‹ Exposition de la morale catholique (volume 2)Chapitre 28 sur 68 · LE JOUR DU SEIGNEUR · texte numérisé non relu

LE JOUR DU SEIGNEUR

Mémento ut diem sabbati sanctifiées.

Souv'ens-toi du jour du sabbat pour le sanctifier.

Exode, XX, 8.

MSSSIEURS,

Un des reproches les plus amers que le sanhédrin ait adressé à Jésus, c'est d'avoir profané le sabbat. Le Maître retournant en Galilée après avoir célébré la Pâque traversa des champs de blé le jour du Seigneur. Ses disciples, pressés par la faim, cueillirent quelques épis et en mangèrent les grains. Scandale parmi les pharisiens qui s'écrièrent : « Voyez donc ! Pourquoi vos disciples, le jour du sabbat, font-ils ce qui n'est pas permis (1)? » Une autre fois, Jésus, encore un jour de sabbat, guérit une

(1) s. Marc, ii, 23-24.

femme possédée depuis dix-huit ans d'un esprit qui la rendait infirme. Indigné, le chef de la synagogue dit au peuple : « Il y a six jours pour travailler, venez donc vous faire guérir ces jours-là et non pas le jour du sabbat (i ). » Jésus n'eut pas de mal à confondre ses accusateurs; mais tout en refusant d'entrer dans l'étroite exégèse de ses ennemis, il sut maintenir le principe dont ils abusaient.

Dernièrement, une grande république à laquelle nous sommes attachés par les liens d'une vive amitié, la république des Etats-Unis, a voulu qu'une loi plus nette imposât à ses fils une sanctification plus rigoureuse du dimanche. Pouvoir, grâce au repos hebdomadaire, « honorer dans sa maison et à l'église le Dieu, le Créateur et la Providence de l'univers » ; voilà le motif principal du législateur américain pour justifier son décret (2).

Nous dirons nous, d'une façon plus précise encore, que le dimanche a été institué pour nous rappeler trois grands mystères : le mystère de notre Création, le mystère de notre Rédemption, le mystère de notre Béatification future.

Jéhovah a créé le monde en six jours et s'est reposé le septième, telle est la raison que le Saint-

(1) s. Luc, xin, 52-55.

(2) J'emprunte ce texte au Bulletin paroissial de Saint- Sulpice, 25 mars 1919, p. 92.

Esprit allègue pour imposer à Israël la sanctification du sabbat. » Souviens-toi du jour du sabbat pour le sanctifier. Pendant six jours tu travailleras et tu feras tous tes ouvrages. Mais le septième est un sabbat consacré à Jéhovah, ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, nrton bétail, ni l'étranger qui habite dans tes portes. Car pendant six jours Jéhovah a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qu'ils contiennent et il s'est reposé le septième jour : c'est pourquoi Jéhovah a béni le jour du sabbat et l'a sanctifié (1). » Voilà le langage de TExode... Combien il est nécessaire à l'homme de se rappeler qu'il a une haute origine et qu'il a Dieu pour auteur! Pour qu'il n'oublie pas ses commencements ni sa condition, combien il est nécessaire de lui redii e : « Tu es l'œuvre de Dieu et tu dois à Dieu l'hommage que l'œuvre doit à l'ouvrier ! » Si une parole, un fait, une institution ne viennent pas sans cesse réveiller sa mémoire, il ne tardera pas à refuser à Dieu le titre de Créateur. Voyez dans quelles aberrations est tombée la sagesse antique, à quels systèmes, à quels sophismes elle a recouru pour expliquer, sans en appeler à Dieu, la naissance du monde. Dans quelles ténèbres, à ce sujet, ne s'est pas enfoncé le plus grand philosophe de l'histoire, Aristote ? Et aujourd'hui, Messieurs,

(1) Exode^ XX, 8- H,

nos écoles, nos universités, nos académies se livrent à des efforts acharnés pour expliquer que l'univers doit l'existence non à une puissance suprême et créatrice, mais au hasard, à une évolution dont le principe est insaisissable, à un enchaînement de causes qui puisent on ne sait oîi leur active fécondité, à un axiome plus inaccessible encore qu'éternel. Si folles et si incompréhensibles qu'elles soient, ces théories d'apparence scientifique pénètrent les esprits sans discernement et l'âme naïve, l'âme crédule des petits qu'on appelle les enfants... Faul-il vous dire, Messieurs, qu'en refusant à Dieu l'honneur d'avoir fait le monde on l'outrage au dernier degré? Autant qu'on le peut, on lui vole la création sortie de ses mains pour la donner à des fantômes et à des chimères dont on ne sait même pas le nom. Injustice sacrilège qu'on ne qualifie pas assez sévèrement quand on la compare à rimpiété du fils qui refuse de reconnaître son père !

En sanctifiant un jour de chaque semaine, nous nous affirmons à nous-mêmes que nous devons à Dieu l'être et la vie; nous protestons unanimement contre les intelligences dévoyées qui attribuent notre apparition sur la terre à des agents secondaires ; devant les individus et devant les peuples nous promulguons une fois de plus le dogme renfermé dans cette première révélation de la Genèse : « Ih

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principio creavt Deus cœlum et terram; au commencement. Dieu créa le ciel et la terre (1). »

Après avoir reconnu intellectuellement que Dieu estnotre Créateur, il faut que nous l'honorions comme tel, que nous rendions des actions de grâces à celui qui nous a faits. Le repos du dimanche a été institué, en effet, non point pour que nous nous livrions à une oisiveté dangereuse, mais afin que nous puissions offrir à Dieu un culte plus parfait. On nous interdit les œuvres serviles pour nous laisser la liberté de vaquer tranquillement à la prière, de nous rassembler autour des autels et d'adorer en commun Celui qui nous a donné la vie, qui l'entretient, qui en renouvelle sans cesse la provision et qui, par sa Providence paternelle, en surveille toutes les phases et tous les instants. Nous attachons un prix énorme à cette vie du corps, pour laquelle nous sommes si facilement inquiets, à cette vie de l'nielligence qui nous met en rapport avec la vérité, à cette vie de la volonté qui nous lie au bien, à cette vie du cœur qui nous ménage de si douces joies. Plus nous y attachons de prix, plus nous sommes obligés de montrer notre gratitude au Dieu qui, après l'avoir répandue en nous, la prolonge dans le temps et au delà du temps. Le dimanche est particulièrement destiné à favoriser cet exercice de haute piété. C'est avant tout la fête de l'être et de la vie,

|i) Genèse^ i, 1.

la fête de Celui que nous bénissons parce qu'il nous a tirés du néant et à qui nous demandons pour nous, pour ceux que nous aimons, pour toute la nature de renouveler ses dons. La solennelle profession de foi que nous chantons d'une seule voix contient à la fois un hommage de notre esprit, une adoration de notre âme, une action de grâce et une prière au Créateur de l'être, à l'auteur de la vie : « Je crois en un seul Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, des choses visibles et invisibles. »

Le but du dimanche est aussi de célébrer le mystère de notre Rédemption. Nous avions profané et mutilé l'œuvre de Dieu : le péché avait rompu notre alliance avec Dieu, et, par lui, la mort avait pénétré dans le monde, une mort qui était l'effet de la malédiction, une mort dont l'appréhension et la seule pensée troublaient nos plus purs bonheurs, une mort qui nous ravissait notre corps et le livrait en pâture à la corruption, une mort qui laissait notre âme sans refuge et sans espoir, puisqu'elle ne lui permettait pas de retourner à Dieu d'oii elle était venue. Quelle heure, celle où la vérité même nous dira que le décret de notre condamnation a été déchiré, que nous sommes de nouveau le peuple de Dieu et les brebis de son troupeau ! quel

jour celui où la mort sera vaincue, oii une voix sainte et infaillible jettera ce cri de triomphe : « Ubi estj mors^ Victoria tua? ubi est, mors^ stimulus tuus? eromors tua^ ômors... 0 mort, qu'est devenue ta victoire? ô mort, oij est ton aiguillon? Je serai ta mort, ô mort... (1). » Quelle fête celle oii nous apprendrons que les tombeaux ne garderont pas leur proie, qu'après avoir connu le trépas notre chair se réveillera pour ne plus s'endormir! Quelle allégresse lorsque nous saurons que les chemins de la bienheureuse éternité sont libres, que le ciel nous est ouvert et que nous y avons une place? Messieurs, il y a bientôt vingt siècles que cette heure de la restauration universelle a sonné, que ce jour de salut s'est levé, que cette fête a été célébrée, que cette allégresse a été goûtée. 11 y a vingt siècles, en effet, que Jésus, Fils de Dieu et Fils de l'Homme, a fléchi son Père en versant pour nous son sang. Jour mémorable entre tous oii l'on vit le plus innocent et le plus saint des êtres se sacrifier pour la rédemption d'une race coupable ! Jour si mémorable que tous les événements dupasse n'en ont été que la préparation, que tous les événements de l'avenir n'en seront que la conséquence! Jour si mémorable que le drame du Calvaire domine toute l'histoire et que l'humanité date sa seconde vie du moment oij l'adorable Jésus descendit parmi

(!) I Corinth., xv, 55.

nous pour s'immoler ! Il y a vingt siècles, qu'après son supplice Jésus notre frère et notre chef a soulevé la pierre de son sépulcre, vingt siècles que l'on a vu les morts se ranimer, secouer leurs linceuls et prouver par leur apparition que la résurrection du Sauveur assure la nôtre et en est le gage. Il y a vingt siècles qu'ayant béni ses apôtres Jésus monta aux cieux, en nous affirmant qu'il nous attirerait près de lui. Il y a vingt siècles que l'Esprit, envoyé par le Christ, est descendu sur la terre, a saisi nos intelligences pour les remplir de ses ineffables lumières, nos cœurs pour les embraser de ses feux, toute notre âme pour la régénérer et lui communiquer des forces en rapport avec sa surnaturelle destinée.

Voilà les événements qui ont renouvelé la face de la terre, la face de l'humanité, et, dont nous célébrons l'anniversaire lorsque nous chantons : « Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ, qui est descendu des cieux à cause de nous et à cause de notre éalut, qui s'est incarné de la Vierge Marie par la vertu du Saint-Esprit, qui s'est fait homme, qui a été crucifié aussi pour nous, qui a souffert sous Ponce Pilate,qui a été enseveli, est ressuscité le troisième jour, est monté au ciel oii il est assis à la droite du Père... Je crois au Saint-Esprit, Seigneur et vivifiant, qui procède du Père et du Fils ; qui est adoré et glorifié conjointement avec le Père et le Fils. » Voilà les événements que nous commémorons par

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le sacrifice de la messe. Cet auguste sacrifice remplit ïa fête du dimanche, tous y assistent, et, en y assistant, sanctifient le jour du Seigneur. Sanctification d'autant plus réelle que tout le mystère de notre Rédemption se renouvelle en quelque manière à l'autel. Le même Dieu qui, à la voix do l'ange, s'est incarné dans le sein de la Vierge descend dans l'hostie. Le prêtre et la victime de l'autel sont le môme prêtre et la même victime qu'au Calvaire! H est vrai, à l'autel la victime ne meurt plus, elle est dans un état qui exclut la souffrance et la mort, mais l'Eucharistie ne fait qu'un avec le drame de la Passion. 11 y a identité dans la substance du sacrifice, distinction seulement dans la manière de l'offrir.

De même, le mystère de la Résurrection, de l'Ascension, de la Pentecôte se continuent à l'autel et s'étendent à chacun de nous. Le même Christ qui est sorti du tombeau le troisième jour, en se donnant à nous sous forme de nourriture et de breuvage, nous associe déjà à sa gloire, car sa chair que nous mangeons, son sang que npus buvons sont le germe de notre propre résurrection.

Le Christ qui est monté au ciel nous y entraîne peu à peu car, à mesure qu'il s'unit à nous dans la sainte communion, il nous attache plus étroitement au corps mystique dont il est la tête et, d'avance, si j'ose dire, il nous fait asseoir à ses côtés. « Notre Pontife, dit saint Paul, est assis à la droite de Dieu, comme ministre du sanctuaire et du vrai taber-

nacle... (1) et Dieu qui est riche en miséricorde... nous a rendus vivants avec le Christ, nous a ressuscites ensemble et nous a fait asseoir ensemble dans les cieux. Consedere fecit in cœlestibus in Christo Jesu (2). » Chaque dimanche est une Pentecôte. On n'entend pas dans nos églises le vent qui soufflait avec tant de force dans le Cénacle, on ne voit pas se poser sur chacun de nous les langues de feu qui se posèrent sur les apôtres; au sortir de nos sanctuaires nous ne parlons pas comme Pierre et ses compagnons tous les idiomes, nous connaissons rarement leur surnaturelle ivresse, mais le même phénomène divin qui éclata sous une forme miraculeuse se reproduit d'une manière invisible toutes les fois que nous nous assemblons devant l'autel. De l'hostie et du calice le Christ répand son Esprit, cet Esprit qui nous enseigne toute vérité, qui nous revêt de vertu surhumaine, qui achève la Rédemption voulue par le Père et opérée par le Fils. Ainsi, Messieurs, c'est en nous plongeant dans les réalités sublimes où nou^ puisons la sainteté que, le dimanche, nous célébrons notre Sauveur, après avoir célébré notre Créateur. A l'Offertoire, le prêtre remercie avec la même émotion le Dieu (\\n^i^ d'une façon admirable^ a créé la nature humaine dans un haut degré d^ excellence^ et d'une façon plus admirable encore Va rétablie dans sa dignité première. »

(1) Hébreux, viii, 1.

(2) Epkés, II, 4-6.

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Enfin. Messieurs, nous sanctifions le dimanche en cherchant en Dieu notre repos, non pars ce repos négatif qui consiste à cesser tout travail, mais ce repos meilleur et positif qui comporte l'apaisement de nos désirs. Dire à Dieu à la fin de chaque semaine : pendant ces six jours j'ai dû rester en contact avec la création et, lassé, je reviens à vous comme on revient à son berceau et à son Père; en dehors de vous, tout est vain, vous seul êtes la bonté, la perfection, la sainteté ; un jour près de vous vaut mieux qu'un siècle loin de vous; vous êtes mon espoir et mon refuge, c'est le mettre, comme il convient, au-dessus de tous les êtres, et de {ous les hiens, c'est reconnaître qu'il est en ce monde notre soutien et que nous trouvons en lui notre meilleure joie.

' Ce repos imparfait que Dieu nous accorde sur la terre est le symbole de celui que nous appelons l'éternel repos. Ici-bas la foi nous laisse dans les ombres, et, sous son règne, l'esprit, malgré lui, s'agite et se tourmente : coagitatur , disaient les anciens. L'espérance ne comble pas nos aspirations, puisque, essentiellement, elle nous retient loin de son objet. La charité ne saisit Dieu qu'à travers l'obscurité, elle ne nous apporte pas le complet rassasiement. Le repos spirituel que nous goûtons en la société de Dieu est d'une grande douceur même

sur la terre, cependant il comporte des troubles et des inquiétudes. Un autre repos nous est réservé, repos absolu que nous partagerons avec Dieu même; repos qui exclut toute incertitude* et toute anxiété. Repos de l'intelligence, notre pensée ne connaîtra plus les fatigues de la recherche, nous verrons la vérité dans sa source et sans craindre de la perdre. Repos de la volonté qui, fixée à jamais dans le bien, ne sera plus soumise à ces 'mille fluctuations, causes pour elle de tant d'énervement et de tant de souffrances. Repos du cœur enfin rempli jusqu'au bord et définitivement en possession de son objet. En un mot, Messieurs, la paix, cette paix que Jésus nous a promise et qui dépasse tout sentiment, cette paix qui pénètre jusqu'aux derniers replis de notre âme pour y établir une inaltérable sérénité, cette paix qui accompagne la plénitude de l'être, de la vie» de la félicité, tel est le repos qui nous attend et dont le repos dominical est le lointain symbole. Aspirer à ce repos, profiter de notre liberté chaque dimanche pour aborder par l'esprit et par le désir ces régions où l'on jouit de tous les biens, c'est célébrer d'avance le mystère de notre future béatification, c'est nous incliner devant Dieu comme devant notre fin dernière, c'est, après avoir adoré Celui qui nous a créés et rachetés, adorer Celui qui nous rendra heureux pour toujours.

Rappelons-nous, Messieurs, cette triple vérité. Sanctifions le dimanche comme la fête de la vie et

de la Création, comme la frte de la Rédemption et du salut, comme la vigile bénie de cette grande solennité future, la solennité de la béatification universelle. — La loi du dimanche nous oblige à nous abstenir d'oeuvres serviles : obéissons-lui et exigeons que nos serviteurs et ceux qui dépendent de nous s'y soumettent comme nous. Les travaux qui profanent le jour du Seigneur et que la vertu de religibn condamne peuvent nous enrichir matériellement, spirituellement ils nous appauvrissent, et souvent même ils attirent sur nous les malédictions du ciel. — Profitons ensuite de notre liberté pour communiquer plus intimement et plus tranquillement avec Dieu, pour cultiver nos rapports avec lui, pour l'adorer longuement en célébrant de tout cœur les trois grands mystères oii l'humanité trouve la vie, la sainteté, le bonheur. Associons à ces actes de piété les membres de nos familles, les habitants de nos maisons : habituons-les à observer le dimanche non comme un jour d'oisiveté, de plaisir, mais comme un jour destiné à ranimer en nous une dévotion qui, nous ouvrira bientôt la porte du repos vers lequel saint Paul nous demande de nous hâter et que nons célébrons d'avance quand nous chantons : « J'attends la résurrection des morts et la vie du siècle futur, y- Ainsi soit-il.

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