LE CULTE PUBLIC
Messieurs,
L'homme doit rendre à Dieu un culte personnel; engager dans ce culte son corps et son âme comme il les engage dans le reste de son existence. Les peuples sont-ils soumis à la même loi? La religion est-elle une vertu privée, ou bien lui appartient-il de pénétrer dans le domaine des choses publiques (1)? En un mot, les nations sont-elles obligées d'honorer Dieu officiellement, et de régler leur conduite à son égard par les principes qui règlent celle des particuliers? L'importance de cette question ne vous échappe pas, et, d'autre part, vous connaissez la solution déplorable que lui ont donnée quelques législateurs modernes. Disciples, sans le savoir peut-etrp, de Luther et de Calvin, ils prétendent qu'il n'est point permis d'affirmer sa foi en dehors de la sphère où se meut
(1) Append., N. 1, p. 307.
l'individu. Pour eux, les chefs de TEtat, ses fonctionnaires, considérés comme tels, n'ont pas le droit d'avoir une croyance, de prier, d'adorer, de manifester un sentiment de dévotion. Se renfermer dans la neutralité, ne pencher ni d'un côté ni de l'autre, traiter avec la même indifférence l'Evangile et le Koran, Jésus, Mahomet et Gonfucius, le Père céleste et les idoles; éviter avec la même terreur scrupuleuse les offices de l'Eglise, de la synagogue ou de la mosquée : telle est la consigne qu'ils ont reçue et dont ils poussent le respect jusqu'à lui sacrifier leurs propres convictions.il convient, Messieurs, de s'élever énergiquement contre cette doctrine malfaisante, de maintenir que la société est tenue d'offrir à Dieu des hommages et de les lui offrir dans la véritable religion.
La société est tenue d'offrir à Dieu des hommages.
Ce qui prouve d'abord la vérité de cet enseignement, c'est la pratique universelle des hommes. A toutes les époques, ils invoquent ensemble une puissance sdprême. Avec leurs chefs, à l'appel de leurs prêtres ou de leurs devins, ils se réunissent dans les sanctuaires, sur les montagnes, au fond des forêts, autour des pierres, des sources, et, au nom de leur cité, de leur pays, ils offrent des sacrifices (1).
(4) Append., N." 2, p. 309.
Partout, la vie publique eçt empreinte de vie religieuse; partout la seconde se môle aux revers et aux succès, aux deuils et aux joies de la première. A peine l'horizon national s'est-il assombri que rois et sujets accourent suppliants au pied des autels ; à peine s'est-il rasséréné que rois et sujets se hâtent de revenir au temple, d'y répandre leurs actions de grâce et d'y déposer leurs trophées. Quelques races sauvages, dit-on, sont étrangères à l'idée d'un être supérieur et à toute manifestation de piété. Le fait est-il absolument démontré (1)? Je n'en suis pas sûr, car bien des tribus cachent aux profanes le secret de leurs croyances et de leurs mystères. Mais à supposer qu'elle fût réelle, en quoi cette exception infirmerait-elle le témoignage moralement unanime de l'humanité? Quand, à propos d'un problème, on veut connaître le sentiment de celle-ci, on consulte la masse consciente de ses membres et non quelques peuplades dégénérées. Or, au cours de son histoire, et sur toute la surface de la terre, cette masse confesse par des actes sa foi à des forces surnaturelles. Elle la confesse et elle ne songe pas à ignorer dans la vie sociale la Divinité que chacun révère dans la vie personnelle. Souvent même le culte public est le seul que l'on découvre, comme si le sort des individus dépendait entièrement de l'attitude que la cité garde vis-à-vis de Dieu. Le culte public a de telles racines dans la nature et dans
(l) Append., N. 3, p. 310.
les traditions qu'il survit au culte privé et dure plus que lui. Devenus indifférents et sceptiques, les rois et les empereurs assistent encore aux fêtes instituées jadis en l'honneur de la Divinité. Les nations ressentent la nécessité du culte public au point que le protestantisme n'a pu l'aholir.
Cependant le protestantisme est essentiellement individualiste, il laisse à chacun le soin de choisir son dogme et sa morale, il enlève du même coup à la religion son caractère social, et s'il était conséquent avec lui-même, il ne supporterait que le culte privé. Mais il n'est pas conséqueut avec luimême, et il maintient en fait le culte public que sa théologie réprouve en droit. L'anarchie qui lui est propre a brisé bien des liens, détruit bien des institutions, elle n'a pas triomphé de l'instinct qui pousse les fils de la même patrie à se grouper pour implorer ensemble la Divinité.
Vous vous imaginez peut-être que je parle du passé, qu'à l'heure présente la neutralité, l'abstention, l'athéisme s'imposent à tous les États et à tous les gouvernements. C'est une erreur. Messieurs.
Aujourd'hui, malgré la crise de la pensée, malgré la pression des sectes, les Etats et les gouvernements qui ne donnent pas à leurs peuples l'exemple de la religion sont encore dans le monde une exception et un scandale. Elles ne sont pas nombreuses les constitutions oii l'on ne fait aucune place aune religion positive; et, là même où Ton est contrain
de les subir, elles soulèvent les protestations indignées des âmes les plus hautes. En général, aux jours où nous vivons, les dépositaires du pouvoir et leurs sujets recourent de concert à Celui qui dispose des empires comme il dispose des individus. Pendant ces cinq années ceux qui tenaient le sceptre chez nos amis ou chez nos ennemis, n'ont-ils pas demandé à leurs peuples des jeûnes, des mortifications, des prières ? Et quand, venus de l'Orient ou de TOccident, des îles lointaines, des continents nouveaux ou antiques, ils ont passé dans nos murs, n'ont-ils pas fréquenté leurs temples, sanctifié le jour du Seigneur, et uni leur voix à celle de leurs subordonnés? Avant de dénoncer une loi que les générations successives ont considérée comme fondamentale et comme sacrée, il faut être bien sûr de soi et de son jugement, car, d'ordinaire, en l'outrageant on brise avec le bon sens, et, sous prétexte de progrès, l'on retourne à la barbarie.
Honorer Dieu d'une façon ouverte et officielle est pour la société la première des obligations.
Cette obligation est absolue, parce que la société tient de Dieu son existence et tous ses biens (1).
Dieu est le créateur de la société à laquelle il donne son corps et son âme.
Il lui donne son corps, c'est-à-dire les hommes
(1) Append., N. 4, p. 3i0.
qui ont reçu de lui avec l'existence le désir de se rapprocher les uns des autres et de s'unir pour former une cité. Le sens, le goût, le besoin de vivre avec nos semblables n'ont point, en effet, leur origine dans la civilisation, dans un contrat, dans les initiatrVes de notre liberté, mais dans la nature. Et qui donc a mis en nous ces dispositions que nous apportons en naissant, sinon l'Auteur de la nature ? Qui donc a voulu que chaque puissance de notre âme fût un moyen de communiquer avec nos frères, sinon l'architecte et le sculpteur de cet édifice qui s'appelle l'homme (1)?
Dieu donne à la société son âme; c'est-à-dire l'autorité. Le roi doit être dans son royaume, dit saint Thomas, ce que l'âme est dans le corps : « Rex... sit in regno sicut in corpore anima (2). » Mais tout pouvoir vient de Dieu comme de sa source. C'est l'onction de Dieu qui fait les rois, c'est sa main qui tresse les diadèmes et qui élève les trônes, c'est Dieu qui avec un surcroît d'être, de vie, de puissance, de majesté, confère à mon semblable un empire sur moi.
Dieu est donc le créateur de la matière sociale, de la forme sociale, de tout l'être social.
11 en est aussi le conservateur et le bienfaiteur. Les événements parlent assez haut : il n'est pas difficile de le constater à la lumière des âges éva-
(1) Append., N. 5, p. 311.
(2) De Regim. Princip., lib. I, cap. xii.
nouis comme à celle de l'histoire tragique qui s'écrit sous nos yeux, Dieu est le maître souverain des nations. A l'heure de son choix il ouvre le sein de l'humanité pour en tirer un peuple nouveau ; à l'heure de son choix il laisse s'éteiodre une race, il disperse une multitude, il confond l'espoir et l'ambition des conquérants, il répudie Saiil pour lui substituer David, il bannit Nabuchodonosor de son palais. Lui seul règne par lui-même, les autres régnent sn vertu d'une investiture qu'il leur retire à son gré.
Dieu est le maître de la société, la société doit le servir. Et puisque la société se compose d'un corps et d'une âme, ce corps et cette âme sont obligés de s'unir pour offrir à Dieu un culte en commun.
Les dépositaires du pouvoir refusent-ils de joindre leurs hommages à ceux de leurs sujets? le culte n'est pas plus social que dans l'individu le culte purement extérieur n'est humain. Les sujets s'éloignent-ils des temples pendant que leurs chefs y adorent? le culte social n'est pas plus complet que ne l'est dans l'individu le culte réduit h des actes intérieurs. Mais lorsque les princes se proclament eux-mêmes les ministres et les vassaux du Seigneur, lorsqu'ils n'exigent l'obéissance de leurs inférieurs qu'après avoir affirmé leur dépendance vis-à-vis de Dieu, lorsque leur conduite, leurs décrets, leur gouvernement
sont empreints de religion, lorsque leur piété s'élève d'autant plus tiaut, qu'en eux la raison est plus puissante et la volonté plus noble, lorsque leurs actions de grâces se déploient avec une pompe proportionnée au riche et exceptionnel domaine qu'ils ont reçu du ciel, le domaine sur des créatures libres, alors le culte social et public a une âme. Et lorsque les sujets et leurs souverains confondent leurs voix dans une seule louange et leurs sentiments dans une seule adoration, lorsqu'ils se rassemblent autour des autels pour former un seul être moral qui tout entier s'incline devant l'éternel Pasteur des nations, alors le culte social est vraiment parfait. Heureux les peuples où la religion a ce caractère : ils se défendent contre mille calamités, ils attirent sur eux-mêmes, sur leur pays, sur leur postérité de larges et efficaces bénédictions, ils imitent les Bienheureux. Au ciel les rois jettent leurs couronnes aux pieds du Seigneur en disant : « Vous êtes digne, notre Maître et notre Dieu, do. recevoir la gloire, l'honneur, la puissance (1). « C'est comme un signal : à peine ces paroles ontelles retenti que la multitude innombrable des anges et des saints la reprennent et chantent avec les chefs de leurs hiérarchies : « A Celui qui est assis sur le tiône et à l'Agneau, louange, honneur, gloire et puissance dans les siècles des siècles (2). »
(1) Apocalypse, iv, 9-11.
(2) Apocalypse, v, 13-14.
C'est toute la société àes élus qui adore son Créateur, son Rédempteur, son Rémunérateur et qui trouve dans cette adoration sa parfaite béatitude.
La société doit servir Dieu par un culte public, elle doit emprunter ce culte à la vraie religion, oc Puisqu'il est nécessaire, dit Léon XIII, de professer une religion dans la société, il faut professer celle qui est la seule vraie (1),... la favoriser, la couvrir deTautorité tutélaire des lois, ne rien statuer ou décider de contraire à son intégrité (2), . .. suivre strictement en honorant Dieu les règles et le mode, suivant lesquels lui-même a déclaré vouloir être honoré (3). » La justice et la raison qui ne permettent pas à l'Etat d'être athée, ne lui permettent pas davantage de montrer les mêmes dispositions pour tous les cultes et de leur accorder indistinctement les mêmes droits (4). Nous serons bien forcés un jour de le reconnaître : nous nous trompons en mettant la liberté, qui n'est qu'un moyen de parvenir à notre fin, au-dessus du vrai, du bien, de la béatitude, de Dieu qui sont cette fin même. Il n'y a pas seulement des systèmes reli-
(d) Libertas.
(2) îmmortale Dei.
(3) Ibid.
(4) Cf. Léon XIII, Libertat.
gieux, philosophiques, moraux, scientifiques, il y a une vraie religion, une vraie philosophie, une vraie morale, une vraie science auxquelles il appartient à l'intérieur et à l'extérieur, dans l'ordre priv^ comme dans l'ordre public, de régner sur l'esprit, sur laTvolonté, sur la liberté. De la liberté nous avons fait une idole. L'idole est devenue féroce commetoutesles idoles, elle s'abreuve et s'enivre du sang de ses adorateurs. Il est temps non pas de l'immoler, mais de l'assujettir au vrai Dieu pour la sauver (1).
Sera-t-il donc toujours défendu aux sociétés et aux gouvernements de tolérer des religions qui sont fausses mais que des âmes sincères croient vraies et pratiquent comme telles? Non, Messieurs. L'idéal serait d'attacher tous les individus et tous les peuples à la vérité surnaturelle et de les protéger efficacement contre les diverses formes de l'erreur. Hélas ! le poids de l'infirmité humaine est accablant, la violence du torrent qui entraîne les esprits est redoutable : s'opposer toujours à la tolérance dont les pouvoirs publics usent à l'égard de certains égarements et de certaines prévarications serait souvent condamner à de graves échecs la vérité, la justice, et, tomber dans un plus grand mal sous prétexte d'obtenir un plus grand bien. Infiniment parfait et infiniment puissant, Dieu luimême supporte le désordre dans le monde. Oii les titulaires de l'autorité parmi nous trouveraient-ils le moyen de réprimer tous les mensonges, d'empêcher
(1) Appand., N, $, p. 312.
tous les crimes? Ils sont contraints de permettre une foule de fautes et de laisser à la Providence le soin de les venger. « Multa concedere atqiie impunita relinquere^ quœ per divinam tamen Providentiam i>indicantur, et recte (1). >>
Les sociétés pourront donc, suivant les circonstances, tolérer les fausses religions, pourvu que leur tolérance soit « rigoureusement renfermée dans les limites exigées par sa raison d'être, c'està-dire, par le salut public » (2). Mais tolérer le mal n'est pas l'approuver, ni le vouloir, ni le mettre sur le môme pied que le bien; c'est encore moins, pour échappera ses réactions et à ses fureurs, lui accorder des privilèges refusés au bien (3).
J'en suis persuadé, mes conclusions sont les vôtres et vous comprenez que la véritable religion s'impose à la conscience des peuples comme à la conscience des individus, a Quanta décider quelle religion est la vraie, cela, dit Léon XIII, n'est pas difficile à quiconque voudra en juger avec prudence et sincérité (4). » Seul, le catholicisme se présente avec des titres qui garantissent son origine surhumaine. (( Combien sont nombreuses, admirables, magnifiques de splendeur, les preuves montrant que la religion de Jésus-Christ est divine, qu'elle a au ciel la racine et le principe de tous ses dogmes,
(1) s. AuQusTi^f, De lib. arb,, lib. I, c. vi, n» 14»
(2) Léon XIII, Libe/ias.
(3) Append.. N. 7, p. 313,
(4) Immortale Dei.
qae, par conséquent, il n'est au monde rien d'aussi certain que notre foi, rien de plus sûr, rien de plus vénérable, rien qui s'appuie sur des fondements plus solides ! Maîtresse de la vie, guide du salut, victorieuse de tous les vices, mère et nourrice féconde de toutes les vertus, elle a été consolidée par la naissance, la vie, la mort, la résurrection, la sagesse, les prodiges, les prédictions de son divin Auteur et Consommateur : Jésus- Christ. Elle répand de tous côtés l'éclat de sa doctrine surnaturelle; enrichie des trésors célestes, illustrée par les oracles de tant de prophètes, par la splendeur de tant de miracles, par la constance de tant de martyrs, par la gloire de tant de saints, elle porte partout les lois salutaires du Christ; elle acquiert de nouvelles forces au sein des plus cruelles persécutions, elle s'est propagée dans l'univers entier et du levant au couchant, armée du seul étendard de la croix. Foulant aux pieds les idoles, dissipant les ténèbres de l'erreur, triomphant des ennemis de tout genre, elle a fait connaître la lumière divine à tous les peuples, même aux plus barbares, aux plus différents de mœurs, de lois, de coutumes, et, en leur annonçant la paix et le bonheur elle les a soumis au joug si doux du Christ.
Ces phénomènes reflètent tellement l'éclat de la sagesse et de la puissance divine que toute intelligence, que toute pensée comprendra facilement quo la foi chrétienne est Tœuvre de Dieu. Après ce?
démonstrations où l'on voit briller les clartés d'arguments inattaquables, la raison humaine est obligée de reconnaître que Dieu est nettement et manifestement l'auteur de notre foi. Elle ne saurait aller plus loin, mais quels que soient ses doutes et ses difficultés, elle doit à la foi une soumission sans réserve, puisqu'elle est assurée que tout ce que la foi propose aux hommes de croire ou de pratiquer vient de Dieu (1). «
Ce devoir s'impose à tous les peuples : il est encore plus pressant, pour les sociétés qui ont été bercées dans le catholicisme, qui ont ressenti durant des siècles les heureux effets de son action bienfaisante, qui lui ont dû leurs plus hautes vertus, leurs plus pures gloires, leurs plus durables prospérités. C'est ce que Léon Xlll ne manquait pas de souligner (2) : « Il est nécessaire, disait-il, de professer la vraie religion que l'on reconnaît sans peine, au moins dans les pays catholiques, aux signes de vérité dont elle porte en elle le caractère manifeste (3). »
Forcerons-nous donc des incroyants à se comporter comme des croyants? Non, Messieurs. Nous aurions le droit de demander à quelques-uns pourquoi les principes qui leur permettent d'entrer dans les sanctuaires du schisme et de l'hérésie, leur défendent de franchir le seuil du temple où leur
(1) Pie IX. Qui pluribus
(2) Append.. N. 8, p. 315.
(3) Liber las.
patrie a été baptisée. Mais en un tel sujet, la question de courtoisie est secondaire. Pour mon compte, tout en saluant avec joie la présence de nos premiers magistrats dans nos basiliques séculaires, j'y attacherais peu de prix si elle n'était due qu'à la délicatesse traditionnelle de l'âme française. Vous ne croyez ni à Moïse, ni à Jésus-Christ, ni à Mahomet, ni à Luther, il vous est interdit de prendre devant les hommes une attitude contraire à vos convictions. Quand même le peuple dont vous avez la charge aurait adopté unanimement un culte, je ne vous reprocherai jamais de ne pas le pratiquer, dès lors que vous ne partagez pas la foi dont il est l'expression. Je n'admets pas qu'un souverain soit tenu d'afficher le protestantisme, l'islamisme, le bouddhisme, lecatholicisme, sous prétexte que ses sujets sont protestants,mahométans, bouddhistes oucatholiques(l). Ce que je vous reprocherai d'abord, c'est d'affecter, dans votre vie publique un scepticisme que vous condamnez en secret. Vous êtes, au fond de votre âme, restés fidèles au Christ de votre race et de votre mère; par ambition, par peur, par intérêt, vous cachez vos sentiments, vous rougissez de Dieu et vous agissez comme des incrédules : vous êtes deux fois répréhensibles. Répréhensibles puisque vous réprouvez au dehors une religion à laquelle vous adhérez au dedans, à laquelle vous vous promettez
(1) Append., N. 9, p. 31B.
de revenir plus tard, lorsque vous le pourrez sans inconvénient et lorsque votre sort éternel sera en jeu. Répréhensibles parce que votre exemple engage dans les voies de l'erreur et de l'impiété la nation qui vous a été confiée. Aucune loi, aucune constitution, aucune politique ne prévaudra contre ce principe : il faut paraître ce que l'on est et, quand la morale l'exige comme ici, affirmer ce que l'on pense. Je le veux, vous n'avez jamais eu la foi ou vous l'avez perdue, et, bien que vous soyez parvenus au rang suprêm.e, il vous est impossible de vous livrer à des actes qui seraient autant de mensonges. Ce n'est pas moi qui accuserai l'incrédule sincère, fût-il roi, de vivre en incrédule, mais j'accuserai son incrédulité. Tous les hommes sont obligés de croire au vrai Dieu, au vrai Christ, à la véritable Eglise et de les servir. Plus la raison en nous est vigoureuse, plus nous sommes tenus de reconnaître cette nécessité et de nous y soumettre. Or la raison de ceux qui gouvernent les autres doit être supérieure. C'est comme une raison générale qui renferme pour ainsi dire en elle toutes les qualités des raisons particulières. L'homme sans intelligence, sans perspicacité, sans sagesse n'est pas fait pour commander. D'où je conclus qu'il n'est pas permis aux maîtres des nations de rester dans l'ignorance et dans l'incertitude sur une question capitale comme celle de la religion, de fermer les yeux aux preuves que le catholicisme apporte avec lui et dont la force lumineuse apparaît
aux âmes les plus humbles, oinnium intelUgentiœ^ accommodata (1). Qu'on ne s'excuse pas sur le défaut de temps, sur l'impossibilité d'étudier à fond de tels problèmes et de les résoudre. Aucune étude n'est aussi pressante, aussi indispensable; les princes qui la négligent et la dédaignent ne trahissent pas seulement leurs intérêts spirituels, ils sont gravement infidèles à leur mission.
Sans doute, l'Etat n'a pas pour but direct le salut des âmes, mais il serait inexcusable s'il y mettait obstacle (2), ou même s'il ne facilitait de toute manière notre ascension vers la béatitude suprême. Établi pour l'utilité de tous, il faudrait le maudire comme un ennemi le jour oii il nous empêcherait d'atteindre notre fin dernière (3). Cependant il aboutit à ce résultat quand ses chefs etsps législateurs vivent dans l'indifférence, et régissent leurs sujets d'après lesprincipes qui inspirent leur propre conduite. Leur exemple d'abord, leur législation ensuite entraînentla multitude dans les voies du scepticisme, de l'impiété, de la damnation. D'ailleurs bientôt leur libéralisme et leur neutralité deviennent de l'intolérance, une intolérance qui montre autant d'hostilité à la vraie religion que d'indulgence pour la superstition, le schisme et l'hérésie. « Qui non est mecum^ contra me est; qui n'est pas avec Dieu, est contre Dieu (4). »
(1) Cf. Denzinger-Bannwart, 1790.
(2) Append., N, 10, p. 315.
(3) Cf. Léon XIII. Immorlale Dei. Cf. Append., N. 10, p. 315.
(4) S. Matthibu, XII, 30 Cf. Appeud., N. 11, p. 316.
TROISIÈME CONFÉRENCR 8S
Ajoutons-le, les peuples souffrent dans leurs intérêts temporels dès qu'ils abandonnent la vraie religion.
La société qui méprise les droits de Dieu ne respecte pas longtemps les droits de l'homme ; car tous nos droits, droits individuels et droits collectifs, droits des sujets et droits des souverains découlent de la nécessité où nous sommes de remplirnos devoirs envers Dieu. Dans l'Ktat sans Dieu les idées les plus fondamentales s'altèrent et sont méconnues : les attentats de l'autorité contre les personnes, contre les familles, contre telle classe, contre tel parti se multiplient sans cesse et le pouvoir affranchi de Dieu tombe peu à peu dans la plus basse tyrannie. Vous n'obligez pas César à rendre justice à Dieu dont il est le serviteur, au nom de qui l'obligerez-vous à la rendre aux hommes dont il est le maître? En revanche, les sujets perdant la crainte de Dieu n'auront plus aucune considération pour leurs souverains. Ils refuseront à César l'honneur que César refuse à Dieu : c'est logique et c'est fatal. De quels outrages quiconque commande aujourd'hui n'estil pas l'objet? Quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse, une critique insolente et acerbe s'attache à chacune de ses paroles, à chacun de ses actes : son nom est traîné dans la boue, sa vie privée est la proie d'une presse et d'une opinion avides de scandales, audacieuses dans leurs accusations et impitoyables dans leurs jugements. Au lendemain du jour où il a
sauvé son pays, il n'est pas à l'abri des conspirations ni des coups ; c'est par miracle qu'il échappe à la mort. N'en doutez pas, l'anarchie qui renverse les trônes, la tyrannie qui accable les peuples ont leur source première dans l'indifférence, la neutralité, l'irréligion, et la société qui oublie Dieu creuse elle-même son tombeau. Un homme assez sceptique, Montesquieu, reconnaissait cette vérité quand il écrivait : « Chose admirable! la religion chrétienne, qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci (i). » Depuis plus de cent ans, dans notre pays, nous avons tous grandement souffert de l'incrédulité officielle qui cachait la foi si vive et si agissante de notre racô. Beaucoup d'âmes ont été atteintes par l'esprit d'incrédulité qui soufflait d'en haut jusqu'à elles. Elles ont été atteintes par une législation qui traite les fidèles avec une manifeste rigueur sii^on avec une révoltante injustice et qui réserve ses faveurs à l'impiété. De là tant d'apostasies dont sont responsables ceux qui ont usé du pouvoir pour les provoquer. Au point de vue temporel nous avons perdu, en grande partie, notre prestige du moment où notre indifférence religieuse s'est affichée devant le monde. Nous sommes aujourd'hui l'objet de défiances qu'il est presque impossible de dissiper, parce que notre politique au dedans comme au dehors
(1) Esprit des lois, liv. XXIV, ch. m. Cf. Append., N» 12, p. 316.
affecte d'ignorer Dieu et ses droits. Il n'est pas jusqu'à ces provinces reconquises qui ne mêlent à la joie du premier moment des craintes trop justifiées. Elles se sentent menacées dans leur liberté la plus sainte : la liberté de servir intégralement le Christ et son Père. Elles se demandent avec inquiétude si elles n'ont secoué un joug que pour tomber sous un autre et si, loin de goûter enfin les douceurs de la paix, elles devront, au lendemain de longues douleurs, lutter pour leur foi chrétienne comme elles ont lutté pour leur foi patriotique.
Après cela, je ne dis rien de l'avilissement des caractères, de l'infidélité aux engagements pris, de la fraude dans les rapports commerciaux et industriels; je ne dis rien des foyers qui ne sont plus rattachés par aucun sentiment au foyer éternel ; je ne dis rien des vices qui nous rongent à mesure que nous nous éloignons de Dieu. L'observateur sincère, fût-il superficiel, découvrira vite un lien entre la religion et les vertus qui font notre honneur, notre force, notre prospérité. Et nunc^ erudimini. Instruisez-vous maintenant, vous qui tenez en main nos destinées. Nous venons d'échapper au plus mortel danger de notre histoire : visiblement Dieu a inspiré nos chefs, soutenu nos soldats, confondu nos ennemis. Il s'est rappelé à notre mémoire par un grand coup en notre faveur; l'oublier serait de notre part une noire ingratitude et un défi sacrilège à sa miséricordieuse bonté.
QUATRIÈUE CONFÉRENCE