LA GRANDEUR DE LA PRIÈRE
Éminentissime Seigneur (1),
Depuis le jour où le vénérable cardinal Richard vous appela près de lui, vous avez présidé toutes les conférences de Notre-Dame, encourageant d'un regard, où la bienveillance soutenait Tattention, l'auditoire et le prédicateur. Cette année, pour la première fois, votre trône, pendant .trois semaines, est resté vide. Notre déception eût été grande si nous n'avions su que vous alliez présenter au suprême Pasteur des chrétiens les hommages de notre admirable diocèse, et, aux conseils de l'Eglise, les vœux de notre patrie. Nous saluons votre retour avec la joie des enfants qui retrouvent un père et apprennent en le retrouvant, que le Vicaire infaillible du Christ va inscrire parmi les saints, Jeanne d'Arc, l'ange sauveur de la France.
Soyez béni, Eminentissime Seigneur, qui nous rapportez ce mémorable décret dans les plis de*
(1) s. Ém. Mgr le cardinal Amettb, archevêque de Paris.
votre pourpre, et, vive Dieu qui, au lendemain de nos ineffables douleurs, nous ménap^e tant de gloire et tant de consolation !
Messieurs,
La prière est une cause à laquelle la Providence a conféré une efficacité pour ainsi dire universelle. Des esprits s'étonnent d'apercevoir si peu de proportion entre cette cause et les effets que nous lui attribuons. Est-il possible qu'un acte si modeste, si facile, réveille les puissances de l'ordre naturel et surnaturel, ajoute à leur vertu et ait au ciel comme sur la terre le retentissement dont nous avons parlé? J'essayerai, Messieurs, de répondre aujourd'hui à cette question en vous montrant la grandeur de la prière.
Pour l'observateur superficiel, la prière est une parole, un discours qui retentit aux oreilles d'autrui. Et qu'est-ce qu'une parole humaine? Un vain bruit.
Messieurs, quand même la prière ne serait qu'une parole et quand même la parole ne serait qu'un vague son, nous n'aurions pas le droit de dire que notre enseignement de dimanche dernier est inacceptable. Nous sommes, nous, obligés d'employer de grands moyens pour obtenir de
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grands effets : c'est un signe de notre faiblesse. Dieu qui e^ créateur, qui avec du néant fait de l'être, de la vie, des âmes, des anges, se plaît, au contraire, à tirer des merveilles d'éléments infirmes : c'est un signe de sa puissance. Les phénomènes dont le monde est le théâtre nous sembleraient incroyables, si quotidiennement ils n'éclataient sous nos yeux. Je vous le demande, comment expliquez-vous qu'un grain de froment en produise cent, qu'un chêne naisse d'un gland, qu'un infiniment petit détruise un organisme gigantesque, sinon parla mystérieuse puissance de Dieu?
Mais la parole humaine est une grande chose ; son empire est immense. Constamment elle nous jette dans 1 admiration ou le désespoir; elle nous rend la joie, la paix ; elle nous couvre de gloire ou elle nous abreuve de honte ; elle nous trouble, elle nous épouvante, elle nous déchire, elle nous exaspère, elle nous accable et nous tue. Tel mot est pour nous inoubliable, qu'il ait pénétré en notre cœur comme une flèche empoisonnée, ou qu'on l'ait versé ^comme un baume sur notre âme meurtrie. Tel mot sert de signal aux massacres, à la destruction, à l'incendie et déchaîne les révolutions les plus barbares; tel autre désarme la fureur des multitudes, endort leurs rancunes, arrête l'efl'usion du sang. La parole n'est-elle pas le moyen employé par les tribuns pour entraîner loç masses à l'assaut du pouvoir ou de la liberté?
N'est-ce pas Tinstrument auquel recourent le bien et le mal pour se propager? Il est des phrases de Voltaire qui aujourd'hui encore répandent dans les esprits le doute, le goût du blasphème et de l'incrédulité, et il en est des docteurs et des saints qui, au contraire, raniment en nous la foi et y ramènent la certitude. C'est avec la parole évangélique que Jésus-Christ nous initie à la vérité de sa doctrine, c'est par la parole sacramentelle qu'il nous communique la vertu de sa passion. Sans doute son verbe est plus pénétrant que le nôtre, cependant le nôtre agit sur les pensées et il en modifie le cours; il agit sur les afîections et il en change la direction (1).
La parole, qui atteint si réellement nos semblables, atteint Dieu lui-même. Chaque jour, en nous frappant la poitrine, nous nous accusons des offenses qu'elle lui a causées. Lorsqu'en effet elle éclate en injures, en négations, en blasphèmes, elle blesse l'Être souverain. Pourquoi ne le toucherait-elle pas lorsqu'elle exhale en sa présence une adoration? Dieu a la haine de la langue menteuse, pourquoi n'entendrait-il pas les accents de la langue sincère? Pourquoi une voix suppliante n'apaiserait-elle pas Celui qu'une voix orgueilleuse a irrité? Tournée contre Dieu, la parole est capable de l'outrager gravement; employée à son service, elle l'honore au même degré. Dans le culte
Cl) Append., N. 1, p. 321.
extérieur dont nous avons dit l'importance, la prière vocale est ce qu'il y a de plus noble. Les génuflexions, les inclinations, les prostrations consacrent à Dieu la force motrice qui nous est commune avec les créatures inférieures; la prière vocale lui consacre une plus belle faculté, une faculté qui tout en demeurant d'ordre physique nous distingue cependant des êtres sans raison. Elle excite puissamment la piété. A mesure que nous récitons les versets des psaumes, les demandes de l'oraison dominicale, l'esprit devient plus attentif, il s'éclaire, il se dégage des sens et s'élève vers les réalitc's invisibles; puis le cœur s'échauffe et peu à peu se répand en désirs pleins de ferveur. Après avoir stimulé la dévotion, la prière vocale l'exprime aussi plus parfaitenient que tous les gestes auxquels nous pourrions recourir. Le culte est, dit saint Thomas, une protestation de foi. Mais c'est par la parole que nous affirmons le mieux notre foi et que nous prouvons explicitement à Dieu combien nous lui sommes attachés et combien, devant les hommes, nous sommes fiers de le servir.
La prière ne fût-elle qu'une parole, nous n'aurions pas le droit de la dédaigner, ni de dire qu'elle laisse Dieu indifférent, mais elle est hicffi autre chose. C'est l'âme même opérant son ascension vers Dieu. Ascensio mentis ad Deum (1). Or, l'âme est une
(1) Append., N. 2, p. 321.
créature sans égale sur la terre, un monde plus vaste que le monde. La Bible la compare à la mer dont les flots sont innombrables et dont les bords sont séparés par d'immenses espaces. L'image n'est pas assez hardie, l'âme est un océan qui n'a point de rivage, un royaume qui n'a point de frontières; si loin qu'elle s'étende, elle peut s'étendre plus loin; je découvre en elle quelque chose d'infini. Ses dimensions, je les retrouve dans toutes ses facultés, car l'intelligence et la volonté sont des abîmes que l'infini seul peut combler. Cette puissance apparaît dans ses pensées sans limites, dans ses passions sans mesure, dans ses insatiables désirs, dans ses insondables douleurs. L'âme est donc icibas un domaine immense et sublime. L'on perdrait moins en perdant l'univers qu'en perdant une âme ; l'on est plus riche en possédant une âme qu'en possédant la terre et les cieux : en se donnant, une âme donne plus que si elle nous donnait tout ce qui, à part les anges, est sorti des mains de Dieu. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Jésus-Christ lui-même : « Que sert à l'homme de gagner le monde entier s'il perd son âme (1)? » Nous reconnaissons cette vérité, Messieurs, et ce que nous nous disputons avec le plus d'acharnement, c'est l'âme humaine. L'âme humaine est l'enjeu des luttes séculaires que se livrent les souverains,
(i) B, Matth., XVI, 23.
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les peuples, les philosopliies, les sectes, les religions. Dominer les âmes, régner sur les âmes, entraîner les âmes, imposer aux âmes nos idées, nos vouloirs : telle est notre suprême ambition. Les conquérants maîtres desterritoires sans devenir maîtres des âmes ont toujours manifesté leur colère et leur déception. Dieu lui-même attache aux âmes un prix incroyable : il n'estime pas les avoir payées trop cher en livrant son Fils à la mort pour les gagner, et comme récompense de son ineffable sacrifice, Jésus-Christ ne demandait que des âmes.
Vous comprendrez maintenant que la prière renferme une véritable grandeur. Dans la prière, en effet, c'est de toute notre âme que nous implorons Dieu, c'est toute notre âme que nous appliquons à son service, c'est par tout l'effort de notre âme que nous nous élevons vers lui. En priant de toute notre âme, nous prions avec notre esprit : nos pensées cherchent Dieu, et, soutenues par l'attention, elles contemplent Dieu et elles s'attachent à lui. En priant Dieu de toute notre âme nous le prions avec tout notre cœur, c'est-à-dire avec nos désirs, nos affections, nos craintes, nos joies, nos douleurs. En priant Dieu de toute notre âme, nous recueillons toutes nos énergies intérieures pour les concentrer sur lui. Ainsi, dans la prière, l'âme absorbée par la pensée de Dieu aspire à Dieu, se consume aux pieds de Dieu. Plus vaste que l'univers, elle dit à Dieu : « Subslantia juca
LA JUSTICE ENVJiRS DiEU — 9
tanquam nihilum aiite te; ma substance est comme un néant devant vous (l). » D'une richesse dont rien n'approche dans la création terrestre, elle crie : « Egenus et pauper suin ego; près de vous, ô Dieu ! je me sens pauvre et misérable (2). » On exalte constamment la force, la lumière, le bonheur qu'elle trouve en elle-même, et, à rheure de la prière, elle murmure à Dieu : « Sans vous, je succombe sous le poids de ma faiblesse, je me perds dans les ténèbres, je m'épuise dans la souffrance et dans les larmes, vous seul êtes mon soutien et mon refuge, vous seul pouvez m'éclairer, me consoler et me rendre heureuse. » Quel hommage ne renferment pas des aveux venant d'une créature aussi parfaite ! « La prière, dit saint Thomas, est un acte sublime, car nous y honorons Dieu, nous nous soumettons à Dieu, nous recourons à lui, en professant que nous avons besoin de lui comme de l'auteur de tous les biens. Per orationem autem homo Deo reverentiam exhi" bet^ in quantum scilicet ei se subjicit^ et profitetur orando se eo indigere sicut auctore suorum bonorum (3). » Je ne m'étonne pas après cela que Dieu prenne en considération la prière pieuse et persévérante des pécheurs. Il ferme les yeux sur leurs fautes qu'il hait., il exauce leurs âmes qu'il aime.
(1) Psaume xxiviir, 6.
(2) Ibid., cvii, 22.
(3) lia IlaCj q. Lxxxiii, art. 2.
Orationem peccatorls ex bono natures desiderio procedentem Deus audit (1).
Jusqu'ici, dans ce discours, il a été surtout c lestion de la prière eavisagée au point de vue naturel, de la prière telle qu'elle apparaît chez tous ceux qui connaissent Dieu et qui l'invoquent. La prière chrétienne comporte une autre perfection.
La prière pleinement chrétienne est celle de l'âme sanctifiée, celle qui puise ses qualités spéciales dans la grâce (2).
La grâce opère en nous un changement radical : elle fait subir à notre âme une transfiguration dont, en ce monde, nous ne pouvons comprendre la sublime réalité Elle en creuse le fond, elle en élargit les contours, elle en augmente la force, elle en élève toutes les facultés. Au contact de la grâce, l'esprit, le cœur, la volonté se dilatent, la nouvelle créature, dont parlent les saints livres, se montre rayonnante de grandeur, d'énergie, de beauté. Ses actes se ressentent de cette noblesse, leur fécondité apparaît à mesure que les principes dont ils émanent baignent plus complètement dans les eaux régénératrices de la grâce. Par suite, la prière qui procède de l'âme sainte est d'une essence bien supérieure à
(l)II»IIae, q. XXXIII, art. 16.
(î>) Append., N. 3, p. 322.
la prière qui procède de la nature. Elle trouve des Eûtes et des vibrations d'une telle intensité que notre frêle constitution résiste avec peine à ses secousses. Avons, disciple bien-aimé, avons, Apôtre des Gentils, à vous, Thomas d'Aquin, Catherine de Sienne, Thérèse de Jésus, Jean de la Croix, à vous surtout, ô Maître adorable, de nous dire la puissance d'une prière à laquelle vous n'avez pu vous livrer sans être épuisés et sans vous pâmer!
Il faut aller plus loin. La grâce est dans nos âmes comme le sang de Dieu : semen Dei. Naissant à la vie de la grâce, nous naissons de Dieu, nous partageons sa nature, nous sommes de sa race, nous devenons ses fils. En quel sens faut-il entendre ces enchanteresses paroles de saint Pierre, de saint Jean, de saint Paul? J'ai essayé de vous le dire en 1910. Ce qui nous importe, c'est de savoir que, dans la maison de Dieu, nous ne sommes ni des étrangers, ni des hôtes de passage. Lorsque montent vers lui nos voix suppliantes, Dieu entend le cri de son sang et la plainte de sa postérité. Quelle action exerce le cri du sang sur un père, sur une mère, fussent-ils dénaturés ! Ils se réveillent, ils s'arrachent à leur égoïsme, ils courent, ils volent en bravant tous les dangers au secours de l'enfant dont ils ont reconnu l'appel. Et pourquoi les joies, les craintes, les douleurs» les espoirs des enfants ont-ils une répercussion si rapide et si violente dans le cœur des parents ?
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Parce que la communauté de sang établit entre eux un fil de transmission qui porte immédiatement aux uns les émotions des autres. Plus ce lil est fort, vivant, intime, et plus il y a de solidarité entre ceux qu'il relie. Mais Dieu est plus attaché aux justes en possession de la grâce que les parents ne sont attachés à leurs héritiers. Un père, une mère sont capables d'oublier le fruit de leurs entrailles. Dieu n'oublie pas les justes. « Mon père et ma mère m'ont abandonné, disait David, mais Jéhovah m'a recui^iWi ; pater meus et mater mea dereliquerunt me^ Dominas autem assumpsit me (1). » 0 m'ystère ! nous sommes plus près de Dieu par la grâce que Marie n'est près de Jésus par la nature. Nous n'oserions pas risquer de telles paroles si le Sauveur ne les avait prononcées le premier. C'était en Galilée : entouré de la foule, Jésus réfutait les Scribes. Un homme s'approcha de lui : <c Votre mère et vos frères sont là dehors, dit-il, et vous cherchent. » Jésus répondit : « Qui est ma mère, qui sont mes frères? » Et il ajouta en désignant ses disciples: «Voici ma mère et mes frères, car quiconque fait la volonté de mon Père des cieux, celui dà est mon frère, ma sœur et ma mère (2). » Plus tard, c'était au pays de Galaad, Jésus avait guéri des aveugles et chassé des démons ; en proie à un indescriptible enthousiasme
(1) Psaume xxvi, 10.
{2[ S. Matthieu, xii, 48-50.
le peuple s'écriait : « Jamais on n'a rien vu de semblable en Israël (1). » Une femme se fit l'interprète de tous : « Heureuses, dit-elle, les entrailles qui vous ont porté, et les mamelles qui vous ont allaité. — Oui, sans doute, répliqua Jésus, mais plus heureux encore ceux qui écoutent et gardent la parole de Dieu (2). »
Ces discours, Messieurs, nous prouvent combien sont aimées de Dieu les âmes sanctifiées par sa grâce, et de quel prix doivent être à ses yeux les prières qu'elles lui adressent. Ne nous lassons pas d'écouter Celui qui est la lumière du monde. Il nous a enseigné qu'en devenant surnaturellement justes nous sommes plus chers au ciel que les enfants ne le sont à leur père; il nous enseigne maintenant que nos prières ont auprès de Dieu plus de crédit que celles des enfants auprès de leur père. Vous connaissez la forme persuasive sous laquelle il essaie de faire pénétrer cette vérité dans l'âme de ses auditeurs. « Quel est, dit-il, parmi vous, l'homme à qui son fils demandera du pain et qui lui offrira une pierre? Et si le fils demande un poisson, le père lui donnera-t-il un serpent ? Et si le fils réclame un œuf, le père lui présentera-t-il un scorpion? Si donc vous, tout méchants que vous êtes, vous savez donner à vos enfants de bonnes choses,
(1) s. Matthieu, ix, 27-34.
(2) S. Luc, XI, 27-28.
combien plus votre Père céleste donnera-t-il l'Esprit-Saint à ceux qui le lui demandent (1). »
La prière doit une autre dignité aux rapports du juste avec Jésus-Christ. Le juste ressemble au Christ et prie au nom du Christ.
Il ressemble au Christ. Il est vrai : nous ne sommes, en vertu de la grâce, fils de Dieu que par adoption, mais cette adoption nous élève au point que nous devenons semblables à Jésus, hls de Dieu par nature. L'homme qui adopte un enfant peut bien lui donner son nom, sa fortune, il ne peut pas lui donner le tempérament, le caractère, les traits, les vertus du fils qu'il a engendré et qui tient de lui sa chair et sa substance. Ce que l'homme ne peut pas. Dieu le fait. Jésus est l'image du Père, le juste est l'image de Jésus ;: prdedestinavit conformes fieri iniaginis Filiisui (2). Ainsi, dans la famille spirituelle du Sauveur, tous se ressemblent et Jésus est l'aîné de beaucoup de frères. Ut sil ipse primo genitus in multis fratrihus (3). Ainsi, par la grâce, le chrétien devient un autre Christ. Il ne se présente pas à Dieu, sans que Dieu retrouve en lui, prop-ortion gardée, la physionomie et la beauté surnaturelles de son premier-né, sans qu'il retrouve dans sa voix, dans ses accents, dans ses supplications, la voix, les accents,
(1) s. Luc, X, 11-13.
(2) Bomains, viii, 29.
(3) Ibid. Cf. Append., N. 4, p. 323.
les supplications de Jésus. Mais quelle considération n'a-t-il pas pour les demandes que lui adresse Jésus? Jésus ne nous Ta-t il pas révélé? Avant de ressusciter Lazare, pendant que Marthe, Marie et leurs amis attendaient avec une inexprimable inquiétude, le Sauveur levant les yeux au ciel disait : « Mon Père, je vous rends grâces de ce que vous m'avez écouté. Pour moi, je savais que vous m'écoutez toujours (1). » Saint Paul nous a rappelé cette doctrine avec une vive émotion. Parlant de son Maître, il s'exprime ainsi : « Aux jours de sa chair, ayant offert à celui qui pouvait le sauver de la mort des prières et des supplications avec un grand cri et des larmes, il a été exaucé (2). » Plus tard il écrit : « Jésus est toujours vivant, et il intercède victorieusement pour nous. Semper vivens ad interpellandum pro nobis (3). »
Ce qui ajoute encore à la grandeur et à l'autorité de notre prière, c'est que nous la formulons au nom de Jésus. Ce n'est pas, en effet, en nous appuyant sur nous-mêmes que nous demandons à Dieu ses faveurs, c'est en nous appuyant sur le Christ et en nous servant de son nom. Et quelle n'est pas au ciel, sur la terre et dans les enfers, la vertu de ce nom auguste devant lequel tout genou
(1) s. Jean, xi, il-42.
(2) Hébreux, v, 7.
(3) ïkid., VII, 23.
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fléchit (l)? « En mon nom, vous chasserez les démons, vous parlerez des langues nouvelles, vous prendrez les serpents sans craindre leur venin, si vous buvez quelque poison, il ne vous fera pas de mal, vous imposerez les mains aux infirmes et vous les guérirez », tel était le langage de Jésus au lendemain de sa résurrection et à la veille de son ascension (2). 11 ne nous trompait pas. L'invocation du nom de Jésus opère en ce monde les plus grands miracles. Pierre dit au boiteux étendu à la Belle-Porte du Temple : « Au nom de Jésus de Nazareth, lève-toi et marche. » Immédiatement le malheureux «est debout, entre dans le temple, marche, saute, louant Dieu (3). Aussi nos ennemis ont peur du nom de Jésus. Les juges du Sanhédrin défendent aux apôtres de parler, d'enseigner, d'agir en s'appuyant sur ce nom (4), et aujourd'hui leur postérité s'efforce d'effacer partout, au front des monuments, dans le texte des lois, dans les discours des princes, dans les traités des peuples, dans les écoles, dans les tribunaux, ce nom à la fois si doux et si redoutable. Ce nom est puissant auprès des hommes, il est puissant auprès de Dieu. Celui qui le porte ne se contente pas de dire : « En mon nom, vous ferez ici-bas des pro-
(1) Philipp., II, 10.
(2) S. Marc, xvi, 18.
(3) Actes, i;i, 6-8.
(-4) Ibid., IV, 18; V, 28-40.
diges » ; il dit encore : « Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, vous l'obtiendrez (1). » C'est pourquoi saint Paul écrivait aux Chrétiens de Colosses : « Sous l'inspiration de la grâce, que vos cœurs s'épanchent en Dieu par des psaumes, par des hymnes, par des cantiques spirituels. Quelles que soient vos paroles ou vos œuvres, faites tout au nom de No tre-Seigneur Jésus-Christ, rendant grâce par lui à Dieu et au Père (2). »
Enfin, Messieurs, le Saint-Esprit, qui achève toute chose, apporte une dernière perfection à la prière du juste : la sagesse. La grâce s'étant répandue dans nos âmes, le Saint-Esprit habite en nous, devient notre maître, éclaire notre ignorance, soutient notre faiblesse. Nous ne savons ni ce qu'il convient de demander, ni comment le demander. Abandonnés à nos seules inclinations, nous souhaitons des biens qui nous sont nuisibles, et, pardéfaut de raison, notre prière perdrait son autorité. Mais l'Esprit est là : il nous apprend ce qu'il faut désirer comme il apprend aux apôtres ce qu'il faut penser ; il nous suggère ce qu'il faut demander comme il suggère aux apôtres ce qu'il faut dire; il enseigne à tous les chrétiens la manière d'invoquer Dieu, comme aux apôtres la manière de convaincre les hommes. La deuxième année de son ministère, Jésus ayant réuni autour de lui ses douze disciples, leur donnait ces instruc-
(1) s. Jean, xvi, 3
(2) Coloss., III, 16-17.
lions : ce Vous serez, à cause de moi, conduits devant les gouverneurs et devant les rois pour me rendre témoignage en leur présence et en présence des Gentils. Quand on vous livrera, ne vous préoccupez pas de savoir comment vous parlerez, ni de ce que vous devrez dire : ce que vous devrez dire vous sera donné à l'heure même. Car ce n'est pas vous qui parlerez ; mais c'est 1 Esprit de votre Père qui parlera en vous (1). » Saint Paul applique à nos entretiens avec le Dieu du ciel ce que Jésus a enseigné de nos rapports avec les juges de la terre. « L'Esprit vient en aide à notre infirmité : nous ne savons que demander en priant, l'Esprit demande pour nous (2). » Il demande pour nous et il demande par nous, en formant au fond de nos cœurs les gémissements ineffables que nous employons pour exprimer nos plus ardents, nos plus légitimes, nos plus saints désirs (3). Les vierges et les martyrs trouvaient des arguments et des mots dont la surhumaine beauté jetait dans la stupéfaction leurs ennemis et leurs bourreaux. Ceux-ci plus d'une fois reconnurent qu'un Dieu parlait par la bouche des héroïques accusés. Quelque chose d'analogue se passe dans la prière qu'inspire le Saint-Esprit : par nos lèvres et par nos âmes un Dieu parle avec toute sa science, avec toute sa
,1) s. Matth.,x, 18-20.
(2) Romains, viii, 26.
(3) Append., N. 5, p. 324.
force à un Dieu. Est-il étoanant, dans ces conditions, que. nous soyons écoutés? Est-il étonnant que la Providence fasse entrer dans ses desseins un acte rayonnant de tant de grandeur : la prière? Est-il étonnant que, de toute éternité, elle lui ait assigné une place de premier ordre parmi les causes destinées en ce monde à promouvoir sonrègne? Est-il étonnant, enfin, qu'elle lui ait promis tant de fécondité. L'auteur de l'Apocalypse a usé d'images saisissantes pour nous peindre la sublimité de la prière. Il nous représente le ciel plongé dans un profond silence. Factuni est silentium incœlc (i). Les habitants de rheureux royaume retiennent leur souffle et attendent un grand spectacle. Alors, des encensoirs tenus par les anges on voit monter vers le trône de l'Éternel la' fumée de parfums exquis. Ascendit fumus inceiisorum de orationibus sanctorum de manu Angeli coram Deo (2). Ces parfums sont les prières des saints. A peine Dieu les a-t-il respires, que notre monde se transforme : au milieu des voix, des éclairs et des tonnerres, la terre s'ébranle, les événements changent de face. Dieu opère ces bouleversements à la prière des justes, il l'attendait pour les opérer, voulant nous rappeler de quel crédit elle jouit à ses yeux.
Ne nous contentons pas de croire à l'efficacité de la prière. Messieurs, ne nous contentons pas de
(1) Apocalypse, viii. 1.
(2) Ibid,, vin, 4.
CINQUIKMK CONFÉRENCE I4t
considérer la prière comme un acte plein de grandeur, donnons-lui une place dans notre vie. Dans notre vie personnelle d'abord. Quotidiennement nous avons besoin de lumière, de force, de protection : de lumière pour connaître notre devoir et pour comprendre nos véritables intérêts, de force pour adopter une conduite conforme à la raison chrétienne et y rester fidèle, de protection pour échapper aux dangers de toute nature. La prière du matin et du soir nous obtient le secours régulier, ininterrompu, ordinaire qui nous est indispensable. Puis il y a dans notre existence des heures plus solennelles : les problèmes qu'il faut résoudre sont obscurs, les décisions qu'il, faut prendre sont graves, les tentations auxquelles il faut résister sont irritantes, les chagrins qu'il faut supporter sont lourds. Une prière plus attentive, plus chaude, plus longue nous attirera des grâces proportionnées aux circonstances où nous nous débattons. Il est souverainement sage l'homme qui invoque Dieu et le consulte avant de s'engager dans une voie d'oii dépend sa destinée, avant de combattre un ennemi dont il ignore les ressources et la perfidie.
Que la prière ait sa place dans la vie domestique ! Que le père, avec sa compagne, ses enfants, ses serviteurs, s'agenouille, et, au nom de la famille rassemblée, adresse des adorations, des demandes, des actions de grâces au Dieu qui seul
r«nd les maisons inébranlables! Vous êtes incapables, Messieurs, de remplir votre tâcbe, de porter sans fléchir le poids de vos responsabilités, de rendre vos épouses heureuses, de former comme il convient vos fils et vos filles et d'assurer leur avenir temporel ou spirituel si Dieu ne vous assiste. Il vous assistera, ilvous inspirera, il vous soutiendra, autour de vous il disposera les âmes à recevoir docilement votre direction, pourvu que tous les habitants de votre foyer s'unissent pour l'implorer en commun. Enfin, Messieurs, la prière doit avoir sa place dans la vie nationale^ Nos hommes d'État se noient au milieu de difficultés sans nombre. Au lendemain d'événements glorieux et inespérés, ils ne savent comment profiter de leurs avantages. Puissent-ils le comprendre, les cités et leurs chefs restent dans les ténèbres qui ne reçoivent pas les clartés du ciel. Le gardien des peuples, c'est Dieu, et Dieu garde les peuples qui l'appellent et se consacrent à lui. Je ne veux pas revenir sur la nécessité de la prière publique, je veux seulement le dire une fois de plus, la société périra qui, par un culte unanime et officiel, n'obtiendra pas la bénédiction du Seigneur. Nisi Dominas custodierit ^witatem frustra vlgilat qui custodit eam.