LE PÉCHÉ D'HÉRÉSIE
Éminentissime Seigneur (1), Messieurs,
La sagesse éternelle a mis des bornes à nos connaissances, et, encore que notre envie de savoir s'étende h l'infini, elle lui a marqué le point où nos pensées doivent arrêter leur cours. Le chrétien se renferme dans ces limites, convaincu que les vérités surnaturelles interprétées par l'Eglise suffisent à régler sa foi et sa conduite. Au contraire les âmes présomptueuses, qui ne peuvent supporterces restrictions, sont impatientes de s'élever jusqu'aux cieux pour en percer le mystère et de descendre jusqu'aux abîmes pour en sonder les profondeurs. Dominées par l'esprit de curiosité et par le besoin de nouveauté, elles brûlent de découvrir ce que les autres ont ignoré. Leur passion les rend téméraires et leur témérité les précipite dans l'hérésie.
L'hérésie est la plus grave de toutes les inlidélités.
(1) s. E. Mgr Ifl cardinal Amette, archevêque de Paris.
Le soin que la chrétienté prend de rétouffer dans son germe, de la dénoncer quand elle s'affirme au grand jour, d'en empêcher la diffusion, d'en effacer la trace, montre assez combien il faut la redouter. L'opinion, indulgente pour les autres incrédules, ressent à l'endroit de l'hérétique une antipathie instinctive, elle voit en lui un être suspect, disqualifié, elle le stigmatise d'un mot qui le marque comme d'un opprobre, elle l'appelle renégat. Les sectes mêmes, auxquelles il finit presque toujours par demander un asile, le traitent avec défiance et se sentent gênées en sa présence. Luther remarquait le mépris dont il était l'objet dans son parti, il en souffrait, il fatiguait Mélanchton de ses plaintes incessantes et du récit de ses douleurs. Plus il paraissait fier et arrogant en public, plus il était accablé en secret. Ne croyez pas que je sois insensible au malheur de celui qui a perdu la foi après en avoir goûté la paix et la douceur, mais ma pitié pour sa personae ne saurait me donner le droit de garder le silence sur sa faute.
Définir le péché d'hérésie, vous en découvrir les suites, voilà le plan que je me suis tracé aujourd'hui.
L'hérésie est une erreur manifestement contraire à la vérité révélée, professée obstinément par un homme jusque-là croyant.
C'est une erreur de l'esprit qui accepte comme faux ce qui est vrai ou comme vrai ce qui est faux. Point d'hérésie sans erreur. Il est des explications fantaisistes de l'Ecriture, de la Tradition, des saints Pères, des idées scandaleuses qui offrent aux faibles l'occasion de tomber, des affirmations injurieuses à Dieu ou aux saints, des opinions séditieuses ou schismatiques propres à détacher les brebis de leurs pasteurs et à briser l'unité de la société chrétienne, des propositions malsonnantes, offensantes pour les oreilles pieuses, sentant l'hérésie et susceptibles d'être entendues dans le sens de Ihérésie, des expressions oii l'insolence du ton et l'ironie du langage sont incompatibles avec le respect qu'un fidèle doit à l'Église, sa mère, une façon de juger en le.» dénigrant les faits, les doctrines, les personnes, une manière de souligner avec des traits amers ce qui dans la vie de nos Pères a pu être coupable, défectueux, trop humain, une habileté à mettre en relief les excès qu'ont commis nos chefs et à créer autou»: d'eux une atmosphère de défiance et de mépris. Tous ces procédés sont répréhensibles, contraires à la modestie, à la retenue qui s'impose à nous quand nous parlons des choses sacrées : on n'y trouve pas nécessairement l'erreur cachée au fond de toute hérésie. Cette erreur n'est pas seulement apparente, elle est réelle et intérieure, elle est gravée dans l'intelligence qui en reçoit l'cniproinle, qui s'y applique et s'y attache d'une manière ferme et résolue.
LA KOI. — 6
Bien des chrétiens affichent des idées folies, semblent verser dans des systèmes extravagants, qui au fond croient sans hésitation et sans réticence. Luirs discours, leurs livres sont remplis d'assertions bizarres et insoutenables. Ils se plaisent à railler les mystères et la loi morale, à feindre tantôt sur une question, tantôt sur une autre un scepticisme frivole, à prendre ouvertement le parti de l'irréligion. Les mobiles de leur conduite n'inspirent que du dégoût et du mépris. C'est la légèreté, l'envie d'étonner, de paraître un esprit fort et au courant des problèmes, des controverses qui divisent le monde de la pensée. C'est le besoin d'excuser des actes, des désordres que les incroyants autorisent, que les croyants flétrissent. C'est la lâcheté, la peur de contredire des hommes qui ne supportent guère qu'on doute de la justesse de leurs affirmations, qui poursuivent de leur dédain et de leurs rancunes quiconque ose se rallier contre eux à la doctrine de la foi, c'est la terreur de mécontenter des sectes qui, maîtresses des faveurs, ne les accordent qu'à l'impiété. C'est l'intérêt : un discours oîi des pensées audacieuses dans l'ordre dogmatique se mêlent à des principes licencieux attire plus d'auditeurs, procure plus de succès auprès d'un public qui cherche l'extraordinaire et l'imprévu ; un livre rempli de maximes qui rassurent le vice, qui diminuent la crainte de Dieu et du jugement, qui flattent les passions et semblent justifier leurs excès se répand mieux, du moins à cer-
taines époques, et enrichit plus rapidement son auteur. L'erreur est une marchandise que l'on vend plus cher et c'est pourquoi on en trafique. Procédés indignes, déloyaux, scandaleux qui offensent la foi, car la foi exige de nous la confession de la vérité, mais qui ne la tuent pas, car l'incrédulité est sur les lèvres et sous la plume, elle n'est pas dans le cœur. De pareils sujets passent pour infidèles, l'Eglise, qui ne juge que dans le for externe, les considère comme tels, cependant ils échappent à l'hérésie qu'ils affectent de prôner au dehors avec d'autant plus d'ostentation qu'au dedans ils sont moins convaincus.
Donc l'hérésie est une erreur intérieurement et réellement adoptée par l'esprit. Mais toute erreur n'est pas une hérésie. Le champ est vaste des notions fausses que l'on peut accepter sans tomber dans ce crime. Si l'on se trompe volontairement sur le terrain des choses profanes, la conscience souffre, la foi est indemne. Que de solutions se rapportant à la politique, à la science pure, à l'histoire, à la critique restent totalement étrangères à nos croyances ! L'hérésie touche aux matières religieuses.
Encore faut-il ajouter que les erreurs en matière religieuse ne sont pas inévitablement des hérésies. L'enseignement caUiDlicjue embrasse un immense domaine, il comprend tout ce qui di-
rectement ou indirectement intéresse la parole de Dieu, toutes les vérités nécessaires à la défense ,de la révélation, toutes les conséquences rigoureusement déduites de cette révélation. La société chrétienne proscrit toutes les affirmations, toutes les négations contraires à cet enseignement, tous les doutes qui tentent d'en ébranler la certitude. Une foule d'idées flottent autour de l'hérésie, la favorisent, la préparent, qui ne se confondent pas avec elle. Accepter ces idées, c'est s'égarer, c'est enlever à la foi la cuirasse qui la protège, l'exposer à des coups mortels, ce n'est pas la blesser dans son principe vital ,^1),
L'hérésie, pour mériter son nom, doit être opposée à la vérité révélée où la foi trouve son objet propre et formel. Elle doit être en un antagonisme irréductible avec ce que le Père nous a appris par l'intermédiaire des Prophètes, de Jésus-Christ, des apôtres. « Il ne suffit pas, dit un grand maître, que l'erreur s'élève contre l'évêque, contre les inquisiteurs, contre les théologiens de Paris, deSalamanque, d'Alcala, de Bologne pour constituer l'hérésie parfaite et consommée, il faut qu'elle inflige un démenti aux discours de Notre-Seigneur Jésus-Christ » (2). Mais comme la vérité révélée nous est transmise et expliquée par l'Eglise qui a été chargée de nous exposer ce qu'elle contient, de fixer et de définir en vertu de
il) App. N. 1, p. 338.
(2) Cano, de Locis tlieol., 1. XII, cli. vu.
son autorité infaillible le sens des tiCritures et de la Tradition, on tombe dans l'hérésie en se heurtant aux dogmes déterminés par l'Eglise et imposés par elle à l'acquiescement de tous. Nier la Trinité, la Divinité de Jésus-Christ, sa mort, sa résurrection, son ascension, sa présence réelle dans l'Eucharistie, la conception immaculée de la Vierge, l'infaillibilité du Pape, voilà des hérésies. Il n'est pas nécessaire pour être coupable de nier expressément une vérité que l'on sait définie, il suffit d'en douter d'une manière positive, de la juger incertaine alors qu'elle est certaine, et de lui refuser le ferme assentiment qu'on lui doit en restant en suspens lorsqu'on est tenu de se prononcer et de croire.
L'hérésie comporte un antagonisme manifeste avec le dogme. Quand cet antagonisme n'est pas clair, soit parce que la vérité en jeu n'est ni évidemment contenue dans la révélation, ni évidemment définie par le pouvoir doctrinal, ni évidemment crue par toute l'Eglise, soit parce que l'opinion nouvelle n'est pas incontestablement incompatible avec cette vérité, nous avons peut-être le droit de reprocher à nos frères de la légèreté, de l'imprudence, de la témérité, nous n'avons pas le droit d'accuser leur orthodoxie. L'illusion n'est plus permise dès que l'Eglise a parlé. Le fidèle sait qu'il lui est interdit de s'entêter dans son opinion, de la soutenir. Torturer les textes, tergiverser, recourir aux
subtilités, aux disputes de mots, invoquer le nouveau Testament contre l'ancien, le Christ contre l'Eglise, Dieu contre le Christ, en appeler du pape insuffisamment instruit au pape mieux informé, de l'Ecriture à l'Écriture, de la Tradition à la Tradition, de votre doctrine mal entendue à votre doctrine exactement comprise est un procédé qui n'excuse pas. Vos contradictions n'échappent à personne, elles ne vous échappent pas à vous-mêmes. Si vous n'êtes pas condamné, pourquoi vous plaignez-vous de l'être? Si vous n'êtes pas frappé, pourquoi vous défendez-vous comme si vous l'étiez? Pourquoi ce zèle pour un système qui n'est pas le vôtre? Pourquoi cette irritation, cette rancune amère contre une doctrine qui n'offense en rien votre doctrine? Pourquoi, si vous étiez réellement soumis hier, levez-vous aujourd'hui l'étendard de la révolte et affirmez-vous avec insolence des principes que vous feigniez de réprouver (1)?
Cependant l'hérésie serait purement matérielle et purement négative si elle était le résultat d'une ignorance véritable.. Inutile de répéter ici ce que j'ai dit de l'infidélité, on ne pèche pas, en matière de croyance surtout sans le savoir et sans le vouloir. L'hérétique véritable est conscient de son état ; c'est en
(1) App. N; 2, p. 339.
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parfaite connaissance de cause et par un acte pleinement délibéré qu'il s'engage dans la funeste voie de l'erreur, et c'est obstinément qu'il y persévère. La vérité qu'il essaie d'ébranler n'est pas douteuse : l'Église l'a définie, l'a déclarée divine par son origine, elle a dénoncé l'opinion du dissident comme contraire à la Révélation surnaturelle, elle a pressé le coupable de revenir sur ses pas et de se rétracter. Celui-ci se montre sourd à ces avertissements, à ces instances, et rebelle aux ordres multiples qu'il reçoit ; ni les menaces de l'autorité supérieure, ni les coups ne le fléchissent. Les prières le trouvent insensible, irrité. Il répond à toutes les avances par une fin de non-recevoir, il invoque, pour justifier son attitude, sa conscience de philosophe, de savant; séparé de la foi commune, enfermé dans sa fatale résolution il s'endurcit, il oppose aux décisions officielles, à la croyance des générations chrétiennes, sa conception personnelle et il tient tête au pouvoir doctrinal que Dieu a chargé de l'instruire, de le diriger, de le détromper. Si, devant la majesté de l'Eglise qui se prononce infailliblement, il s'inclinait et rentrait au bercail, il serait sans faute; l'hérésie serait dans sa doctrine, elle ne serait pas dans sa personne, mais il repousse de toute son intelligence et de toute sa volonté les interprétations et les jugements qui contrarient son sens privé.
« 11 s'élève, dit le grand Hourdaloue, il s'enlle, il s'entôte. Soit passion qui le pique, soit présom|)tion
qui l'aveugle, soit indocilité naturelle qui le raidit, tout cela souvent à la fois le rend intraitable. Quoi qu'on lui objecte, il a ses réponses qui lui paraissent évidentes et sans réplique. Quiconque ne s'y rend pas est, selon lui, dépourvu de toute raison. Plus donc on l'attaque vivement, plus il devient ardent à se défendre ; plus on multiplie les difficultés, plus de sa part il multiplie les subtilités et ies faux-fuyants. Pourquoi cela ? c'est qu'il est déterminé, quelque chose qu'on lui dise, à ne pas reculer. Ainsi toute son attention va, non point à examiner la force et la solidité des preuves qu'on lui apporte pour le convaincre, mais à trouver de nouveaux moyens pour les éluder, et pour se confirmer dans ses idées, car voilà ce que fait l'entêtement » (1).
D'ordinaire cette opiniâtreté dure, les années passent sans la vaincre. L'hérétique en arrive bientôt à un état d'hostilité permanente contre la foi. Isolé, triste, malheureux, tantôt il se confine dans un silence hautain, tantôt il répand contre la religion le fiel dont son âme est pleine et s'obstine jusqu'à la mort dans son inexcusable révolte. Cependant ce crime n'est pas affaire de temps; pour devenir hérétique, il n'est pas nécessaire que l'on soità jamais inflexible, il suffit qu'un instant, par une décision formelle, on brise avec une vérité révélée,
(1) Pensées. De la foi et des vices qui lui sont opposés.
qu'un instant on repousse les oracles du Saint- Esprit et qu'on leur préfère sa propre pensée (1).
Enfin, messieurs, l'hérésie est le crime d'un homme qui a cru et qui cesse de croire. Le juif, le mahométan, le païen ne croient pas à l'Evangile : la conscience, leur ordonne peut-être d'y croire, mais ils n'y ont jamais cru. Ils ne sortent pas de la maison du Père, ils ont refusé d'y entrer, ils ne désertent pas le drapeau de la Croix, ils n'ont pas voulu s'abriter ni marcher à son ombre ; ils ont eu le tort de ne pas bâtir en eux l'édifice spirituel du salut, ils ne l'ont pas détruit ; ils ont dédaigné de recevoir la vie, ils ne l'ont pas exterminée en eux après l'avoir reçue. Tout autre est le cas de l'hérétique : sa faute est celle d'un enfant qui rompt avec son Père, qui fuit la demeure oii il était né, o\i il avait grandi, oti il avait été bercé, nourri, aimé, qui s'éloigne, en la maudissant peut-être, de l'Église où ses jours s'étaient écoulés paisibles et assurés ; qui, s'il affecte d'y rester, n'y reste qu'en apparence comme un cadavre au milieu des vivants. De ses propres mains, par un attentat pareil à un suicide, il a arraché de son esprit l'idée qui l'animait surnaturellement, de son cœur l'aminir qui le liait à son Dieu. Son âme est comme un temple désaffecté; la lumière divine qui l'éclairait s'est éteinte, au Christ
(1) App. N. 3, p. 340.
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réel s'est substitué un fantôme de Christ; la sainte demeure vide de son hôte est dans la nuit et dans la désolation. Douloureux spectacle ! Quand nous voyons un monument voué au culte du vrai Dieu ne plus servir qu'à des usages profanes, nous éprouvons un serrement de cœur; notre tristesse est plus profonde encore quand nous voyons une âme se désaffecter elle-même par l'hérésie, et ouvrir à des erreurs humaines un sanctuaire spirituel consacré jusque-là à des vérités divines.
A Dieu de juger en dernier ressort de semblables situations ! Nous l'avons dit, pour être consommée, l'hérésie doit être l'effet d'une volonté consciente et obstinée. Celui qui scrute à fond les cœurs et les reins apercevra peut-être dans les principes complexes d'oïj sortent les actes humains un [défaut de liberté, trouvera peut-être dans cette constatation un motif d'excuser des rébellions qui nous paraissent inexcusables. Plusieurs hérétiques étaient d'une constitution étrange. Sujets à des surexcitations excessives, à des hallucinations fréquentes, à des fureurs où ils ne se connaissaient plus, gardaientils encore la maîtrise de leurs idées, de leurs résolutions? N'étaient-ils pas régis par une sorte de fatalité qui ne leur laissait pas la parfaite possession d'eux-mêmes? N'étaient-ils pas dominés par les désordres d'un organisme qui, ne permettant plus à la raison de s'exercer intégralement, rompaitl'équilibre
intellectuel, moral et atténuait la responsabilité? Celui-ci se plaignait de spasmes répétés, tombait dans des humeurs noires et voisines de la folie, celui-là passait par des crises qui troublaient son cerveau, par des paroxysmes oîi l'homme a bien du mal à retrouver la faculté de délibérer. Tout ce qui porte atteinte au libre arbitre diminue la volonté et la culpabilité: Si nuisible qu'ait été l'influence des hérétiques, qui sait si Dieu ne découvrira pas le moyen de réduire considérablement la faute de quelques-uns et de leur donner part, en décidant de leur sort, à ses desseins de miséricorde? Demandons à cette pensée douloureuse, mais pourtant moins déconcertante, un motif d'espérer que la Bonté intelligente du Père sauvera peut-être des frères sur lesquels nous ne cessons de pleurer (1).
Vous l'avez déjà compris, la mort de la foi est la première conséquence de l'hérésie. La foi, en effet, n'existe qu'à condition de s'appuyer sur la parole de Dieu interprétée par l'Église. Elle tient son inébranlable solidité de l'autorité, de la certitude de cette parole, comme la science tire sa valeur de la vérilé rationnelle évidente, incontestable dont elle est une conclusion. Enlevez à la science le principe sur lequel
(1) App. N. 4, p. 340.
elle repose, remplacez ce principe par une hypothèse douteuse, immédiatement la science s'évanouit. De même enlevez à la foi la parole de Dieu, la croyance n'est plus qu'une adhésion sans infaillibilité, une adhésion sujette à toutes les fluctuations et qui retombe dans le monde des convictions instables purement humaines. Seule l'Eglise, ^râce au don d'inerrance qu'elle a reçu, nous assure la possession de la parole de Dieu, nous la garantit dans sa pureté, en détermine le sens exact et voulu par la sagesse suprême. Or l'hérétique ne puise plus dans la parole de Dieu interprétée par l'Eglise le motif de sa foi, son jugement particulier est la source et la base de son assentiment. Il choisit dans le livre inspiré, dans la tradition ce qu'il lui plaît de choisir, ses connaissances privées deviennent la règle de sa pensée religieuse : sa foi perd du même coup sa portée, son caractère surnaturel et cesse d'exister (1).
Même lorsque l'hérétique ne répudie qu'un article du symbole, sa foi disparaît, car en blessant cette vertu sur un point on la blesse sur tous les autres. Si, en eff'et, pour extraire une pierre d'un édifice, vous enlevez la pierre angulaire tout l'édifice s'écroule. Si, pour infirmer une conclusion particulière d'une science, vous ruinez le principe universel auquel cette science doit son autorité, toute cette science tombe. Or en matière religieuse, pour rejeter un
(1) Append, n» 5, p. 340.
article, vous êtes obligé de rejeter la parole de Dieu et l'autorité de l'Eglise qui sont l'unique base de la doctrine catholique et, implicitement mais réellement, vous rejetez la doctrine catholique tout entière. Vous devenez alors un étranger pour le Dieu de votre baptême, vous êtes séparé de lui, vous perdez tout contact avec lui. Vous perdez tout contact avec lui, car, je ne saurais trop le redire, la foi est la racine de l'ordre chrétien et de l'activité surnaturelle.
En même temps meurent l'espérance et la charité, les vertus supérieures et infuses qui nous unissent à Dieu par toutes nos tacultés, par tout notre être et maintiennent efficaces nos relations avec lui. Du temple spirituel dont je parlais tout à l'heure, il ne reste plus pierre sur pierre. L'hérétique ressemble à ces arbres dont saint Jude a dit qu'ils étaient deux fois morts, morts parce que leurs fruits, leurs fleurs, leurs feuilles, leurs rameaux se sont flétris, morts parce que leur racine a perdu sa sève vitale et s'est desséchée. De même l'hérétique a deux fois rompu avec Dieu, rompu parce qu'il n'a plus avec lui les rapports de cœur et de sentiments surnaturels que Dieu exige, rompu parce qu'il n'a plus des choses célestes la conception juste que le Saint-Esprit lui avait inspirée, mais seulement des pensées humaines, des afl"ections humaines qui ne peuvent être le germe du salut.
Il est vrai, l'hérétique partage encore avec nous
bien des idées, idées que son sens privé lui ordonne quelque temps de respecter, mais les dissidences ne tardent pas à se multiplier et à s'accentuer. Le vent qui emporte sa foi en emporte les débris, sans laisser rien subsister du passé. Le travail de dévastation dure plus ou moins longtemps, d'ordinaire il se poursuit sans relâche. Si l'erreur en matière religieuse tend à l'hérésie, l'hérésie à son tour tend à l'apostasie, au scepticisme. Les faits sont d'une éloquence irrésistible. On commence par disputer sur le sens d'un mot, on finit par rejeter un texte, une page, un chapitre, un livre. D'abord on n'a nié qu'une vérité secondaire, ensuite on doute des dogmes essentiels. Les premiers jours, on discutait sur la signification des enseignements de l'Église; à brève échéance on conteste ses droits à l'épouse du Christ et on fait fi de sapréséance intellectuelle. Au début Luther se contentait de réclamer contre l'abus des indulgences, il s'en prit bientôt aux indulgences mêmes, à la doctrine de la justificatioUj de la prédestination, à la valeur des œuvres. En 1546 il professe encore que l'Eglise romaine est infaillible, qu'on ne peut lui résister sans errer, en 1520 il ne voit plus en elle qu'une institution satanique, qu'il maudit comme Babylone, comrne Sodome et Gomorrhe. Ses disciples suivent ses traces et continuent son œuvre de démolition : ils en sont bientôt réduits à quelques articles fondamentaux, qui ne résistent pas plus que les autres à l'assaut de la critique. Aujourd'hui le protestantisme
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libéral emporté par son mouvement initial refuse sa confiance à l'Evangile, à l'Écriture, dont il faisait jadis la règle de la pensée religieuse ; il marche la moitié du temps à la remorque des pires adversaires du christianisme, ne sachant plus si Jésus est Dieu, si l'enfer est éternel, si la Trinité existe. Pas un point de l'enseignement du Sauveur qui n'ait été révoqué en doute, puis abandonné. Les âmes nobles, qui ne manquent pas dans la Réforme, assistent navrées à cette œuvre de destruction et tentent en vain de sauver les épaves de leurs croyances : mais le courant est trop fort, nos frères séparés aboutissent à l'apostasie totale et à l'indifférence absolue (1). Leur procédé est commun à la plupart des hérétiques qui, une fois sur la pente, descendent jusqu'au fond de l'abîme. L'homme qui disait : « J'accepte tous les dogmes de l'Eglise » (2), est le même qui, moins de quatre ans après, traite de mythe le jugement dernier et écrit en parlant de cette mcme Eglise : « En mon for intérieur, il n'est peut-être pas un article de son symbole quej'entende comme elle, et que j'admette comme vrai au sens où elle l'enseigne » (3). .Que de chemin parcouru et avec ({uelle rapidité ! Ne vous en étonnez pas, messieurs : une pre mière déviation en entraîne d'autres, l'esprit qui a cessé de se retenir ne connaît plus de frein, et lorsqu'on
(1) Append. n" G, ]>. ;M1.
(2) LoisY, 26 janvior 190i. Quehiues lellres, p. 28.
(3) LoisY, 15 et 28 juin 1901. Ibid., \>. 142 et 180.
a déplacé la borne, on ne cesse plus de la reculer. « Évitez les nouveautés dans vos discours, disait saint Jean Ghrysostôme, car les choses n'en demeurent pas là : une nouveauté en appelle une autre, quand on s'est égaré une fois, on s'égare sans fin » '1 ). Pourquoi? Parce que l'audace qui permet de toucher aune vérité révélée permet de toucher à toutes, la témérité qui m'autorise à me séparer sur un point de la croyance commune, m'autorise à m'en séparer sur le reste. L'esprit humain, qui sert de régulateur à l'hérésie, ne peut pas lui donner plus de stabilité qu'il n'en a lui-même. De plusles dogmes se tiennent ; pour soutenir l'un, on est obligé d'accepter les autres, pour contester celui-ci, on est contraint de contester celui-là. On n'attaque pas la Trinité sans attaquer l'Incarnation, ni l'Incarnation sans attaquer TEucharistie. La doctrine du péché originel méconnue, par une suite fatale on méconnaît celle du baptême, et progressivement la force de la logique entraîne au nihilisme dogmatique.
Dans cette voie, l'intelligence désorientée oublie toutes les lois de la modération ; après avoir ébranlé les vérités divines, elle ébranle les vérités humaines et tombe dans l'absurde. Le châtiment de la raison révoltée contre Dieu, c'est de se nier elle-même et de rejeter les principes dont la découverte était sa
(1) Homélie V in II ad Timolh. Appentl, n" 1, p. 341.
gloire. Luther en est arrivé à ne plus croire au libre arbitre, à considérer Dieu, l'Etre souverainement et infiniment bon, comme l'auteur du mal, comme un personnage farouche qui d'avance voue à la damnation et au feu les âmes qu'il a éternellement haïes. Sur le terrain de la morale, il se pose en réformateur incorruptible, en censeur indigné des désordres des fidèles et du clergé, et il déchaîne la licence, il exalte le vin et la débauche, il permet la répudiation, le divorce, la bigamie, il flatte l'émeute, il prêche la sédition, il excuse les massacres, il oublie toute pudeur et autorise tous les excès.
A quelles extrémités dans l'ordre purement rationnel ne se sont pas portés ses adeptes ? Plusieurs n'en sont-ils pas à déclarer que les religions les plus contradictoires ont la même valeur? Combien professent un agnosticisme radical et un doute universel! N'inspirent-ils pas cette philosophie qui nous refuse le pouvoir de connaître la substance par les phénomènes, de rien saisir en dehorsde nous, sinon nos rapports avec le monde? Leur fureur de détruire jusqu'aux premiers axiomes du bon sens, de bannir de nos connaissances l'évidence qui fonde les certitudes naturelles, ne dépasse-t-elle pas toutes les bornes, n'o(Tensc-t-elle pas toute sagesse? Ne devons-nous pas en partie au protestantisme les troubles de la pensée contemporaine, les vices, les injustices, les erreurs de nos législations, la folie des systèmes qui se partagent aujourdiiui la
faveur du siècle? Ne leur devons-nous pas la réapparition parmi nous de cette idée empruntée àProtagoras et au scepticisme antique, que l'esprit de l'homme est la mesure des choses, comme si notre science ne se modelait pas sur la réalité et non la réalité sur notre science? Cette théorie ne découle-t-elle pas directement de la théorie du libre examen, qui laisse à chaque individu le soin de déterminer ce qu'il faut croire et de régler sa vie sur ce qu'il pense et non sur ce qui est? Tous les hérétiques se jettent plus ou moins en dehors de la raison dès qu'ils se sont jetés hors de la foi. Celui-ci déclare bientôt qu'il se sent incliné vers le panthéisme (1), celui-là verse dans un symbolisme qui ôte tout caractère objectif à notre savoir. Ainsi leur pensée s'enfonce dansdes ténèbres de plus en plus épaisses et adopte des erreurs qui ne tardent pas à révolter autant l'esprit humain qu'elles outragent la révélation divine. C'est que, pour justifier leurs systèmes religieux, les hérétiques sont obligés d'invoquer une fausse philosophie. Cette fausse philosophie rompt avec les vérités surnaturelles, mais elle est aussi la négation de vérités rationnelles, car si la foi suppose l'usage d'une raison droite, l'hérésie procède d'une raison corrompue qui doit méconnaître ses propres principes avant de méconnaître les enseignements de la Divinité.
(1) LoisY. Quelques lettres, p. 47-48.
Enfin, messieurs, l'hérésie divise les esprits et rompt les liens de la société intellectuelle. Ici encore, l'histoire parle avec une clarté qui me dispense d'entrer dans les détails métaphysiques. Chacun étant devenu juge de sa croyance se compose à lui-même son symbole, qui diffère des symboles imaginés par les autres, et dépend des passions, de la tournure d'esprit individuelles. L'imagination, le sophisme, la fantaisie, le mysticisme se donnent libre cours, chacun abonde dans son sens et suit la route de son choix. Autant d'individus, autant de religions; autant de religions qui se contredisent, qui se heurtent, qui luttent les unes contre les autres et précipitent les nations dans l'anarchie. Luther, Calvin, Zwingle, Carlostadt, Bucer, Mélanchton ont chacun leur manière de comprendre l'Ecriture : l'un y trouve un dogme, l'autre ne l'y trouve pas ou y trouve même le contraire. Ils se disputent, s'injurient, se séparent, et leurs disciples essaient en vain de rétablir l'unité : le torrent de l'individualisme qu'ils ont déchaîné emporte les digues artificielles, envahit la politique, la philosophie, la science, l'art, la littérature, les hommes s'éloignent les uns des autres et se partagent en des sectes sans nombre. Que de discordes parmi les réformés ! Aucune confession ne les rallie, aucune autorité ne les rapproche. Les diètes se succèdont, les synodes se multiplient, tant d'efforts sont stériles, tout se désagrège. Autre est la foi de l'Angleterre, autre la foi de
rAllemagne, autre la foi de la Suisse, autre la fo dans les cites de chacun de ces pays, autre le culte de la haute Eglise, autre celui des presbytériens, autre celui des méthodistes, autre celui des factions qui essaient de dominer et ne réussissent qu'à augmenter la confusion (1).
Dans le même temple, dans la même chaire, devant le même autel et la même croix on entend plaider le pour et le contre, se croiser les affirmations et les négations; on est acculé, pour ne pas se déchirer trop scandaleusement, à se contenter de formules vagues où chacun cherche son compte, à faire abstraction du dogme, à essayer de s'entendre sur quelques maximes pratiques qui, n'ayant plus d'appui, finissent par subir le sort des principes spéculatifs. La cause de ce phénomène est facile à deviner. Le mot le dit, l'individualisme est un principe de division, et l'ennemi de l'unité parmi les hommes. Celui qui trouve en son seul fonds toute la règle de ses pensées et de son action ne prend conseil que de lui-même, n'ayant pas besoin de ses semblables. De fait il se sépare d'eux et se renferme en luimême, car la contradiction le guette attentatoire à ses droits. Lorsque chacun en fait autant, on aboutit à une dislocation du corps social. Pour en rassembler et en cimenter les divers éléments, il faut qu'une autorité supérieure à tous, reconnue et acceptée de
(1) Append. n" 8, p. 341.
tous, les relie par une idée, par un sentiment qu'elle n'emprunte à aucun de ses sujets, mais qu'elle tire d'elle-même et qu'elle leur impose en vue de les unir. Du jour où cette autorité est dédaignée, l'individu ne relevant plus que de lui-même rompt avec ses frères, et se dirige à sa guise sans s'occuper et sans prendre conseil de ceux qui, étant ses égaux, n'ont pas le droit de lui dicter des ordres, ni de le soumettre à leur volonté. Or, précisément l'hérésie, en s'affranchissant du pouvoir social qui décidait de ce que l'on devait croire, jette les âmes dans l'individualisme, dont elle est le dernier mot, et par suite dans la division et dans l'émiettement.
Que dis-je? si quelquefois un homme comme Calvin réussit à sauvegarder les apparences de la logique, l'hérésie la plupart du temps divise l'individu lui-même et allume dans son sein une guerre intestine, car ce qu'il a retenu de son ancienne croyance s'élève contre ce qu'il en renie, car les les conséquences auxquelles il aboutit l'effraient et le ramènent à des idées que ses premières erreurs avaient battues en brèche. Alors ses pensées se combattent mutuellement, il se voit contraint de défendre d'un côté ce qu'il attaque de l'autre, de relever ce qu'il a renversé, de s'inlliger à lui-même d'humiliants démentis, de vivre dans une contradiction qui l'agite et le déchire continuellement. Luther rejette le mystère de la transubstantiation et il permet de le croire ; il veut que l'Eglise du
Christ soit invisible et il s'évertue à prouver qu'elle est visible ; il déclare les œuvres nuisibles et il en prêche la nécessité ; il se tait l'avocat d'une tolérance illimitée et le promoteur d'une intolérance féroce. Détaché du centre de l'unité, l'hérétique est le jouet des vents contraires, il se condamne par son propre jugement et demande en vain à son esprit la paix, le repos que le chrétien puise dans l'Esprit immuable de Dieu et dans les infaillibles décisions de l'Eglise. Mentita est iniquitas sibi (1).
Vous entendrez les hérétiques répéter que la foi antique a perdu sa vertu, qu'à brève échéance elle perdra son autorité sur les hommes et qu'elle sera supplantée par la religion que leur génie a inventée. Vous les entendrez dire que l'Eglise devra abdiquer devant les découvertes d'une science qui ne s'harmonise plus avec les dogmes, ceux-ci étant impuissants à satisfaire la raison en progrès et à vivifier les âmes éprises de liberté intellectuelle. Ils s'élèveront avec dépit contre l'absolutisme de Rome, qui empêche l'épanouissement normal des facultés humaines pour s'enliser dans « un système doctrinal qui s'effondre de toutes parts », dans « un régime politico-religieux qui menace ruine ». Ils salueront avec un enthousiasme affecté « la pure et immortelle Eglise, celle qui est toujours en train de se faire, centre
(1) App. N. 9, p. 242.
idéal de vérité, de justice de fraternité », ils dirigeront leurs traits contre « l'institution stagnante « qui refuse aveuglément de marcher à la lumière de leur direction et court follement à sa perte. Depuis deux mille ans, ils n'ont rien appris, rien oublié, leur langage n'a pas changé. Arius parle comme Luther, Luther comme Lamennais, Lamennais comme ceux qui essaient aujourd'hui d'égarer nos pensées et de troubler nos consciences. On dirait que sans se connaître, ils se sont concertés, tant ils sont d'accord pour user des mêmes moyens, pour mettre en œuvre les mêmes artifices, pour couvrir leurs mensonges des mêmes couleurs. Plaignez-les, gardez-vous de les écouter et de les suivre. Tout homme est capable de se tromper et de tomber dans des erreurs dont les apparences le séduisent. Si jamais il vous arrivait de dévier, ne vous désespérez pas, il vous est facile de retrouver la route. Prêtez l'oreille aux avertissements de la puissance religieuse qui a reçu la mission de déterminer ce qu'il faut affirmer et ce qu'il faut nier, de nouveau la paix et la vérité s'embrasseront dans v^otre sein. Que de désagréments, que de serrements de cœur, que d'inquiétudes et de tortures d'esprit vous vous épargnerez, en reconnaissant loyalement que vous vous êtes abusés, en vous montrant souples, dociles, obéissants, en opposant à Tespril de présomption qui engendre ri»érésic,respritd'biimili lé qui main lient la loi. Ne vous faites pas ilhision, votre soumission vous
relèvera, vous rendra la paix que la révolte vous eût ôtée, et au lieu de finir comme tant d'hérétiques dans le doute, le désespoir, la solitude, vous mourrez dans la certitude, dans la confiance, dans la société de vos frères et dans les bras du Christ.
QUATRIÈME CONFÉRENCB