominée d'une façon presque exclusive par les traditions byzantines. Pourtant, en regardant de plus près, on y distingue une originalité remarquable et plusieurs styles bien différents les uns des autres. — La peinture des icônes , en Russie, traversa plusieurs phases qui sont communément dé-
signées sous les noms d'école de Novgorod , qui florissait au XIVe et au XVe siècles , d'école de Moscou , au siècle suivant et d’école S troganof, ainsi appelée d’après le nom des richissimes industriels qui favorisèrent le mouvement artistique en faisant travailler les peintres.
L’école de Novgorod qui se distingue par la grande sobriété de ses compositions et sa coloration, dans laquelle les blancs dominent souvent , a quelque chose de particulièrement robuste.
L’école de Moscou manifeste une tendance vers une certaine mièvrerie de style, mais elle gagne en finesse par ses procédés techniques et par un savoir-faire remarquable ce quelle perd en grandiose.
Enfin, sous le nom de l’école Stroganof, on comprend ordinairement la peinture raffinée du XVIIe siècle qui, tout en conservant encore les schémas anciens, devient plus recherchée dans ses détails, plus riche dans ses ornementations et plus fade dans son coloris.
La fin du XVIIe siècle vit le commencement du déclin de cet art national qui, peu à peu, commença à subir l’influence de la peinture occidentale.
L’ ordonnance de toutes ces peintures d’origine byzantine subissait le joug immuable des canons de l’Église. Par contre, l’originalité des artistes russes se faisait jour non seulement dans la coloration plus ou moins libre, dans les représentations de quelques saints de l’Église russe proprement dite, mais aussi dans la bizarrerie charmante et souvent émue de certaines allégories mystiques.
Certes, ce serait peine perdue de chercher à discerner dans chaque objet ce qu’il contient de vraiment personnel à l’auteur et la part qu’il faut faire à la copie ou à la tradition. On manque, d’ailleurs, presque totalement de renseignements sur la vie et les travaux des maîtres les plus renommés. Qu’on nous passe le mot, c’est un art éminemment “ collec-
tiviste ”, c'est-à-dire un art où l'individu ne formait qu'une parcelle indistincte du vaste organisme d'une civilisation homogène. En vain chercherait-on dans ces œuvres des émotions passagères , des impressions de la vie ambiante, des recherches purement esthétiques : on ne constate aucune science de la nature et une influence bien faible des milieux.
Mais, par contre , nous y trouvons une grande harmonie calme, un beau rythme conventionnel et un profond sentiment religieux qui souvent atteint l'extase mystique. En contemplant ces images vénérables par leur ancienneté, leur beauté et par la foi ardente dont elles furent l'objet pendant de longs siècles, on est saisi par la même sensation délicieuse et poignante qui vous étreint quand on pénètre dans les anciennes églises de Moscou, ces temples étroits et obscurs, parfumés d'encens, éclairés çà et là de petits cierges jaunes qui font miroiter les ors assombris de l'immense iconostase montant vers les ténèbres de la voûte .
Au début du XV IIE siècle, un changement brusque se produit dans la civilisation russe. Pierre le Grand ( 1682-17 2 y ), enthousiasmé de son voyage à l'étranger, rompt avec la tradition ancestrale et, un beau jour, l’immense Moscovie se réveille Empire de Russie, devenant ainsi une partie de la grande famille des nations civilisées. Le rêve byzantin ne hante que quelques récalcitrants, les vieux croyants qui mènent une vie à part et la grande masse inerte et passive des paysans. Le reste, le monde intellectuel, l'entourage du trône, la noblesse, une bonne partie des classes bourgeoises se détournent des vieilleries et passe sans transition aux formules adoptées à Versailles. Certes, sous l’ écorcepolie du jeune Russe, on voit percer la mentalité du vieux Moscovite. Mais par contre, tout le côté décoratif de la vie subit une transformation radicale et les voyageurs qui
visitaient la nouvelle capitale de V empire vers la fin du règne de son fondateur , se croyaient, en ne jugeant que par la surface des choses, être à Amsterdam ou dans quelque ville du Saint Empire germanique.
Tour arriver à ce résultat précoce, Bierre usa largement du concours d'artistes et d’artisans étrangers , mais en même temps il fit de notables efforts pour former d’hahiles praticiens parmi ses sujets. Quelques jeunes gens choisis avec soin furent envoyés à l’étranger, et le grand empereur put, avant de mourir, jouir du fruit de ses eforts. T)eux bons peintres : Matvéïef et Jean Nikitine , un excellent architecte Zemtsof, et plusieurs graveurs furent les premiers artistes russes vraiment remarquables.
Vers le milieu du XVIIB siècle, sous le règne brillant delà fille de Pierre, Elisabeth, une Académie des ‘Beaux- Arts fut fondée à Saint-Pétersbourg (ijyj), et bientôt nous voyons se grouper autour de cet établissement, et sous la protection de quelques grands seigneurs éclairés, un cercle d’ artistes indigènes de grand mérite (le peintre Lossenko , les architectes KokorinoJ et Velten, le graveur Tchemessof).
PyCais c’est surtout au séjour en Rçussie de toute une série d’éminents artistes français et italiens que l’on doit l’essor subit que prirent les arts en Russie vers la seconde partie du XVI II& siècle. Elisabeth (1742-1761) eut à sa cour Tocqué, Rotari , Torelli, Lagrenée; la grande Catherine II (1762-1796) exploita , avec un rare discernement, les talents de Falconnet, de Roslin, de Lampi et de beaucoup d’autres, qu elle fais ait venir de l’étranger par l’entremise de ses commissaires (le baron Grimm, à Paris) qui étaient comme investis de la charge d’ambassadeurs ès arts dans les centres artistiques. C’est sous l’influence de ces admirables artistes que se développèrent les peintres portraitistes Lévit'çky et Borovïkovsky , ainsi que leurs satellites Rokotov, Drogine, Miropolsky, et enfin le
malheureux Chihanof qui resta serf au pouvoir du favori Potemkine.
Ce fut un véritable âge d'or que traversa alors la peinture en Russie. En même temps les formules académiques trouvèrent de doctes représentants qui s évertuèrent, avec beaucoup de conviction, à reproduire les gestes pathétiques, les sujets nobles , si chers aux classiques de Paris et de Rome. Quelques modestes peintres de paysages ( Stchédrine l'aîné, F. Alexéïev, A. Bélsky, M. Ivanovj tâchèrent d'atteindre la prodigieuse habileté des Belotto , le savoir et le goût des Pan nini et le grand charme des Hubert Robert. En même temps il y eut toute une éclosion d’artistes remarquables en sculpture et en architecture. Parmi les statuaires nous devons citer Stchédrine , Choubine, Koyjovsky, Prokofiev et Martos; parmi les architectes, Starov, Koflov , Tchévakinsky et les deux plus grands , Bagénov et Voronikhine que le fils de Catherine, le fantasque Paul Ier, employa à deux entreprises colossales, telles que les constructions de la cathédrale de Ka\an et du sombre château Saint-Michel qui, à peine achevé, devint le tombeau de l'infortuné monarque.
Le commencement du XIXe siècle fut un âge de bronze, une ère de luttes de géants. Le style « empire » est tout aussi caractéristique pour le César français que pour son heureux adversaire, le tsar Alexandre 1er. L'engouement pour V ancienne Rome devint alors une manie, presquune religion , aussi bien à Pétersbourg qu'à Paris. On ne rêva que de portiques, de colonnades, de trophées, on ne songea qu’aux hauts faits des anciens, à leurs amples draperies ou à leurs nudités figées. L’Académie de Pétersbourg atteignit alors l'idéal posé par les JVinkelman et les David, dans les œuvres de plusieurs artistes parmi lesquels nous citerons les peintres Egorof et Chébouïev, les sculpteurs Piménov et Demouth ,les architectes Rossi et Stassov .
Mais à cette même époque , d’attitude martiale et pathétique, passe le premier souffle d’un renouveau sentimental. Quelques artistes peuvent être désignés comme les précurseurs du romantisme en Russie. C’est V admirable peintre de portraits, Kiprensky, qui eut le courage de tourner le dos à la scolastique morose du classicisme pour retrouver les secrets oubliés des grands maîtres de la couleur : Titien, Rembrandt, Rubens. C’est un autre portraitiste, Tropinine, qui fut pour Moscou ce que Kiprensky fut pour Pétersbourg. C’est le tendre Théodore Tolstoï, une âme sœur de Prudhon. C’est le paysagiste Maxime Vorobiev, qui s’efforça à Pétersbourg de rendre le charme particulier des larges horizons caractéristiques russes. C’est Vènètsianof qui, tel un Drolling ou un Granet en France , s’appliqua à rendre le charme des intérieurs modestes, les délices calmes de la vie champêtre. C’est Stchédrine le jeune, un des maîtres les plus habiles, qui s’en va en Italie pour chercher à rendre les effets de lune sur le golfe de Naples, et pour exprimer la farouche beauté des rochers de Sorrente. C’est enfin le Polonais russifié Orlovsky, un digne successeur de Casanova, qui crayonne sans relâche tout ce que lui suggère sa verve fantasque.
Mais le romantisme atteint son apogée avec la génération suivante , avec Brullow, l’auteur de la Catastrophe de Pompéï, qui fit le tour de l’Europe et joua, dans la peinture russe, un rôle analogue à celui du “Radeau de la Méduse” en France ; avec Bruni qui tâcha, dans ses admirables peintures murales, d’unir le rêve mystique des Nazaréens allemands avec la belle ordonnance décorative des Bolonais, et enfin avec Alexandre Ivanof, une nature profondément religieuse, un chercheur infatigable du beau absolu qui, plus encore que dans ses tableaux, trouva dans ses innombrables esquisses sur des sujets des livres sacrés, mainte formule en avance d’un demi-siècle sur le reste de la peinture européenne.
Les deux premiers de ces artistes furent d'excellents portraitistes, surtout Brullow qui, dans ses dessins, s’approche de la finesse d’Ingres, et, dans ses portraits peints, démontre le tempérament fougueux d’un Gèricault.
Nous ne nous arrêterons pas aux autres artistes de cette époque, ainsi qu’aux épigones du mouvement mi-romantique mi-académique, dont les ramifications atteignirent jusqu’aux dernières années du siècle passé. Bornons-nous à citer quelques noms, dont plusieurs pourraient ne pas être inconnus au public parisien : les peintres d’histoire Moller, Flavitsky, Siemiradsky, Jacoby, C. Makovsky ; les peintres de paysage : Lebedev, Aïvasovsky, Bogolioubof ; les sculpteurs Timénov fils et Vitali.
Vénètsianof forma toute une petite école de peintres qui excellèrent surtout dans de paisibles scènes d’intérieur (Zarianko, Tyranov) et fut le vrai fondateur du mouvement réaliste en Russie. Mais ce n'est qu’à partir du grand succès que remportèrent les petits tableaux anecdotiques de Fédotov en 1848 que le mouvement réaliste se généralisa et devint peu à peu dominant dans l’art russe.
Avec Pérov, Kramskoï, Répine et Vérestchaguine nous arrivons à un réalisme militant à tendances politiques et sociales. C’est la formule chère à Proudhon et à Courbet qui devient dogme et qui attire tout ce qu’il y a de plus énergique parmi la jeunesse artistique. L’année 186 y, où le mouvement révolutionnaire provoqué par le désastre de la campagne de Crimée avait atteint son comble, vit aussi une révolte des concurrents au Prix de Rome dans le sein même de l’Académie. Bientôt une société d’artistes se forma, qui devint quelques années après, sous le nom des "Ambulants”, le quartier général de l’art libertaire, ennemi des contraintes traditionnelles. Quelques artistes éminents restèrent pourtant en dehors de ce mouvement très intéressant au point de vue historique, mais défiguré par des recherches purement littéraires. Gay est l’auteur de quelques
portraits énergiques et surtout de tableaux où la vie de Jésus est représentée d’après Strauss et Renan , avec beaucoup de sincérité , mais avec un naturalisme souvent ignoble ; Sourikov, le génie le plus robuste qu'ait produit l’art russe, représenta dans quelques grandes toiles des épisodes marquants de l’ancienne histoire russe ; Victor Vasnetsov et ses principaux émules, Nesterov et Rôhrich, reflètent la tendance d’un retour aux traditions de l’ancienne Russie.
Comme la plupart des principales œuvres de cette époque se trouvent dans les musées qui, d’après leurs statuts, ne peuvent pas les aliéner, même temporairement ; comme d’autre part beaucoup d’œuvres des artistes mentionnés sont connues à l’étranger par les expositions universelles et par une foule de publications, nous avons dû nous résigner à ce que cette période de notre art soit représentée d’une façon très sommaire par quelques portraits de Kramskoï et de Répine, par un paysage de Vas silief (mort à l’âge de 2 y ans), par un seul tableau de Gay représentant Jésus allant au Jardin des Oliviers,, et par une série importante d’œuvres de Rôhrich. Notons ici que les essais de Vasnetsov et d’autres artistes de trouver un art plus national se traduisirent aussi dans les arts décoratifs et que les années 1890 virent, surtout à Moscou, un engouement très vif de ce qu’on a cru alors un style vraiment russe. Les bizarreries curieuses et incohérentes d’un Malioutine, les quelques objets en céramique, remarquables surtout par leur exécution barbare, représentent à notre exposition ce mouvement sympathique peut-être dans son principe , mais dénué de tout sens pratique.
La fin du XIXe siècle fut marquée par un revirement dans l’art russe vers une conception purement esthétique. Quelques artistes, Lévitan, Sérov, Korovine et Mlle Yakountchihof s’adonnèrent à l'étude simple et recueillie de la nature; d’autres et parmi eux un des plus grands artistes que la Russie ait produits, le malheureux Wroubel ( maintenant aveugle et
interné dans un asile d’aliénés) se mirent à la recherche d’un art idéaliste , réalisant les rêves dont ils étaient hantés, les réminiscences étranges qui les rattachent aux époques passées, travaillant aux grands problèmes du choc des couleurs.
Ce mouvement est encore dans toute sa force , mais déjà ceux qui vinrent les premiers, voient l’arrivée des plus jeunes; ceux-ci, tout en se fondant sur les mêmes principes, cherchèrent des voies isolées chères à leurs individualités. A l’heure présente on peut distinguer sinon deux écoles, du moins deux courants bien différents dans l’art moderne russe . L’art de Pétersbourg qui a pour représentants : Constantin Somof, un des maîtres les plus délicieux de l’art moderne, Bakst, Dobuyjnski, Lan ceray, et l’auteur de ces lignes; elle représente un art qui, parfois un peu littéraire, aime la recherche des sensations chères aux époques de grand raffinement, se plaît à la douce flânerie dans le passé, et se voue au culte de l’intime, du précieux et du rare. L’art de Moscou qui découle principalement du grand décorateur Wroubel et qui est surtout représenté par Golovine, Millioti, Soudeïkine et Paul Kousnetsov, a des tendances plus décoratives, plus franchement peintre. . .
Avant de clore cette étude sommaire, je crois utile de venir au-devant sinon d’une objection qu’on pourrait faire, tout au moins de l’étonnement que le public français pourrait avoir en présence de notre manifestation artistique.
Dans cette exposition , il n’y a rien, en effet, qui évoque la crise terrible dont notre pays est atteint et qui est une des grandes causes des sombres soucis de l’heure présente. Et pourtant, l’art russe est bien représenté d’une façon presque complète. Cette situation ne serait-elle pas la conséquence d’un grand isolement qui règne entre les artistes et le reste de la
société russe , ou bien la crise actuelle ne tendrait-elle pas à signifier que le mouvement purement politique n atteint pas les sphères du rêve et de l'idée pure P Hasard ou intention , il est certain que dans les dou^e salles qui renferment les phases diverses de la manifestation de l'art russe , il y a un ensemble et que cet ensemble est bien autre chose que Vidée qu'on se fait ordinairement de l'entité russe .
Sans tâcher d’élucider complètement ces questions , nous formons le souhait que cet aspect inattendu puisse servir à corriger quelque peu l'idée préconçue et par trop exclusive qu'on a de la grande et mystérieuse Russie.
Alexandre BENOIS.